ALCOOL ET ESSENCE D'ABSINTHE
g I. A. — Après avoir indiqué quelques faits déjà connus, mais utiles à signaler au point de vue de Taction comparative de l'alcool et de l'absinthe, nous rapporterons des expériences nouvelles ayant pour objet d'étudier plus complètement les principaux phénomènes de Tempoisonnement absinthique.
L'action immédiate de l'alcool sur le chien se traduit d'abord par une légère excitation avec fréquence du pouls, accélération de la circulation; quelquefois l'animcd saute, jappe, court en tous sens; bientôt la démarche devient incertaine, embarrassée, titubante ; les jambes postérieures s'entre- croisent, fléchissent, et le porps s*abaisse tantôt à droite, tantôt à gauche ; au bout de dix à vingt minutes, le train postérieur s'affaisse, le ventre s'applique sur le sol, les pattes restant étalées latéralement ou pliées au-dessous ; les membres antérieurs, encore fermes, restent dressés et l'animal incité peut avancer, traînant après lui la moitié postérieure du corps privée de mouvement ; la paralysie
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s*étendant d'arrière en avant, les pattes antérieures ne tardent pas à fléchir, la tète retombe, la résolution devient complète ; le corps soulevé reste pendant comme une masse inerte sans nul ressort, obéissant aux seules lois de la pesanteur. L'anesthésie, comme la perte du mouvement, gagne d'arrière en avant, et tandis que les fortes pressions sur la queue, les pincements, les piqûres ne provoquent aucune réaction, l'excitation des conjonctives, des narines, révèle la persistance de la sensibilité. Dans les cas d'ivresse profonde, l'animal tombe dans le coma, et l'anesthésie est complète. La température s'abaisse de 1 à 3 degrés dans rintoxication de moyenne intensité, de 4** à 6% et même davantage, dans les cas où le poison est administré à trèshaute dose.
Peu à peu, la sensibilité renaît, le mouvement se rétablit d'abord en avant, puis dans tout le corps, et le retour à l'état normal est habituellement d'autant plus complet, qu'un sommeil plus prolongé a suivi l'ivresse.
On peut, dix à douze jours de suite, répéter cette expérience chez le même animal sans provoquer d'autres accidents, sans convulsions d'aucune sorte, sans apparition surtout d'illusions ou d'hallucinations ; ce qui établit déjà une différence tranchée, ainsi que nous le verrons, entre l'action immédiate de l'alcool et de l'essence d'absinthe.
B. — Si l'ivresse est facile à déterminer chez le chien» il n'en est pas de même du délire alcoolique ; celui-ci exige pour se produire, l'administration régulière pendant plusieurs mois de doses quotidiennes d'alcool, et malgré des soins minutieux pour amener un empoisonnement lent et progressif, on est, par intervalles, forcé de s'arrêter soit à cause de complications qui se surajoutent et menacent la vie des sujets, soit à cause d'accidents mortels survenus d'une façon inopinée, absolument comme chez l'homme alcoolique. Après plusieurs essais difficiles, dans lesquels la substance toxique arrive à l'estomac âoit par une fistule
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gastrique, soit par les voies naturelles à l'aide de la sonde œsophagienne, rexpérience devient plus commode et plus simple par le choix d'animaux jeunes, conséquemment plus voraces, offrant moins de répugnance pour le régime alcoolisé, et dont la gloutonnerie se trouve stimulée par Tusage d'un seul plat pour tous les animaux ; la pitance commune, en effet, à peine déposée à terre, tous ces jeunes chiens se précipitent à l'envi les uns des autres pour prendre la plus large part, et malgré le goût désagréable des aliments saturés d'alcool, le contenu tout entier est souvent avalé.
Dans une communication faite à la Société de biologie, nous avons rapporté une expérience chez un chien muni d'une fistule gastrique, soumis à Taction prolongée de l'alcool, et qui en était arrivé à un tremblement généralisé de tout le corps ; dans une autre expérience dont nous allons parler, on verra, comme dans le cas précédent, le développement graduel du tremblement et, de plus, des troubles intellectuels. L'animal dont il s'agit est un de ceux qui ont supporté le plus longtemps la diète alcoolique ; au début, il partageait ses repas avec deux autres chiens de la même portée, mais l'un est mort au bout de deux mois, asphyxié pendant rivresse, et l'autre maigrissant, ne mangeant plus, affecté de dysenterie, a dû être mis de côté. Pour ne pas laisser le premier animal seul devant ses aliments alcoolisés, dont il eût été bien vite rebuté, on a placé avec lui trois jeunes chiens d'une autre portée, mais du même âge, qui ont supporté sans accidents graves l'empoisonnement progressif, et dont les phénomènes toxiques se sont régulièrement développés, comme dans le cas suivant, qui suffira à nous donner une idée nette de la succession des symptômes physiques et intellectuels dus à l'empoisonnement prolongé par l'alcool.
Exp. I. — l**" décembre 1869. — Chien terrier, âgé de 2 mois, vigoureux, du poids de 6 kilogrammes, dont la température rectale, prise la veille, est de 39** 1/5 le soir.
L'animal avale avec ses aliments 25 grammes environ
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d*alcool, troix-six du commerce* ; au bout de 8 minutes, et tandis que, la tête baissée, il achève les restes, on le voit osciller plusieurs fois sur les jambes d'avant en arrière, et perdant l'équilibre, il finit par tomber dans le plat ; il se relève, marche en titubant, écartant les jambes, qui fléchissent tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, surtout en arrière. La sensibilité est diminuée, mais non pas abolie^ le froissement et la pression de la queue provoquent de petits cris. L'animal placé sur sa couche ne tarde pas à s'endormir ; au bout d'une demi-heure, il se réveille à l'appel, se lève, marche en titubant. T. R. 38M/5.
Du 2 au 8 décembre. On donne chaque jour 25 grammes d'alcool, et les mêmes phénomènes se reproduisent.
Du 9 au 11. Repos; alimentation non additionnée d'alcool.
Du 12 au 18. Dose quotidienne de 30 grammes. Production, chaque jour, d'une ivresse avec titubation, légère anesthésie et abaissement de la température.
Du 19 au 22. Dose quotidienne, 30 grammes. L'animal devient triste, inquiet; le moindre bruit lé fait tressaillir; dés que l'on entre, il court se cacher, ne répond pas à l'appel, tremble si l'on approche pour le saisir, crie ou cherche à mordre dès qu'on, le touche. Après le repas, l'ivresse et l'hébétude persistent de 3 à 5 heures et sont suivies d'une susceptibilité nerveuse tous les jours plus marquée.
Du 22 au 28. Dose quotidienne, 30 grammes. L'attitude inquiète de l'animal augmente, il paraît constamment effrayé ; la nuit, tout étant calme, il pousse des gémissements, il aboie à cris redoublés ; par moments, on Tentend courir, japper dans différents points de la salle ; en frappant à la
1 Quoique nous indiquions, on doit le remarquer, une quantité approximative d'alcool, celle-ci se rapproche beaucoup du chiffre réel, puisque nous tenons compte dans son évaluation, non-seulement de la dose exacte d'alcool mclé aux aliments et du nombre de chiens prenant part aux repas, mais aussi de l'appélit de chaque animal qui, d'ailleurs d'une façon assez constante, offre, après avoir mangé, des symptômes d'ivresse plus ou moins accusés selon la dose d'aliments ingérée.
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porte, en l'appelant, il se tranquillise un instant, recommence bientôt après ; si Ton entre avec une lumière il se rassure, mais il ne tarde pas à reprendre son allure craintive. Dans le jour, il jappe par moments, dresse Toreille, écoute, grogne, est moins agité toutefois que la nuit.
Le 26 et le 27, il a peu d*appétit, et met plus de temps à manger sa ration.
Le 29. Régime non alcolisé; frayeurs, surtout la nuit.
Du 30 décembre au 15 janvier 1870. Dose quotidienne, 40 grammes. Les illusions et les hallucinations se montrent plus fréquemment le jour; on le voit se dresser tout à coup, aboyer avec fureur, fuir en se baissant comme pour éviter des coups, se retourner et mordre dans le vide. A plusieurs reprises pendant les accès de frayeur, Turine sort par jets, quelquefois même du gaz et des matières fécales sont brusquement expulsés. La température prise pendant ces accès délirants, qui se produisent habituellement en dehors de l'ivresse, ne s'éloigne pas de Tétat normal. Nous avons obtenu, en employant toujours le même thermomètre dès le début deTexpérience, 38° 4/5, 39% 39° 1/5. Pendant l'ivresse consécutive au repas, nous continuons à trouver un léger abaissement variant entre 38° 2/5 et 37° 4/5. Le 3 janvier, la température rectale s*est abaissée à ST ; nous avions donné avec l'alcool des débris de poisson, l'animal avait mangé plus rapidement et la résolution musculaire avait été plus complète et plus prompte.
A cette période de l'expérience se trouvent notés, du côté de la motilité, des phénomènes d'un autre ordre ; en dehors de la titubation et de la paralysie qui se montrent chaque jour pendant l'ivresse, on voit apparaître du tremblement dans les pattes ; l'animal étendu, on aperçoit des secousses rhythmiques à oscillations courtes et rapides, plus accusées dans les membres postérieurs ; ce tremblement est irrégulièrement intermittent, s'arrête quelques minutes pour reprendre ensuite avec les mêmes caractères; il a une durée
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générale de trois ou quatre heures et cesse après l'ivresse.
IG janvier. Alimentation sans alcool.
Du 17 au 31 janvier. Dose quotidienne, 40 grammes. Le délire avec les illusions et les hallucinations continue à se produire nuitet jour ; à plusieurs reprises, Tanimal présente une légère excitation au début de l'ivresse, il est plus gai, accourt dès qu'on l'appelle, se montre caressant ; puis il chancelle, devient hébété ; après l'ivresse, il reprend l'attitude craintive et effrayée qu'il avait d'abord.
Le tremblement augmente en étendue, en durée et en intensité ; les muscles du dos et des épaules offrent de petites secousses appréciables à la main. Il survient à deux reprises des vomissements.
Février. Dose quotidienne, 50 grammes. Pendant le mois, quatre jours de repos avec alimentation non alcoolisée. L'animal a moins d'appétit, ne mange avec entrain que du poisson.
L'hébétude se prolonge davantage après l'ivresse ; le délire parait moins actif ; les nuits sont moins agitées ; on entend l'animal crier et gémir trois ou quatre fois seulement ; dans la journée, les accès de frayeur et de colère sont aussi moins fréquents et moins violents.
Le tremblement, plus accusé, persiste après les phénomènes passagers de l'ivresse quotidienne ; des pattes il gagne le tronc et la tête, qui oscille d'une façon très-singulière, comme chez les malades atteints de paralysie agitante. Le tremblement, quoique beaucoup plus prolongé, ne dure pas toute la journée. L'animal est amaigri, le poil est terne, les yeux souvent chassieux. Les battements du cœur sont faibles. Il survient des vomissements à cinq reprises dans le courant du mois ; il y a habituellement de la constipation et parfois des stries de sang tachant les excréments.
Mars. Dose quotidienne, 40 grammes. Quatre jours de repos dans le courant du mois. Appétit diminué, soif vive; vomissements deux fois seulement. Même degré de tremble-
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ment; hébétude; tristesse ; délire moindre. Les urines examinées ne décèlent point d'albumine ni de sucre.
Avril. Dose quotidienne, 30 grammes. Cinq fois, repos de ving-quatre heures avec alimentation non alcoolisée.
L'animal est de plus en plus triste, hébété, passe quelquefois plusieurs heures à manger sa ration ; le tremblement n'augmente pas, le délire reste le même.
Mai. Dose quotidienne, 50 grammes. L'animal mange peu, ne touche presque plus à la viande ; cependant il prend toute sa part lorsqu'on lui sert du poisson ; le 14, il mange avec avidité une forte ration, il avale mêlés à sa nourriture 55 grammes environ d'alcool, et tombe dans une ivresse comateuse; pendant la nuit, il sort du chenil et. sans doule encore titubant, reste étendu à terre à côté d'un vase dont l'eau est en partie répandue. Au matin, on le trouve mouillé, couché de son long, oppressé, les oreilles chaudes ; pouls 130, respiration 35, T. R. 40°. 1/5; à l'auscultation, rudesses et râles sous -crépitants à la base du poumon droit, râles disséminés dans le reste de la poitrine.
Le 15. Jetage roussâtre et visqueux par les naseaux, oreilles chaudes, T. R. 40° 3/5. L'animal reste étendu sur le flanc, ne veut rien prendre.
Le 16. Aggravation des symptômes; oppression trèsgrande, faiblesse extrême.