MULTIPLICITÉ DES AGENTS ANESTHÉSIQUES
L'impulsioii une fois donnée, les médecins et les chimistes s'ingénièrent à trouver des succédanés à l'élher et au cfdoroforme ; les uns avaient pour but de détrôner ces agents qu'ils accusaient d'infidélité ou qu'ils tenaient pour dangereux, les autres désiraient multiplier les ressources poiu' les varier selon l'opportunité des cas.
Dés l'année 1848, M. Poggiale, professeur de chimie à l'hôpital du Val-dc-Gràce, proposa de substituer à l'élher et au chloroforme l'aldéhyde vinique. Ce corps, entrevu par Dœbereiner, obtenu pour la première fois à l'état de pureté par M. Liebig, est un liquide incolore, très-limpide, d'une odeur éthérée et suffocante.
Des essais, tentés sur des animaux, déterminèrent les phénomènes de l'ancsthèsie, mais l'odeur forte de ce produit et l'énergie de son action en ont prudemment fait écarter l'emploi sur l'homme **.
■ Parallèle de l'élher sulfiirique et du chloroforme. Gazelle médicale de
Paris, 18-19, tome i, page 97.
•■ Acadcinic des Sciences de Paris, séances du 13mars18i8.
On crut un instanl avoir Irouvé un nouvel ancsihésique dans \e Lyroperdon protcus. M. le docteur Benjamin W. Ricliardson ayant appris de M. Henri Hudson, chirurgien à Leicesler- Shire, que dans ce pa^s on stupéfie les abeilles avec la fumée d'un champignon connu sous le nom de vesce de loup, il pensa à en faire l'essai sur quelques animaux.
Sa première expérience eut lieu le 28 mars 1853 ; elle réussit parfaitement. Le docteur Richardson répéta ses essais sur des chiens et d'autres animaux, et il produisit l'anesthésie poussée jusqu'à la limite la plus extrême. Enfin il se soumet luimême à l'expérience. <• La vapeur du fongus, dit l'auteur, quand elle est purifiée par la potasse caustique et dissoute dans l'atmosphère, n'est pas désagréable à respirer. Je me suis soumis à ces inspirations pendant quatre minutes, et j'en ai éprouvé des symptômes de stupeur bien prononcés. Ces effets, néanmoins, se sont dissipés en trois minutes, et je n'en conservai d'autres traces qu'un peu d'irritation à la gorge et un peu d'enrouement dans la voix*. »
Les espérances qu'avait fait naitre la communication du docleur Richardson ont été affaiblies, peut-être même détruites par les expériences tentées par M. Gérard sur lui-même. Ce médecin s'est exposé aux vapeurs dégagées par la combustion de la vescc de loup; il a ressenti de la cuisson aux yeux, de l'irritation à la gorge, de la douleur à l'épigastrc, mais rien qui ressemblât au sommeil anesthésique**.
Le 15 octobre 1855, le docteur Ed Cellarier publiait, dans la Gazette médicale de Montpellier, un article dans lequel il cherche à démontrer les avantages que l'on peut obtenir en mêlant à parties égales 1 ether et le chloroforme. Il donne à ce
■ Gaidic des hôpilaux , no du 7 juin 1853 et dans le journal Anglais Associulion médical journal.
" Académie des Sciences, séance du 27 juin 1853. Communication faito par M. Flourens.
liquide le nom d'éthéro-cliloroformc. Son but est d'affaiblir l'aclion irrilanlc de l'éllier qui agil spécialement sur les bronches, et d'affaiblir le chloroforme qui, en raison de sa grande puissance, a souvent occasionné des accidents déplorables. Des expériences furent tentées sur des lapins et des chiens. Il en résulta que l'insensibilité est complète d'une minute et demie à deux minutes, et, lorsqu'on poursuit l'expérience, la mort survient en quinze minutes Ce mélange parut à lieaucoup de praticiens avoir exactement les avantages et les inconvénients de chacun des deux liquides qui le composent, et ne mériter aucune préférence sur l'un ou l'autre d'eux employé isolément.
L'Académie des sciences a reçu de M. Robin une note ayant pour titre : Moyens de composer les aneslhésiques. L'auteur propose de remplacer le chloroforme, agent défectueux, sous plus d'un rapport, dit-il, par l'éther bromhydrique, dont la saveur et les propriétés sont très-convenables, ou par l'éther chlorhydrique fixé par un autre ancsthésique bien choisi, notamment par la liqueur des Hollandais On ne s'arrêta point là, on essaya des éthers iodhydrique, chlorhydrique chloré, sulfhydrique, tellurhydrique, cyanhydrique, sélenhydrique, azotique, acétique et formique.
Les expériences ne justifièrent pas les espérances conçues par les auteurs, et l'on dût abandonner les moyens proposés pour revenir de nouveau à l'éther et au chloroforme.
Le docteur Fleming, frappe des d.ingers de l'éther et du chloroforme, voulut essayer l'influence de la compression des deux artères carotides sur les fonctions cérébrales. « Je priai, dit-il, un de mes amis de faire l'expérience sur moi-même. La compression, pratiquée simultanément sur les deux carotides, détermina presque immédiatement un sommeil calme et profond. » La même expérience, répétée sur d'autres personnes, lui a toujours donné les mêmes résultats. Le meilleur mode
opératoire esl le suivant : Au moyen du pouce appliqué audessous de chacun des angles inférieurs de la mâchoire, on wilerrompl la circulaiion dans les arlères caroiides. Le sujet doit en général èlro couché la tète un peu inclinée en avant*. Ce moyen esl loin d'avoir tout le succès qu'en pensait l'auteur. Il peut produire la congestion et le sommeil, mais ce n'est point là une vérilahle anesthésie ; d'ailleurs, il offre des dangers que comprend parfailement le médecin expérimenté.
Les recherches sur les anesihésiques semblaient se ralentir, lorsque tout à coup, en 1856, le célèbre accoucheur d'Edimboui'g, M. Simpson, vint signaler les propriétés anesthésiques de l'acide carbonique dans le traitement des maladies utérines. M. Foliin, qui s'est livré à quelques recherches historiques sur le sujet, s'est assuré que la priorité sous ce rapport appartient au physicien hollamlais, Jugen-Housz. En 1794, ce physicien communiqua le fuit à Beddoës, qui répéta les expériences. Il s'assura, ainsi que l'avait avancé Jugen-Housz, que le contact du gaz acide carbonique sur les plaies en affaiblit la douleur et bientôt la fait disparaître. Ces faits, bien qu'ils aient été répétés par un grand nombre de médecins, étaient tombés dans l'oubli, lorsque M. Simpson les rappela à l'attention des médecins. Tout aussitôt des expériences furent faites à Paris par MM. Follin, Jobert, Maisonneuve, Monod, Demarquay, Broca et plusieurs autres. Les résultats obtenus sont encouiageanis, surtout comme fournissant un anesthésique local d'une application facile **.
Les recherches sur l'acide carbonique furent promptemenl remplacées par de nouvelles études sur le gaz oxyde de carbone. M. Tourdes, professeur à la Faculté de médecine de
B)insch and foreirjn Medico-chir. Review vol. XXX, p. 529, ov 1855. Et Gtnelle hebdomadaire. T. II, p. 526.
Gcf-elle hebdomadaire , Gabelle médicale de Paris, Archives générales de 7nédeciite , elh plupart des journaux de 1856.
Strasbourg, communiqvui à l'Académie des scienees de Paris, séance du 19 janvier 1837, un mémoire sur Vactton aneslhésique du gaz oxyde de carbone. L'auteur, dans ce travail, a pour but d'établir la sponlanéilé de ses recherches qui remonteraient au 15 février 18!j5 : dès celle époque, il avait déjà classé l'oxyde de carbone parmi les gaz anesthésiques, avec l'hydrogène proto-carboné, l'acide carbonique et l'hydrogène bicarboné. Le 18 décembre 1856, il répéta ses expériences en public, et le 31 décembre, il fit une première application ihérapeutique du gaz oxyde de carbone, à l'une des cliniques de la Faculté de médecine de Strasbourg.
Les deux faits fondamentaux sont : l'innocuité du gaz et son action anesthésique, analogue à celle du chloroforme et de l'élher. Des animaux, soumis à l'aclioii de l'oxyde de carbone, sont plongés dans une anesthésie complète qui peut aller jusqu'à la mon apparente : insensibilité, résolution des membres, ralentissement de la respiration, aucun trait ne manque au tableau ; on peut prolonger cet état en continuant l'acliou du gaz, mais l'animal finit par succomber. La transition du sommeil à la mort est généralement insenlible : la respiration s'arrête, l'oxyde de carbone paraît tuer en paralysant les muscles respirateurs.
Jusqu'à ce jour, la difficullé de l'application de ce nouvel agent, et les dangers réels, résultant de son administration, ont arrêté les tentatives faites sur l'homme, et nous ne connaissons que M. Léon Coze qui ait employé les douches d'oxyde de carbone sur une femme atteinte de cancer ulcéré de la matrice, et traitée inutilement par des injections d'acide carbonique.
Cette longue série des agents anesthésiques vient d'être encore augmentée par l'addition de l'amylène proposé par .'>!. John Snow, particulièrement connu à Londres pour avoir plusietu's fois chloroformé la reine d'Angleterre. L'amylène, d'abord eu-
trevu par M. Caliours, a été mis parfaitement en évidence par M. Balard en 1844. Ce corps s'obtient soit en fiiisant agir un excès d'acide sulfurique concentré sur l'alcool amylique, ou essence de pomme de terre, soit en chauffant dans une cornue de l'alcool amylique avec une dissolution de chlorure de zinc marquant 70 degrés à l'aréomètre, en agitant jusqu'à dissolution complète de l'essence, en chauffant alors jusqu'à distillation, en rectifiant de nouveau dans une cornue tubulée le liquide distillé, dont on ne recueille que la partie la plus volatile. Enfin, en agitant celle-ci à plusieurs reprises avec de l'acide sulfurique concentré et en le soumettant à une nouvelle distillation.
L'amylène ainsi obtenu est un liquide incolore, bouillant à 39 degrés centigrades, la densité de sa vapeur est de 2,4S et correspond à quatre volumes, sa formule est C'^ H'°. 11 est soluble en toutes propoi tions dans l'alcool et dans l'éther. Son odeur ressemble à celle de l'huile de Naphte.
M. Snow a communiqué le résultat de ses expériences à la Société royale de Londres (séance du 10 janvier 1837). Puis il les a consignées dans un mémoire publié dans le Médicul- Times (numéros des 17 et 24 janvier 1857). On y voit que c'est le 10 novembre 18o6 que M. Snow appliqua l'amylène pour l'extraction des dents chez deux jeunes gens âgés de quatorze ans. En peu de temp^, M. Snow avait appliqué le nouvel anesthèsiqueà plus de vingt malades, et il n'avait point hésité à l'employer chez une auguste souveraine au moment de l'accouchement. Ces premiers essais furent heureux et l'enthousiasme aidant, on crut que décidément l'éther et le chloroforme étaient définitivement détrônés. Quelques chirurgiens de Londres, notamment .M. Tyler Smith, repétèrent les essais tentés par M. Snow et assurèrent s'en être très-bien trouvés, surtout dans les accouchements.
A Paris, le docteur Giraldès, chirurgien des hôpitaux, lut à
l'Académie de médecine (séance du 19 mai 1857), un mémoire inlitulé: Eludes clinicutes sur l'amylcne. Ce iravail renferme le résumé de soixante-dix-ni'uf cas d'anesiliésie avec l'amylène, observés à lliopital des Enfanls-trouvés. Le but de lauleur est de décider dans quelle mesure l'amylène esl moins dangereux ou plus dangereux que le cbloroforme, el d'établir les indications propres à l'un et à l'autre de ces agents.
Suivant M. Giraldès, il esl incontestable que le chloroforme esl plus puissant que l'amylène, mais il est aussi plus dangereux.
L'amylène, dit M. Giraldès, ne produit aucun des effets funestes du chloroforme ; la sensibilité reparait vite, les enfants n'en semblent pas affectés ; on peut l'employer peu de temps après les repas, même chez les enfants épuisés pour qui le chloroforme est d'un emploi périlleux. Ces assertions provoquèrent promptement de nouvelles tentatives à Paris el dans la province, mais cet élan fut subitement arrêté par les revers inattendus survenus à M. Snow lui-même. Deux de ses malades succombèrent. Le premier est un homme de 35 ans que .M. Fergusson devait opérer d'une fistule à l'anus. M. Snow appliqua hii-inéme un appareil à inlialalion, qui ;-e compose d'un vase où on verse l'amylène et d'où part un tube aboutissant à un masque. Ce masque embrasse la bouche et le nez, il présente, vis-à-vis de la bouche, un trou destiné au passage de l'air atmosphérique. L'ouverture du masque fut ti'abord laissée entière, puis, graduellement on en couvrit les trois quarts en ramenant l'opercule. Au bout de deux minutes le malade perdit connaissance; bientôt la respiration se ralentit, s'embarrasse, la face devient livide. Malgré toutes les tentatives pour rappeler le malade à la vie, on acquit bientôt la certitude que la mort était coinp'ète".
Le second cas a été présenlè par un malade auquel M. César
■ Médical Times and Gabelle, (avril, n" 18, p. 381), el Gmelle hebdomadaire 15 mai 1857.
Hawkins devait enlever une pe'.iie tumeur située sur le dos. Le malade avait été précédemment opéré trois fois , et chaque fois, il avait été endormi par le chloroforme sans qu'il en résultât aucun effet fâcheux. Le 30 juillet 1837, il fut soumis aux inhalations de l'amyiénc , ce qui s'accomplit sans difficulté en doux minutes; mais bienlôl des accidents redoutables se manifestèrent et malgré tous les efforts du docteur Snow pour rappeler le malatle à la vie , la mori survint sans pouvoir être conjurée par la respiration artificielle de Louche à bouche, par la galvanisation à travers le thorax , ni même par l'acupuncture pratiquée ù l'aide de deux aiguilles enfoncées dans les parois du cœur lui-même *,