‹ Recherches sur les anésthesiques en général leurs effets physiologiques et pathologiques et sur l'agent chimique qui, spécialement, produit l'anethésieChapitre 2 sur 16 · RECHERCHES HISTORIQUES · texte numérisé non relu

RECHERCHES HISTORIQUES

Avant de commencer l'étude des médicamenis, qui calment la douleur, paralysent la sensibilité et suspendent la conscience du moi, il n'est pas sans intérêt de rappeler et de suivre les efforts de l'esprit humain à la recherche de ces précieux agents auxquels on a donné le nom d'aneslhésiques.

Première période.

L'histoire nous montre, à toutes les époques, les médecins animés du désir d'épargner aux malades la souffrance des opérations. Celte pensée philanthropique inspira à Hippocratecelte sentence que nous avons prise pour épigraphe : Divinum est opus sedare dolorem.

Les médecins grecs, cependant, ne nous ont laissé aucune indication positive des remèdes qu'ils ont lentes pour paralyser la douleur. Toutefois Dioscoride qui, selon beaucoup de probabilités, est antérieur de plus d'un siècle à Pline, parle d'une certaine pierre de Mempliis, de la grosseur d'un talent, nuancée de diverses couleurs et qui , réduite en poudre , mêlée à du vinaigre, et appliquée sur les parties que l'on veut cicatriser ou couper, leur faisait perdre la sensibilité*.

Pline , bien qu'il ne cite point Dioscoride , signale le même fait et l'expose dans les termes suivants : « Quelques médecins font porter l'opliite blanche au cou pour la plirénésie et la léthargie. Certaines personnes vantent contre les serpents la variété dite téphrias , parce qu'elle est d'un gris cendré. Cette pierre qui ressemble à une gemme , s'appelle aussi Mcmphite , du nom de sa patrie. On la broie , puis dissoute dans du vinaigre , on l'applique aux parties qu'il faut brûler ou amputer. Le corps s'engourdit alors et devientinsensible**.»

Les recherches de M. Stanislas Julien, de l'Académie des inscriptions cl belles-lettres, savant sinologue, tendent à nous faire admettre qiie les Chinois se servaient, dès le III^ siècle de noire ère , d'ime substance destinée à paralyser momentanément la sensibilité. Ce curieux ilocumenl existe dans un grand ouvrage intitulé : Kou-Kin-I-Tung , ou Recueil de médecine ancienne el moderne. Le savant linguiste traduit ainsi le passage qui a tr^iit à l'anesthésie : « Lorsque Moo-Tho reconnaissait qu'il fallait employer l'acupuncture , il l'appliquait en deux ou trois endroits ; il fais;iit de même pour le moxa , s'il était

' Dioscoride, Liv. V, chap. clviu.

" Quidam phrenelids ac lélhartjkis adalliguri jubeni candicanlem. Contra serpiiiles uulem a quibusdain laudaltir prœcipuc ex liis quem tipliriaiii appellant , a colore cineris . Vocalur el Meniphiles u loco , yemmaiilis nalunr , hitjus iisus conteri, et lis, quœ iireiida siiil ant secaiida, ex aceto iltini . Obstiipescil ila corpvs, nec sentit crticiatum. Plinii : Liber XXXYl, éd. Panckouke, 1843.

indiqué par la naliire de l'affection à traiter, iMais , si la maladie résidait dans les parties sur lesquelles l'aiguille, le nnoxa ou les médicaments liquides ne pouvaient avoir d'action, par exemple dans les os, dans la moelle des os, dans l'estomac ou dans les intestins, il donnait an malade une préparation de chanvre (mii-yo) , et, an bout de quelques instants , il devenait aussi insensible que s'il eût été dans l'ivresse ou privé de vie. Alors, suivant le cas, il pratiquait des ouveitures, des incisions , des amputations et enlevait la cause du mal. Puis il rapprochait les tissus par des points de suture et y appliquait des liniments. Après un certain nombre de jours, le malade se trouvait réiabli sans avoir éprouvé pendant l'opération la plus légère douleur*. »

Au Xlir siècle, Théodoric , moine prêcheur, alors chirurgien fort en renom , avait appris de Hugues de Lucques , dont il avait été l'élève, la composition d'une préparation destinée à éviter la douleur pendant les opérations. (Confcclio soporis a c/tirurgia facienda, secundum domimnn Hugoncm.) C'était un stupéfiant qui plongeait les malades dans le sommeil et leur procurait l'insensibilité. Cette confection était formée avec: Opium, succiis morelUe, liyosciomi, wavdragorœ, lactucœ**.

Le chirurgien trempait une éponge dans ces sucs, puis la laissait sécher au soleil , et quand le moment de l'employer était venu . il la mouillait avec de l'eau chaude, la plaçait sous le nez et la laissait just|u'à ce que le sommeil fut comjilet

L'opération terminée, il prenait une autre éponge imbibée de vinaigre, en frottait les narines du malade ou le réveillait en y mettant ainsi que dans le conduit auditif SMCC»m rulœ vel fcni.

Guy-de-Chauliac reproduisit les indications fournies par

■ Noie relative à la chirurgie chinoise adressée à l'Académie des sciences, séance du 12 février 1849.

■■ Chiruryia secundum medicationem Ilurjonis de Lucco-Venct : 1i99.

Théodoric , mais sans leur donner aucun développement, ni pyrailre y altaciier la moindre importance*.

L'insuffisance et rinfidélité de ces divers moyens firent recourir à de nouveaux procédés. J. Moore*', en 1784, songea à exercer une forte compression sur le trajet des nerfs afin d'engourdir la sensibilité du membre. Mais ce moyen n'aboutissait le plus souvent quà déterminer une vive douleur qui remplaçait celle que l'on voulait éviter. Plus tard, M. Liégard, de Caen , substitua à ce procédé , la compression circulaire très-exaclemenl faite avant et pendant l'opération; mais cette compression qui laisse au nialade toute la liberté de son intelligence , ne produit qu'un faible engourdissement***.

On n'a point hésité à prescrire l'ivresse alcoolique comme agent aneslliésique ; ce moyen qui porte atteinte h la dignité de riiomme n'a eu que de rares partisans et il est aujouid'hui complètement délaissé. D'ailleurs, il était loin d'atteindre constamment le but qu'on avait en vue.

Le Hasciiicii a rencontré aussi quelque faveur ; mais elle a été trés-passagère , c'était justice, car ce moyen n'a aucune efficacité pour paralyser la sensibilité.

11 y a quelques années , le magnétisme animal a vu surgir des adeptes trés-dévoués ; ils prétendaient, en s'appuyant sur quelques faits isolés, que le sommeil magnétique suffit pour suspendre la sensibilité et permettre l'accomplissement de graves opérations. Sans nier les faits rapportés par des chirurgiens distingués , il faut reconnaître que ce sommeil , souvent difficile à déterminer, n'est que d'une courte durée, que c'est un auxiliaire inconstant et qu'il est tout au plus applicable dans des cas exceptionnels; aussi, malgré les efforts récents de MM. Braid et Loysel , est- il tout h fait abandonné.

Guidonis de Cauliaco chirurgia, Lugduni, iSS9iii-8o. Ancien journal de médecine, Tome lAV, page 300. '" Mélanges de médecine et de chirurgie, page 350. Caen 1837, in-S».

Les préparations narcotiques et cmollientcs préconisées par quelques chirurgiens comme moyens préventifs de la douleur, sont tout aussi insuffisantes que le froid prolongé qui ne réussit qu'à produire une action sédative très-limitée sans jamais déterminer l'engourdissement des parties profondes.

Quanl à l'emploi de l'opium administré à hautes doses et de manière à produire le sommeil et l'insensibilité, il offre trop d'inconvénients et de dangers pour qu'on puisse songer sérieusement à le considérer comme un agent anesihésique. Depuis longtemps, il est jugé et tout à fait abandomié par les médecins prudents et expérimentés.

Après tant d'efTorts et d'essais infructueux, il semblait que la science devait renoncer à l'esp'rance qu'elle avait si longuement caressée et qu'il n'était point possible de supprimer la douleur pendant tout le cours d'une opération.

Les hommes éminents, découragés par les insuccès , en étaient arrivés à soutenir que la souffrance , cette compagne inséparable de notre existence , ne pouvait être supprimée sans danger pour les malades, et qu'il fallait se résigner à la supporter.

M. Velpeau écrivait en 1839 : Eviter In douleur dans les opérulions est une chimère, qu'il ri est pas permii de poursuivre nujourd'Itui : Instrument iraiichanl et douleur, en médecine opératoire , sont deux mots qui ne se présentent point l'un sans l'autre à l'esprit des malades , et dont il faut nécessairement admettre l'association *.

Deuxième période.

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