‹ Recherches sur les anésthesiques en général leurs effets physiologiques et pathologiques et sur l'agent chimique qui, spécialement, produit l'anethésieChapitre 3 sur 16 · ÉTHER ET CHLOROFORME · texte numérisé non relu

ÉTHER ET CHLOROFORME

Mais tout à coup , une ère nouvelle s'ouvrait pour la chirurgie. Le problème cherché était résolu , l'humanité se trouvait

* Velpeau, médecine opératoire, 1839, Tomel, page 32.

définitivement en possession de la plus belle découverte du XlXe siècle.

Un denliste améi'icain possédait le secret d'arracher les dents sans douleur. Emerveillé lui-m.éme des résultais heureux qu'il obtenait, il en fit part au docteur Jackson qui, cédant aux instigations du docteur Morton, se décida à l'aire les premières expériences publiques à l'hôpital de Boston dans le courant du mois d'obtobre 1846. Les résultats répondirent aux espérances.

Prcsqu'aussilot la presse médicale et politique en répandit la nouvelle, elle parvint en France à la fin du mois de décembre 1846, après avoir pénétré d'abord en Angleterre.

Si on s'en rapporte aux récils du Médicnl-Time.s, ce fut M Robinson, denlis'e de Londres, qui reçut une communication directe de M. Morton , communication qui lui parvint le 17 décembre 1846.

.^près quelques essais plus ou moins heureux, M. Robinson se mit en rapport avec les chirurgiens les plus renomîwés de l'Angleterre, et bientôt MVI. Lawrence, Key, Gulhrie, B.-amsby- Coopcr, Fergusson, Avery, etc., pratiquèrent des amf>utaiions et antres opérations douloureuses ou délicates, jiendanl que leurs malades étaient dans un élat complet d'insensibilité.

Les chirurgiens français apprirent à la fois ces résultais heureux et surprenants, ainsi que le nom de l'agent qui pernietlait de les produire; c'est ainsi que l'on sût qu'ils étaient dus aux inhalations de l'éther sulfurique.

Pendant quelque temps, l'incertitude régna sur le nom du véritable inventeur, on attribuait généralement cet honneur au docteur Jackson. Une enquête, fiiiie par le consul de France, et dont les documents furent lus à l'Académie de médecine de Paris, le 21 septembre 1847, établit d'une manière incontestable la priorité des essais de l'éthèrisalion à M. Morton, et ses litres à la reconnaissance de l'humanité.

Les résultats inattendus et merveilleux, publiés par les jour-

naux de l'Amérique et de l'Angleierre, stimulèrent vivement les chirurgiens français. M. Mulgaigne, le premier, voulut essayer l'effet des inspirations de l'étiier. Le 12 janvier, il communique à l'Académie royale de médecine, le résultat des essais qu'il a faits à l'hôpital Sl-Louis. Le 19 janvier, il complète sa communication par d'.; nouveaux détails recueillis dans les cinq cas d'opérations qu'il a pratiquées après avoireu recours à l'élhérisalion.

La conduite de ce chirurgien fut aussitôt imitée par MM. Velpeau, Roux, Blandin, Laugier et Guersant. Leurs expériences réussirent complélcmenl et dépassèrent même leurs espérances. Dès lors, l'attention publique était éveillée et l'incrédulité était ébranlée.

L'étonnement, l'admiration et même l'enthousiasme, s'emparèrent des esprits, et la découverte nouvelle fui promptement expérimentée en Allemagne, en Italie, en Russie.

A Erlangen, M. le professeur Heyfelder pratique l'élliérisalion l'un des premiers, et il l'applique à plus de cent cas différents, dont il publie les détails. A Berlin, les professeurs Dieffenbach et Jiingken ; à Vienne, le professeur VVatlmann et le docteur Schub ; à Munich, le professeur Rolhmund ; à Augsbourg, le docteur Reisinger ; à Mannheim, le docteur llammer ; à Gœllingue, le professeur Siebold, furent des premiers à recourir à l'élhérisalion et à en répandre les bienfaits. En Russie, M. PirogolT* recommande la méthode d'éthérisation reclale que M. le professeur Roux a préconiséeen France. En Italie, l'illustre successeur de Scarpa, le professeur Porta **, M. le professeur Buflini, à Milan, etc., propagent la découverte de Morlon.

La conviction ne pénétra pas cependant dans tous les esprits,

■ Recherches pratiques et phijsioloij. sur l'élkérisation , par N. Pirogoff, S<-Pélei-shourg, 18i7, iii-So de 109 pages.

" Su! melodi d'inspiia-Jone deU'elere solfoiico lellera, di LuUji Porta, Paria, i8i7.

l'on vit deux membres de l'Académie des sciences de Paris protester contre l'entrainenicnt géncrui. Mais les faits avaient trop d'éclat pour que les esprits pussent se calmer, aussi voyonsnous, le 4 février, M. Guersant s'exprimer en ces termes, dans une des leçons cliniques au monieni d opérer un jeune enfant : <i J'ai vu assez de faits pour être convaincu qu'on peut retirer, des inhalations éthérées, un très-grand parti pour les opérations cliirurgicales, et je ne puis assez témoigner mon éionnement de cette sorte d'anallième lancé par iM.M. Magendie et Lallemand, contre la conduite des chirurgiens qui font usage de ce moyen. Je ne vois rien d'immoral dans son emploi, et, -si dès à présent, je n'épargnais à ce pauvre enfant les douleurs de lopération, je croirais faire quelque chose de très-immoral et de très-blàmahie *.

De toute part, les recherches se multiplient dans la voie nouvelle qui vient d'être ouverte, MM. Flourens et Longel étudient avec ardeur et succès le mode d'action de l'élher et la marche de l'éihérisalion. M. Renault, de l'école vétérinaire d'Alfort, fait connaitre le résultat de ses expériences sur les animaux. Amussal poursuit les siennes sans relâche, MM. Pillore et Preisser, de Rouen, en publient de nouvelles qui confirment les précédentes.

Pendant que ces médecins étudiaient les effets physiologiques de l'éther, d'autres cherchaient à reconnaître l'analogie d'action des autres corps de même nature.

M.Sédillot publia dans la Gazelle médicale de Strasbourg, du 20 février \9tk7 , une noie sur l'action de l'éther chlorhydrique. Des expériences faites de concert avec M. Oberlin, lui ont démontré que les effets de l'éther chlorhydrique sur les animaux se manifestent comme avec l'éther sulfurique par des phénomènes d'engourdissement, d'assoupissement et de stupeur.

Journal de tnéJ. et Jechiruriiie pral,, année 18i7, pige 120.

Mais c'i'si à M. le docteur Chambert qu'on doit le travail le plus complet sur les divers agents anestiiésiques de cette nature. Cet habile médecin est arrivé par ses recherches sur les élhers nitrique, nilreux, formique, iodhydrique, acétique, oxalique cl chlorliydrique , à des conclusions assez importantes pour que nous les citions ici :

« 1" Tous les éthers peuvent éteindre la sensibilité, mais aucun ne produit ce résultat d'une manière plus constante et aussi innocente que 1 ether sulfurique.

» 2" Tous les éthers portent leur action sur la motricité qu'ils exaltent ou qu'ils pervertissent plus spécialement que sur la sensibilité. L'éther sulfurique au contraire , agit surtout sur l'appareil sensitif.

» 3° Tous les éthers provoquent une énorme dilatation pupillaire. L'éther formique, l'éther nitrique et l'éther iodhydrique ont déterminé trois fois la paralysie de la pupille (sur les animaux).

» 4' De tous les élhers, l'éther nilreux est le plus actif. Après lui viennent l'éther iodhydrique, l'éther formique, l'éiher cblorhydrique, l'éther acétique, l'éther oxalique.

» S" L'énergie d'un éthcr n'esl pas toujours en rapport avec sa volatilité *. »

Tel était l'état de la science vers la fin de l'année ISil , lorsque M. Simpson présenta à la Société médico-chirurgicale d'Edimbourg, le 10 novembre, un mémoire dans lequel il propose de remplacer l'éiher sulfurique par le chloroforme , mémoire qui ne larda pointa obtenir les honneurs d'une grande publicité **.

Dans ce travail, M. Simpson annonce que le chloroforme jouit

Des effets physiologiques et thérapeutiques des élhers, par le ilocleur Chamhert, in-S" de 360 pages, avec figures.

■■ Account pf a iiew anœsthésic agent, as a substitute for sulpituric etiier insurger!/ and inidwifenj btj. J. Simpson.

à (rès-faibles doses, deffets beaui.'oup plus rapides et plus persislanls que l'élher ; que l'odeur en est douce et agréable, ses inspiralions faciles, el qu'il ne provoque ni loux, ni spasmes, ni périodes d'excilalion.

Le chloroforme, découvert en 1851, par M. Soubeiran , étudié plus lard par MM. Liebig et Dumas, avait éié expérimenté sur les animaux par M.FIourens; il avait constaté son anologieavec l'élher, mais il n'avait pas poussé ses recherches plus loin.

L'apparition de ce nouvel agent anesthésique renconlra de nombreux partisans et quelques adversaires. MM. Doyère et Pétrequin n'hésitèrent pas à le repousser, M. Sédillot fut moins absolu; dans un ouvrage très-bien fait*, il compare les avanlages et les inconvénients de l'éther ou du chloroforme. « Les phénomènes d'aneslliésie produits par l'éther sulfurique , sont lents à se manifester, mais prompts à disparaître sans laisser de traces profondes. Le réveil est gai, riant, expansif, affectueux, l'exaltation douce, les rêves sont constants et laissent ordinairement des souvenirs agréables ou même délicieux.

» Avec le chloroforme-, le retour à la lucidité est en général calme et régulier; c'est le réveil d'un sommeil profond. Les malades n'ont pas eu de rêve, au moins ils n'en ont pas conservé le souvenir. Ils sont mornes, froids, abattus; parlent peu, ont besoin de repos et de silence.

» Le chloroforme a des propriétés plus puissantes que l'éther, aussi, l'instantanéité et la persistance des effets en sonlils les caractères essentiels. »

D'après ces considéiaiions, le professeur deStrasbourg pense que l'élher est particulièrement applicable aux individus déjà affaiblis, et qu'il y a contre indication de l'aneslhésie chloroformique dans tous les cas d'extrême débililation.

■ De l'insensibilité proiUiile par le chloroforme el par l'éther )èl îles opéraliom sans douleur , parC. St-dillot, in-S", Paris 18i8.

~ Il —

Le chloroforme, au contraire, peut être adopté pour des sujets jeunes et robustes, ou des personnes très-impressionnables el très-indociles , mais d'une suffisante vitalité, opinion également adoptée et exprimée par le docteur Bouissori de Montpellier *.

L'inexpérience el trop de hardiesse, dit en terminant M. Sédillol, exposeraient à de terribles regrets ; car, s'il est vrai que des accidenis aient été provoqués par l'étlier, on ne saurait se dissimuler que l'usage du chloroforme entre des mains inhabiles, offrirait infiniment plus de danger. »

Ces prévisions n'ont été que trop justifiées parles événements.

Troisième période.

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