CHAPITRE m
Des causes générales de rindigence, considérées dans leur ensemble.
« TraTaillez les causes , Teffet suivra. »
(J. B. Sàt, Aperçus sur les hommes et la société, p. 16.)
L'expérience a depuis longtemps démontré que l'on agit avec plus d'efficacité sur les maux
auxquels nous sommes soumis, en détruisant ou en atténuant les causes qui les produisent, qu'en se bornant à lutter contre eux une fois qu'ils sont produits. On sait, par exemple» que la vaccine et rinoculation conservent plus d'existences que ne pourrait le faire le traitement de la maladie que ces opérations sont destinées à prévenir, et il est également indubitable que l'abolition de l'esclavage domestique, du servage et des privilèges, en détruisant^ dans les pays qui en sont affranchis, les principales causes qui nuisaient au développejnent de l'industrie et à une équitable répartition de ses produits, a plus contribué à l'atténuation de la misère générale que tous les hospices et toutes les institutions charitables pris ensemble.
Il est d'autant plus vrai que c'est particulièrement sur les causes de l'indigence qu'il faut s'efforcer d'agir, si l'on veut parvenir à la réduire, que les moyens de soulagement, et surtout, les secours publics qu'on lui applique, n'ont souvent d'autre effet que de la rendre, pour ainsi dire, contagieuse : il est d'observation constante que le nombre des indigents s'accroît avec la masse des secours qu'on leur destine. Cette considération doit nous convaincre, qu'à part certaines infortunes que toute la prudence humaine ne saurait
prévenir et que la pitié commande de soulager, c'est plutôt vers les remèdes préventifs que vers les moyens de soulagement qu'il importe de diriger notre attention. Or, Tétude attentive des causes de l'indigence peut seule nous faire découvrir les moyens de dinrinuer leur puissance.
Ces causes existent, soit dans l'ensemble des choses qui peuvent exercer une influence quelconque sur notre sort, soit dans les hommes euxmêmes, dans leurs passions, leurs vices, leur ignorance, leur état physique, intellectuel et moral, et dans tous les actes privés ou collectifs qui en résultent.
Toutes les causes de l'indigence ne sont pas modifiables; il en est dont l'action est absolument indépendante de notre volonté, de notre manière d'agir, et qui exerceront toujours, quoi que nous puissions faire, une influence considérable sur notre sort ; on peut citer, parmi celles de cet ordre, les fléaux naturels qui détruisent les récoltes ou les autres richesses, les accidents, les maladies ou les décès, qui enlè- Vent à une famille les membres actifs qui pourvoyaient à ses besoins; l'incapacité physique ou intellectuelle, ou les infirmités incurables qu'apportent en naissant beaucoup d'individus que la civilisation conserve, etc. Il n'est pas de remèdes
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préventifs pour les maux de cette nature, et il faut se borner à les soulager à mesure qu'ils se produisent.
Les autres causes de la misère se rattachent à la marche suivie dans les travaux et dans la distribution des produits, à la nature et la direction des volontés, des passions, des habitudes individuelles et collectives des hommes et des institutions qu'ils établissent. C'est à ce dernier ordre de causes que nous avons dû borner nos recherches et les obser vationsque nous avons à exposer.
Le principal moyen qui nous ait été donné pour satisfaire nos besoins est le travail ; sous ce rapport, les productions spontanées de la nature sont si insuffisantes que si, chez les populations serrées de l'Europe, tout travail humain venait à cesser pendant un mois seulement, ces populations éprouveraient, malgré les approvisionnements existants, d'affreuses privations, et que la prolongation de cette inaction pendant une année, entraînerait probablement leur anéantissement total. Cela suffit pour faire concevoir quelle immense influence peuvent exercer la nature, l'organisation, la marche des travaux et la distribution de leur produit, sur l'abondance ou l'insuffisance des objets de nos besoins et, par consé-
quent, sur Tindigence. Nous étudierons cet ordre de phénomènes, en admettant Texistence d'une liberté industrielle complète, et nous ferons ressortir les causes d'indigence qu'ils renferment, même dans cette situation normale.
D'autres causes de misère, très-puissantes, existent dans les habitudes privées des individus ou des familles, dans leur imperfection intellectuelle et morale ; nous en ferons l'objet d'une étude spéciale.
Les habitudes collectives des populations, en d'autres termes, leur division en différentes clas^ ses, les relations qui ont lieu entre elles, les opinions ou les préjugés qui les dominent, les institutions qu'elles établissent ou qu'elles subissent, et dont l'objet avoué est la gestion de certains services ou intérêts publics, la protection des biens et des personnes, le maintien de l'ordre social, etc., renferment, selon le degré de raison et d'équité qui préside à l'établissement et à la marche de toutes ces choses, selon l'intelligence et la moralité des marges, des causes d'indigence plus ou moins nombreuses et puissantes ; nous consacrerons un chapitre à leur examen.
La création de grandes richesses , leur bonne distribution et leur bon emploi , ne suffisent pas toujours pour que la satisfaction des besoins gé-
néraux soit assurée; il faut encore que, dans chaque branche de production, le nombre des copartageants de la valeur créée ne soit pas relativement trop considérable ; nous aurons à étudier, sous ce rapport, les effets d'une surabondance partielle ou générale de population.
C'est ainsi , et dans Tordre qui vient d'être indiqué , que nous tâcherons d'arriver à une exposition à peu près complète des causes plus ou moins modifiables de l'indigence, à leur classification méthodique et à l'appréciation de leur portée respective; c'est là, si nous connaissons bien les principaux écrits publiés sur la même matière , une étude qui était encore à faire , et qui nous paraît devoir remplir une lacune importante dans les sciences économiques.
On a pu reconnaître déjà , par ce qui précède, et l'on se coQvaincra par les observations que nous aurons à développer , que les causes modifiables de l'indigence sont très-multipliées et fort diverses dans leur nature , d'où l'on peut conclure que ceux qui cherchent à opposer à la misère un remède unique , une sorte de panacée , poursuivent une chimère. La plupart des causes que nous avons à observer agissent les unes indépendamment des autres, et chacune d'elles, considérée à part, suffirait, si aucun obstacle
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n'était opposé au développement de son action, par maintenir dans l'indigence la majeure partie des populations ; ainsi , par exemple , un gouvernement oppressif, une mauvaise administration, pourraient annuler la plupart des avantages que l'on pourrait attendre d'une industrie perfectionnée et de bonnes habitudes privées chez la population asservie ; d'un autre côté , la propagation de la paresse , de l'imprévoyance , du désordre et des autres habitudes vicieuses , paralyserait entièrement l'effet des meilleures institutions politiques ou administratives ; enfin, l'excès de la population rendrait inefficaces l'industrie la plus avancée , la meilleure organisation politique et les mœurs les plus irréprochables. Bien qu'il existe entre ces diverses causes de nombreuses liaisons, elles ne résultent pas nécessairement les unes des autres, elles peuvent agir et elles agissent en effet , séparément ; les remèdes préventifs de la misèye doivent donc varier comme elles dans leur nature , et il faut s'efforcer d'opérer sur toutes ces causes en même temps , car celles qui seraient négligées pourraient grandir le mal dans leur sphère d'activité, pendant qu'on l'atténuerait ailleurs. On peut juger maintenant de l'importance de leur description complète , et de l'impossibilité d'apprécier sainement la valeur des
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différents moyens d'atténuation de l'indigence qui ont été , ou qui pourront être proposés, si Ton n'a pas la connaissance entière des causes qui la produisent et de leur influence respective*