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CHAPITRE I

Des conditions essentielles à la prospérité générale des populations.

Eiamen des opinions opposées au régime

de la liberté industrielle.

La multiplicité des écrits publiés, depuis dix ans, dans l'objet de signaler de nouveaux moyens d'atténuer la misère, manifeste des intentions qui honorent les publicistes de notre époque ; mais le désir impatient, et peut-être trop ambitieux, d'arriver à des solutions complètes de ce grand problème, a donné lieu à bien des erreurs et, sans amener jusqu'ici aucune découverte véritablement utile, il a ouvert plusieurs fausses routes où beaucoup d'hommes intelligents se trouvent encore engagés.

De nos jours, les populations les plus avancées en civilisation paraissent tendi*e vers un régime social qui, laissant aux facultés industrielles toute la liberté d'action CMicîliable avec l'intérêt général, et garantissant à chacun la jouissance du fruit de ses travaux, n'apporterait aucun obstacle, aucune influence perturbatrice dans la distribution naturelle des valeurs produites, c'est-à-dire dans celle qui s'opérerait' par suite de l'assentiment de tous les intéressés s'il n'existait, pour* cette répartition, aucune autre obligation forcée que celle du respect des propriétés légitimes et celle du concours de chacun, dans une équitable proportion, aux Charges que peuvent raisonnablement motiver de véritables services publics.

Tous les bons esprits s'accordaient à reconnaître, il y a vingt ans, que cette tendance était la seule rationnelle, la seule favorable au bien-être du grand nombre, et s'il se trouvait dès lors quelques écrivains disposés à contester la sagesse d'une telle doctrine, ils n'obtenaient que fort peu d'attention : elle est aujourd'hui vivement combattue par plusieurs écoles de publicistes dont les opinions se sont rapidement propagées.

11 en est qui ne voient de moyens d'ai^urer la prospérité générale que dans une vaste communauté de travaux et dans une répartition des pro-

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duits créés, strictemeût égale pour tous. D'autres admettent qu'il serait mieux de donner à chacun selon sa capacité et ses œuvres, mais ils méconnaissent les droits que donne la propriété au partage des valeurs produites. Une école, qui compte en France de nombreux prosélytes , et qui sera citée dans l'avenir comme un exemple singulier des aberrations dont l'esprit humain est susceptible, voit dans la civilisation actuelle, et dans ses tendances les ^lus légitimes, une déviation aux lois providentielles du développement normal de l'humanité ; elle propose d'y substituer une organisation entièrement nouvelle, fondée sur de prétendus penchants naturels auxquels il suffit, selon elle, de donner un libre essor, pour que toutes les activités humaines ^'^armom^an^ et concourent, sans contrainte, à produire le plus haut degré de bien-être qu'il nous soit permis d'atteindre. D'autres encore, beaucoup moins hardis que les précédents et dont les idées, prudentes en apparence, gagnent de nombreux partisans parmi les classes fortunées, se plaignent seulement des innovations apportées depuis un demi-siècle dans les institutions sociales, dans les conditions légales du travail et de la distribution de ses produits ; ils déplorent la trop grande liberté laissée à l'industrie, à la concurrence entre les producteurs ;

ils pensent que cette liberté ouvre la voie à un trop grand développement des besoins, qu'elle (

fait naître chez toutes les fractions de la popula- |

tion une sorte d'excitation fébrile qui, les poussant outre mesure à la recherche des jouissances matérielles et donnant plus d'énergie aux passions cupides, tend à priver nos sociétés de toute sta- |

bilité et à troubler sans cesse leur sécurité ; ils ne !

voient de remède à ces maux que dans l'établissement d'institutions propres à retenir, autant que possible, les diverses classes de chaque nation dans la situation où elles sont nées;*à restreindre ainsi le développement des besoins et à rétablir cette sorte de discipline conservatrice que l'abolition des privilèges et des corporations a fait disparaître parmi nous. La plupart des partisans de cette doctrine considèrent la foi religieuse, les privations qu'elle commande et les sentiments de résignation qu'elle inspire, comme les moyens principaux de rendre calmes et heureuses les populations qui se trouvent le plus exposées à la misère.

Il en est, enfin, qui, sans s'attacher à aucun des systèmes de réforme proposés et sans exprimer sur les changements à opérer aucune opinion bien arrêtée, se bornent à signaler l'organisation du travail et l'association, comme les grands moyens

d'atténuation de la misère; il semble, à les entendre, que nous n'ayons su faire jusqu'à présent qu'un mauvais usage de ces moyens de prospérité ; ils paraissent persuadés qu'il pourrait exister certains modes d'organisation et d'association encore inconnus, et qui sont destinés à affranchir l'espèce humaine des maux qui pèsent sur elle dès que leur formule aura été révélée.

Ces opinions diverses, préconisées avec une ardeur vraie ou affectée, et parfois avec talent, ont eu pour effet de répandre de la confusion et une certaine agitation dans les esprits. Toutefois, les principes essentiels du maintien des sociétés et de leur développement rationnel ne paraissent pas avoir sérieusement à redouter ces hallucinations passagères; ils sont défendus par le bon sens des masses, par les convictions de la partie saine et éclairée de la population, et ils triompheront, sans de grands efforts, des tentatives que l'on pourrait faire pour arrêter l'œuvre de la civilisation, soit en la déviant de ses voies naturelles, soit en la ramenant sous l'empire d'institutions qui lui faisaient obstacle et dont elle s'est affranchie; mais il n'est pas moins à regretter que beaucoup d'intelligences qui ne sont pas sans puissance, au lieu de rechercher les améliorations praticables, que peut comporter l'état

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actud des populations, s'égarent à la poursuite de véritables chimères, d'arrangements sociaux que repousse invinciblement la nature des choses ^ des hommes.

Quelques-uns des prétendus réformateurs et des philosophes de notre époque pa^raissent persuadés que Thumanité s'est écartée jusqu'ici de sa destination normale ; qu'il nous est donné de pénétrer, par la force de l'imagination, la volonté mystérieuse et toute-puissante qui, depuis l'orirgine de notre espèce, présideàsesdéveloi^mente; d'en assigner les résultats ultérieurs et de fixer ainsi notre avenir en dévoilant les secrets desseins de Dieu. Il y a assurément, dans cette pensée, plus d'orgueil ou de folie que de force intellectuelle.

La philosophie qui nous manque, a dit un écrivain célèbre, cest de savoir ignorer (*). En effet, quoique tout semble concourir à nous rappeler que notre faculté de connaître a des bornes, nous sommes souvent disposés à l'oublier et nous préférons, en général, les déviations lés plus bizarres de l'intelligence à l'aveu de notre impuissance. Tout nous prouve que l'observation, l'expérience et les inductions que notre entendement peut en tirer, sont les seuls moyens efficaces

(i) J. B. Say.

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d'investigation qui nous aient été donnés, mais nous les trouvons insuffisants : ils ne peuvent nous faire tout connaître; l'observation des faits est d'ailleurs difficile, souvent fatigante ; ses ré^ sultats ne s'accumulent que lentement et après de laborieux efforts : et, pressés par le désir vaniteux dé tout expliquer sans prendre tant de peine, nous trouvons plus commode et plus expéditif de recourir à l'imagination.

On oublie trop facilement que ce n'est qu'après avoir épuisé, pour ainsi dire, toutes les combinaisons de l'imagination humaine, que l'on s'est enfin résigné à attendre de l'expérience et de l'observation l'avancement des sciences physiques, et que les progrès de ces connaissances n'ont été con&tants que depuis l'abandon absolu de tout autre mode d'étude.

Il ne saurait en être autrement, quoi qu'on ait pu dire, à ce sujet, des sciences morales et politiques. Tout ce qu'il y a de réel dans l'état actuel de ces sciences n'est-il pas du à ''l'observation? Poprraient-elles se composer d'autre chose que de la connaissance de certaines séries de faits, de leur classement méthodique et des déductions logiques dont ils peuvent fournir la base? et n'est- ' il pas évident que des observations bien faites peuvent seules nous faire connaître les faits de

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cet ordre qui ne sont pas au-dessus de notre portée?

Si cette méthode est impuissante pour nous dévoiler le mystère de la destinée finale de l'humanité , tout porte à croire qu'elle est la seule qui puisse nous faire découvrir de nouveaux moyens d'améliorer notre position actuelle. Ce n'est qu'en observant les diverses facultés dont nous sommes doués, l'action qu'elles ont exercée et les résultats qui en ont été la suite dans les situations variées par lesquelles les populations ont passé, que l'on pourra parvenir à reconnaître quel est l'état social le plus favorable à notre bien-être, à notre perfectionnement physique, intellectuel et moral.

Les erreurs des différents systèmes des socialistes modernes ont déjà été mises au jour dans des écrits qui leur sont spécialement consacrés (*), et nous n'avons pas l'intention de les discuter dans celui-ci. Toutefois, les observations que nous avons à développer s'appliquent à un régime social qui est celui des nations le mieux civilisées de notre temps, du du moins, celui vers lequel elles tendent et que nous avons signalé en débutant; or, ce régime, vivement attaqué par les

(1) Foy^. Études sur les réformateurs contemporains, de M. L. Retbaud*

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nouveaux réformateurs, a pour conditions essentielles: le libre développement des besoins, le maintien des propriétés particulières ou de famille et la liberté industrielle ; et s'il n'était pas établi que ce sont là des conditions légitimes et favorables au bien-être du grand nombre, nos observations seraient sans valeur; il nous a donc paru nécessaire, avant d'aborder la recherche des causes modifiables de l'indigence, d'examiner l'influence qu'exercent sur le sort des populations les conditions dont-il s'agit. Les résultats de cet examen sont exposés aux trois sections suivantes.

Section première. — Du développement des besoins.

Les êtres animés se trouvent soumis à des conditions d'existence variables selon les espèces, mais dont quelques-unes sont communes à tous: en premier lieu , la vie ne peut se prolonger chez eux que par l'assimilation de substances étrangères; en second lieu, tous ont besoin, à différents degrés, d'air, de lumière et de chaleur. La nature fournit directement et avec abondance à la satisfaction de ces derniers besoins, mais elle ne pourvoit qu'indirectement à ceux de l'alimentation ; si elle fait naître et développe plus ou moins abondamment les objets qui y sont pro-

près, les animaux ne peuvent se les approprier qu'en usant de leurs forces corporelles, de leurs facultés locomotives et de l'intelligence ou, si l'on veut, de l'instinct particulier qu'ils ont reçu.

On peut observer que lés besoins auxquels la nature pourvoit directement, ceux de l'alimentation et, pour de nombreuses espèces, le besoin d'asile et celui de l'association, sont à peu près, les seules conditions d'existence imposées aux animaux; l'on ne remarque pas que ces besoins varient chez eux, avec le temps, ni même qu'ite soient généralement susceptibles d'en éprouVer d'autres.

Il n'en est pas ainsi de l'homme, et la faculté d'éprouver sans cesse de nouveaux besoins est l'une de celles qui le distinguent essentiellement des autres êtres animés. Non-seulement le nombre des besoins variés que nous sommes susceptibles d'éprouver est indéfini, mais nous pouvons apporter de grandes diversités dans la manière de satisfaire les mêmes besoins ; c'est là encore une faculté que ne possèdent pas les animaux. Chez eux, tous les individus de la même espèce pourvoient constamment de la même manière à la satisfaction des besoins qui leur ont été assignés: la hutte du castor, le nid de l'hirondelle ont toujours été construits comme nous les voyons et

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avec les mêmes procédés, tandis que Ton a peine à se persuader que la cabane d'un sauvage et le palais du Louvre ne soient que deux moyens différents de satisfaire le besoin d'asile de l'espèce humaine.

La faculté d'étendre nos besoins, d'accroître et de diversifier à l'infini les moyens de les satisfaire, nous est-elle favorable ou nuisible? Bien que l'on ait émis plus d'une fois, à ce sujet, des opinions diamétralement opposées, on ne saurait hésiter longtemps, si l'on considère la faculté dont il s'agit dans ses résultats les plus généraux, à la reconnaître favorable : elle est le principe die l'émulation et, jusqu'à un certain point, celui de la perfectibilité humaine. C'est à elle que l'on doit l'activité incessante qui distingue la vie des peuples civilisés et les pousse à améliorer de plus en plus leur situation ; elle a produit avec le temps Fimmense différence que l'on remarque entre les nations industrieuses et les hordes rapprochées de l'état primitif; nous lui devons la création de cette énorme quantité de produits de tout genre, offrant des moyens d'existence abondants et va-, ries à des milliers d'individus, dans une étendue de terrain à peine suffisante pour fournir à un seul homme les moyens d'apaiser sa faim, chez les populations qui ne savent pourvoir à leur sub-

sistance que par les produits spontanés de la nature. On sait, d'ailleurs, que cette abondance de richesses n'est pas achetée par des fatigues et des peines plus grandes que celles que supportent, pour se procurer seulement la nourriture la plus grossière, les populations dont les besoins et l'industrie n'ont reçu aucun développement. Il est encore à renaarquer que la supériorité de notre intelligence serait un don stérile, et qu'elle serait bien moins marquée, si le cercle de nos besoins n'avait pu s'agrandir, si la nécessité d'y pourvoir par des travaux de plus en plus perfectionnés n'avait donné à notre entendement un exercice qui en a accru la puissance.

Au surplus, il s'agit ici d'une faculté inhérente à notre nature et aussi indestructible que notre tendance vers le bien-être dont elle est une conséquence; si certaines croyances peuvent y faire momentanément obstacle, en agissant fortement sur notre volonté, ces déviations sont partielles et passagères et elles ne sauraient affecter pendant longtemps la masse des individus. C'est en vain que, depuis des siècles, quelques sectes philoso^ phiques et presque toutes les doctrines religieuses se sont opposées à l'extension des besoins, en faisant un devoir de l'abstinence, de l'habitude des privations, non comme moyen de perfec-

tîonnement moral applicable à la vie actuelle, mais uniquement en vue de satisfaire à des prescriptions que Ton supposait émanées d'un pouvoir surhumain ; ces recommandations ne paraissent avoir été comprises en général, que comme une exhortation à supporter avec patience des maux auxquels on ne pouvait échapper, car, à mesure que les progrès de l'industrie ont amené Taccroissement et une répartition plus équitable des richesses, l'habitude des privations n'étant plus une nécessité n'a pu résister à la force d'expansion des besoins ; ceux-là même qui faisaient profession de la recommander ont oublié leur théorie dans ia pratique de la vie. Dé nos jours, les doctrines ascétiques, la renonciation aux biens de ce monde, la résignation passive aux souffrances, ne sont plus guère préconisées que par des philanthropes ou des prédicateurs assez bien pourvus eux-mêmes de tout ce qui peut rendre la vie commode et agréable.

Le développement progressif de nos besoins étant le résultat d'une loi naturelle dont la puissance n'a jamais pu être arrêtée, même par les croyances religieuses qui ont eu le plus d'empire sur les volontés humaines, ce serait perdre son temps et ses efforts que de songer à atténuer la misère en luttant contre cette loi ; on arriverait

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d'ailleurs à un résultat contraire au but , car ce n'est pas en méconnaissant les conditions essentielles et providentielles de notre existence, que nous pourrions parvenir à l'améliorer.

Mais, de ce que la faculté d'étendre nos besoins ne peut être anéantie, il ne faudrait pas conclure qu'il convient, dans tous les cas, de nous abandonner à son influence sans aucune retenue. De même que la plupart de nos autres facultés, celle dont il s'agit ne concourt à notre bien-être que lorsqu'elle est guidée dans ses développements par une raison éclairée, une direction empreinte de modération et de sagesse , qui lui est d'autant plus nécessaire que ses écarts peuvent amener des résultats désastreux ; et heureusement il n'est pas impossible, ni même fort difficile, d'assigner les conditions nécessaires pour qu'elle s'exerce toujours d'une manière raisonnable et avantageuse. Si l'on recherche ces conditions, on reconnaîtra qu'elles exigent principalement :

1° Que les nouveaux besoins ne soient contractés qu'après que l'on s'est assuré, autant que possible, les moyens d'y pourvoir constamment, afin qu'ils ne puissent donner lieu àdes privations, à des soufi'rances, qui résulteraient de la nécessité de s'en affranchir après en avoir contracté l'habitude.

2* Que remploi des forces productives ou des ressources acquises qu'ils nécessitent, ne rende pas insuffisants les moyens de pourvoir à d'autres besoins plus importants pour notre bien-être.

3* Enfin, que leur existence ne puisse troubler la sécurité générale et qu'elle ne soit pas nuisible à notre santé, à notre perfectionnement physique, intellectuel et moral.

Ces conditions laissent encore un champ assez vaste à l'extension des besoins qui, ainsi limitée, ne^ peut incontestablement présenter que des avantages.

Section 2. — De la formation et du maintien des propriétés particulières ou de famille , et de leur influence sur le sort des populations.

Les objets peuvent servir à l'alimentation, au logement, au vêtement et ont été distribués avec plus ou moins d'abondance sur tous les points habitables du globe ; mais, pour les rendre propres à notre usage, il est indispensable que nous mettions en jeu nos facultés physiques et intellectuelles.

Dès l'origine, les hommes ont été nécessairement portés à diriger leur activité sur ces objets, afin de s'en emparer et de modifier ceux qui ne pouvaient leur servir qu'après certaines préparations; l'action qu'ils ont ainsi exercée sur la matière, c'est-

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à-dîre, sur les plantes, les animaux et les corps privés de vie, s'est perfectionnée et elle est devenue plus puissante, à mesure que leurs besoins se sont multipliés et que leurs connaissances se sont agrandies. Ces développements ont été soumis , sur les différents points de la terre habitée, à l'influence du climat, de la position et de toutes les circonstances physiques particulières à chaque contrée ; il est possible aussi, mais il ne parait pas encore suffisamment prouvé, que la diversité des races ait eu sa part d'influence sur le perfectionnement des diverses fractions du genre humain. Quoi qu'il en soit, et sans remonter à ces causes primitives, on peut reconnaître que les diflerents procédés employés par les populations pour subvenir à leur subsistaiice, c'est-à-dire la nature et l'organisation de leurs travaux, sont, avec le mode de distribution des produits recueillis ou créés, les causes principales de leur misère ou de leur prospérité.

En rassemblant les renseignements fournis sur le sort des diverses nations par les historiens et par les voyageurs, on reconnaît que les plus exposées aux soufl'rances et aux privations de toute espèce sont, en général, celles dont les facultés industrielles, peu développées, ne s'appliquent qu'à un très-petit nombre d'objets, et celles où

les travailleurs scmt le moins assurés de disposera leur gré des produits qu'ils ont créés (1). Les peuples les plus misérables sont, sans contredit, ceux qui ne savent pourvoir à leur subâstance que par la chasse, par la pèche, ou au moyen des végétaux alimentaires que la terre produit sans culture : viennent ensuite ceux qui, ayant adopté la vie nomade ou pastorale, fondent leur subsistance presque uniquement sur leurs troupeaux, et enfin, ceux qui y pourvoient principalement par les travaux de l'agriculture. Dans ce dernier état, toujours accompagné d'un certain degré dç développement des industries appliquées au logement, au vêtement, à l'ameublement, à Toutiliage, etc. , la misère qui peut encore peser sur les populations dépend moins de la nature de leurs travaux que de la manière dont ils sont organisés et dont leur produit est distribué.

L'ignorance et les mauvaises passions ont privé pendant longtemps les nations arrivées à ce

(i) Nous nous bornons ici k de simples assertions, parce que leur vérité a été suffisamment établie dans des ouvrages dont la première publication remonte k des dates déjk anciennes ; voir : le Traité de législation de Charles Comte; de ^Industrie et de la Morale considérées dans leurs rapports avec la liberté, par M. Dunoyer ; Y Essai sur le principe de la population, de Malthus.

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dernier degré de développement industriel, d*une grande partie des avantages qu'elles auraient pu en retirer. Plusieurs peuples, et ceux-là même qui tiennent le plus de place dans Thistoire du passé, ont fondé leur subsistance sur la guerre et sur l'asservissement des vaincus; partout, les populations laborieuses, celles qui n'avaient exercé que leurs facultés industrielles , ont subi le joug de celles qui avaient développé principalement leurs facultés dominatrices; au sein même de chaque nation, certaines classes ont su s'organiser de manière à asservir les autres et à vivre de leurs travaux : l'esclavage domestique, la féodalité, la plupart des institutions aristocratiques, le régime des privilèges, etc., n'étaient que des moyens, plus ou moins déguisés, de priver la multitude des fruits de son industrie, de maintenir une distribution injuste des valeurs produites, au profit d'une partie de la population relativement peu nombreuse, mais fortement organisée.

Puisque les objets de la plupart de nos besoins ne peuvent être obtenus que par l'action que nousexerçons sur la matière ; en d'autres termes , par nos travaux, notre industrie, il est facile de reconnaître que le seul mode de distribution convenable et juste , de produits ainsi obtenus,

consiste simplement à laisser à chacun la jouis* sance, la libre disposition, en un mot, la propriété , des objets Tésultant de ses travaux particuliers, ou ce qui revient au même, de leur valeur échangeable (1); ce mode est le seul favorable à la propriété générale, le seul qui permette de tirer de l'ensemble de nos fonds productifs tous les biens, tous les avantages que leur emploi peut nous procurer; toute perturbation apportée dans cette distribution naturelle des produits, soit par la violence, soit par la fraude, diminue l'importance ou le degré de certitude des jouissances qui sont le but de nos efforts, et il en résulte inévitablement une réduction dans l'activité et dans la puissance de nos facultés industrielles.

Il existe des propriétés particulières, c'est-àdire, des objets qui n'appartiennent qu'à un seul individu ou à une seule famille, même chez les populationsles plus rapprochées de l'état primitif : la case d'un sauvage, ses instruments de chasse ou de pêche, ses armes, les provisions qu'il a mises en réserve, etc., n'appartiennent qu'à lui, et bien que leur possession exclusive ne lui soit pas garantie aussi sûrement qu'elle pourrait l'ê-

(1) Nous aurons plus loin l'occasion de rappeler comment se détermine la valeur des produits et celle des services producliis*

tre au sein d'une nation civilisée, on n'a pas remarqué qu'elle lui fût ouvertement disputée par les autres individus de la même peuplade (1).

(i) Charles Comte [Traité de la Propriété , tome 2, ch. 47) fait observer que de célèbres publicistes anciens et modernes n'ont pas eu , sur l'origine de la propriété , des idées bien fondées; tous ont peusé qu'avant l'établissement des lois civiles, les choses nécessaires à nos besoins étaient communes à tous ; qu'il n'y a point de propriété naturelle, qu'elle est uniquement l'ouvrage de la loi. « La propriété et la loi, dit Jérémie Benlham, c sont nées ensemble et mourront ensemble ; avant les lois , c point de propriétés; ôtez les lois, toute propriété cesse. » C'est Ik l'opinion de presque tous les jurisconsultes et, évidemment, elle manque de vérité. Les propriétés sont des choses possédée», or la loi ne crée pas ces choses. Si l'on fait abstraction du sol primitif qui , à l'état inculte , n'avait pas une grande valeur , toutes les propriétés sont le résultat de l'industrie humaine , du travail; leur possession exclusive par l'individu, la famille, la tribu , etc. , a existé longtemps avant que des lois eussent été faites pour mieux la garantir; les hommes ne peuvent subsister qu'au moyen de ce qu'ils s'approprient et ils auraient probablement disparu de la face de la terre si , dès l'origine , aucun d'eux n'avait pu posséder exclusivement les objets nécessaires k ses besoins. On s'écarterait encore plus de la vérité si l'on disait que le droit de posséder exclusivement n'existait pas avant la loi. En réalité les lois ne créent point de droits; elles ne peuvent que reconnaître et décrire plus ou moins bien des droits existants, ou même, en supposer qui n'existent pas, et leur procurer l'appui des forces préposées à leur exécution. Les droits sont tout ce qui est juste et dans l'intérêt général de l'humanité; aucun n'est plus important, plus sacré que celui de jouir du produit que l'on a créé par son travail, et les lois ont souvent été contraires à ce droit. Ainsi , c'est le travail, et non la loi , qui crée la propriété ; lorsqu'elle n'est protégée que par la force isolée des individus ou des familles, elle est, sans doute, fort mal garantie, mais elle ne Test pas beaucoup mieux lorsque les lois écrites, et les forces dont elles sont appuyées , tendent à dépouiller le tra-

Les propriétés particulières d'objets de cette nature sont donc reconnues et elles existent déjà, avec plus ou moins de garanties, chez les populations les moins civilisées que l'on ait pu observer ; mais il n'en est pas ainsi des propriétés territoriales. A l'état sauvage ou nomade, un territoire circonscrit, occupé et soigneusement défendu par chaque tribu ou réunion de tribus, est possédé en commun; il n'est pas divisé entre les individus ou les familles. Évidenunent, cette indivision est une conséquence de la manière dont ces populations pourvoient à leur subsistance; celles qui vivent principalement des produits de la chasse ou de la pêche ne pourraient assigner à chaque famille un espace limité, hors duquel il lui serait interdit de poursuivre le gibier ou le poisson, sans les exposer toutes à périr de faim; elles assurent moins imparfaitement leur subsistance en laissant à chacun la faculté de chasser ou de pêcher dans toute l'étendue du territoire national, et en se réunissant pour ces opérations.

Quant aux peuples pasteurs, la vie nomade est pour eux une nécessité inévitable ; la terre^ à

railleur du fruit de ses peines ; les esclaTes de dos colonies, les ser£s de la Russie ne trouvent pas assurément dans les lois qui les régissent des garanties bien plus efficaces que celles qu'ils auraient naturellement en l'absence de toute loi.

l'état inculte, ne reproduit pas avec assez d'abondance et de rapidité les herbages dont se nourrissent les troupeaux, pour qu'il leur fût possible de les tenir constamment dans .un même lieu, et il est indispensable qu'après avoir épuisé un pâturage, ils en exploitent d'autres pendant un temps assez long pour que l'herbe ait pu repousser dans le premier ; cette manière de vivre nécessite d'ailleurs l'appropriation d'un territoire national très-étendu, relativement au nombre des individus qu'il doit nourrir ; toutes les parties de ce territoire ne sauraient offrir des pâturages naturels et celles qui en sont pourvues sont souvent situées à de grandes distances les unes des autres ; de plus, elles ne sont pas toutes exploitables aux mêmes époques de l'année et la tribu ou peuplade ne peut les occuper que successivement. Il est facile de voir que ces diverses conditions sont inconciliables avec la division du sol en propriétés particulières.

Chez les populations agricoles, au contraire, la division du territoire en propriétés ou, du moins, en exploitations particulières, est une condition résultant de la nature des travaux. La culture en commun d'une vaste contrée par tous les cultivateurs réunis ne serait pas possible, car les diverses opérations de préparation du sol^ d'ense-

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mencemeat, de récolte, etc. , ne peuventêtre fructueuses que lorsqu'elles sont effectuées à des époques opportunes, ce qui ne saurait avoir lieu qu'à la condition d'y procéder sur tous les points à peu près simultanément, condition qui entraîne celle de l'isolement des travailleurs, ou du moins leur fractionnement en groupes peu nombreux.

La nature dès choses oblige donc les popula-tions qui pourvoient à leur subsistance principalement par les travaux de l'agriculture, à diviser le territoire qu'elles occupent en exploitations particulières, à chacune desquelles est affectée une réunion de cultivateurs résidant auprès de l'espace de terrain qu'elle a à cultiver. L'étendue de chacune de ces exploitations est assez étroitement limitée, même lorsque l'industrie agricole est perfectionnée, et c'est là encore une conséquence de la nature des travaux : un cultivateur qui aurait à exploiter, autour de sa demeure, un^ terrain d'une grande étendue, ne pourrait donner' à ses opérations les soins de tous les instants qu'elles réclament; il perdrait tous les jours pour conduire ses bêtes de somme, ses troupeaux, ses instruments aratoires dans les parties éloignées du domaine, pour emmagasiner les récoltes, voiturer les engrais, etc., beaucoup de temps et de forces en trajets ou transports inutiles. Aussi

l'importance de la plupart des entreprises de culture est généralement bornée à ce qui peut composer la tâche d'une seule famille ; les plus considérables nécessitent à peine l'adjonction de quatre ou cinq domestiques et de quelques cultivateurs à la journée, aux époques où les travaux sont le plus considérables. Ainsi, lesexploitations agricoles sont nécessairement très-divisées, même dans les pays où la propriété territoriale e3t le plus concentrée* Examinons maintenant comment les terrains ainsi exploités deviennent des propriétés particulières.

Nous possédons de nombreux renseignements sur la manière dont ces propriétés se sont formées dans les établissements agricoles fondés par les Européens sur diverses parties du globe ; le plus souvent, des terrains incultes ont été livrés gratuitement à ceux qui ont voulu les défricher, et la propriété leur en a été garantie par cela seul qu'ils s'étaient chargés de les cultiver; d'autres fois, les États auxquels appartenaient ces tertains les ont cédés, moyennant un prix ordînairementfort modique, aux personnes quiont voulu en faire des propriétés particulières ; dans tous les cas, leur valeur primitive a toujours été si faible que Ton peut, sans risque d'erreur importante, considérer celle qu'ils ont acquise aujour-

d'hui comme étant miiquement le résultat du travail et du développement de la population.

Il ne nous est pas aussi facile de connaître comment les propriétés territoriales particulières se sont établies dès l'origine chez les anciens peuples agricoles; toutefois, on peut considérer comme certain que les premiers propriétaires de terrains ont été ceux qui, les premiers, les ont défrichés et cultivés, car nul ne se serait livré à ces opérations et n'aurait fait les avances qu'elles nécessitent, s'il n'avait été plus ou moins bien assuré de posséder exclusivement leurs fruits ; ce n'est qu'à une époque postérieure aux premièrescultures, et lorsque l'industrie agricole était déjà assez avancée pour produire bien au delà de la subsistance du cultivateur, que ce dernier a pu être dépossédé et asservi.

Parmi les populations restées à l'état sauvage ou nomade, les familles qui commencent à défricher et cultiver une petite partie du territoire national ne causent, en se réservant la jouissance exclusive des fruits, aucun préjudice à celles qui continuent à chercher leur subsistance dans le produit de la chasse, de la pêche ou des troupeaux ; au contraire, les travaux de l'agriculture permettent à ceux qui s'y livrent d'obtenir une nourriture suffisante au moyen d'un terrain in-

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fmiment moins étendu que celui qui leur aurait été nécessaire avec tout autre mode d'exploitation ; le reste de la population profite du surplus et se trouve, par conséquent, intéressé à favoriser les travaux de cette nature en laissant au cultivateur la jouissance de leur produit (1). Cette considération peut suffire, à défaut de renseignements positifs, pour expliquer comment les premières appropriations territoriales ont pu , dès leur origine, obtenir une sorte de garantie.

Ce n'est, du reste, que fort lentement que dans les pays anciennement cultivés, les travaux de l'agriculture ont pu se substituer aux moyens de subsistance primitivement employés ; les peuples chasseurs ou pasteurs ne renoncent pas facilement à leurs habitudes, et à l'époque des premières cultures ils ne pouvaient avoir pour y renoncer des motifs bien puissants, car ces travaux étaient loin d'être aussi productifs qu'ils le sont devenus depuis par suite des progrès de l'industrie; on peut encore observer, chez certaines po-

(1) Les voyageurs qui ont observé les peuplades de chasseurs, existant de nos jours encore dans diverses contrées , évaluent à plus d'une lieue carrée l'étendue de terrain nécessaire h la subsistance de chacun des individus voués h. ce genre de vie. Dans les contrées où l'industrie agricole est avancée , la même étendue de terre , d'une fertilité moyenne , peut fournir une nourriture suffisante à plus de douze cents personnes.

pulatîons sauvages on nomades, des commencements d'exploitation agricole qui remontent à plusieurs siècles, et qui dans l'intervalle ne se sont pas notablement agrandis.

Avec le temps, néanmoins, la plupart des populations qui n'ont pas trouvé, dans les circonstances physiques du pays qu'elles occupaient, des obstacles insurmontables au développement des travaux de l'agriculture, ont fini par s'y livrer généralement. Aujourd'hui, ces travaux fournissent à la subsistance des dix-neuf vingtièmes au moins de la population du globe; leur influence sur la prospérité de notre espèce est si puissante, qu'ils, lui ont permis de se multiplier et d'accroître, en même temps, ses besoins et ses richesses, malgré de nombreuses causes de dépérissement, malgré les guerres, les dévastations, les violences continuelles dont l'histoire nous offre le tableau.

Lorsqu'une nation agricole est parvenue à s'organiser de manière à obtenir un certain' degré de sécurité pour les personnes et pour les biens, l'action des hommes sur les choses qui peuvent servir à leurs besoins augmente rapidement en étendue et en puissance ; l'agriculture produisant une quantité de subsistances bien supérieure à celle nécessaire pour l'alimentation des cultivateurs, la population s'accroît et une par-

tie peut être occupée à d'autres travaux ; dès lors, |

la nourriture, le logement, l'ameublement, le |

vêtement, le chauffage, l'éclairage, la production des outils et machines de toute espèce, les besoins de communication et de transport, mettent en activité des armées de travailleurs, divisées |

en séries correspondantes à chaque classe particulière de besoins et dont chacune se subdivise i en une multitude de professions diverses, for- \ mant l'occupation spéciale de ceux qui les exercent ; cette séparation des occupations développant rapidement les forces de l'industrie, les richesses s'accumulent aux mains d'un grand nombre de familles, et alors des classes nombreuses, dispensées des travaux matériels, peuvent appliquer leurs facultés à la satisfaction des besoins intellectuels et moraux ; par la littérature et les arts d'imagination, elles ajoutent des consolations et des charmes à la vie humaine ; par les recherches scientifiques, elles agrandissent le cercle de nos connaissances, elles nous apprennent à perfectionner l'usage de nos facultés et nous fournissent incessamment de nouveaux moyens d'augmenter notre puissance sur la matière.

Toutes ces acquisitions si admirables ; si merveilleuses de la civilisation, qui peuvent, à bon droit, étonner l'esprit, lorsqu'il se reporte au

point de départ, ont pour commune origine les travaux dePagriculture : richesses matérielles, sciences, artset population, disparaitraientrapidement si l'abandon des cultures et un retour vers la vie sauvage ou aomade pouvaient jamais avoir lieu. L'objet le plus important de tout régime social bien entendu est donc d'assurer la continuation de ces travaux et de favoriser leurs progrès; or, le moyen le plus sûr d'atteindre ce but , le seul qu'ait consacré l'expérience, consiste à garantir de toute atteinte les propriétés territoriales particulières , à en assurer la jouissance à ceux qui en ont créé la valeur ou à qui elles sont échues légitimement , et à étendre la même protection à tous les autres fruits du travail et de l'épargne. En effet , si nos biens ne peuvent provenir que de l'action que nous exerçons sur les choses applicables à nos besoins, il est évident que nous avons intérêt à accroître autant que possible les développements et la puissance de cette action , et nous ne saurions mieux les stimuler qu'en garantissant à chacun la jouissance exclusive et la libre disposition de ce qu'il a créé par ses efforts particuliers, sans causer de préjudice à autrui ; on ne fait pas autre chose en garantissant les propriétés privées , car toutes ces propriétés sont le résultat du travail humain ,, celles composées

de fonds de terre cultivés comme les autres , puisque la valeur du sol primitif peut , ainsi que nous l'avons indiqué, être considérée comme nulle ou à peu près.

A la vérité, nous voyons aujourd'hui beaucoup de propriétés particulières possédées par d'autres que ceux qui les ont créées ; mais, en général , les propriétaires actuels sont les successeurs légitimes de ceux aux travaux desquels les propriétés sont dues, soit qu'ils les aient obtenues en donnant en échange des propriétés d'une autre espèce, ou qu'elles leur soient échues à titre d'héritage , de don et par tous autres moyens résultant de l'exercice régulier de la faculté de disposer , l'une de celles inhérentes à la propriété. S'il existe encore chez les nations le mieux civilisées des propriétés dont la possession soit le résultat d'une spoliation , elles sont peu importantes relativement à la masse de celles bien acquises ; d'ailleurs, les possessions illégitimes ne prouveraient rien contre l'avantage du maintien des propriétés régulièrement obtenues.

Quelques écrivains ont pensé que, s'il est juste et avantageux de laisser à chacun, pendant sa vie, la jouissance des richesses qu'il a acquises par ses travaux , il serait à désirer qu'après la mort , elles retombassent dans le domaine commun pour

être réparties entre les plus dignes , au lieu d'être recueillies exclusivement par les membres de la famille de celui qui les avait accumulées. Quoique cette idée ne soit plus reproduite de nos jours sous la même forme , les divers systèmes de communauté préconisés car les réformateurs modernes tendraient au même résultat : les principaux avantages que l'on voudrait obtenir par la réalisation de ces systèmes consisteraient à mettre obstacle aux grandes inégalités que le mode actuel de transmission des propriétés produit, avec le temps , dans les situations respectives des familles ; à répartir entre tous les propriétés acquises , sans attribuer aucune faveur au hasard de la naissance , et en accordant de plus fortes parts à ceux seulement qui les auraient le mieux méritées. Malheureusement il est démontré, par l'observation de la nature de l'homme, et par les résultats connus de diverses communautés fondées dans un but semblable , que la réalisation d'un pareil régime n'aboutirait qu'à une égalité de misère, de dégradation et de vices.

La constitution de la famille , c'est-à-dire, l'association intime du père , de la mère et des enfants, est inhérente à la nature humaine. On l'observe dans toutes les situations par lesquelles les populations ont passé , et les liens qui main-

tiennent cette association sont si puissants, qu'il ne faut rien moins que toutes les rigueurs du régime de l'esclavage pour parvenir à les briser. Est-il besoin de dire qu'en substituant à une association si forte , si naturelle, des communautés composées d'un plus ou moins grand nombre de * familles dont tous les intérêts seraient confondus, où le sort des enfants ne dépendrait plus des travaux particuliers et des épargnes de leurs parents, mais des œuvres de la communauté tout entière , on supprimerait l'un des principaux stimulants de la production et, surtout , de la conservation des richesses?

Si , dans la communauté , tous les biens devaient être répartis également , nul ne serait intéressé à travailler mieux ou plus que les autres et il y aurait bientôt égalité de paresse et d'incapacité.

Si l'on parvenait à donner à chacun selon sa capacité et ses œuvres, les inembres actifs et capables, n'ayant à pourvoir qu'à leurs propres besoins, seraient bien moins portés à accroître leurs biens et à les conserver, que s'ils avaient à assurer le sort de leurs enfants.

Enfin , si, sans changer la constitution actuelle de la famille, on ne lui laissait que l'usufruit, pendant la vie de son chef, des propriétés acquises

par ce dernier , et si ces propriétés devaient retomber après sa mort dans le domaine commun , il est facile de voir que les stimulants du travail et de la conservation des richesses seraient encore considérablement réduits : le père de famille qui, dans une semblable situation, aurait accumulé des biens , ne pourrait y faire participer ses enfants, même de son vivant, car, ces biens ne devant pas leur échoir, il aurait à éviter soigneusement de leur faire contracter les besoins qu'ils permettent de satisfaire; sans cette précaution, il les exposerait à subir de cruelles privations après sa mort. Avec de semblables conditions , les familles, bien loin de s'imposer la retenue que nécessite l'accroissement des richesses , se trouveraient au contraire excitées à dissiper, pendant la vie du chef, tout ce qu'il aurait pu acquérir. Ces simples indications ne suffisent-elles pas pour démontrer que tout système d'organisation sociale qui n'admettrait pas la constitution actuelle de la famille ou ne permettrait pas aux enfants de succéder aux biens de leurs parents, ne pourrait avoir que des effets désastreux ? N'est-il pas vrai que , sans ces conditions , les principaux stimulants du travail n'existeraient plus et que les motifs qui portent à conserver les richesses seraient considérablement affaiblis? Si l'on veut

44 BECHERGHES

bien suivre les conséquences de semblables régimes, on ne pourra éviter de reconnaître qu'ils feraient descendre rapidement les populations vers un état de misère générale et qu'ils finiraient par les ramener à leur point de départ, c'est-àdire , à la vie sauvage.

Il est donc hors de doute que le maintien des propriétés particulières et leur transmission aux descendants de ceux qui les ont créées, sont indispensables à la prospérité du grand nombre.

Ce principe posé, nous nous réservons d'examiner , dans une autre partie de cet écrit , les inconvénients graves qui pourraient résulter d'une trop grande concentration des propriétés particulières chez une nation trop nombreuse relativement à l'étendue du territoire qu'elle occupe, . bu plutôt, à l'importance des moyens de production qu'offre ce territoire , eu égard au degré d'avancement de l'industrie.

Sectioh 3. — De la libre répartition des valeurs produites et de la concurrence entre les producteurs.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre ,' nous avons besoin de rappeler ici quelques principes élémentaires d'économie politique.

Les produits sont les différents objets obtenus par l'industrie pour servir à nos besoins.

SUR LES CAUSES DE L'ilfDIGElIGE. — GH. I. 45

La valeur d'un produit se mesure par la quantité de tout autre objet pourvu aussi de valeur et qu'il peut faire obtenir en échange. Il ne s*agit point ici de la valeur rationnelle , de celle qui pourrait être assignée aux différents objets par de sages appréciations , mais de la valeur échan-geable , de celle qui résulte des transactions générales entre les hommes et qui , seule , parce qu'elle est positive et bien déterminée , peut devenir un élément scientifique, bien qu'elle ne paraisse pas toujours résulter d'appréciations raisonnables du degré d'importance de nos divers besoins.

Toute opération productive nécessite le concours de divers agents que l'on peut diviser en trois classes : V Les facultés industrielles , c'està-dire les forces physiques et intellectuelles de l'homme appliquées à la formation des objets nécessaires à ses besoins ; 2* les capitaux , c'est-àdire des instruments, des machines, des constructions, des matières premières ou d'autres valeurs formées antérieurement et dont chaque production nouvelle exige un emploi plus ou moins étendu; 3*» enfin, les agents naturels de l'industrie , ceux que la nature fournit directement, et dont quelques-uns , tels que les fonds de terre, sont devenus des propriétés, tandis que

46 V BBCHEBGHES

d'autres , tels que l'air , la chaleur et la lumière du soleil, les forces inhérentes aux diverses matières , sont restés dans le domaine commun.

Ces divers agents forment les fonds productifs. Lorsque ces fonds sont employés dans une opération industrielle, ils rendent des services productifs; le service des agents naturels non appropriés est le seul qui s'obtienne gratuitement et qui soit à la disposition de tous ceux qui veulent en faire usage. Les autres services, émanant de fonds appropriés, ne peuvent être obtenus, lorsqu'ils ne sont pas directement employés pour le compte de ceux qui les possèdent, que moyennant un prix payé à ces derniers par ceux à qui ils en cèdent l'usage; on nomme pria; la mesure de la valeur échangeable d'un objet , exprimée par une quantité de monnaie déterminée (1). Le prix de l'usage des agents naturels appropriés se nomme rente ou loyer, ainsi que celui des capitaux immobilisés ; celui des capitaux mobiles est désigné sous le nom d'intérêt; celui des services industriels reçoit les noms de salaire, traitement, bénéfice, etc. , selon la nature des services.

(1) La monnaie n'est pas elle-même une mesure invariable, parce que sa propre valeur change selon le temps et les lieux , mais elle est généralement employée pour l'eslimation des autres valeurs.

SUR LES CAUSES DE L'ilfDIGENGE. — GH. I. 47

Tous ces prix s'établissent en raison des rapports existant entre la quantité offerte de chaque espèce de service, et celle que Ton en demande; si la première de ces quantités est accrue , sans qu'une augmentation proportionnelle se manifeste dans la demande , le prix baisse ; il s'élève dans le cas contraire.

On comprend, sous la dénomination de services industriels, une multitude d'actions et d'aptitudes différentes. Pour qu'une opération productive soit bien conduite , il est , en général , nécessaire que les facultés industrielles qui y concourent embrassent trois séries distinctes d'aptitudes : il faut connaître les diverses propriétés des matières que l'on emploie et la manière de les mettre en oeuvre pour obtenir le résultat que l'on a en vue ; il faut ensuite savoir appliquer ces connaissances de façon à en tirer le meilleur parti possible, diriger convenablement toutes les forces que l'on fait agir, prévenir ou vaincre les obstacles qui peuvent se rencontrer , proportionner l'importance de l'opération à l'étendue des débouchés présumables , acheter et vendre à propos les matières premières et les produits formés; il faut enfin que ceux qui exécutent soient exercés aux diverses opérations de détail qu'exige l'entreprise et qu'ils les accomplissent aussi bien et aussi

promptement que possible. Dans beaucoup d'opérations productives, cesdiverses facultés sont possédées et appliquées par le même individu ; dans les entreprises de quelque importance, ceux qui exécutent sont, presque toujours, dirigés par d'autres; chez les peuples dont la civilisation est avancée, l'exercice de chacune de ces facultés peut former l'occupation spéciale de trois classes de personnes : les savants, les entrepreneurs d'industrie et les ouvriers.

Ainsi, les services industriels embrassent toutes les applications que nous faisons dp nos diverses facultés en vue d'obtenir les produits nécessaires à la satisfaction de nos besoins , depuis l'action du simple manœuvre, qui se borne à employer la force musculaire, jusqu'à celle du négociant qui préside aux grandes opérations du commerce et , de son cabinet , dirige vers un but commun les services de capitaux considérables et ceux d'une multitude de travailleurs disséminés souvent sur diverses parties du globe. Il est facile de concevoir que des services aussi différents, nécessitant des aptitudes diverses et qui ne sont pas toutes également communes , ni faciles à acquérir , ne sauraient avoir une valeur égale ; aussi, le prix des services industriels varie selon leur nature et leur application et, parmi le graud

nombre de professions qui s'exercent en France, on n'en trouverait peut-être pas trois différentes qui, à une époque donnée, obtinssent, pour leurs services, exactement le même prix; en outre , tous ceux qui exercent une même profession sont loin de recevoir des rétributions égales : les plus laborieux ou les plus habiles obtiennent presque toujours une part plus considérable que celle des autres.

Il faudrait des volumes pour exposer toutes les causes, toutes les circonstances accidentelles qui peuvent faire varier le prix des diverses espèces de services industriels, et, en définitive, on n'arriverait pas à un autre résultat que celui que nous avons indiqué, savoir : que le prix de chaque espèce de services s'établit en raison du rapport existant entre la quantité que l'on en offre et celle que l'on en demande. Ce résultat se manifeste indépendamment de la nature des services industriels et de leur mérite intrinsèique ; quoique ceux qui exigent le plus de capacité soient généralement mieux payés que les autres, ils sont soumis à cette loi aussi rigoureusement que ceux qui se bornent à l'emploi de la force des membres; la même règle détermine le prix des services de capitaux et d'agents naturels appropriés.

Telle est donc la loi générale qui préside à la

50 REGHERGHBS

répartition des valeurs annuellement produites, ou, en d'autres termes , des revenus, lorsque cette répartition s'opère naturellement et par suite des conventions que font librement entre eux ceux qui disposent des différents services productifs.

L'une des conditions essentielles pour que l'offre et la demande des produits et des services se maintiennent dans un rapport normal ; est la libre concurrence dans les diverses branches de travaux. Cette liberté consiste à laisser à chacun la faculté d'appliquer les services productifs dont il dispose, à la branche de production qu'il veut choisir. Limiter la concurrence par des moyens artificiels , par des dispositions législatives , par exemple , c'est empêcher les services productifs de recevoir la distinction la plus avantageuse pour tous ; c'est restreindre la puissance de notre action sur les choses qui peuvent servir à nos besoins; c'est annuler l'influence favorable qu'exerce sur le perfectionnement de nos travaux la rivalité entre les producteurs ; c'est donner aux produits résultant du monopole, un prix fictif, supérieur à celui qu'ils auraient acquis naturellement , et favoriser ainsi une distribution injuste des valeurs; c'est, en un mot, apporter des obstacles considérables à la prospérité générale.

L'admission, dans tous les travaux productifs,

d'une concurrence illimitée, c'est-à-dire affranchie de toutes autres limitations que celles suffisamment et clairement justifiées par l'intérêt du plus grand nombre; la répartition des valeurs telle qu'elle s'opère par suite de l'assentiment de tous, etla faculté d'échanger, sans obstacles législatifs, les divers produits les uns contre les autres, constituent en industrie, le régime de la liberté.

Ce régime qui, pendant longtemps, a été le but que se sontefibrcées d'atteindre les populations civilisées, et qui n'est encore complètement établi nulle part, est aujourd'hui l'objet de nombreuses attaques. Il est accusé de ne pas donner à nos fonds productifs toute la puissance qu'ils pourraient avoir, et surtout, de ne fournir au plus grand nombre des travailleurs qu'un salaire insuffisant.

On a beaucoup écrit, depuis quelques années, sur l'insuffisance des salaires ; ce n'est pas qu'ils soient moins élevés, ni que la misère soit plus étendue ou plus intense de nos jours que par le passé, car il est facile de se convaincre que les classes le moins heureusement partagées sont aujourd'hui généralement mieux pourvues de choses nécessaires aux besoins impérieux, qu'elles ne l'ont jamais été, quelque grandes que soient les soufl'rances qui pèsent encore sur elles; le grand nombre de plaintes écrites, à ce sujet, pa-

52 BEGHXfiCHES

raît devoir être attribué, en partie, à la multiplicité des sociétés de bienfaisance; à des investiga* tions sur l'indigence plus étendues, plus attentives que toutes celles auxquelles on s'était livré antérieurement ; à ce que la classe despublicistes s' étant considérablement accrue, un plus grand nombre d'entre eux a pris, pour objet de ses études et de ses écrits, le sort des classes les plus dépourvuesde richesses : l'accroissement dunombre des ouvriers occupés dans les grandes entreprises manufacturières a aussi contribué à répandre l'alarme ; quoique cette partie de la population soit, en France, relativement peu nombreuse, si on la compare à la masse des travailleurs, son agglomération dans les grands centres de fabrication la met en évidence, et c'est particulièrement sur elle que se dirige l'attention des écrivains qui s'occupent de ces questions ; or, la plupart des grandes entreprises manufacturières sont soumises à de fréquentes alternatives d'activité et de stagnation dans leurs travaux, et l'on peut être frappé de l'instabilité des moyens de subsistance des ouvriers qui y sont attachés.

Mais la vivacité des plaintes relatives au sort des classes laborieuses tient surtout aux idées déraisonnables que l'on se forme sur la possibilité de procurer, par une répartition plus égale

SUR LES CAUSES DE t'iNDIGEIfCE. — GH. I. 53

du revenu général, au plus grand nombre des individus qui composent la population, des jouissances matérielles beaucoup plus étendues que celles qu'ils obtiennent aujourd'hui. Il serait important d'acquérir et de répandre à cet égard des notions vraies.

Parmi les statisticiens qui se sont occupés de l'évaluationde la production annuelle delà France, il en est peu qui, dans leurs appréciations, aient dépassé le cbififre de sept à huit milliards; toutefois, dans un ouvrage récemment publié et qui paraît être le fruit de laborieuses recherches, cette évaluation est portée à dix milliards (1). En ad-

(1) Essai comparatif sur la formation et la distribution du revenu de la France en 1S15 et en 183S, par M. Dulens , membre de rinslitut.

M. Adrien Balbi , auteur estimé de nombreux travaux de statistique, donnait en 1835, pour la production annuelle de la France, et d'après les documents nationaux qui lui avaient paru mériter le plus de confiance, les évaluations approximatives qui suivent :

Produits du règne minéral. 97 millions de francs.

Grains 1,900 — —

Vins ; . . ." 800 —

Légumes et fruits 262 — —

Prairies naturelles .... 900 — —

Coupes de bois 141 — —

Lin, chanvre 50 — —

Animaux domestiques et

leurs produits 650 — » —

Fabriques, manufact., etc. 1,400 — —

Total 6 milliards de francs.

(Abrégé de Géographie.)

54 BEGHERGHES

mettant l'exactitude approximative de cette donnée et en l'appliquant à la population actuelle d6 la France (35 millions d'individus), on trouve que le partage égal de la valeur annueUement produite par le service des fonds de terre, des capitaux et de l'industrie, donnerait à chacun un revenu de 286 fr., sur lequel seraient à prélever les charges publiques. Cette évaluation offre probablement le maximum de ce que chaque individu pourrait attendre d'un partage rigoureusement égal du produit brut total, et un semblable résultat serait cependant bien loin de réaliser ce que paraissent désirer ceux qui se plaignent le plus vivemenf de l'insuffisance des salaires, car ils semblent vouloir obtenir pour le grand nombre les jouissances du riche; ils n'ont pas remarqué que la nature des choses s'oppose invinciblement il ce que ces jouissances deviennent générales, et qu'à l'état le plus prospère, le nombre des personnes riches est si restreint, comparativement à la masse de la population, que le nivellement rigoureux des revenus, en supposant qu'il fût possible, ajouterait fort peu à l'importance de

M. Duiens, k la fin du volume cité, dojine les chiffres suivants :

Produit brut territorial (183S) 6,728,760,822

Id. industriel id 5,958,135,965

SUR LES CAUSES DE L'lNI>i6ENGE. — CH. I. 55

ceux actuellement obtenus par le plus grand nombre (1).

Les avantages que la multitude pourrait trouver, non plus dans un partage égal de la richesse annuellement produite, chose que toute personne douée d'un peu de bon sens et d'esprit d'équité ne saurait approuver, lors même qu'eUe serait possible, mais dans une répartition moins inégale que celle qui existe aujourd'hui, ne pourront donc jamais être aussi importants qu'on se l'est figuré ; les espérances manifestées à ce sujet ont été follement exagérées.

Quoi qji'il en soit, le principal grief invoqué contre l'organisation libre de l'industrie, est la grande inégalité et l'injustice qui en résulterait dans la répartition des valeurs produites. Avant d'examiner quelles pourraient être les conséquences de l'application des systèmes ou des opinions que l'on oppose, sous ce rapport, au régime de la liberté, nous allons tâcher d'apprécier la valeur des critiques dont ce régime estl'objet, en rendant compte de ses résultats quanta laréparti-

(i) Un observateur judicieux, M. le docteur Villermé, admettant, en 18^0, une évaluation du revenu total de la France à 8 milliards, ne portait qu'à 240 francs la moyenne pour chaque individu {Tableau de l'état physique et moral des Ouvriers, t. 2, p. 344).

tion des valeurs ; il nous suffira pour cela d'observer ses efifets en ce qui concerne seulement les rémunérations des services industriels, car Ton ne pourrait vouloir modifier la part de produits qui revient légitimement aux possesseurs de fonds de terre ou de capitaux, qu'en attaquant la propriété, dont le maintien est, ainsi que nous l'avons vu, l'un des éléments essentiels de la propriété générale.

Nous avons dit que les services industriels le plus demandés et le moins offerts sont ceux qui j

obtiennent le plus haut prix, et que ceux qui sont le plus offerts et le moins demandés sont le moins rétribués. Il résulte de là que, dans les diverses i

professions, le nombre des travailleurs tend na- |

turellementàse proportionner à l'importance de la demande ou, en d'autres termes, à l'étendue des besoins existants qui peuvent être satisfaits ; car si la rétribution obtenue par une certaine ,

classe de travaux vient à baisser, ceux qui s'y livrent sont, par cela même, avertis que leur nombre dépasse le besoin ; leur intérêt les oblige dès lors à éviter de former de nouveaux sujets pour les mêmes travaux, à ne pas y destiner leurs en- I

fants, ou à chercher pour eux-mêmes d'autres emplois mieux rétribués; si, au contraire, le prix !

obtenu par une classe de services vient à s'élever, i

la concurrence s'y porte rapidement et l'équilibre entre l'ofifre et la demande est bientôt rétabli. Cette répartition des différentes espèces de services industriels dans la proportion de l'étendue de chacune des classes de besoins auxquels ils correspondent, ne s'opère pas sans doute avec une exactitude mathématique: l'équilibre est souvent rompu et cela produit des suspensions de travaux, des perturbations partielles et temporaires ; mais il n'est pas moins vrai que, vue dans son ensemble, et à part un petit nombre d'exceptions, la population laborieuse offre, dans chaque profession, un nombre de travailleurs assez exactement proportionné à l'étendue des besoins pour que chacun soit occupé et pour que l'offre et la demande ne restent jamais pendant longtemps hors de leur rapport normal. Un pareil résultat qui, au premier abord, peut étonner si l'on s'arrête à la pensée qu'il est produit en l'absence d'une direction commune pour toutes les industries, s'explique facilement par la libre fixation du prix des travaux ; il est évident que ce prix, en s'élevant ou en s'abaissant selon la loi que nous avons assignée, doitnécessairementamener, dans chaque branche de production, une quantité de services industriels en rapport avec l'importance du besoin ou de la demande.

58 RBCHEBCHSfi

S'il se manifeste cle^ différences considérables et permanentes entre les rémunérations obtenues par les diverses espèces de services industriels , elles tiennent uniquement à ce que, sous le régime même de la liberté la plus absolue, les différentes professions ne sont pas également accès* sibles à la concurrence, attendu que les plus lucratives exigent, en général, ou des facultés naturelles peu communes, ou une capacité acquise au moyen d'études et de dépenses hors de la portée du plus grand nombre des familles. Les professions qui exigent le moins de capacité, d'adresse, d'habileté, comme celle de manœuvre, par exemple, sont le plus exposées à la concurrence, parce que le grand nombre possède les facultés nécessaires pour Ijss exercer et qu'elles n'obligent à aucun apprentissage préalable. L'offre des services industriels est donc plus ou moins limitée selon le degré, de capacité naturelle ou acquise réclamé par chaque espèce de travaux, et, la demande n'étant pas bornée dans les mêmes proportions, il en résulte que les professions le moins accessibles, celles qui exigent le plus de capacité, sont généralement mieux rétribuées que les autres ; le haut prix qu'elles obtiennent est une sorte de compensation des dépenses et des efforts soutenus qu'il a fallu faire pour y arriver.

Ainsi, la libre fixation du prix des dii^ses espèœs de services industriels a pour résultat : !• de maintenir dans chaque branche d'industrie un nombre de travailleurs proportionné à l'étendue des besoins qui y correspondent, et de foire dépendre l'importance des rétributions, obtenues par les travailleurs de chaque classe, du plus ou moins de prudence qu'ils apportent à ne pas se multiplier inconsidérément ; 2» de rétribuer les travaux généralement en raison du degré de capacité ou d'habileté qu'ils nécessitent; en sorte que, si l'on se borne à considérer la rémunération des services industriels (en réservant aux instruments de l'industrie appropriée la part qui leur échoit dans les valeurs produites), on peut dire que le régime de la liberté industrielle est très-propre à résoudre le problème que s'étaient proposé les Saint-Simoniens, en donnant à chacun selon sa capacité et à chaque capacité selon ses œuvres; et il est bien à remarquer que, sous ce régime, l'appréciation de la valeur des œuvres n'est pas dévolue à quelques individus, dont les lumières ou l'équité pourraient failHr ; elle résulte d'un libre accord entre tous ceux qui créent et échangent des produits' et des services, puisque le prix qu'ils obtiennent n'est qu'une conséquence de cet accord.

60 REGHERGHtt

Si Ton peut observer chez les nations avancées en civilisation d'assez nombreux exemples d'appréciations peu rationnelles de la valeur des œuvres ou des services, il faut l'attribuer, en grande partie, à ce que le régime de la liberté n'y existe encore qu'à un état très-incomplet; à ce que le prix de beaucoup de services et de produits, au lieu d'être le résultat d'un libre concours, y est déterminé, soit directement, soit indirectement, par des mesures émanées de l'autorité publique, ou dues à l'influence des classes qui dominent. Les fausses appréciations qui peu^ vent résulter uniquement d'une liberté complète, deviennent moins nombreuses et moins importantes à mesure que les populations s'éclairent et que leurs mœurs s'améliorent. Et sous quel régime, d'ailleurs, pourrait-on espérer d'obtenir, pour tous les services, des rémunérations rigoureusement raisonnables et équitables? Si celles qui résultent du libre assentiment de tous les intéressés paraissent iniparfaites à quelques égards, que serait-ce d'une appréciation confiée, par exemple, à des gérants généraux, quelles que fussent, dans les limites posées par l'imperfection humaine, leurs lumières et leur impartialité?

Il paraît donc que le régime de la liberté est loin de mériter le reproche qu'on lui adresse de

SUR LES CAUSES DK L'iKDiGEIfGE. — GH. I. 61

favoriser une rémunération injuste des services industriels. Examinons, maintenant, si une organisation artificielle de l'industrie pourrait offrir plus d'avantages et moins d'inconvénients.

Ici, nous ne pouvons rattacher nos recherches à aucun système bien arrêté ; les adversaires de la liberté industrielle n'ont pas encore nettement formulé ce qu'ils voudraient y substituer, et leurs opinions à cet égard sont diverses. Cependant , tous s'accordent à demander une nouvelle organisation du travail, propre à faire disparaître ce qu'ils nomment l'antagonisme des producteurs (la concurrence) et à procurer une répartition des valeurs produites, plus juste et moins inégale que celle qui s'opère dans l'état actuel, sans, toutefois, atteindre la propriété. L'industrie libre leur semble livrée, pour ainsi dire, au hasard; ils lui souhaiteraient une direction intelligente et fortement centralisée qui, embrassant dans leur ensemble, toutes les opérations productives, leur ferait atteindre plus sûrement le but, c'est-à-dire, la satisfaction de tous les besoins. Pour obtenir ces résultats, les uns proposent de former de grandes associations de plusieurs milliers d'individus, exploitant collectivement, sous la direction de gérants élus, les fonds productifs apportés par chacun; dans ce système, les memlx^es del'asscH

62 B£GH£RGHJBS

ciation recevraient, sur la totalité de la valeur créée, une part déterminée par les gérants, en rapport avec leur mise de fonds et l'importance de leurs travaux. D'autres pensent qu'il serait avantageux d'introduire dans l'industrie le régime de l'administration civile ou, même, celui de l'armée, ou bien encore celui des anciennes corporations de métiers; il en est, enfin, qui seraient d'avis de confier la direction des travaux et la fixation des salaires (sinon en totalité, du moins en grande partie) à l'autorité publique.

Tous ces adversaires du régime de la liberté approuveraient probablement un système d'organisation industrielle qui offrirait les moyens de placer l'ensemble des opérations sous la direction des hommes les. plus capables et les plus moraux, et qui leur doun^ait, avec la mission d'assigner à chacun ^ tâche, celle de déterminer le. prix de tous lesservices industriels, d'après leur valeur rationnelle, en réservant toutefois la propriété^ c'est-à-dire, la part des valeurs produites revenant aux possesseurs de capitaux, de fonds de terre, etc.

Afin de simplifier la question, nous ferons abstraction de tous les obstacles à surmonter pour arriver à \me semblable organisation ; nous sup* poserons qu'elle est fondée, que tous les services

=^id

SUR LES CAUSES DE L'iHDIGEIfCE. — GH. I. 63

productifs de la France, par exemple, viennent se placer sous une direction commune ; que la production, au lieu d'être abandonnée à la libre action d'une multitude d'entreprises particulières et indépendantes, est confiée, dans son ensemble, à la gestion des hommes les pluséminents en lumière et en vertus ; que toute la population forme une immense association et que tous les associés ont assez de confiance dans les gérants pour accepter, sans contestation, le prix (qu'ils jugeront devoir fixer pour les diverses espèces de services. Nous supposerons encore que l'association générale est organisée de manière à rendre possible la mission de la direction centrale, à lui fournir les moyens de diriger constamment tous les travaux et de leur assigner des rétributions proportionnelles à leur valeur respective; on voit que nous ne ménageons pas les concessions ; il ne reste plus qu'à apprécier les résultats probables d'un pareil régime.

Pour ne pas atteindre la propriété, il faudrait déterminerd'avance lapartqu'obtiendraient, dans les valeurs produites, les possesseurs des agents de l'industrie appropriés, et cette part devrait être à peu près égale à celle qu'ils obtiennent aujourd'hui ; on ne pourrait, non plus, assurer aux services industriels de chaque spécialité une

rétribution proportionnée à leur valeur respective, qu'en déterminant d'avance la part qui devrait leur échoir; toutes ces parts, une fois fixées, devraient conserver leurs rapports les unes à l'égard des autres ; seulement la valeur de toutes serait plus ou moins élevée, selon les résultats généraux de la production.

Le partage définitif des valeurs produites ne pourrait guère avoir lieu qu'une fois chaque année, parce que la plupart dés opérations productives les plus importantes exigent cette durée pour amener les produits à l'étatconsommable et pour que leur résultat définitif puisse être apprécié ; comme les neuf dixièmes des associés, tout au moins, n'auraient pas les moyens d'attendre pendant un an la formation de l'inventaire général et la fixation de la part qui devrait leur revenir, il faudrait leur fournir des rétributions provisoires suffisantes pour leur assurer, jusqu'au partage définitif, des moyens de subsistance à peu près égaux à ceuxqu'ils obtiennent actuellement.

Si l'on suppose la production totale suffisante pour couvrir toutes les avances provisoires, les intérêts de tous les capitaux, la rente de tous les fonds de terre et pour ofifrir, en outre, un dividende à partager entre tous les travailleurs, d'après les bases préalablement fixées, tout sera pour

le mieux et chacun pourra s'applaudir des résultats du nouveau régime ; mais s'il arrive que la production soit insuffisante, non-seulement pour offrir un reste à partager, mais pour couvrir les avances faites, les intérêts et les rentes, sur qui fera-t-on peser le déficit? Réclamera-t-on à la plupart des travailleurs, non propriétaires, les valeurs qui leur auront été provisoirement distribuées ? Mais ces valeurs seront consommées et ceux qui les auront reçues se trouveront dans Timpossibilité de les restituer ; tout le déficit pèserait donc uniquement sur les possesseurs de capitaux, de fonds de terre, et sur les services industriels le plus largement dotés. On voit qu'il serait impossible de maintenir la solidarité de tous les associés quant aux pertes.

Et il ne faudrait pas croire que, sous le nouveau régime, la production ne fût jamais insuffisante! Les entrepreneurs actuels de l'industrie courent seuls les chances de leurs opérations, tandis que, dans la nouvelle organisation, elles affecteraient tous les associés ; et, quelque capacité que l'on voulût supposer aux gérants généraux, on accorderait beaucoup en admettant que leur gestion fût toujours aussi bien entendue, aussi prudente, aussi active, et surtout aussi économique, que • celle d'entrepreneurs incessamment stimulés par

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toute la force de l'intérêt personnel; d'aOleurs, il resterait, comme à présent, dans l'ensemble de la production, des causes de déficit absolument indépendantes du mérite de la gestion, et il est à remarquer que ces causes affectent principalement la plus importante des industries : l'agriculture. La production ne serait donc pas toujours suffisante, et il est fort probable, ainsi que l'on pourra en juger par les observations suivantes, que les cas où l'on n'aurait à répartir que des pertes au lieu de bénéfices, seraient bien plus fréquentsqu'ils ne le sont aujourd'hui*

Un autre résultat de la nouvelle organisation supposée, serait de diminuer l'émulation entre tous les travailleurs, car tous ceux qui, se' trouvant placés dans une même classe, n'auraient à attendre qu'un même salaire, ne seraient plus intéressés, à trav^Uer mieux, ou plus, que les moins habiles d'entre eux; dans chaque série de travaux, les services industriels tendraient ainsi à descendre au niveau des travailleurs les moins capables et les moins laborieux. La fixation du prix des travaux en raison de leur quantité ne pourrait remédier à cet inconvénient que très-^imparfaite* ment, d'abord, parce que cette fixation est loin d'être praticable dans tous les cas; ensuite, parce que, dans la plupart des travanx où elle pourrait

SUR LES CAUSES D£ L'INDIGENCE. — cà. I. 67

avoir lieu, il serait difficile d'empêcher les travailleurs, intéressés à accroître les quantités, de nuire à la qualité, et enfin, parce que les services auxquels on ne pourrait l'appliquer comprenent ceux des surveillants, des vérificateurs, des agents chargés de diriger les opérations partielles, c'est-à-dire les services les plus importants pour le succès. Sous le régime actuel, tous lesentrepreneursd'industrie, depuis le petit fermier, le maître menuisier, le maître maçon, etc., jusqu'au grand manufacturier, ont le plus puissant intérêt à la réussite de leurs opérations, car les pertes ou les bénéfices retombent en entier sur eux ou sur leur famille; si l'on met à la place de cet intérêt, si propre à maintenir l'esprit dans une activité constante et à le fixer ej^clusivement sur l'objet de l'entreprise, l'espoir d'obtenir, sur l'ensemble des valeurs-produites, une part proportionnée, si Ton veut, au mérite des services roadiK, mais dont l'importance devrait rester subordonnée aux résultats d'une multitude d'autres opérations auxquelles on n'aurait pas participé, il sera facile de reconnaître quel est celui des deux régimes qui peut exciter le plus vivement l'émulation.

Le nouveau régime industriel aurait encore pour effet de supprimer tous les obstacles qui dans l'état actuel, peuvent prévenir une trop

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grande multiplication des classes laborieuses les moins fortunées. Dans cette nouvelle organisation, les familles seraient dispensées de toute réserve en ce qui concerne^les naissances ; elles n'auraiçnt plus à s'occuper de la profession ou de l'emploi à donner à leurs enfants ; ce soin appartiendrait aux gérants et, certes, il ne constituerait pas la moindre difficulté de leur mission. Nous supposons que le nouveau régime admettrait que les besoins des associés sont variables et que chacun pourrait dépenser son revenu ainsi qu'il l'entendrait, car il n'est pas à présumer qu'aucun des modernes réformateurs voulût se soumettre à une réglementation rigoureuse des besoins ; il arriverait donc, comme aujourd'hui, que, dans certains cas, les produits dépasseraient, et que, dans d'autres, ils n'atteindraient pas les quantités demandées ; les gérants auraient ainsi à opérer fréquemment des mutations d'une classe de travailleurs à une autre, et c'est ce qui fait sans^ eux la hausse ou la baisse des prix et des salaires; mais, sous le régime libre, lorsque le salaire d'une classe de travailleurs s'abaisse au point de ne pouvoir plus suffire à leur subsistance, elle cesse de croître en nombre, et c'est ce qui n'arriverait pas sous le régime de l'association générale. Comment pourraient s'y pren-

SUR LES CAUSES DE L'fNDIGENGE. — CH. I. 69

dre les gérants pour occuper utilement cette population surabondante, alors que toutes les branches de travaux seraient suffisamment pourvues de bras? Lui accorderaient-ils une part des valeurs produites qu^elle n'aurait pas gagnée? Dans ce cas, il faudrait réduire d'autant toutes les parts des membres utiles, et ce serait, d'ailleurs, lui fournir les moyens de se multiplier encore. Nous signalerons enfin un autre efifet probable du régime supposé, c'est l'influence qu'exerceraient sur la distribution de la valeur produite la cupidité, la faveur, le caprice ou l'erreur. Nous avons admis que les gérants généraux seraient des hommes éminemment éclairés et justes; mais, quel que fût leur mérite, il leur serait impossible d'apprécier, par eux-mêmes, la valeur de tous les services qui s'accompliraient sous leur direction; ils devraient s'en rapporter, sur ce point, à une multitude d'agents subalternes qui ne seraient pas tous également éclairés et consciencieux, car il faut bien faire la: pari de l'imperfection humaine ; on peut se faire une idée, assez exacte, du degré d'équité qui, dans ces conditions, présiderait à la rémunération des services et à leur classification, en observant ce qui a lieu dans l'administration française : on a vu à la tête de cette administration des hommes

doués d'une capacité supérieure et d^un véritable esprit d'équité, et, néanmoins, dans les rétributions qu'elle dispense, l'intrigue et la faveur ont toujours obtenu une large part ; personne n'oserait soutenir que, dans les diverses branches de<;ette immense administration, chaque agent occupe exactement la place que lui assignent son mérite et sa capacité, et que les divers services y soient rétribués en raison de leur valeur réelle; elle ne saurait, sous ce rapport, soutenir la comparaison avec les entreprises particulières, car il est rare que chacun des agents employés dans ces entreprises n'occupe pas le poste que lui désignent le genre et le degré de sa capacité, et que la rétribution qu'on lui accorde ne soit pas proportionnée à l'importance des services qu'il î^end. Les raisons de cette différence sont faciles à saisir. Dans l'administration, les personnes qui nomment aux emplois et qui fixent les traitements ne sont pas celles qui en supportent la dépense, et, d'un autre côté, leurs intérêts sont bien loin d'être les seuls affectés par les Résultats du service des agents qu'elles peuvent choisir ; dans l'industrie, au contraire, les résultats du service des employés intéressent exclusivement l'entrepreneur ; il doit donc s'efforcer d'assigner à chacun un poste en rapport avec sa capacité spéciale, et

la concurrence l'oblige à élever le traitement en raison du mérite; il réussit d'autant mieux & une distribution convenable des emplois, que le nombre de ses agents est moins considérable, car il devient plus difficile de bien juger les aptitudes individuelles, à mesure que le nombre de celles que Ton doit étudier s'agrandit ; c'est là, principalement, ce qui,. dans une administration aussi compliquée que celle de la France, ne permet pas d'arriver à une distribution de fonctions équitable et rationnelle. Ceux qui attendent, d'un régime analogue à celui de l'administration, une distribution des emplois industriels et des récompenses plus parfaite que celle qui s'opère par une suite naturelle de la liberté de l'industrie, s'abusent donc étrangement.

Il nous semble que l'on peut conclure, des observations qui précèdent, qu'une organisation artificielle de l'industrie, même en la supposant établie dans les meilleures conditions imaginables, serait loin de remplacer avec avantage le régime de la liberté, et que, malgré les inconvénients inhérents à ce dernier régime, ce qu'il y aurait de mieux à faire, s'il ne tendait pas naturellejpcient à se constituer, ce serait de l'inventer.

Si l'organisation et la marche actuelle de l'industrie peuvent être améliorées, on n'y parvien-

dra qu'en supprimant, autant que possible, toutes les entraves artificielles qui gênent encore raclion des hommes sur les choses ; en éclairant l'intérêt personnel sur les conséquences de tous les abus, de toutes les prétentions injustes ; en lui abandonnant le soin de donner aux fonds productifs l'emploi le plus profitable pour tous, et ep lui laissant, pour cela, toute la liberté d'action compatible avec les garanties réellement et incontestablement réclamées parles intérêts généraux.

C'est dans cette voie que ceux qui désirent sincèrement l'amélioration du sort des classes laborieuses doivent diriger leurs recherches; toute autre route les conduirait à une impasse. Les transformations sociales ne sont possibles et avantageuses que lorsque la situation qu'il s'agit de changer est le résultat de la violence et de l'oppression ; mais il y a de la folie à rêver de nos jours de pareilles transformations, à vouloir renverser, avant même qu'il se soit complètement établi, un régime qui exclut toute violence, toute contrainte des volontés légitimes, dont les résultats sont amenés par l'assentiment de tous les intéressés et qui se produit parla seule influence de la nature des choses dès que l'ordre normal, dont il est seul la manifestation , n'est plus in-

terverti par Tignorabce ou les passions malfeisantés.

Nous conclurons, des considérations développées dans ce chapitre, que les conditions essentielles de tout régime social favorable à la prospérité des populations sont :

1° Le libre développement des besoins, tant qu'il ne se dirige pas dans des voies nuisibles à Tindividu ou à la société.

2** Le maintien et la garantie des propriétés particulières, soit que les familles qui les possèdent les aient acquises par leurs travaux, ou qu'elles leur soient échues à titre d'héritage, de don, ou de toute autre manière résultant de l'exercice légitime (de la part de ceux qui les ont créées) de la faculté de disposer.

3** La liberté industrielle, qui comprend, en ^premier lieu, la faculté d'appliiquer comme on le juge convenable et sans autres restrictions que celles suffisamment justifiées par une saine appréciation des intérêts généraux, les services productifs dont on dispose; en second lieu, la libre fixation du prix de ces services, telle qu'elle résulte des conventions que font entre eux tous les intéressés; en troisième lieu, enfin, la faculté

d'échanger, sans obstacles législatifs, les produits les uns contre les autres.

On ne peut admettre ces conclusions sans reconnaître implicitement que toutes les combinaisons, tous les moyens qu'il est possible d'imaginer dans le but d'atténuer la misère, ne sauraient être efficaces, s'ils ne se concilient pas avec le maintien intégral des conditions que nous venons d'assigner.

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