CHAPITRE YI
Des causes d'indigence existant dans les mœurs ou les habitudes privées des individus ou des familles.
Les causes d'indigence que nous avons examinées aul chapitres précédents, agissent simulta-
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Dément sur Tensemble de 1& population » ou du moins sur des masses d'individus, sans que la volonté isolée de ceux qui subissent leur action puisse y faire obstacle. Il ji'en est pas de même des causes d'indigence qui tiennent aux habibi-* des privées, car toute leur puissance est dans la volonté des individus soumis à leur influence; la morale, en cherchant à /modifier cette volonté, pour la détourner des mauvaises habitudes, peut avoir pour auxiliaire rintérét même de ceux qui 3'y livrent, attendu que les conséqumces fâcheu-ses des vices retombent principalement sur ceux qui les ont contractés et sur leurs familles.
Les effets des habitudes vicieuses qui contri-> buentle plus à Textension de Tindigence sont assez généralement connus, et nous nous bornerons à les rappeler succinctement. .
Un travail soutenu occasionne, dans toutes les professions, des fatigues de corps et d'esprit, et peu d'individus seraient disposés à s'y livrer gratuitement, s'il ne devait résulter pour eux aucun mal de l'inaction; mais, dans l'état actuel des sociétés, et avec nos populations nombreuses et serrées, la masse ^es travailleurs comprend qu'elle ne pourrait se soustraire à ces fatigues qu'à la condition de s'exposer aux souffrances les plus cruelles et de périr &i peu de temps;
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et il est indispensable que l'appréhension de ces maux et l'espoir des biens que le travail peut procurer agissent sur elle avec assez de force pour la déterminer à vaincre les dispositions naturelles qui portent à s'affranchir du travail ; tout ce qui tend à diminuer l'énergie de ces stimulants, soit en affaiblissant les peines naturellement attachées à l'inactivité volontaire, soit en réduisant l'importance ou le degré de certitude des récompenses que chacun peut légitimement attendre de ses travaux, est funeste à l'humanité ; c'est là une vérité sur laquelle on ne saurait trop insister.
L'habitude du travail atténue considérablement là peine ijui l'accomp agne,et les efforts qu'il faut faire pour la contracter sont d'ailleurs largement compensés par les satisfactions qu'elle procure. L'homme laborieux acquiert presque toujours un degré d'habileté supérieur dans les travaux de sa profession ; celte qualité le fait rechercher et lui procure à la fois une occupation plus constante et des rétributions plus élevées ; elle lui permet ainsi d'espérer pour lui-même et pour ses enfants une amélioration de position, et cet espoir seul est un grand bien ; d'autres satisfactions contribuent encore à le payer de ses peines ; il obtient en général plus de confiance et de considération que ceux des travailleurs de ^
profession qui sont moins laborieux ; cette estime rejaillit sur sa famille qui, lui devant en outre le bien-être et la sécurité dont elle jouit, s'acquitte ordinairement envers lui par des soins constants et des affections durables.
Celui, au contraire, qui sans avoir de la fortune s'abandonne fréquemment aux suggestions de la paresse, trouve le travail de plus en plus pénible et finit par devenir incapable de s'y livrer d'une manière soutenue ; son habileté industrielle diminuant, il n'obtient plus de l'emploi qu'avec difficulté ; ses loisirs prolongés, loin de lui procurer des jouissances, le placent continuellement sous le poids de l'inquiétude que lui inspire son sort futur, et le désir d'échapper à ce tourment le dispose à s'abandonner à d'autres habitudes également funestes, qui accélèrent sa.ruine et sa dégradation; sa famille, qu'il laisse en proie au besoin, n'éprouve souvent pour lui que des sentiments répulsifs; ses enfants ne peuvent se livrer qu'aux travaux les plus grossiers, à ceux qui n'exigent aucune dépense d'apprentissage et qui, par conséquent, sont le moins rétribués ; ils accroissent ainsi la classe misérable, et trop souyent la classe dégradée de la population ; enfin, sa vieillesse est en proie à tous les maux qui résultent de l'indigence, de l'abandon et du mépris,
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et il finit par tamber à la charge des établisse-^ meDts de bienfaisance*
L'intempérance, le désordre, Timprévoyance, le défaut d'économie, produisent des résultats analogues à ceux de la parœse ; toutes ces habitudes s'allient étroitement ensemble et les tines engendrent fréquemment les autres. Celle de l'ivrognerie, par exemple, finit par éteindre toutes les facultés utiles de celui qui s'y abandomie, et parle rendre incapable de travail; die fait naître en même temps les habitudes de désordre et d'imprévoyance, et elle donne plus d'énergie à tous lès penchants funestes. Le défaut d'économie conduit à l'intempérance et souvent A la paresse, parce qull détruit le principal stimulant du travailleur, l'espdr d'améliorer sa position. La paresse, à son tôur, engendre toutes les autres habitudes vicieuses. Les habitudes opposées sont, également liéeB entre elles : l'éconoMe produit l'ordre et la' tempérance, elle maintient dam toute leur forceles stimulants du travail, et àson tour l'habitude d'un travail actif et soutenu fait presque toujours naître celle de l'économie.
Il résulte, de la liaison intime qui existe entre ces diverseshabitud^, qu'il suffit, le plus souvent, de se livrer à l'une d'elles, pour se trouver défipitiv^nent engagé dans la voie des yices et de la
misère ou dans la route opposée ; et, si l'on apu précie toute la force des^ penchants qui poussent à contracter les habitudes vicieuses et la facilité que l'on peut trouver, dès le début, ' pour s*y abandonner, il sera difficile de ne pas reconnaître que les peines sévères, qui en sont la conséquenee naturelle, sont absolument indispensables pour en prévenir la propagation.
La nature des objets auxquels s'appliquent, dans leurs développements, les besoins des populations, c'est-à-dire, la préférence qu'elles accordent dans leurs consommations à tel ou tel genre de produits, exerce sur l'indigence une influencé considérable. En traitant du développement des besoins, nous avons indiqué les conditicmâ qm nous paraissent nécessaires pour que leur extension ne nuise pas à la société en général (i) ; ces mêmes conditions peuvent aussi servir de règles pour déterminer la meilleure direction à donner aux besoins dans l'intérêt individuel,
La première de ces règles prescrit d'éviter de contracter l'habitude de consommations auxquelles on ne serait pas en mesure de pourvoir constamment ; c'est en cela principalement que consiste l'économie privée. Le bien-être des fait) Pages 24 et 25.
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milles ne tient pas autant à la satisfaction de besoins multipliés ou coûteux qu'à la sécurité que peuvent inspirer des épargnes accumulées ; car l'habitude a bientôt émoussé Fattrait que l'on peut trouver dans des ameublements, des vêtements ou des aliments recherchés et chers, tandis que le calme d'esprit et l'espérance, que procurent à une famille laborieuse les accumulations qu'elle peut faire, sont des jouissances de tous les instants et qu'elle ressent tous les jours plus -vivement, à mesure qu'elle voit grandir les économies qui doivent enfin la mettre à l'abri des priyations relatives aux besoins impérieux ; ainsi, l'économie a pour résultat d'accroître les ressources pour l'avenir ; elle diminue chez les classes peu fortunées l'inquiétude qui s'attache à leur position ; elle leur donne un peu de cette sécurité, qui est la principale jouissance du riche ; enfin, elle tend, en faisant une habitude de la réserve et de la modération, à affaiblir tous les penchants vicieux. Rien n'est si funeste aux populations que ces erreurs de la vanité qui engagent un grand nombre d'individus et de familles à affecter les apparences de l'aisance ou de la richesse qu'elles n'ont pas, à se distinguer par des habitudes dispendieuses, avant d'avoir acquis les moyens de les maintenir ; on ne comprend pas
assez combien de maux naissent de cette cause. Depuis que la distinction réside principalement dans rimportance des fortunes , la vanité a répandu rhabitude des consommations coûteuses , jusque parmi les classes les moins fortunées ; le nombre des familles qui, en France, dissipent leurs ressources, se créent des embarras et contractent des dettes pour subvenir à des besoins factices, est très-considérable, et il le devient tous les jours davantage ; ce sont les suggestions d'une vanité aveugle , la manie de la distinction , le désir de paraître et de briller, qui entraînent un grand nombre d'entrepreneurs d'industrie à l'exagération de dépenses personnelles , où vont -se perdre, trop souvent, non-seulement les valeurs qui leur appartiennent , mais encore celles qui leur ont été confiées ; c'est ainsi que les faillites se multiplient , que de nombreux établissements sont ruinés, et que de graves perturbations sont apportées dans le sort de toutes les familles dont les facultés industrielles ou les capitaux s'y trouvaient engagés; c'est à ce désir de la distinction, développé par un système d'instruction publique peu en rapport avec les besoins, qu'il faut attribuer l'encombrement que l'on remarque parmi nous dans les professions dites libérales, et surtout dans la classe des aspirants aux emplois
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publics, ainsi > que la disproportion qui existe généralement entre les ressources de cette partie de la population et l'importance de ses besoins; c'est encore aux habitudes de consommations coûteuses, contractées avant l'acquisition de moyens suffisants pour y subvenir, que l'on attribue en grande partie les dérèglements de mœurs ; c'est enfin à ce misérable , à ce sot besoin de paraître, que l'on sacrifie les plus grands biens, le repos, l'indépendance, que pourrait procurer l'économie ; et lorsque les habitudes dispendieuses sont une fois contractées, la crainte de l'échec qui résulterait pour la vanité, d'un retour à une manière de vivre plus' modeste, met en activité la cupidité, l'intrigue, le servilisme,^ tous les mobiles malfaisants ou avilissants.
Une autre règle du développement rationnel des besoins , consiste à réserver les ressources dont on dispose pour les consommations qui importent le plus au bien-être, en évitant d'appliquer une trop forte part du revenu aux besoins moins urgents. Dans quelques villes de l'Angleterre et du nord de la France , certaines classes d'ouvriers se résignent à loger avec leurs familles dans des sortes de bouges infects et malsains, plutôt que de supprimer ou de restreindre leurs consommations de taverne , de café ou de
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cabaret. Ces malheureuses habitudes contribuent puissamment à la misère des classes laborieuses, et il est à remarquer qu'elles tendedt à se fortifier l'une par l'autre*; en effet, la privation d'un logement propre , salubre et pourvu du mobilier le plus utile , indépendamment de l'influence diangéreuse qu'elle exerce sur la santé et sur les mœunâ; a encore pour effet d'ôter tout agrément à la vie de ménage ; c'est parce que les principaux membres de le famille n'ont pas songé à rendre leur habitation supportable, qu'ils sont portés à fréquenter les cabarets, et les habitudes qu'ils contractent dans ces repaires du vice, les privent ensuite du désir et des moyens d'améliorer leur logement. '
L'usage du tabac, très-répandu parmi les ouvriers , est encore , pour la plupart ^'entre eux , une consommation fort mal enteridtieT^iïi' gi*àïià noïnbre, mênie parmi ceùi dont'le'àllâfrë è^t peu élevé, sacrifient à ce besoin faclitéune part de leurs ressources cotisid:érablé, et^î suffirait le plus souvent pour foùridir le ménage' de "tout le combustible nétessaîre , ou pour lui procurer en deux ou trois ans le mobilier le plus urgent, ou pour lui assurer un logement commode et sain ; ils obligent ainsi leur famille à restreindre les consommations qui importent le plus au bien
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être, pour satisfaire une fantaisie plutôt nuisible qu'utile à leur santé, et dont ils ne contractent l'habitude qu'en se faisant , dès l'origine , une sorte de violence.
Depuis quinze à vingt ans , un changement considérable s'est manifesté dans les habitudes des ouvriers de nos villes manufacturières; ils dépensent aujourd'hui beaucoup plus que par le passé pour le vêtement et la parure. On doit s'applaudir , sans doute , de ce que les ouvriers de certaines classes , tels que les anciens canuts de Lyon, par exemple, ne se montrent plus comme autrefois couverts de sales haillons; mais peut-être eût-il mieux valu, dans leur intérêt ^ que le développement de leurs besoins ne se portât pas aussi exclusivement sur cet objet; des vêtements propres, mais simples, et composés de ces étoffes grossières et durables dont se revêtent encore les travailleurs de nos campagnes, auraient assuré leur bien-être, sous ce rapport, aussi bien et mieux que ne peuvent le faire les habits d'un prix élevé et de peu de durée dont ils font trop généralement usage. Le luxe relatif de l'habillement de ces ouvriers , les empêche d'améliorer leur situation sous d'autres rapports ; il contraste presque toujours avec l'état misérable de leur logement et de leur ameu-
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blement; il leur ôte d'ailleurs la possibilité de faire des réserves.
Une troisième règle enfin, du développement bien entendu des besoins, recommande d'éviter ceux qui tendraient à troubler la sécurité et ceux dont la satisfaction fréquente pourrait nuire à la santé, au perfectionnement physique, intellectuel et moral. Lorsque le besoin de consommations dispendieuses est généralement répandu parmi les classes qui ne possèdent pas les ressources nécessaires pour y pourvoir constamment, la sécurité de tous est exposée, car alors chacun cherche à se satisfaire par tous les moyens qui lui paraissent praticables ; et, comme les moyens légitimes sont bornés, comme la nature des choses s'oppose invinciblement à ce que les jouissances qui exigent de la fortune deviennent le partage de la masse de la population, beaucoup d'individus sont excités à se les procurer par des voies illicites ; l'impossibilité de pourvoir régulièrement à des besoins exagérés entretient, d'ailleurs, chez les classes dépourvues de richesses, un mécontentement continuel qui les dispose à se laisser entraîner, à l'occasion, à toutes les suggestions des agents de troubles et de désordres.
Parmi les habitudes qui peuvent altérer la santé,
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rintelligence ou la moralité, nous nous bornerons à signaler Tusage immodéré des boissons ^iritueuses. Quoique cette funeste habitude parraisse devenir, en France, moins générale qu'elle ne Tétait il y a vingt ans, elle est encore très-répandue parmi nos classes laborieuses, et, indépendamment des désordres de toute espècequ'elle ' produit, il en résulte des cas nombreux de cadu-. cité précoce, d'infirmités incurables et d'aliénation mentale. ,x
L'opinion publique peut exercer une grande influence sur les diverses habitudes privées; on peut se faire une idée de sa puissance en const^ dérant, par exemple, le frein qu'elle impose aux dérèglements de mœurs chez les femmes qui ne sont pas encore notoirement dégradées; elle agit dans ce cas plus fortement que ne pourraient le faire des lois pénales, même sévères ; mais elle ne paraît pas encore suffisamment éclairée sous d'autres rapports ; on n'apprécie pas assez, par exemple, tout ce que mérite d'estime et de considération une famille laborieuse et économe qui conserve des goûts simples et peu dispendieux, aussi longtemps que son sort futur n'est pas définitivement assuré, et qui ne se permet de rendre ses besoins plus coûteux, que lorsqu'elle a ac-
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quis les moyens d'y pourvoir constamment sans s'exposer à déchoir ; oû ne comprend pas assez, non plus, quel degré de blâme et de mépris il serait utile d'infliger à ceux qui suivent une conduite opposée. Tant que les' populations ne savent pas honorer suffisamment les actions qui leur sont utiles, et flétrir avec énergie celles qui leur nuisent, les habitudes vicieuses se propagent, celles qui leur sont opposées manquent d'encouragement, et les résultats pèsent sur tous.
Les mauvaises habitudes que nous avons examinées dans ce chapitre, contribuent à l'extension de l'indigence, soit en réduisant l'importance de la production matérielle, soit en surexcitant les consommations improduc tives.
Si l'on comptait toutes les forces perdues par l'inaction volontaire , toutes les facultés industrielles détruites par la paresse et l'intempérance, et toutes les valeurs dissipées par des consommations exa gérées ou mal entendues , on s' expliquerait plus facilement pourquoi les populations industrieuses, malgré le développement prodigieux de leur puissance productive, renferment encore tant de misères.