‹ Recherches sur les abcès multiplesChapitre 4 sur 18 · PUS DANS LE SANG · texte numérisé non relu

PUS DANS LE SANG

On pourrait croire, et même on serait porté à croire, d’après le parti que quelques auteurs ont cru pouvoir tirer des résultats négatifs obtenus par les expérimentateurs qui ont injecté du pus dans les veines, que ces résultats sont le fruit d’expériences nombreuses, et surtout sévèrement exécutées: or, il s’en faut bien qu’il en soit ainsi, comme on ne tardera pas à s’en convaincre, si l’on veut bien nous suivre dans le court exposé que nous allons en faire.

Nous avons beaucoup cherché ces expériences; nous avons cherché à nous éclairer auprès des personnes qui devaient être les mieux renseignées, et, après toutes ces tentatives, voici quel a été le fruit de nos investigations :

M. Gaspard (i) a injecté du pus dans les veines de cinq chiens; il a fait deux injections sur deux d’entre eux; voici quels résultats il a obtenus.

Première expérience. — Injection de 2 gros de pus blanc , bien lié; production de tous les phénomènes qui suivent l’injection du pus, et sur lesquels nous insisterons à propos des expériences qui nous sont propres; le lendemain, l’animal était

(1) Journal de physiologie par M. Magendie, t. I et II, 1821-1822.

presque rétabli; le surlendemain, nouvelle injection de 3 gros (12 grammes) de pus; nouvelle série des phénomènes indiqués; mort vingt-quatre heures après la seconde injection , c’est-à-dire trois jours après la première. — A l’autopsie : « Nulle altération des intestins ni des autres organes. »

Deuxieme expérience . — Cette expérience est la répétition exacte de la précédente, quanta la durée de la vie, au nombre d’injections, à la quantité de pus, aux symptômes produits. Comme résultat de l’autopsie, l’auteur note : « Nulle lésion observable3 sinon que les lobes inférieurs des poumons étaient phlogosés , non crépitants , presque hépatisés , et se précipitant au fond de Veau. »

Troisième expérience. — Injection de 3 gros de pus dans la jugulaire d’un petit chien maigre, peu robuste. Vomissements au bout de trois minutes; efforts de défécation; emprostothonos, roideur des membres pendant un quart d’heure, puis vomissements; selles liquides très fétides; ténesme; mort en cinq heures. « A l’ouverture du corps, les intestins paraissent au dehors durs et épaissis; leur muqueuse était rouge, gonflée et enflammée, surtout dans le colon et le rectum. »

Quatrième expérience. — Injection d’une demi-once de pus un peu vieux, et plus putride que celui des expériences précédentes : vomissements, diarrhée, soubresauts, convulsions, au milieu desquelles l’animal expire, deux heures après l’injection. A l’ouverture, taches lie de vin dans le ventricule gauche du cœur, formées par une pellicule concrète, qui ne disparaît qu’après des frottements et de longues lotions. Les autres organes sont sains.

Cinquième expérience. — Injection de pus visqueux , tenace, dans la veine jugulaire; mort instantanée. — Arrêt du pus dans les poumons.

MM. Trousseau et Dupuy ( Archiv . génér.- de méd., t.XI, p. 2^3 et suiv., année 1826) ont injecté sur un cheval poussif , mais bien portant d’ailleurs, d’abord 1 once 2 gros, puis le lendemain

RECHERCHER LES CAS

2 onces de pus tamisé et délayé dans de l’eau. Environ trente à trente-six heures après la première injection, une tumeur se montra au bas de l’encolure, et alla graduellement en croissant jusqu’au cinquième jour, époque à laquelle l’animal fut sacrifié. A l’autopsie, on constata une infiltration séreuse des muscles du cou , des ecchymoses multiples dans ces mêmes muscles, et enfin une matière de l’aspect et de la densité des masses tuberculeuses dans le centre de la tumeur. Les symptômes consistèrent en agitation, diarrhée, perte d’appétit, borborygmes, bâillements, abattement.

MM. Renault et H. Bouley ont injecté 2 centilitres de pus dans la jugulaire gauche d’une jument d’une constitution excellente ( Archiv . génér. de méd ., 3e série, t. VIII, 18/p) (1)). « Jm- » médiatement après cette injection : trouble de la repiration; » mouvements du thorax précipités et très étendus ; soulèvements » convulsifs des côtes, large dilatation des naseaux ; teinte rouge '> foncée de la pituitaire et de la conjonctive; pulsations arté- » rielles violentes; mouvements du cœur tumultueux. Cinq mi- » nutes après, rejet de matières fécales assez abondantes, et par » deux fois. Tous ces phénomènes anormaux disparurent au bout » d’une demi-heure, et, dans le courant de la journée, la » régularité de fonctions était en apparence rétablie. La ju- » ment mangea le soir sa ration ordinaire. — Le 22, rien d’a- » normal. »

Le 23, la bête est prise de nouveaux phénomènes morbides, qui vont graduellement en croissant, et elle succombe au bout de dix jours, en présentant les symptômes de la morve aiguë. A l’autopsie, on constate une injection de la pituitaire, avec marbrures blanchâtres et ulcérations de même couleur; les poumons présentent des noyaux noirâtres ou blanchâtres , ces derniers étant de consistance caséeuse. Ganglions lymphatiques sous-linguaux fortement vascularisés, infiltrés de liquide citrin, et con-

(1) Extrait du Recueil de médecine vétérinaire, mai 1840.

tenant des dépôts purulents; augmentation de volume de la rate sans granulations; tissu cellulaire infiltré par place de sérosité gélatineuse. Au centre d’une corde farcineuse, un vaisseau lymphatique était engoué de pus.

A la suite de cette observation, les auteurs font remarquer que ce n’est pas la seule fois qu’ils aient produit de semblables résultats en injectant du pus dans les veines, et ils se demandent si la morve ne serait pas produite par une altération semblable du sang. La simple inoculation de la matière des ulcérations nasales que présentait l’animal expérimenté paraît, en effet, avoir suffi pour déterminer la morve aiguë.

M. F. d’Arcet (i) dit avoir injecté onze ou douze fois sur des chiens eï des lapins du pus non altéré dans les veines. « Deux fois » seulement, » dit-il, « j’ai observé dans les poumons de petites » collections ayant bien des caractères communs avec les abcès » multiples proprement dits, mais n’offrant pas avec eux une » identité complète, en ce qu’ils étaient plutôt sous-pleuraux que » lobulaires ou intra-lobulaires . — Du T'este , le cortège ordinaire » d’ accidents variés qui entourent la formation d’abcès multi- » pies chez l'homme , avait accompagné fidèlement leur for- » mation. »

Dans les autres cas, M. d’Arcet a obtenu des ecchymoses multiples, et il a soin d’avertir que ses animaux n’ont pas vécu audelà d’un maximum de cinquante-deux heures.

M. Aran (2) dit avoir fait des expériences sur le même sujet, et il en rend compte de la manière suivante :

« Nous fîmes immédiatement des expériences avec le pus. Mais » quel fut notre désappointement! jamais avec du pus de bonne » nature, quelle qu’en fut d’ailleurs la quantité , nous ne pûmes » obtenir d’abcès dans le tissu pulmonaire. Les animaux se réta- » blissaient parfaitement; et lorsque nous les sacrifiions, deux

(1) Thèse de Paris, 18^2.

(2) Gazette médicale, 1842.

RECHERCHER les cas

» ou trois jours après, nous ne trouvions que des ecchymoses » sur le poumon sans aucune trace d’ inflammation pulmonaire. »

Voilà à quoi se réduisent en définitive les expériences faites sur l’introduction du pus dans les veines. Nous avons bien entendu parler vaguement d’autres tentatives; nous avons môme vu cité, sans indication, dans la thèse de M. d’Arcet, le nom de M. Royer, de Marseille; mais sur tous ces vagues indices nous n’avons rien pu recueillir de précis. On a également cité quelquefois les expériences de Legallois comme ayant été faites avec du pus, bien qu’elles aient toutes été faites avec d’autres substances.

Si nous cherchons maintenant quelles sont les conclusions que l’on peut tirer de ces expériences, nous verrons qu’elles doivent être assurément bien différentes de celles qu’on en a tirées, puisque l’on s’en est autorisé pour affirmer que l’introduction du pus dans les veines chez les animaux ne donnait jamais lieu à la formation d’abcès multiples. En suivant l’ordre chronologique, nous trouvons d’abord celles de M. Gaspard.

A propos de ces premières expériences, qui se recommandent par l’exactitude et la sagacité de l’expérimentateur, on doit remarquer que M. Gaspard n’avait nullement en vue la recherche des abcès multiples, sur lesquels l’attention n’était point éveillée à l’époque où il expérimentait; il est très probable dès lors qu’il n’a pas recherché ces abcès avec un très grand soin; il est certain au moins qu’il n’a pas recherché spécialement les ecchymoses, qu’il ne connaissait pas, et que ces ecchymoses ont très bien pu échapper à ses regards. Or, comme à l’époque où ses animaux ont succombé, il n’était guère possible de trouver autre chose que ces ecchymoses, on voit que les expériences de cet observateur distingué perdent toute leur valeur dans la question qui nous occupe, bien qu elles en conservent une très grande sous le point de vue cpie l’auteur avait envisagé, c’està-dire sous le rapport de la pathologie des altérations du sang.

L’expérience unique de MM. Trousseau et Dupuy semble prouver que le pus peut produire des abcès , car on rapporterait difficilement à une autre affection qu’à un abcès la tumeur qu’ils ont décrite; d’ailleurs leur animal fut malheureusement sacrifié le cinquième jour, c’est-à-dire à une époque où il pouvait très bien n’exister que le premier degré des abcès multiples, les ecchymoses, que les auteurs ont en effet constatées en grand nombre. Au reste, les articulations et le tissu musculaire autre que celui du cou n’ont point été examinés, et ces auteurs, non plus que M. Gaspard , n’avaient point en vue la recherche des abcès multiples. On peut donc à la rigueur regarder encore cette expérience comme impropre à la solution de la question qui nous occupe.

L’expérience de MM. Bouley et Renault prouve évidemment que l’introduction du pus dans les veines d’un cheval peut produire des abcès multiples; et il n’est peut-être pas inutile de faire remarquer que le sujet de leur expérience a vécu dix jours, et a fini par succomber, bien qu’il ait présenté, le jour et le lendemain de l’expérimentation, cette rémission prononcée, à laquelle ces savants observateurs ne se sont pas laissé prendre, mais que d’autres expérimentateurs ont considérée comme une guérison, ce qui les a conduits à sacrifier les animaux à cette époque, ou bien à abandonner leurs expériences , et à les considérer comme ayant donné un résultat négatif.

Si l’on pardonne facilement à des expérimentateurs qui, comme MM. Gaspard, Trousseau et Dupuy, ne s’étaient point proposé pour objet la recherche des abcès multiples, d’avoir négligé d’entourer leurs expériences de toutes les conditions propres à favoriser le développement de ces abcès, on ne saurait être aussi indulgent envers des expérimentateurs qui ont eu les abcès multiples pour but unique de leurs expériences. Ainsi, quand on voit MM. direct et Aran conclure, et cela encore avec inexactitude, au moins en ce qui concerne le dernier, qu’ils n’ont pu obtenir d’abcès multiples, sans indiquer ni la

RECHERCHER LES CAS

quantité de matière injectée, ni la durée exacte de la vie des animaux, ni même le nombre précis des expériences faites, quelle confiance peut-on raisonnablement avoir en desemblables résultats? Quand on voit de plus, en lisant les quelques indications que renferment ces expériences, que ces animaux ont été toujours sacrifiés après un temps maximum de trois jours, comment ne pas s’étonner cpie ces auteurs n’aient pas ouvert leurs animaux immédiatement après leurs injections, et qu’ils n’aient pas encore été surpris de ne pas rencontrer d’abcès multiples, ou même une membrane piogéniqne toute formée?

Cependant, malgré toutes les mauvaises conditions dont M. d’Arcet s’est entouré, il a obtenu des abcès multiples dans deux cas, et des ecchymoses dans la plupart des autres, sinon dans tous. Il est vrai qu il cherche à établir une différence entre les abcès qu’il a obtenus et ceux de l’homme; mais cette distinction «que les abcès étaient plutôt sous-pleuraux que lobulaires,» prouve seulement que l’auteur avait, au moment où il l’a écrite, complètement oublié la description que Dance a donnée des abcès métastatiques. Ainsi, en définitive, si les observations de M. d’Arcet prouvent quelque chose, c’est que l’introduction du pus dans les veines des animaux produit, quelquefois au moins, des abcès multiples.

Quant aux expériences de M. Aran, l’absence des détails les plus essentiels nous empêche d’en rien conclure.

En résumé, il est facile de voir par les détails qui précèdent que les expériences faites jusqu’à ce jour sont bien loin, ainsi que nous l’avons dit en commençant, d’autoriser les conclusions qu’on en a tirées; il faut même reconnaître qu’elles tendent à faire admettre des conclusions toutes contraires. En effet, dans la seule expérience , celle de MM. Bouley et Renault, où l’animal ait vécu assez longtemps pour qu’on pût croire que des abcès avaient eu le temps de se former, ces abcès existaient; dans deux autres au moins ils existaient encore, quoiqu’on en ait méconnu les caractères; et enfin, dans la plupart, il existait un état qui

DANS LESQUELS ON OBSERVE LES ABCÈS MULTIPLES. 3y

précède toujours la formation des abcès multiples chez l’homme. Quoi qu’il en soit, de semblables expériences ne pouvaient nous suffire pour nous édifier sur la question qu’elles étaient destinées à éclaircir, et nous n’avons pas hésité à en entreprendre d’autres, en essayant de nous soustraire aux causes d’erreur qui avaient trompé nos prédécesseurs. Les détails dans lesquels nous sommes entrés permettront de juger si nous avons atteint notre but.

NOUVELLES EXPERIENCES SUR LES ALTERATIONS DU SANG PAR LE PUS ET PAR QUELQUES AUTRES SUBSTANCES.

Toutes nos expériences ont été faites sur des chiens; elles ne sont qu’au nombre de douze en comptant les animaux , mais elles sont beaucoup plus nombreuses en ayant égard aux injections qui ont été pratiquées. Bien que nous ne croyions pas trop hasardées les conclusions que nous en tirerons, nous aurions cependant désiré les varier beaucoup plus, et surtout les répéter sur plusieurs espèces d’animaux; malheureusement, nos désirs ont dû céder momentanément devant des obstacles de plus d’un genre.

Voici les précautions que nous avons cru devoir observer en les pratiquant.

Comme notre but était surtout d’étudier l’action des substances injectées, nous devions éviter de compliquer leurs effets par les accidents qu’aurait pu produire une opération un peu grave; nous avons choisi en conséquence, pour faire nos injections, un vaisseau superficiel, facile à isoler, peu volumineux, pour que la plaie ne fournît pas trop de sang, et enfin assez éloigné de tout organe important pour que l’inflammation, dans le cas où elle se manifesterait, ne pût s’y propager que difficilement. La veine saphène, qui se trouve chez les chiens au-dessus et à la partie externe du jarret, et qui est toujours bien apparente, sous-cutanée, nous a paru remplir admirablement les conditions que nous recherchions. C’est toujours sur elle que

RECHERCHER LES CAS

nous avons opéré; nous n’avons eu recours que deux ou trois fois aux veines saphènes internes, ou à celles du pli du coude, et seulement lorsque les précédentes étaient devenues impropres à l’opération.

Nous commençâmes d’abord par injecter en une seule fois tout le pus que nous voulions introduire dans le sang; mais notre premier animal étant mort en trente-deux heures, nous fûmes conduits à adopter une autre méthode d’expérimentation, laquelle consiste à introduire la matière par doses fractionnées, à des intervalles variables, depuis quelques minutes jusqu’à un et même plusieurs jours. Nous espérions nous rapprocher davantage, de cette manière, des phénomènes qu’on peut supposer se passer chez les malades.

Le pus injecté a été pris à différentes sources : i° chez l’homme dans des abcès récemment ou depuis plusieurs jours ouverts ; 20 chez l’homme dans des furoncles suppurés et dans des bubons syphilitiques; 3° chez des chiens dans des abcès multiples déterminés par des injections. Tantôt le pus a été injecté immédiatement après avoir été extrait, tantôt il a été conservé dans des flocons bouchés depuis deux jusqu’à soixantequatorze heures ; dans aucun cas il ne présentait des signes de putréfaction ; il a toujours été soigneusement débarrassé de toutes les particules volumineuses qui auraient pu gêner trop mécaniquement la circulation. Les doses ont varié depuis i jusqu’à 7 grammes dans les injections uniques, et depuis i/4 jusqu’à 6 grammes dans les injections multiples; la quantité la plus considérable que nous ayons injectée, en somme, dans ces dernières, est de 4q grammes. Le pus fut assez souvent mélangé, avant l’injection , à une petite quantité d'eau commune. Dans un seul cas (observ. 3) nous injectâmes en différentes fois en même temps que du pus, et pour des raisons que l’on trouvera à la suite de l’observation, plus de 3oo grammes d’eau commune et un assez grand volume d’air relativement à celui de l’animal.

DANS LESQUELS ON OBSERVE LES ABCÈS MULTIPLES. 4l

Les chiens soumis aux expériences n’ont jamais été sacrifiés : l'injection une fois faite, on les laissait libres d aller dans la chambre ou dans une petite cour, et ils avaient toujours à leur disposition de l’eau et des aliments. Enfin, les détails des observations montreront que nous avons consacré tout le temps qu’il nous a été possible pour observer les phénomènes morbides; nous avons poussé les précautions, inutilement peut-être, jusqu’à veiller plus ou moins longtemps les animaux.

Après ces premiers éclaircissements, qui étaient indispensables pour bien faire comprendre l’esprit qui nous a dirigés dans nos expériences, nous allons exposer chacun des faits en particulier, en l’accompagnant de quelques explications qui en rendront l’intelligence plus facile; nous en présenterons ensuite le tableau général, et nous en tirerons les conclusions qui nous paraissent en découler.

Page 1