D'ADMINISTRATION DES ANESTHÉSIQUES
Dosage.
Le mode d'administration des agents anesthésiques a beaucoup varié. L'imagination s'est d'abord évertuée à inventer des appareils plus ou moins compliqués, puis on les a simplifiés et on a fini par les supprimer totalement.
On trouve ilans le Journal médical el chirurgical de Boston la description de l'appareil inspirateur mis en usage par MM. Jackson et Morlon , il coiisiitait en im ballon de verre à deux tubulures, de trois à quatre litres de capacité. L'une des tubulures servait au passage de l'air almospéhrique el à l'inh-oduction de l'élher versé, selon le besoin, sur des fragments d'éponge, l'autre tubulure étaitgarnie d'un tuyau flexible adapté à un conduit offrant deux soupapes, l'une inspiralrice des vapeurs d'élher, l'autre expiratrice de l'air vicié parraclcde la respiration.
Dans les premières expériences qui furent faites à Paris, M. Guersaiitse servitle 21 janvier 1847 d'un appareil inventé par M. Charrière, il consistait en un flacon à deux tubulures, l'une bouchée à l'émcri et servant à introiluire au fond du vase vide des morceaux d'cponge sur lesquels on versa de quarante à cinquante grammes d'élher: l'autre terminé par un long tuyau en gomme élastique dont l'extréinilé s'adapte à une embou-
cliure évasée qui s'applique exacleinenl sur lus lèvres. Un peu au-dessous de cette emboueliure, est un roliinet qui modère à volonté le passnge des vapeurs éihérèes, et d'une soupape qui se lève dans l'inspiration el s'abaisse dans l'expiration.
M. Malgaign^ a toujours pratiqué l'élliérisaiiou en se servant d'un appareil heiucoup plus simple. C'est un flacon à deux ouvertures, par l'une , on introduit des éponges cl on verse l'étlier, puis on ferme hermétiquement; à l'auti'e ouverture, s'adapte un pro'ongement effilé qu'on introduit dans l'une des narines. L'opérateur ferme celle qui est libre el il maintient également close la bouche du malade.
Bientôt M. Luër proposa de substituer à ces deux appareils, un autre de son invention. C est une sorte de carafe n'ayant qu'une seule ouverture qu'on ferme par un bouchon de liège. Ce bouchon est traversé par nn tuyau en cuivre qui se bifurque à sa sortie. A l'une des branches est adapté un conduit en gomme élastique, terminé par un entonnoir métallique qui doit embrasser toute la circonférence des lèvres. A une petite dislance de son extrémité est une double soupape qui s'abaisse dans l'inspiration et s'élève dans l'expiration. Au point de bifurcation du tuyau de cuivre, est un robinet qui modère ou interrompt la sortie de la vapeur de l'éther qu'on a préalablement projeté sur une éponge qui se trouve au fond du vase.
Les chirurgiens el les fabricants d instruments s'ingénièrent à l'envi pour trouver des appareils sim[)!es, commodes, remplissant toutes les indications voulues pour l'étlièrisation. MM. Maisonncuve et Doyèi'e firent fabi iqucr par M. Chairière, un appareil cpii paraissait très-salisfaisanl. C'est un flacon muni d'un robinet placé près de l'orifice du vase. On ne laisse d'abord arriver dans la bouche du malade que de l'air atmosphérique, on tourne lentement ce robinet, el une petite quantité de vapeurs d éther pénètre dans le tuyau d'aspiration; quand
les poumons sont habitués au contact de ces vapeurs, on ouvre entièrement le robinet et on donne à l'appareil loulesa puissance.
M. Jules Cloquct a proposé l'emploi d'un instrument qui pour la forme ressemble à l'une de ces grosses pipes dont se servent les Orientaux. On bourre cette pipe avec des morceaux d'épongé sur lesquels on verse de l'étlier au moment ou l'on veut s'en servir. Un tuyau flexible, plus volumineux que celui des autres appareils, se termine par un petit entonnoir en gomme élastique disposé de façon à s'appliquer exactement sur le nez des malades. On ferme la bouche, et la respiration st fait par les narines.
M. Cloquet a cru remarquer que l'élhérisalion est plus rapide par ce procédé que par les autres.
Mayor de Lausane , a proposé de rejeter tous ces appareils pour ne se servir que d'un vase à large ouverture dans lequel on jette de l'étlier. Le malade approche la bouche de ce vase et s'enveloppe la tétc et la figure avec un capuchon afin de ne respirer que la vapeur étliérée.
En 1847, M. Sédillot lit fabriquer par M. Elsscr de Strasbourg un appareil qui se composait d'un vase en verre dans lequel on versait trente grammes environ d'éther sur des fragments d'épongé. Ce vase avait dix centimètres de base sur douze de hauteur et l'embouchure offrait quatre cenlimèlres de largeur. Un tube flexible de 55 centimètres de longueui- sur 6 de circonférence formait la seconde pièce de l'appareil et se terminait par des embouts métalliques appropriés à des usages fort distincts. L'un de ces embouts offrait deux soupapes , l'une expiratrice , l'autre inspiratoire. L'autre embout plus compliqué, se partageait en deux portions. L'une s'engageait dans le goulot du flacon et supportait un tube creux di^stiné à introduire dans ce vase une quantité variable d'air atmosphérique. La seconde portion de l'embout présentait encore deux
ouvertures, l'une destinée au passage de l'air atmosphérique, et l'autre au mouvement d'une sorte de vis dont le but était de varier au gré de l'opérateur , la proportion de l'air chargé d'éiher que l'on voulait faire inspirer au malade. Plus tard , M. Elsser lui-même modifia cet appareil en le rendant beaucoup plus simple. *
Dans la même année 1847, MM. Bonnet et Ferrand , de Lyon , ont adressé à l'Académie des sciences un appareil destiné à doser l'éther que l'on fait aspirer au malade. Cet appareil est composé d'un demi-masque qui s'adapte au nez et à la bouche : un tuyau flexible communique avec un ballon dans lequel l'éther tombe d'une manière graduée par un robinet. L'air extérieur pénètre dans ce ballon , et l'éther ne peut s'en échap per grâce à une soupape qui se relève et s'y oppose. Il résulte de ce mécanisme que l'éther , qui tombe goutte à goutte dans le ballon , est aspiré immédiatement , ce qui permet de connaître d'une manière précise la quantité d'éthcr qui a été absorbée.
Pendant une opération qui a duré quarante-sept minutes, le malade a été constan)ment maintenu dans une insensibilité complète et il a absorbé 41 grammes d'éiher.
M. Gustave Dudard , dentiste à Bruxelles, a adressé à la société de médecine de Gand , un mémoire sur l'emploi du chloroforme , il propose , afin d'éviter tout accident , de faire aspirer le chloroforme par les narines. Dans ce but, ce médecin a imaginé un petit instrument d'une grande simplicité. Il se compose d'un flacon de cristal à large ouverture, de la contenance d'environ soixante grammes renfermant un petit morceau d'épongé sur lequel on verse du chloroforme ou de l'éther , et d'un appareil en gutta-percha qui s'adapte parfai-
■ De l'in.iensibililé produite par le chloroforme et par l'éther, Paris 1818, p. 28.
tement à l'ouverture du flacon. De la partie la plus épaisse de ce dernier naissent deux tubes, l'un qui plonge dans le flacon et sert à l'inlroduclion de l'air atmosphérique, l'autre se termine par une embouchure en forme de pavillon qui s'adapte exactement au nez du malade et sert à transmettre l'air chargé des vapeurs de chloroforme.
En agissant ainsi, la bouche reste libre et la respiration se fait naturellement et presque dans les conditions habituelles.
A tous ces appareils et à plusieurs autres , d'une construction plus ou moins ingénieuse, M. Raimbert de Chaleaudun a proposé de substituer un procédé trés-simpIc et très-économique. « Je foi'me, dit l'auteur, avec une feuille de papier carrée de 20 à 25 centimètres, un cornet dont l'ouverture est assez évasée pour embrasser le menton , la bouche et le nez , et je fixe avec des épingles les circonvolutions du papier. J'en coupe ensuite l'extrémité inféi'ienre de manière à y faire une ouverture de 2 centimètres au moins , puis , je remplis ce cône creux jusqu'aux deux tiers , soit avec du linge, soit avec des lanières de papier froissé entre les mains. »
Cet appareil ainsi construit, M. Raimbert y verse du chloroforme et le place sous le menton et le nez du malade. A chaque inspiration , l'air s'introduit par l'extrémité inférieure toujours béante et entraine les vapeurs du chloroforme.
Ce procédé quelque facile qu'il soit dans son application , a encore été simplifié par M. Simpson qui , depuis fori longtemps a supprimé tous les appareils pour n'employer qu'un mouchoir de poche sur lequel il verse du chloroforme, en ayant la précaution de le tenir à une certaine distance de la bouche du malade afin que l'air libre puisse faeileirienl être açpiré en se mêlant aux vapeurs du chloroforme. Ce procédé aujourd'hui vulgarisé, a été d'abord préconisé par M. François Bradie- Imbacli qui , dans un mémoire lu à la société médico-chirur-
gicale d'Eclinibourg , a fuit connaître qu'il l'avait employé avec un succès complet sur plus de trois cents personnes. A l'emploi du mouchoir , beaucoup de praticiens ont subtitué une serviette pliéc en carrés ou plus simplement encore, de larges compresses pliées en plusieurs doubles. Ce dernier procédé a été mis en usage plusieurs milliers de fois en Crimée et à Constanlinople sans qu'on y remarquât aucun inconvénient.
Un médecin russe, M. le professeur Firogoff, a tenté d'obtenir l'insensibilité au moyen de l'éthersous forme de vapeur injectée dans le rectum. Ce médecin débute par un lavement qui sert à vider le rectum , puis il introduit par l'anus une longue canule en gomme élastique; à cette canule est adaptée une seringue remplie d'éther et qui plonge dans un vase contenant de l'eau très-chaude. L'élher se vapoi'ise aussitôt et l'absorptiun en est très-rapide. On remarque en effet, après deux ou trois minutes ; que l'air expiié des poumons est imprégné d'éther ; il ne fiut pas habituellement plus de trois à cinq minutes pour obtenir une insensibilité absolue.
M. Simonin fils a imité le médecin russe. Il s'est servi d'un petit appareil consistant en un flacon de cristal à l'ouverture duquel s'adapte un conduit flexible terminé par une canule. Le flacon dans lequel on a versé de 20 à 40 grammes d'éther, est plongé dans l'eau chaude. Les phénomènes s'accomplissent ensuite comme précédemment *.
Dans la même année 1847, époque à laquelle M. Pirogofl' expérimentait les vapeurs d'éther, M. Dupuy annonçait à l'Académie des sciences qu'il avait injecté l'éther liquide dans le rectum de plusieurs animaux vivants et qu'il était parvenu à déterminer promptement l'insensibilité. Cette méthode trèssimjile réussit en effet parfaitement. Nous en avons vu un
■ l'e l'emploi de l'élher sulfurique el du chloroforme à la clinique chirurgicale de Nancy , t \o\ . in-So.parE. Simonin, Paris, 1819.
exemple remarquable cliez un jeune garçon auquel il fallait faire l'amputation d'un doigt et qui repoussait avec violence les inlialalions de chloroforme. Trente grammes d'éther injectés dans l'anus déterminèrent l'ancstiiésie en quatre minutes.
L'anestliésie produite par les gaz acide carbonique ou oxyde de carbone, a nécessité l'invention de nouveaux appareils. Ils se bornent presque lou'' ? une vessie ordinaire ou en caoutchouc remplie du gaz '' jc l'on veut faire aspirer et d'un tuyau dont l'exlrémité est introduite dans la bouche ou dans les narines, en fermant l'une ou l'autre de ces ouvertures, suivant qu'on se décide a faire l'application de l'un ou l'autre de ces procédés. Un aide presse sur la vessie et le gaz mêlé à l'air atmosphérique s'introduit dans les poumons à chaque inspiration.
La question du dosage des agents aneslhésiques a vivement préoccupé les médecins opérateurs. Cette question semblait, en eiïet, présenter un intérêt de premier ordre, mais l'expérience n'a point lardé à démontrer que les dangers auxquels sont exposés les malades, tiennent bien moins à la quantité de l'agent anesthésique absorbé, qu'aux dispositions passagères ou inhérentes à l'organisation individuelle. Aussi, s'arréte-t-on moins aujourd'hui à la quantité du liquide absorbé qu'aux effets qu'il produit. Leur manifestation devient le guide de l'expérimentateur et elle lui indique s'il doit continuer, suspendre ou supprimer l'action des agents aneslhésiques.
Nous ne reviendrons pas sur les appareils adaptés à l'anesthésie locale, nous avons du les décrire dans le chapitre précédent.