CHAPITRE VIII
De rinfluence eicercée sur l'indigence par la surabondance de la popalation. — Résumé de la première partie.
On admet généralement, avecTauteur de V Essai sur le principe de la population, que celle-ci se développe en raison des moyens de subsistance qui lui sont offerts, et qu'elle tend constamment à dépasser cette limite, attendu que, dans toutes les positions, il lui est plus facile d'obéir aux penchants naturels qui la portent à se multiplier elle-même, que d'accroître dans une proportion suffisante la quantité des produits alimentaires.
« La nature, dit Malthus, a répandu d'une « main libérale les germes de la vie dans les « êtres organisés, mais elle a été économe de place « et d'aliments. Sans cette réserve, en quelques « milliers d'années, des millions de mondes au- « raient été fécondés par la terre seule ; mais « une impérieuse nécessité réprime cette popula- « tion luxuriante, et l'homme est soumis à sa loi « comme tous les êtres vivants. »
Les obstacles qui, chez l'homme, restreignent la multiplication de l'espèce dans la limite des moyensdesubsistance, sont, ou préventifs, comme
la contrainte morale qui consiste à s'abstenir de faire naître des enfants que l'on ne pourrait élever, ou répressifs, comme la misère et la mort.
On admet encore que le bien de Thumanité consiste moins à avoir une population nombreuse, rapidement renouvelée par la fréquence des décès et des naissances, qu'une population moins considérable composée de personnes qui vivent plus longtemps, attendu que, dans le premier cas, un grand nombre d'individus ne prennent part à la vie que pour en éprouver toutes les souffrances.
Ce sont là des vérités générales qui paraissent peu contestables, et que nous n'avons pas l'intention de développer ici. Nous nous proposoAS d'examiner la question sous d'autres rapports ; de rechercher, par exenjple, s'il n'y a pas d'autres indices de la^ sura^bondance d'une population, que la multiplicité extraordinaire des naissances et des décès ou la réduction de la vie moyenne ; si les masses ne peuvent pas souffrir de cette surabondance longtemps avant qu'elle ne se manifeste par de ^nablablea résultats. Il serait assurément désirable de pouvoir reconnaître les symptômes du mal avant qu'il eut fait asisez de progrès pour rendre inévitable l'action des obstacles répressifs. Afin d'écQFter «nç cause d'erreur dans les appréeiatiQW de cette nature, nous tâcherpws de
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faire distinguer les surabondances partielles de population, c'est-à-dire, celles qui n'affectent que quelques classes spéciales d'individus, d'une surabondance absolue, c'est-à-dire, relative à Y ensemble des forces productives, des moyens d'existence possédés par chaque nation.
Et d'abord, il convient de déterminer d'une manière précise ce qu'il fautentendre par moyens d'existence ou de subsistance : on désigne ainsi, plus particulièrement, les produits destinés à l'alimentation, à la nourriture de l'homme.
Cependant, il faut aux populations civilisées, pour soutenir leur existence, d'autres objets que ceux de la nourriture. Quelle que fût l'abondance de leurs aliments, elles ne sauraient subsister sans asile, sans vêtement, sans combustible, etc. ; d'un autre côté, une même quantité d'aliments peut être insuffisante ou surabondante pour un même nombre d'individus, selon les habitudes contractées par les diverses nations ; avec les aliments qui suffisent à un Espa^ol ou à un Arabe, un Anglais, tin Allemand ou un Français souffriraient vivement de îa faim. Il est donc indispensable, lorsque l'on cherche à apprécier si les moyens d'existence d'une population sont suffisants ou incomplets, de tenir compte de son état social et de ses habitudes. Afin de ne pas laisser
à cette expression un sens vague et indéfini, nous désignerons ainsi l'ensemble des objets dont la privation constitue l'indigence, et que nous avons indiqués au deuxième chapitre de cet écrit, et nous n'appliquerons nos observations qu'aux pays où l'indigence est caractérisée par les diverses privations désignées.
Il est, en général, difficile de juger si la totalité des moyens de subsistance d'une nation est ou non suffisante pour satisfaire convenablement ses besoins urgents : un accroissement de population n'est pas toujours un signe certain de l'abondance des produits nécessaires au soutien de la vie, de même qu'une population qui reste pendant longtemps égale ou qui diminue, n'indique pas toujours un état stationnaire ou rétrograde dans l'ensemble de la production. Les besoins de l'homme sont , pour ainsi dire , si élastiques, même en ce qui concerne seulement la nourriture, que d'énormes variations peuvent survenir dans la masse des produits créés sans influer considérablement sur le chifi're de la population ; celle-ci peut s'accroître sans augmentation équivalente dans la quantité des produits, et une extension de la production générale pourrait coïncider avec l'état stationnaire de la population ; dans ce dernier cas, les besoins de chacun
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seraient plus largement satisfaits ; dans les premiers, ils sont nécessairement restreints et il y a, par conséquent, plus de misères. C'est pour n'avoir pas assez remarqué cette élasticité des besoins, que certains économistes ont affirméqu'une augmentation dans le prix des subsistances devait être inévitablement suivie d'une hausse correspondante dans les salaires. La misère de quelques classes d'ouvriers,lesdifïicultésqu'éprouventceux engagés dans certaines professions pour se procurer du travail et des moyens de subsistance suffisants, n'indiquent pas non plus infailliblement une surabondance absolue de population; ces circonstances peuvent tenir à la mauvaise distribution des emplois ou à de grandes inégalités dans la répartition des valeurs, plutôt qu'à une insuffisance réelle de l'ensemble des fonds productifs du pays.
Mais, lorsque les mêmes circonstances se font remarquer dans la plupart des professions, lorsque l'on voit souvent des masses nombreuses de travailleurs réduites à offrir leurs services au rabais, à se contenter d'un salaire insuffisant ou à rester temporairement dans l'oisiveté, on peut coiiplure, de la reproduction fréquente de ces faits, que la population est en excès.
Un accroissement plus ou moins' rapide, mais
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incessant dans le prix des propriétés foncières et dans celui des produits agricoles, lorsqu'il se manifeste longtemps après que tout le territoire national exploitable a été mis en culture, est en core un indice de l'excès de la population. Ainsi que nous l'avons déjà fait observer (1) , dès que les cultures sont arrivées, chez une nation, au point où leur perfectionnement ne peut plus ac* croître que d'une manière insensible la quantité des produits agricoles, tout accroissement de la population augmente leur valeur échangeable et en rend l'acquisition de plus en plus difficile pour les classes laborieuses.
L'excès de la population se manifeste encore par la fréquence et l'importance des émigra-^ tions, particulièrement lorsqu'elles ont lieu Chez les classes attachées aux travaux de l'agrl*culture et formées à des habitudes régulières et laborieuses ; certaines émigrations fournies par d'autres classes sont dues souvent à l'esprit d'aventure plutôt qu'à une insuffisance réelle de l'ensemble des ressources du pays.
Ces divers signes de la surabondance de la po^ pulation peuvent être observés de nos jours ett Irknde, en Angleterre et dans certaines parties
(i) Pages 108 et saivanteâ.
derÂllemagneet de la Suisse. Us commencent à se manifester en France.
Les surabondances partielles, celles qui ont lieu dans certaines professions spéciales, sans affecter Tensemble de la population, se font principalement remarquer chez les peuples qui ont organisé une portion considérable de leur industrie manufacturière en grandes entreprises; on y voit fréquemment certaines branches de travaux oflfrir pendant longtemps des salaires élevés aux ouvriers qu'elles emploient, tandis que les travailleurs engagés dans des industries différentes et exigeant tout autant de capacité, ne reçoivent que de chétives rétributions et se résignent à vivre misérablement plutôt que de rompre leurs habitudes en changeant de profession.
On remarque dans la comté de Stafford, en Angleterre, un district désigné sous le nom d'Etruria, dont la population, d'environ 70,000 individus, est presque entièrement occupée par la fabrication des poteries. Aucune industrie ne fournit des salaires plus considérables ; les manœuvres les moins habiles gagnent six francs vingt-cinq centimes par jour pour dix heures et demie de travail ; les gains réunis d'une famille d'ouvriers potiers représentent quelquefois jusqu'à six mille francs par an; aussi, cette partie
de la population jouit d'un bien-être dont les classes laborieuses offrent malheureusement bien peu d'exemples.
Dans le même comté, et à peu de distance de ce district favorisé, on trouve les villes de Wolverhampton et de Willenhall dont la population ouvrière, appliquée au travail du fer, et particulièrement à la fabrication des serrures, est réduite par rinsuffisance du salaire au dénûment le plus extrême, ce qui ne Fempêche pas de se multiplier dans une proportion qui, de 1831 à 1841, s'est élevée à 50 pour cent (1).
( J ) Études sur V Angleterre, par M. Léon Faucher, lome 2, p. 167.
M. Faucher oppose la misère des ouvriers de Wolverharapton cl de AYi'lenhall, dont les travaux s'opèrent par petits ateliers, h la prospérité des ouvriers potiers qui travaillent dans de grandes manufactures; il en conclut que ce qu'il nomme la démocratie industrielle ou l'industrie parcellaire, est moins avantageux h la population (du moins en Angleterre) que la fabrication en grand. S'il faut entendre par industrie parcellaire la division, la multiplication des entreprises , l'opinion de M. Faucher ne nous paraîtrait pas fondée. Les chefs d'atelier de Wolverhamplon ne sont pas de véritables entrepreneurs; car il parait, d'après les renseignements fournis par Tarticle cité , qu'ils travaillent à façon pour le compte de commissionnaires qui leur commandent les travaux à des prix déterminés , et qui se réservent la vente des produits. Nous avons en France plusieurs industries organisées de la même manière : les étoffes de soie de Lyon, les rubans •de Saint-Etienne sont fabriqués par des chefs d'atelier à qui l'on fournit la matière première, et un salaire fixé à tant la pièce, au lieu de l'être à la journée ; la quincaillerie de fer de Saint-Etienne
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En France, la ville de Saint-Etienne a offert, pendant dix ans, un exemple remarquable d'un semblable contraste: de 1820 à 18S0, la fabrication des rubans de soie y prit, par suite de l'extension de ses débouchés en Allemagne, en Angleterre, et surtout aux États-Unis, un accroissement considérable ; pendant cette période, Touvrier rubanier n'ayant qu'un seul métier a pu gagner depuis six jusqu'à dix francs par jour; à côté de cette industrie si largement rétribuée, et dans le même temps, le salaire journalier des ouvriers engagés dans la quincaillerie de fer n'a pas dépassé un franc cinquante centimes pour les manœuvres et deux francs cinquante centimes pour les chefs d'atelier; et cependant cette dernière industrie exige plus de fatigue et pour le moins autant de capacité que le tissage des ru-
esl aussi fabriquée par des chefs d'alelier qui , bien qu'ils fournissent souvent la matière , ne sont pas plus entrepreneurs que les ouvriers rubaniers, attendu qu'ils ne travaillent qu'à des prix fixés d'avance sur les commandes de négociants ou commissionnaires qui, en réalité, dirigent la fabrication, et font la vente des produits pour leurpropre compte, sans que les ouvriers fabricants participent jamais aux chances de bénéfices que peuvent offrir les opérations; il est évident que ces commissionnaires sont seuls entrepreneurs et que les fabricants ne sont que des ouvriers salariés h façon. La division des travaux par petits ateliers n'empêche donc nullement que les industries dont il s'agit ne soient organisées en grandes entreprises, tout aussi concentrées que celles des grandes fabriques auxquelles M Faucher les compare.
bans. Depuis, les ouvriers rubaniers s'étant multipliés outre mesure , leur salaire moyen s'est abaissé au-Kieàsous de deux firancs par joui*%
Les causes qui maintiennent pendant longtemps une surabondance partielle de population dans certaines branches de travaux, tiennent à la difficulté de passer d'une profeèâion à une autre, à la spécialisation des facultés et à la force des habitudes contractées. Dans récrit que nous venons de citer, M* Léon Faucher offre un exem^pie de la puissance de ces habitudes Chez les ouvriers ; après avoir fait le plus triste tableau delà situation des serruriers de Willenhalli il ajoute : « Cependant les nîaîti*es-ouvriers ont pour leur « Ville natale un aveugle et invincible attache- « metit. Endépitde la misère qui les y attend, on « ne peut les déterminer à la quitter; des serru- « riers de Willenhall qui avaient été appelés en « Belgique , où ils recevaient de forts salaires, « revinrent presque aussitôt cédant au mal du « pays. »
Les facultés industrielles, les fonds de terre et les capitaux sont la source de toutes les richesses sociales, et la masse des produits de toute espèce qu'il est possible de créer est en raison de l'importance de ces fonds productifs et du degré de
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perfectionnement de Tindustrie ; mais, pour ap^ précier convenablement l'influence qu'exercent sur le sort des populations ces divers agents de la ^ production, il faut avoir le soin de distinguer les facultés industrielles des instruments qu^elles emploient ; si la grande abondance des services de fonds de terre et de capitaux est toujours avantageuse, il n'en est pas de même de celle des services industriels ; ces derniers services ne peuvent s'accroître, le degré de perfectionnement de l'industrie restant le même, qu'à la condition d'un accrmssement équivalent dans le chiffre de la population ; or, cette population nouvelle peut ^ bien ajouter par ses travaux à la masse des pro«duits, mais elle augmente aussi les besoins, et comme elle ne peut rien créer sans le concours des capitaux et des agents naturels appropriés, il pourra arriver, si elle survient dans un pays déjà suffisamment peuplé relativement à la quantité existante de ces instruments de l'industrie, qu'il Y ait impossibilité absolue de remployer utilement, ou du moins, qu'elle ne puisse l'être qu'à la ccmdition de restreindre ses besoins, de vivre misérablement et d'empirer le sort de tous les travailleurs*
Soit que la surabondance des services industriels affecte l'ensemble des travaux ou qu'elle se
manifeste seulement chez quelques classes jiarticulières d'ouvriers , son effet inévitable est de réduire la part de valeurs obtenue par chaque famille salariée; et lorsque cette part devient insuffisante, il n'y a d'autres remèdes aux maux qui en résultent, qu'un ralentissement dansPaccroissèment de la population générale ou de la partie delà population vouée aux services surabondants, des émigrations ou des défrichements qui mettent à la disposition des classes exubérantes de nouveaux fonds déterre, ou enfin des développements industriels et des accroissements de capitaux qui puissent leur fournir de nouveaux emplois et la possibilité d'obtenir, par une grande liberté d'échanges, le complément de denrées ou de matières premières que le pays ne fournit qu'en quantité insuffisante. Aucune combinaison artificielle, aucun perfectionnement dans l'organisation industrielle, politique ou administrative, ne sauraient suppléer, d'une manière durable, à ces conditions, ni faire vivre dans l'aisance, sur un sol circonscrit, une population surabondante. S'il était possible d'obtenir par de semblables moyens une réduction considérable dans l'inégalité de la répartition des valeurs, elle pourrait atténuer momentanément les maux résultant de l'excès de la population, en faisant abandonner
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les productions dont l'usage est exclusivement réservé aux classes riches, pour diriger plus de forces productives vers la création des objets nécessaires à la satisfaction des besoins urgents, en augmentant leur quantité et en donnant aux classes les moins fortunées plus de facilité pour les obtenir; elle pourrait reculer ainsi la limite au delà de laquelle la population devient surabondante, mais cette limite serait bientôt franchie, si l'absence de réserve et de prévoyance continuait à pousser les masses à se multiplier inconsidérément, et alors la misère deviendrait d'autant plus grande que le nombre des familles possédant des accumulations importantes serait plus restreint, que le niveau des ressources serait plus égal.
C'est dans l'extension de la prévoyance, en ce qui concerne les effets de l'accroissement inopportun des familles, que réside le seul remède efficace aux maux qu'entraîne inévitablement l'excès de la population ; et c'est surtout parmi les familles pauvres qu'il importerait de faire naître à cet égard des habitudes de prudence, car les nombreux enfants qu'elles appellent à la vie opposent un obstacle insurmontable à l'amélioration de leur sort, et l'intensité de leur misère croît en raison de leur multiplication.
Malthus et la plupart des économistes qui, après lui, se sont occupés de la question dont il s'agit, ont paru croire que la contrainte morale, ou la réserve en ce qui concerne la trop grande niultiplication des naissances, ne pouvait être pratiquée que par l'abstinence du mariage ; ce serait là une erre\ir. £a surabondance qui peut se manifester dans la population ne pourrait être exclusivement attribuée à la fréquence des ma^ riages, ou à leur trop grande précocité, que dans le cas où il serait constaté que de nombreux en^ fants ne peuvent naître hors de ces unions légitimes , et que la volonté humaine n'çi aucune influence sur leur fécondité; mais les faits établissent le contraire : d'une part, il est d'observation qu'une habitude trop générale du célibat entraîne presque toujours l'accroissement des naissances d'enfants illégitimes; de Pautre, la fréquence des mariages n'est nullement inconciliable avec le maintien de la population à l'état statioilnaire ; on a depuis longtemps remarqué que, chez les classes moyennes, chez la partie de la population qui n'est pas aveuglée ou abrutie par l'ignorance ou par la misère , le noml^ne des enfants pour chaque mariage est généralement de beaucoup inférieur à celui que Ton observe chez les classes pauvres.
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Il serait bien, sans doute, que les mariages ne fussent contractés qu'après que les époux se seraient assqré des moyens de pourvoir à leur propre existence et d'élever au moins deux enfants ; mais cette réserve, si elle pouvait devenir générale , ne serait avantageuse qu'autant qu'il n'en résulterait aucun désordre, et c'est ce que l'expérience ne permet pas d'espérer. Ce n'est donc pas l'abstinence du mariage qu'il faudrait principalement recommander aux classes salariées , mais bien le soin de rendre leurs unions moins fécondes. Il serait facile , quoi qu'on en ait dit , de leur faire comprendre que leur bienêtre est lié à la retenue qu'elles s'imposeront à cet égard, qu'elles ne peuvent croître en nombre, dans une proportion plus forte que les moyens de production, sans entraîner l'abais^ment des salaires , et sans rendre leur condition misérable ; c'est là une vérité si simple , si évidente , et elle se manifeste si fréquemment par les faits , que nul m la méconnaîtrait, si d'anciens préjugés nés dans des siècles d'ignorance ne tendaient ^ l'obscurcir aux yeux des personnes peu habituées à la réflexion, et si surtout la sanction religieuse n'était venue prêter un puissant appui à ces malheureiiseï» erreurs. Les recommandations qui tendent à anéantir toute prudence en ce qui
concerne raccroissement inopportun de la population , ont pour conséquence forcée l'extension de la misère , et il ne devrait pas être permis d'enseigner qu'elles sont conformes aux vues de la Providence.
Il n'appartient qu'aux espèces animales privées de raison de multiplier aveuglément et sans prévoyance des résultats. N'est-il pas évident que Dieu, en rendant l'homme capable de cette prévoyance , a voulu qu'il en fît usage , et n'est-ce pas blasphémer que d'affirmer qu*il ne permet d'opposer aux excès de population que la misère , les souffrances et la mort?
Nous terminerons ici cette première partie de nos recherches ; nous les avons limitées aux causes d'indigence qui agissent par l'intermédiaire et avec le concours de la volonté des hommes, l'examen de celles dont l'action est indépendante de notre volonté, telles que les accidents, les maladies, les infirmités, l'incapacité physique et intellectuelle , etc., appartenant 4 un ordre d'études autre que celui que nous nous sommes proposé.
Nous avons recherché , en premier lieu , les conditions les plus essentielles au maintien des sociétés , à leur développement normal , à leur
prospérité, et nous croyons avoir établi qu'elles se trouvent dans Texercice raisonnable de la faculté de développer nos besoins, dans le maintien de la constitution actuelle des familles , dans la garantie des personnes et des propriétés contre toute injuste agression, et enfin, dans la liberté de Tindustrie et des transactions.
Puis, examinant la nature de l'indigence, nous avons tâché de lui assigner des caractères positifs, en signalant le défaut de base des études comparatives dont elle a été l'objet , et la fausseté des conclusions tirées de ces études imparfaites.
Recherchant ensuite les causes modifiables de l'indigence, nous avons reconnu que celles inhérentes à l'organisation ou à la marche des travaux et des transactions, telles que les établit naturellement le libre concours de tous les fonds productifs et de toutes les volontés , consistent dans la spécialisation des facultés industrielles , dans la substitution de l'action des machines au travail humiedn, dans les changements de procédés industriels qui, sans réduire la somme totale de ce travail, en reportent des quantités plus ou moins considérables d'une classe de travailleurs à une autre; dans la surabondance des fonds productifs engagés sans opportunité dans diverses
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prodijictiDiis spéciales ; dans les modi&^tiotts continuelles que subissent les geûts ou les be- ^ns dps CQjpson^mpiteurs; dans le défaut de cou* cpurs des agents naturels pour les opérations où ce concours est éventuel; enfin, dans les grandœ inégalités qui , s0us Faction de diverses circonstances et, en pajcticulier , du plus ou moins de facilité' de concentrer les entr^rises , peuvent affecter naturellement la répartition des valeurs produites. Une. étude comparatiye des divisidsns principales de Fiiidustrie génâ'ale utous a penms d'appréd^r rinfluence de chacune^ ^ ces causes d'indigence sur les diverses branches de tra*vaux.
Nous avons fait voir, en examinant les habitur des privées, quel contingent de misère résulte de la paresse, de l'intempérance, de l'imprévoyance et du développemept irrationnel des besoins.
L'étude des habitudes collectives des popular tiqns, de leurs institutions politiques ou admi^ j^istratives, nous a permis de signaler encore de nombreuse causes d'indigence dans l'exubérance pu la mauvaise application des forces gouvernementales, dans l'exagération des dépenses publiques, dans une répartition trop imparfaite de l'impôt, dans les obstacles qu'opposent à la liberté des transactions, à la marche naturelle de
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Findustrie, les gouvernements qui prétendent les régir, et dans les secours publics qui tendent à détruire Faction préventive que la misère oppose à la propagation des habitudes vicieuses.
Nous avons, enfin, rendu compte de Tinfluence qu'exercent sur l'extension de l'indigence les surabondances de population partielles ou absolues.
Il nous semble qu'il peut résulter, de cette étude à peu près complète des causes multiples de la misère, un assez haut degré d'utilité : elle ofifre des bases positives pour juger avec sûreté de la valeur des moyens d'atténuation qui ont été ou qui pourraient être proposés, et pour éviter le danger des fausses appréciations. Si l'on examine attentivement les différents systèmes de réduction de l'indigence préconisés depuis quinze ou vingt ans, et si on les rapproche des causes de misère que nous avons observées, afin de reconnaître l'action que les diverses conditions proposées pourraient exercer sur chacune de ces causes, on se convaincra sans peine qu'il n'en est pas un qui puisse résister à une semblable épreuve et que tous,^ à différents degrés, auraient pour effet d'étendre l'indigence au lieu de l'atténuer. Nous examinerons, sous ce rapport, au chapitre suivant, quelques-unes des propositions
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qui paraissent avoir obtenu le plus défaveur dans l'opinion générale.
Toutes les causes d'indigence que nous avons dû signaler pour compléter notre exposition, bien qu'elles supposent le concours des volontés humaines, ne sont pas également modifiables. Il en est qui ne pourront jamais être que faiblement atténuées et auxquelles on ne pourrait opposer des obstacles importants sans produire un mal bien supérieur à celui que l'on voudrait éviter: telles sont, par exemple, celles qui résident dans ]a spécialisation des facultés industrielles ou dans l'action des machines, dont les fâcheux résultats ne pourraient être écartés qu'à la condition de mettre obstacle aux progrès de l'industrie, à la multiplication de ses produits, à l'abaissement de leur prix, à l'ouverture de nouvelles branches de travaux ou à l'extension de celles déjà existantes^ circonstances qui tendenttoutes à diminuer les privations de la masse de la population, et dont les avantages ne sauraient être compensés par le maintien d'un peu plus de stabilité dans les emplois industriels.
Les causes de misère qui se rattachent à l'imperfection morale des populations, à l'ignorance, aux habitudes vicieuses, aux institutions politiques ou administratives, sont les plus modifiables.
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et les moyens d'atténuation que nous avons à indiquer s'appliquent presque uniquement aux causes de cet ordre.
L'organisation du travail et l'association sont deux grands mots qui, de notre temps, paraissent à beaucoup d'esprits renfermer la solution de la question de la misère. Nous n'avons, pour notre compte, que très-peu de foi dans l'efficacité de toute combinaison nouvelle des forces productives et des intérêts matériels, et nous avons déjà justifié en partie nos convictions à cet égard, en montrant qu'aucune organisation artificielle de l'industrie ne saurait remplacer avec avantage celle qu'établit la liberté. Nous aurons à compléter cette justification, en . exposant les résultats de nos recherches sur les applications que l'on peut faire du principe de l'association, en vue de réduire l'indigence.