DE L'ADMINISTRATION DES ANESTHÉSIQUES
Les agents divers employés pour déicrmiiicr l'anestliésie ont, on ne saurait le méconnailre, une action spéciale qui varie selon leur activité, la nature de leur composition et leur état liquide ou gazeux. Toutefois, ils déterminent tous, bien qu'à des degrés divers , la même série de phénomènes et les mêmes résultats.
Ces phénomènes nous paraissent pouvoir être divisés en cinq périodes distinctes:
^Première péiiode.
Lorsqu'un malade doit être soumis à l'influence d'un agent anesihésique, il se produit immédiatement en lui et quelquefois à son insu, une impression nerveuse qui se manifeste par une accélération du pouls, des battements de cœur, une inquiétude : phénomènes qui, chez les uns, produisent l'excitation et chez les autres im abattement profond. Les premiers parlent, s'agitent et font des recommandations qui trahissent leur inquiétude. Les autres pâlissent, ferment les yeux et semblent se résigner à tous les événements possibles bien que la préoccupation de leur esprit soit également très-vive. Chez quelquesuns, le besoin d'uriner devient impérieux, ils demandent à le satisfaire, chez d'autres, la peau sécrète une sueur froide qu'on remarque surtout sur le front. Chez le plus petit nombre, on observe une impassibilité calme et résignée.
Deuxième période.
Les dispositions premières des malades soumis à l'action des agents anesthésiques , exercent une influence très-prononcée sur les phénomènes de la seconde période.
Les personnes excitables et vivement préoccupées se plai-
gnent promptemenl de malaise , de suffocations ; elles repoussent la main de l'opérateur, font effort pour éloigner l'instrument ou le mouchoir imprégné du liquide aneslhésique ; si on leur résiste, elles se livrent quelquefois à des actes d'une grande violence. Nous avons vu un jeune officier soumis aux inhalations de l'éther, qui , tout à coup s'est levé comme un furieux , menaçant de sa colère quiconque oserait l'aborder ; il a fallu six hommes d'une grande force pour parvenir à le contenir ; mais , malgré tous les efforts , il a été impossible de l'amener à la période de collapsus.
D'autres malades , doués d'une grande impressionnabilité , éprouvent à peine les phénomènes d'excitation , une toux légère, un faible larmoiement, quelques légers soubresauts dans les tendons des muscles de l'avant-bras, trahissent seuls l'excitabilité nerveuse.
11 n'est pas rare de rencontrer des malades qui semblent s'endormir presqu'immédiatement après les premières inhalations. Mais bientôt après ils se réveillent et résistent longtemps à l'action des aneslhésiques. Contrairement aux suppositions qu'avait fait nailre la théorie, ce sont souvent les femmes et les sujets d'un tempérament nerveux qui présentent cette résistance. Il faut alors beaucoup de temps et beaucoup de prudence pour vaincre cette excitation nerveuse. Nous avons vu de jeunes femmes, des enfants chez lesquels il a fallu employer, trente, quarante et même soixante grammes de chloroforme pour obtenir un sommeil profond. Quelquefois même, nous avons dû renoncer à poursuivre l'opération dans la crainte de déterminer finalement des accidents redoutables.
Durant tout le cours de cette période, le pouls s'accélère, les malades agitent les membres, prononcent des paroles incohérentes, tiennent quelquefois des conversations avec des personnes que leur imagination suppose présentes, mais bien-
tôt la parole s'embarrasse, les mots sont mal articulés, la sensibilité de la peau diminue, ce qu'on constate en la pinçant avec force, enfin, le sommeil se prononce et le ronflement se fait entendre.
Nous avons vu quelques personnes d'un caractère ferme qui rendaient compte à haute voix de toutes les impressions qu'elles éprouvaient; Tune d'elle notamment nous disait : « Je sens ma respiration gênée, mes oreilles tintent, mes idées se troublent, mon cœur bat avec force, il m'est impossible de lever les membres, jeniends encore et c'est à peine si je puis répondre. Je sens que je suis sous la puissance d'une force qui me paralyse et à laquelle je ne puis me soustraire. » Son dernier mot fut: « Je n'entends plus, je suis comme si j'étais mort. » L'homme qui parlait ainsi avait quarante-huit ans , et il était chloroformé pour obtenir la réduction d'une luxation qui datait de six semaines.
Troiiiime période.
Le sommeil est complet, le pouls se ralentit, il tombe de cent ou cent vingt pulsations à soixante, et quelquefois à cinquante. L'insensibilité est absolue, les piqûres, les incisions ne produisent aucune impression appréciable. Chez quelques malades, les paupières sont complètement closes, la face pâle, les traits affaissés ; chez d'autres, les yeux sont convulsés, le globe ocidaire est porté en haut, lespaupières^sont enlr'ouvertes, la peau colorée, le front couvert de gouttes de sueur. La respiration est courte, anxieuse, bruyante, accompagnée d'un ronflement auquel on a donné le nom de runcus ; les muscles sont dans la résolution la plus complète , lorsqu'on soulève les membres, ils retombent immédiatement de tout leur poids. Chez les vieillards et chez les enfants , il arrive fréquemment que l'intestin expulse les matières fécales et que la vessie se vide.
Il n'csl pas rnrc, dans celle période, de voir des malades toiirmcnlés lont à coup par le hesoiii de vomir; suitoiU lorsqu'ils oui mangé peu de lemps avant d'être soumis à l'action des aneslhésiques. Assez souvent, lorsque les vomissements surviennent, les malades se réveillent puis se rendorment plus profonilémenl qu'au|)aravaiU.
Ce n'est pas non plus un cas très rare que de voir les malades se réveiller brusquement sous l'impression de la douleur produite par la première incision. Il est alors h'en difficile de les replonger dans le sommeil quelle que soit la dose de l'aneslliésique qu'on administre. Malgré l'engourdissement des malades el leur insensibilité apparente, on en voit quelques-nns qui poussent des cris pendant tout le cours de l'opération, qui se plaignent de douleurs produites par toute autre cause que c(!lle qui est véritable , qui croient qu'on lem* marche sur le pied, tandis qu'on leur coupe la jambe, ou qui s'imaginent assister à une lutte dans laquelle ils reçoivent des coups. Mais au réveil, ils ignorent compléiement ce qui s'est réellement passé, et le plus souvent, ils n'ont aucune conscience des cris qu'ils ont poussés et des opérations qu'ils ont subies.
La nature des agents ancsthésiqucs influe notablement sur les phénomènes de celte période. Lorsqu'on se sert de l'éther, les malades éprouvent fréquemment des rêves agréables dont ils conservent quelquefois le souvenir après le réveil. Nous avons vu une jeune dame, musicienne habile qui, pendant qu'elle subissait une ablation des amygdales, s'imaginait composer un opéra dont elle était ravie. A son réveil, elle demanda avec la plus vive insistance d'être replongée dans le sommeil aneslliésique pour poursuivre une composition musicale qui lui avait donné les plus douces émotions de sa vie.
Le chloroforme et l'amylène jettent les malades dans un engourdissement profond. Leurs rêves sont sans suite, etau réveil ils n'en conservent aucun souvenir.
Quatrième période.
A l'engoiirdissemcnl profond, donl la durée a considérablement varié suivant la quantité de l'agent anesihésique employé , et surtout, selon les dispositions individuelles, succède un retour progressif aux pliènomènes de la vie de relation. Ce retour se manifeste par le mouvement des membres, des plaintes, quelquefois des cris , les paupières s'enti'ouvent , puis retombent comme cliez un liomme ivre qui fait efîfori pour voir. Quelquefois, à ce réveil incomplet, succède un sommeil naturel très-calme et dont la durée se prolonge d'une manière irès-varialile.
Chez quelques personnes les yeux s'ouvrent brusquement, la parole redevient nette et facile , elles ont un souvenir vague des derniers instants de leur sonmieil, mais elles ignorent ce qui s'est passé. Elles demandent si l'opération va bientôt commencer e(, lorsqu'on leur dit qu'elle est terminée, elles doutent et souvent accusent le médecin de les tromper.
Dans cette période, le pouls redevient à son état normal , la respiration reprend sa régularité, l'Iialcine exhale quelque temps encore l'odeur de l'anesthésique employé surtout lorsqu'on s'est servi d'éther.
cinquième période.
Le malade semble être revenu à son étal habituel, mais si l'opération pratiquée lui permet de se tenir debout, il est tout étourdi, il chancelle sur ses jambes, et quelquefois il sent que ses forces vont l'abandonner et qu'une syncope le menace. On est obligé de lui laver le front et la face avec de l'eau fraîche aromatisée, avec un vinaigre de toilette ou avec de l'eau de Cologne. Il n'est pas rare de rencontrer, chez les femmes surtout, une disposition à une sensibilité excessive, elles s'irritent promptement ou pleurent avec facilité. Chez quelquesunes cet état se prolonge durant plusieurs jours.
Nous avons en occasion de voir une clame clicz laquelle, à la suile du sommeil anestliésique déterminé par le eliloroforme, il est survenu des besoins Irès-fréquenls d'uriner qui se sont prolongés durant huit jours.
Contrairement à ropinâon publique, qui attribue aux anesthésiques des effets durables ou au moins longtemps prolongés sur le système nerveux, nous devons déclarer que nous n'avions rien observé de semblable, et qu'il n'existe qu'un trèspelit nombre de faits que nous rapporlerons bientôt, qui puissent affaiblir l'asserlion que nous émettons.
Effets pal/io'ogiques.
Les premiers effets des inhalations de chloroforme, d'éther, ou d'amylèue, sont d'une sensation désagréable. Ces vapeurs irritent la gorge et les bronches à la façon d'un corps étranger, déterminent des picotements et ensuite de la toux. Mais bientôt les vapeurs aneslhésiques, lorsqu'elles sont dirigées avec ménagement sont supportées, la membrane muqi^cuse s'habitue à leur contact, l'agitation se calme, el disparait complètement.
Le sommeil léthargique qui se produit, arrive après un temps variable. Tantôt trois, quatre minutes suflisent pour le déterminer, mais il n'est pas rare de voir les malades résister plus longtemps et n'éprouver l'anéanlissement qu'après quinze , vingt et vingt cinq minutes.
Les phénomènes produits par les vapeurs aneslhésiques sont de deux sortes, locaux et généraux.
Phénomènes locaux.
A ceux-ci, se rattachent les picotements à l'isthme du gosier, la toux, les contractions glotliques , l'excitation des membranes muqueuses, ce qui détermine une sécrétion plus abon-
dtinte des glandes salivaires ot de la muqueuse buccale cl pharyngienne Dans certains cas plus prononces, il se forme de l'écume qui s'échappe par les commissures des lèvres.
La substance employée comme agent aneslhésique, agit en peu de temps sur la sensibilité et la molilité des organes de la bouche et de la gorge. Celte action locale, ou pour n)ieux dire cette ancstlicsie locale est mise hors de doute par les expériences de M. Flourens, qui parvint à engourdir la moitié du corps chez les animaux, par celles de M. Simpson avec le chloroforme, par celles faites avec l'oxyde de carbone de MM. Ozanam et Tourdes, enfin par tous les essais tentés pour obtenir l'abohiioii de la sensibilité dans une certaine partie du corps. D'après les reclicrehes de MM. Serres et Flourens sur les nerfs soumis è l'action des hyposthénisants, on est en droit de supposer un action plus rapide sur les organes de la bouitlie et de la gorge que sur les parties recouvertes d'épideiine.
Les niembrancs iimqueuses protégées seulement par un épithélium extrêmement mince, lubréliées sans cesse par des liquides, se trouvent dans li's condiiionsles plus favorables à l'action de la substance aneslhésianle.
Les nerfs sont en contact presqu'immédialemenl avec le liquide salivaire qui fixe les vapeurs et les dissout en partie, aussi sont-ils rapidement impressionnés. Le voile du palais se relâche et tombe, les mouvements de la langue s'embarrassent, elle devient paresseuse, les sons sont mal articulés, le larynx devient insensible et la glotte perd ses contractions spasmodiques. Delà difficulté et plus tard impossibilité delà déglutition, lenteur de la respiration, sommeil profond avec gonflement.
Phénomènes généraux.
Lorsque la substance anesthésique s'est répandue dans toute l'économie, c'est d'abord, suivant Gerdy, une sorte d'ivresse
produite! par la vin, une salisfac.lion inefTiible et presque voluptueuse chez quelques sujets, une légère excitation suivie de fréniissenient générai , de vibrations nerveuses, quelquefois convulsions, de fourmillements, d'un engourdissement de tout le système musculaire. Le sang subit des inodificalions Irésappréeiables, il devient fluide et prend des les premières inhalations une couleur foncée qui s'accroît à mesure que l'anesthésie se prolonge, il arrive même un moment où il est diflicile de distinguer le sang artériel du sang veineux.
Ces faits attestés par les reclurches et les remarques d'Anmssal, ont été confirmés par les travaux de MM. Pillore et Preisser ; ils réfutent pleinemcnl les asscrtionss émises par quelques chirurgiens qui prétendaient que les faits avaient été mal observés.
MM. Aug.Duméril et Deinarquuy ont fait des expériences et ont recueilli des observations qui démontrent que , pendant l'anesthésie, la température du corps est sensiblement abaissée.
Les nombreuses el belles expériences de M.M. Flonrens et Longel sur les aniinaiix, ont permis d'apprécier la njarche successive et progressive des vapeurs .uieslhésiques sur les centres nerveux. Ils ont constaté que les lobes cérébraux sont d'abord alTectés, puis !e cervelet, puis la moitié postérieureet les racines sensitives de la moelle épinière, puis la moitié antérieure et les racines moiricesdeceite même moelle, finalement la moelle allongée el le nœud vital. Ainsi, l'animal soumis au chloroforme, perd d'abord rinlclligencecl l'équilibre de ses mouvements, puis le sentiment, puis le mouvement. A ce moment suprême, la vie chassée de proche en proche, se concentre dans la moelle allongée, celle-ci survit seule dans son action, et si elle venait ù cesser l'animal périrait bientôt; « car, ajoute M. Flonrens, le chloroforme qui âlc la chul'/itr ôle ((Ksssi la vie. »
Celte action progressive sur les centres nerveux, si bien décrite par .M. Flourens, a donné naissance à diverses règle-
tncntalions pour radininistration du chloroforme et les chirurgiens se sont empressés, d'après ces données, de Iracer les diverses périodes et d'indiquer le point où il faut s'arrêter dans les inhalations des agents iinesthésic|ues.
Blaiidin établit, d'après iM. Longct, trois degrés dillërcnts : la première période, ou période do prc'piiration, la seconde période ou période d'élhirisalion des lobes cérébraux, enfin, la troisième période ou période d'élliérisation de la protubérance.
Ces périodes se succèdenl quelquefois si rapidement que les phénomènes distincts sont difficiles h saisir, aussi les divisions établies par Blandin, furcnl-clles critiquées par quelques chirurgiens distingués *. Cependant il est aujourd hui parfaitement admis que l'anesthésie quelque précipitée qu'elle soit, passe par les diverses phases indiquées.
M. Bouisson, guidé également par les expériences de M. Flourens a partagé les efl'eis de l'cther en deux grandes catégories : Vélhérisme animal et Vélhérisme organique .
L'élhérisme animal comprend tous les |)hénomènes d'excitation, d'insensibilité et de collapsus ; tandis que Vélhérisme organique est constitué par l'abaissemenl de la température et l'affaiblissement graduel des mouvements respiratoires et cin iiialoires.
Dans la première période la vie n'est point menacée, mais il est important de ne pas poursuivre trop loin les inhalations lorsque le collapsus est manifeste, car alors la limite de la vie à la mort est facile à franchir, et quelques inhalaliois peuvent suffire pour compromettre Icxistence du malade.
Enefici, des exemples trop nombreux ont démontré que ce n'est point toujours impunément qu'on s'expose aux effets des anesthésiques ; des malades ont succombé de la manière
■ Uulkliii de l'acacléniie loijale demédeciite, T. XII, 2;^ murs 1817, p 506.
la plus inatlencUie, et quelquefois avec une telle promptilucle qu'ils ou semblé comme sidérés. Il importe de rechercher les causes de celte terminaison fatale et de préciser avec autant d'exactitude que la science le permet le nombre des victimes.
TÀBLE/IU indiquant le nombre de morts occasionnées par les anesthésiques.