‹ Recherches sur les causes de l'indigenceChapitre 5 sur 22 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

De la. vature de Tindigence. — Ce qui la constitue. — Observations sur les données statistiques au moyen desquelles on a cru pouvoir attribuer Textension de Tindigence aux progrès industriels.

Dans un état avancé jle civilBation, les hommes ont des besoins nombreux, mais les. moyens d'y pourvoir se distribuent e^tre eux d'une manière fort inégale. Ceux qui, sous ce rapport, se trouvent le moins heureusement partagés, sont les indigents.

Ce que l'on entend par le mot indigence n'exprime pas, à beaucoup près , pour des pays et des temps différents, une situation identique ; nos familles les plus indigentes seraient certainemeirt classées parmi les plus aisées chez les ha-

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bitants de la Terre de feu ou de diverses parties de l'Oeéanie; et il est également probable>qu*a-* vec les moyens d'existence qu'elles possèdent, quelque chétifs qu'ils nous paraissent, elles au-* raient été loin d'offrir les signes de l'indigence au temps des Druides.

L'indigence n'est véritablement qu'un état relatif, qui varie avec le degré de développement des besoins généraux etdes moyens d'y pourvoir. De nos jours, et parmi les nations dont l'industrie a fait le plus de progrès, on considère généralement comme se trouvant dans un état d'indigence les familles habituellement soumises à l'une ou plu* sieurs des privations ci-après indiquées :

!• Nourriture. Quantité d'aliments (de la classe de ceux qui sont le moins élaborés et le moins chers) insuffisante pour apaiser la faim et pour maintenir la santé.

2"" LOGEUENT, AMEUBLEBIENT, CHAUFFAGE. Priva-

tion d'un local à l'abri des intempéries, assez spacieux et assez convenablement aéré et éclairé, pour que là santé s'y maintienne sans altération ; absence ou insuffisance des meubles considérés comme les plus urgents, tels xjue lits garnis de leurs accessoire^ ordinaires (paillasse, matelas, draps, couvertures); quelques chaises ou bancs^ une table, deux ou trois meubles pour renfermer

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les provi^ons, le linge ou les vêtements, quelques poteries et ustensiles servant à la préparation et à la consommation des aliments ; privation d'une quantité de combustible suffisant pour la prépa-* ration des aliments, le chauffage et Téclairage.

3** Vêtement. Privation des objets d'habillement, coiffure, chaussure, etc. , composés des étoffes en matières les moins chères, mais qui puissent satisfaire la décence et garantir du froid en hiver ; quantité insuffisante pour en changer et les blanchir au besoin ; privation des moyens de renouveler les diverses parties du vêtement avant qu'elles soient converties en haillons, et des objets nécessaires pour le blanchissage, l'entretien, etc.

4* Mqyens de travail. Privation des outils ou autres objets indispensables pour l'exercice des professions les plus simples.

5** Besoins divers. Privation des moyens de payer les secours d'un médecin et les médicaments en cas de maladie, les frais d'inhumation en cas de décès, de pourvoir aux frais de l'instruction élémentaire des enfants, d'acquitter certaines contributions, etc.

Quoique cette analyse des objets ou des ressources dont la privation constitue l'indigence soit loin d'être complète, elle aura l'avantage de

rattacher une signification précise à ce mot, assez vague par lui-^nême ; elle suffira pour faire concevoir de combien de degrés différents est susceptible Findigence, telle qu'on la comprend parmi nous, et nous verrons plus loin qu'il n'était pas inutile de la présenter.

L'indigence commence en même temps que Tune des privations que nous venons d'indiquer; son intensité s'accroît, à mesure que d'autres privations viennent s'ajouter à celle-là, jusqu'au terme extrême où, soumise à des privations trop absolues et relatives aux besoins les plus urgents, la vie cesserait.

Pour conserver à l'indigence des caractères positifs et propresà la faire reconnaître, il faut éviter de la confondre avec le défaut de bien-être. Chaque individu, en particulier, est porté à juger de sa position d'après les besoins dont il a contracté l'habitude et les moyens qu'il possède pour les satisfaire ; le bien-être dépend, en général, du rapport existant entre ces deux termes; il n'est pas complet tant que l'importance des besoins est supérieure aux moyens d'y pourvoir. Mais les privations qui constituent l'indigence ne sont relatives qu'à une série de besoins déterminéa^; dès que la satisfaction de ces besoins est assurée, on peut encore se croire dans l'infortune,

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mais l'on n'est point indigent. Dans le cours de ces recherches, nous ne considérerons comme se trouvant dans un état d*indigence que les familles ou les individus habituellement soumis aux privations qui viennent d'être désignées.

Si Ton observe Tét^t actuel des populations de l'Europe, et si on le compare à leur situation passée, il sera difficile de ne pas rester convaincu que, sous le rapport de l'indigence, leur sort s'est considérablement amélioré; quelle que soit la misère qui pèse encore sur certaines classes d'ouvriers, il paraît hors de contestation que la satisfaction des besoins impérieux est aujourd'hui plus assurée, mieux entendue et plus complète, qu'elle ne l'était il y a deux ou trois siècles. . En recherchant les causes de cette amélioration, on reconnaîtra facilement qu'elle doit être attribuée, surtout, aux progrès de l'industrie et à une répartition moins imparfaite de ses produits; c'est aux mêmes causes que sont dues, du moins en grande partie, les améliorations qui se sont manifestées sous les rapports intellectuels et moraux; car, si nosconnaissancesentout genre ont pu s'agrandir depuis trois siècles, si elles ont pu se répandre chez une multitude d'individus, ce n'est que par une suite naturelle des perfectionnements obtenus dans la production et la

distribution des richesses, perfectionnements qui, en procurant de l'aisance à un grand nombre de familles, leur ont donné la possibilité d'appliquer leurs facultés à d'autres objets que ceux de pre-* mière nécessité. Les développements progressifs de l'industrie, en dirigeant de plus en plus l'activité humaine vers Texploitation des choses, ont considérablement atténué l'exploitation de l'homme par l'homme et tous les maux qui en résultaient ; les habitudes et les opinions les plus favorables à la morale et au bonheur des popu-lations ont été remises en honneur : c'est ainsi que les travaux de la production matérielle, longtemps avilis dans l'opinion des classes dominatrices, parce qu'elles serattaçhaientÀ un état de servitude, sont devenus l'un des principaux moyens de gagner de l'influence et de la considération: la prodigalité, le feste, les dépenses de luxe, l'oisiveté et les occupations stériles, ont perdu toute faveur dans l'opinion de la popula* tion éclairée, tandis que le travail, l'ordre et l'économie ont pris le rang qui leur appartient parmi les habitudes vertueuses. Les préjugés et les haines qui divisaient les nations, ou leurs gouvernements, se sont considérablement affaiblis; on comprend mieux maintenant les funestes conséquences de l'état de guerre et les avantages

de relations paisibles ; et si de nombreuses entraves s'opposent encore à la liberté du commerce international, il faut mmns Tattribuer à des erreurs d'opinion qu'à l'influence des intérêts créés par ces entraves elles-mêmes.

Si les progrès industriels ont été accompagnés d'un certain déchaînement de passions cupides^ d'un redoublement d'énergie dans l'esprit d'intrigue, d'agiotage, de charlatanisme, cela ne suffit pas pour leur imputer , comme le font les détracteurs de l'époque actuelle, d'être la cause de ces mauvaises passions. Toute population nombreuse renferme une certaine proportion de gens vicieux qui, au lieu de chercher, dans les changements que la civilisation opère sur le mode d'activité des masses, des moyens de succès légitimes, trouvent plus facile et plus lucratif de les exploiter en fondant des spéculations sur l'ignorance et la crédulité; mais l'emploi de ces moyens abusifs devient moins praticable à mesure que le nombre des dupes diminue, que la population s'éclaire davantage sur ses véritables intérêts.

Il ne reste pas mdns vrai que c'est aux perfectionnemente de l'industrie, à une distribution moins imparfaite de ses produits et à une meil* leure entente de ses lois qu'il faut attribuer prin-

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cipalement les améliorations qui se sont manifestées dans le sort et Tesprit des populations sous tous les rapports.

On a cru prouver, néanmoins, par des chiffres, que les indigents étaient plus nombreux dans les pays où rindustrie est perfectionnée, que dans ceux où elle n'a fait encore que peu de progrès ; on a affirmé, par exemple, que le rapport du nombre des indigents à la population générale, est de i à 6 en Angleterre, de i à 20 en Allemagne, de 1 à 25 en France, tandis qu'il n'est que de i à 35 en Espagne, de 1 à /i.0 en Turquie, de 1 à 100 en Russie , etc.

Avant de fa|re la statistique de l'indigence, il aurait fallu se mettre d'accord sur ce qui la constitue et déterminer, pour chaque pays, la nature des privations auxquelles il fallait être habituellement soumis pour être classa au nombre des indigents ; et, en supposant qu'il eût été possible d'établir à cet égard des bases rationnelles, et de faire ensuite un dénombrement exact des individus placés dans les conditions indiquées, il aurait fallu encore, pour être autorisé àtirer des conséquences de la comparaison du nombre des indigents trouvés dans diverses contrées, avoir mesuré, dans chaque lieu, l'intensité de leur indigence; car, ainsi que nous l'avons vu, la misère

a une multittide de degrés différents, et un pays qui compterait un vingtième de ses habitants, fréquemment soumis à la plupart des privations qui la constituent, pourrait être réellement plus misérable qu'un autre où Ton compterait un dixième des habitants, classés comme indigents, mais qui ne seraient soumis qu'à quelques-unes de ces privations. Ce sont là des considérations fondamentales qui paraissent avoir entièrement échappé aux auteurs des travaux de statistique que nous signalons; ils se sont bornés, en général, à recueillir des documents plus ou moins exacts sur le nombre des indigents secourus dans diverses localités, puis, ils ont établi pour Tensemblé de chaque pays des chiffres moyens, qu'ils ont pu réduire ou grossir à volonté selon le but qu'ils se proposaient ; ils n'ont d'ailleurs tenu aucun compte des énormes différences existant entre l'étendue et l'exactitude des recherches qui ont été faites, dans les divers États de l'Europe, pour arriver à reconnaître la proportion d'indigents qu'ils renfermaient; ils ne se sont pas demandé, par exemple, si les données d'après lesquelles ils portaient cette proportion à un quarantième pour la Turquie, à un centième pour la Russie, pouvaient avoir la même valeur que celles résultant d'investigations faitessur tous

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les points de rAngleterre ou de la France, où la taxe des pauvres, les nombreux moyens de recherche dont dispose Tadministration, et Texistence d'une multitude de sociétés de bienfaisance ont permis de secourir presque tous les indigents et d'en connaître approximativement le nombre; ils n'ont pas remarqué que, si de pareils moyens d'investigation étaient appliqués sur tous les points de la Russie, de la Turquie ou de l'Espagne, la proportion d'indigence qu'ils ont assignée à ces États, aurait dû nécessairement s*accroître ; enfin, et c'est ici une autre cause principale d'erreur, ils ne paraissent avoir tenu compte que des indigents secourus par l'État, les communes et les associations ou établissements charitables; tous les indigents non assistés officiellement (et leur nombre est probablement trèsconsidérable dans les trois états que nous venons de citer) ont été omis. Lorsque, vers la fin du dix-septième siècle, Yauban émvait, à la suite de longues recherches, que la dixième partie du peuple français était réduite à la mendicité, et mendiait effectivement, aurait-on pu déduire le véritable nombre des indigents des listes officielles de distributions de secours qui pouvaient exister à cette époque? On a peine à s'expliquer que des évaluations aussi incertaines, disons

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mieux, aussi indgnifiantes ^ que celles dont il s'agit, aient pu être admises avec assez de confiance pour former la base de dissertations sérieuses (1).

Four démontrer combien les évaluations au moyen desquelles on prétend prouver que Taccroissement de l'indigence suit les progrès industriels méritent peu d'attention, il suffit de leur opposer un fait incontestable et reconnu de tous: l'industrie a fait en France, pendant les quarante dernières années, plus de progrès qu'à aucune autre époque, et les classes de notre population qui n'ont que leur salaire, celles qui, par cette raison, sont le plus exposées à l'indigence, sont aujourd'hui beaucoup mieux pourvues des objets nécessaires à la nourriture, au logement et au vêtement, qu'elles ne l'étaient au commencement du siècle.

Ce fait ne peut être traduit en jchiffres, mais

(1)81 l'on veut avoir une idée de la sioguliècc confiance accordée à de semblables évaluations par des hommes qui , cependant , ont obtenu une réputation de publicistes distingués, on peut, consulter , entre autres ouvrages, IjÉ'cowowîe politique chrétienne de* M. de Villeneuve-Bargemont , et surtout les tableaux et les cartes nuancées qu'il y a joints. Le Traité de la Bienfaisance publique de M. de Gérando^ renferme aussi des documents remplis de chiffres de la même valeur , mais ici , du moins , l'auteur a eu le soin de prémunir le lecteur contre l'incertitude des données.

il prouve évidemment le contraire de ce que Ton a voulu établir par les données statistiques dont il s'agît, et comme on peut Tappuyer du témoignage de toutes les personnes qui ont souvenir de la première des époques comparées, il est assurément beaucoup plus concluant que des évaluations fondées, en grande partie, sur Timagination de leurs auteurs (1).

L'expérience confirme donc ici ce que le plus simple raisonnement devait faire reconnaître; c'est que les progrès industriels, c'est-à-dire la multiplication des objets destinés à satisfaire nos besoins, bien loin d'avoir pour résultat l'extension de l'indigence, sont au contraire le meilleur moyen de l'atténuer. Il ne pourrait en être autrement que dans le cas où la population se multiplierait plus encore que les richesses, mais alors l'extension de l'indigence serait l'effet de la surabondance de la population et non celui des perfectionnements de l'industrie.

Mais, pour que ce soit là une vérité tout à fait

(i) S'il restait des doutes à cet égard, on pourrait facilement les dissiper en consultant les anciens cultivateurs et les anciens ouvriers, ainsi que nous l'avons fait nous-raêrae dans diverses localités , sans rencontrer un seul témoignage contradictoire; on peut invoquer aussi les renseignements recueillis à ce sujet par un observateur exact, déjk cité , M. Villermé {Tableau de l'état 'physique et moral des Ouvriers , tome 2 , chap, !«').

incontestable, il ne faut admettre cornue de véri-^ tables progrès industriels que ceux qui ont pour effet de rendre les privations relatives à nos besoins moins intenses et moins nombreuses. S'il devait résulter de certaines modifications apportées dËms les travaux un abaissement dans le prix de quelques classes de produits, mais, en même temps, une plus grande inégalité dans la distribution de Jeur valeur, il ne faudrait considérer ces modifications comme un progrès qu'après s'être assuré qu'il en résulte plus de bien par l'abaissement de prix que de mal par la réduction des salaires.

Nous examinerons plus loin cette question ; il nous suffit, pour le moment, d'avoir établi que l'opinion, qui représente les progrès généraux de l'industrie comme devant avoir le funeste résultai^ d'accroître l'indigence, n'a aucun fondement raisonnable.

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