TROIS CAS DE COCAÏNISME CHRONIQUE
De nombreuses recherches physiologiques ont été déjà faites sur Taction de la ^cocaïne, et MM. Laborde, Lafont et Richet nous ont fait connaître ici même le résultat de leurs expériences.
D'autre part, les chirurgiens se sont empressés de mettre à profit son action analgésiante locale pour des opérations sur l'appareil génito-urinaire, sur les yeux, la bouche, etc. On a longuement insisté sur les accidents immédiats qui peuvent suivre les injections de cocaïne, surtout chez les sujets qui n'en font pas un usage habituel; mais les phénomènes résultant de l'emploi prolongé de la cocaïne sont un peu moins connus et il y aurait peut-être quelque intérêt à rapporter trois cas de cocaïnisrae chronique observés récemment par nous. Cette communication nous permettra d'insister sur quelques symptômes qui paraissent plus particulièrement caractériser l'empoisonnement chronique par la cocaïne.
Observation L — M. V..., négociant, quarante-huit ans, commence en 1816 à user du chlorhydrate de morphine pour des coliques néphrétiques. — Très modéré pendant deux ans, il garde de longs intervalles d'abstinence. Il recommence en 1878 dans une phase de tristesse et continue sans interruption pendant huit ans, à la dosa
(1) En collaboration avec M. Saury. (Compt, rend, de la Société de
Biologie ; 9- série, t. I, p. eO, février 1889.)
COCAÎNISMli CHHONIQUE
] gr. 30 pui' jour, sdds uuli'es Iroublaa que les malaiaes Inbiluelu de l'abstinence, luand par hasard il en néglige l'emploi
G de la journée.
S, pour se dëbarr
de lo inoi'phiue, il q recours au chlore le root habiluelleoieatces malades, 'nhundonDe pas la morphine et il porte, eu quel'[ues Bemaincs, la irne à 0 gr. ôO el bienlôt à 1 gramme. Phénomènes euphoriques intiment de bien-ëlro, aptitude plus grande au travail) après chaque iection de cocaïne, u bout do deux mois, apparaissent les premiers eymptûmea de Taction prolongée de la cocaïne; illusions visuelles : il croit voir remuer des objets qui l'entourent; un vide-poche appliqué au mur s'élève et descend ; hallucinations auditives : il entend la nuit Trapper près de sa chambre; ce sont, dit-il, des bruits efTrayants. Halluoinations de la senaibilitâ généi'ale : il croit retirer de la langue ds loal petits vers noirs. Hyperexcitabililé neuro-musculaire : secousses musculaires dans les membres, crampes.
Pendant une suspension de la oocaïne, de aix mois, tous ces phénomènes cessent, mnlgré la conlinualion de la morphine.
Puis la cocaïne est reprise à la dose quolidiennc de 1 gr. 50 «t â grammes; au bout de trois mois, survient du délire hallucinaloïre assez actif, mais toutefois beaucoup moins que dans l'éthylisme M l'absiiilbisme.
Il voit des ombres grimaçantes : un essaim d'abeilles l'environne, dae tortue qui fait des signes. Tous ces objets lui paraissent plus petits ; chevaux, chiens, de même les sujets qui font l'objet des halnations.
Il sent la mouvaiac odeur d'un gaz qu'on lui fait respirer. Il perçoit Je petits chocs sur l'épaule, il sent des uorps étrangers BU, recherche dans les abcès des ■> microbes du choléra >' bilité à la douleur est très émoussée : un couteau, des clefs, des aiguilles sont introduits sans souffrance dans l'anus pour > se duuoei'de l'air ■>; il a, dit-il, le corps plein de gaz. 11 effirme avoir senti un peu les piqûres d'aigudle. L'hyperexcilabilité neuio-musculaire s'est traduite par des tremblements, des convulsions partielles, et plus tard une attaque nocturne avec morsure de la langue.
Obaervalioa II. — M. T..., pharmacien, quarante-quatre ans, migraiaaax.
Injection de morphine en 188:, ;>oiir des coliques hépatiques.
Pendant trois ans, habitudes moi'phiuiques, avec injections quotidiennes de 40 à 50 centigrammes sans accidenta notables.
En f8H7, il commence l'usage de la cocaïne pour pouvoir plus facilement abandonner la morphine, dont les doses s'abaissent jusqu'à 10 ceatigrommea, tandis qu'il s'injecte S grammes de cocaïne.
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. Au début; M • T. éprouve du bien-être après chaque injeeiion de cocaïne ; plus tard, il survient de Texcitalion et de rinsommie, qiiHl s'eiTorce do conjurer par de fortes doses de morphine. - Au bout de quelques niois surviennent des secousses musculaires. , En avril 1888, quatorze mois environ après le début de la cocalnei aie produit brusquement une attaque épileptique dans rescalier.
En maij deuxième attaque d*épilepsie.
Au commencement de juin, il survient pendant une demi-heure une série d'attaques épileptiformes.
'•En juillet, nouvelle série d'attaques épileptiformes. . On voit se développer en même temps des hallucinations de la son* sibilité générale; tout son corps est envahi par la vermine; Pair, les vêtements, les objets qui Tentourent sont couverts de microbes; il •se déchire La peau et cherche les microbes au fond de la plaie avec les ongles ou l'extrémité d'une épingle.
. En août, suppression graduelle de la cocaTne et disparition de tons les troubles sensoriels.
Observation III. — M. R..., médecin, trente-neuf ans, commence en 1873 l'emploi du chlorhydrate de morphine contre des céphalalgies rebelles; il arrive jusqu*en 1887 sans accidents fâcheux, quoique portant parfois la dose jusqu'à 1 gramme.
A cette époque (1887), pour se débarrasser de la morphine, il emploie la cocaïne ; il parvient ainsi à réduire notablement la morphine jusqu'à 0 gr. 10 centigrammes, mais la cocaïne est bientôt portée jusqu'à 2 grammes.
Quelques mois après, hallucinations de la vue et de Touïe. On rappelle par son nom, il voit dans la rue des individus qui regardent son logement et se disposent à pénétrer; il réveille sa femme, qui ne voit personne.
Il aperçoit aussi des têtes qui grossissent et diminuent successivement.
11 sent sous la peau des cristaux de cocaïne ; il se racle la langue, s^écorche avec les ongles les mains et le visage, pour enlever, dit-il, les cristaux qui le gênent.
Il est légèrement analgésie, mais il perçoit toujours un peu, les piqûres d'aiguille ; celles-ci sont à peine sensibles quand il pique dans le voisinage d'une première piqûre.
Quelques crampes se montrent dans les jambes.
Le symptôme prédominant chez ces trois malades est fourni par la sensibilité générale. Chez les trois, en effet, les hallucinations de la sensibilité générale ont pour caractère particulier de faire naître la sensation d'un corps étranger sous la peau. Le premier, raclant sa langue, s'imagine en voir sortir de petits vers noirs; il fouille, en outre, dans ,l^s
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abcès, pour en retirer les microbes du choléra. Le deuxième» te pharmacien, s^écorche là peau, et, fouillant au fond de 1^ plaie, en retire des ipicrobes avec l'ongle ou la pointe d'une épingle. Le troisième, le médecin, s'acharne à la recherche de cristaux de cocaïne sous la peau. Dans une observation rapportée parle docteur Jennings, le malade cherchait éga* lement des vers sous la peau.
Ces troubles de la sensibilité de la peau qui se sont mon-'
très chez les trois malades ont également été les premiers à se développer; les hallucinations de la vue, de Touïe, dé fodorat sont venues plus tard. Tous ces phénomènes indi-^ quent une action de la Cocaïne, s'éxerçant d'arrière en avant étir Técorce des hémisphères cérébraux, des centres préposés à la sensibilité générale aux centres sensoriels (vue, ouïe; odorat), puis encore aux centres pyschomoteurs. Le troublé des idées (région antérieure), lé délire sont consécutifs aux hallucinations.
Les hallucinations sensorielles peuvent être généralisées, mais elles sont beaucoup moins actives que dans le déliré alcoolique et absinthîque. '
La morphine donne exceptionnellement lieu à des hallucînations, et, lé plus souvent, ces phénomènes se dévelop- 'pent sur des sujets prédisposés,, cap^ables consécjuemment'dé présenter des troubles sensoriels jsous l'influence des causes les plus diverses.
L'analgésie était peu accusée chez les trois malades; touf- .tefois, certaines régions étaient moins sensibles^ eirund'euk â pu, sans grande souffrance, s'introduire dans ranuà uû ^couteau et des aiguilles. ''
Enfin, des attaques épileptiques ont frappé les deux prer miers malades; le troisième n'a eu que des crampes, Les épilepsîes toxiques, quand il n'existe pas de prédisposition, disparaissent généralement avec la cause, et nos deux épileptiques par la cocaïne, une fois délivrés du poison j n'ont plus présenté d'accidents convulsifs. . . .. j
èi COCAiNlSME CHRONIQUE
COCAÎNISME PAR APPUCATION SUR DES PLAIES ÙE COMPRESSES IMBIBÉES d'une SOLUTION DE COCAÏNE (1)
Je demande la permission d'insister sur les deux signes les plus importants du cocaïnisme chronique. L'un appartient aux troubles moteurs, c'est l'attaque épileptique qui disparaît avec la cessation du poison ; l'autre est d'ordre psychique et se traduit par des troubles de la sensibilité générale, qui, dans cette intoxication, tiennent le premier rang parmi les troubles sensoriels ; les hallucinations de la vue, de Touîe, de l'odorat, du goût, sont beaucoup moins actives et passent au second plan ; c'est l'inverse pour l'alcoolisme dans lequel les hallucinations de la vue et de l'ouïe sont les phénomènes prédominants. Dans le cas de M. Jennings, les troubles de la sensibilité générale étaient aussi très accusés.
J'ai eu récemment l'occasion d'observer un cas dans lequel la sensibilité générale à fait presque entièrement tous les frais. Il s'agit d'une dame de 35 ans, éminemment nerveuse, impressionnable, d'une sensibilité extrême et dont les dispositions névropathiques se sont trouvées accrues par une longue et douloureuse maladie. Depuis plusieurs mois, en effet, des abcès se développaient sur différentes parties du corps et s'accompagnaient de vives douleurs pour lesquelles on avait conseillé des applications de compresses imbibées d'une solution de cocaïne. Elle continuait ses applications cocaïniques depuis six semaines, quand j'ai été appelé auprès d'elle. Elle était très anxieuse, gémissait et se préoccupait vivement de petites taches noires que présentait l'épiderme déchiré autour des ongles; elle arrachait avec effroi ces petits fragments noirâtres qu'elle prétendait être les insectes qu'elle sentait sous la peau et qui la rongeaient.
(1) Maonan, Discussion sur le cocaïnisme. (Ann, médico-p$ychol,, t. IX, 7-^ série, p. 454. Mai 1889.)
COCAiNISMË CHRONIQUE 03
Elle apercevait aussi sur les vêtements et s'efTorçait d*enlever tout brin de laine ou de soie qui paraissait un peu noir. Eclairé par les observations précédentes, je demande si on n*a pas fait d'injections cocaîniques et, après une réponse négative, on ajoute cependant qu*on recouvre les surfaces ulcérées des abcès de linges trempés dans une solution de cocaïne.
VU
ANATOMIE PATHOLOGIQUE (observations communiquées a la société de biolooib.)
Alcoolisme chronique; impulsion suicide, hérédité morbide; pleura^ pneumonie de cause traumatique; siéatoae et cirrhose da foie et des reins; dégénérescence graisseuse du cœur et péricardite chronique avec adhérences des deux feuillets du péricarde; gastrite ; méningite chronique, (1)
Alphonse L..., Àg^ de 50 ans, ouvrier en sacs à papier, entre à Sain te- Anne le 11 novembre 1876. Ce malade, dont le père et le frère, adonnés aux boissons fortes, se sont suicidés, fait depuis longtemps des excès de vin et quelquefois d*eau-de-vie. A. plusieurs reprises il a été pris de mélancolie avec hallucinations pénibles qui le poussaient à se donner la mort, ce qu'il a déjà plusieurs fois tenté de faire.
Au commencement de novembre, après de nouveaux excès, il perd le sommeil, est pris de cauchemars, de rôves effrayants, devient triste et inquiet. La vie lui est à charge et i\ s'efforce d*ea Unir en avalant un litre d'eau-de-vie et de la glycérine. Cette tentative d'empoisonnement produit une ivresse passagère après laquelle L..., incité plus que jamais au suicide par ses idées délirantes, se précipite du haut d'un meuble à terre, et se fait au bras une contusion énorme suivie de phlegmon, et au côté droit de la poitrine une contusion profonde qui s'accompagne bientôt de pleuro-pneumonie. Six jours après, L... succombe aux suites de cette complica* tion pulmonaire 4
(1) MaokaK^ Dégénérescence graisseuse et cirrhose do la plupart des organes dans un cas d'alcoolisme chronique. {Compt. rendi de ta Soc. de BU>l,<t t. III, 6« série, 19 novembre 1876, p. 348.)
ANATOMI£ PATHOLOGIQUE tô
Autopsie, — Les vaisseaux de la base du cerveau sont athéroma* teux et présentent par places de petites plaques jaunâtres ; les méninges épaissies, opalines en quelques endroits, n^alTectent aucune adhérence avec la couche corticale. Celle-ci est jaunâtre, mais les coupes successives des hémisphères de la protubérance du bulbe et du cervelet ne montrent, en aucun point, de lésion en foyer. ' Le cœur, volumineux, est atteint d^hypertrophie concentrique. Le péricarde renferme 100 grammes environ d'un liquide citrin, il offre' plusieurs plaques laiteuses à sa surface ; en deux endroits, au niveau de Toreillette droite et à la poiute, les deux feuilletf de la sé-i reuse offrent des adhérences fibreuses assez résistantes. Les coupes des parois cardiaques font voir, surtout à droite, une première couche superûcielle graisseuse, une deuxième couche jaunâtre de tissu musculaire fortement infiltré de graisse etJa pai*tie la plus interna un peu jaunâtre seulement. L^aprte d'une teinte jaunâtre générale montre par places de petites plaques plus foncées, mais non sait* lantes.
Le foie, un peu gros, est jaunâtre dans toute son étendue; sa surface présente de petites irrégularités comme des grains de millet: è la coupe, il crie légèrement sous le couteau.
1^8 reins sont volumineux ; la couche corticale et les colonnes de Bertin sont d'un jaune pâle ; les pyramides deMalphighi elles-mêmes sont un peu jaunâtres ; par places, la surface de Torgan^ est déprimée et des tractus ^fibreux pénétrant dans l'épaisseur de Torgane. forment des cloisons irrégulières.
Les tuniques de Testomac sont épaissies ; la muqueuse est rouge, tiunéfiée,'surtont dans sa moitié gauche, sur les parties les [plus dé< clives de la grande courbure où Ton voit des ulcérations et de petites hémorragies. Cet estomac rappelle de tout point Testomac d'une chienne qui avait été soumise â Paction continue de Palcool et dont les organes ont été présentés à la Société de Biologie.
Le poumon droit, tuméfié, présente une hépalisation grise dan^ les deux tiers supérieurs ; le lobe inférieur est congestionné, mais il crépite encore et surnage. Toute la surface de la plèvre costafé est fortement injectée, surtout en arrière au niveau des 6^, 6* et !• côtes, région qui, dans la chuto^ a subi un choc violent.' -
Le poumon gauche est sain, toute la surface pleurale est d*un Vose pftle et contraste singulièrement avec la teinte rouge vif de la plèvre costale droite.
L*examen histologique du foie et des reins, fait par M. Gombaulti permet de s'assurer, sur des coupes de portions d'organes durci^ dans une solution d'acide chromique, de Pexistence de la dégénères* cence graisseuse et de la cirrhose du foie.
Les cellules, infiltrées de granulations et de gouttelettes de graisse^ offrent le même degré d'altération dans toute retendue des lobules; ceux-ci sont nettement dessinés, grâce à l'épaississement de la trame
OQ ANATOMIB PATHOLOGIQUE
coQJoDCtive. Les coupes des reins montrent la môme altération, mais à un plus fiiib'.o degré.
Ce fait, sous le rapport anatomo-pathologique, est un exemple, en quelque sorte type, des désordres matériels issus de Talcoolisme chronique. Tous les organes, foie, reins, cœur, cerveau sont envahis parla dégénérescence graisseuse. Celleci est très accusée dans le foie, qui est, de plus le siège d'une cirrhose commençante. Le tissu interstitiel des reins est également épaissi par places et participe, de son côté, à ce même travail d'irritation chronique. Quoiqu'il n*y ait rien de spécifique, dans ces lésions, néanmoins, par leur ensemble, elles acquièrent une grande valeur et permettent de remonter à la cause qui les a produites. L'examen à Tœil nu de ces organes suffit pour affirmer qu'ils appartiennent à un individu adonné aux boissons alcooliques; dans aucun autrQ empoisonnement, et dans aucune autre aCTection, on ne trouve ainsi associées sur plusieurs organes la stéatose et la sclérose interstitielle difTuse.
Nous signalerons encore la pleuro-pneumonie du côté droit; cette phlegmasie de cause traumatique, étendue à tout l'organe, est produite par un mécanisme différent de celui qui s'observe dans les cas de fractures de côtes directes ou indirectes, mais consécutives à des chocs limités; dans ces cas, on voit une pleurésie ou une pleuro-pneumonie peu étendue affectant, en général, la partie de l'organe voisine de la fracture qui est la cause unique de l'inflammation.
Chez une femme morte récemment dans le service, une pleurésie avec fausses-membranes et adhérences circonscrivait, dans une étendue de 15 centimètres environ, une fracture de la 3* côte gauche, et sur la portion du thorax qui a été détachée de la 2* à la 5* côte, on voit autour de la fracture des plaques néo-membraneuses plus épaisses à côté du foyer et allant en diminuant à mesure qu elles s'en éloignent.