MENTALES
Les progrès incessants de Talcoolisine, F influence pernicieuse qu'il exerce sur Tindividu, sur la descendance, aux points de vue physique, intellectuel et moral font de cette intoxication un fléau pour Thumanité, un danger pour la société. Aussi cette étude s'impose-t-elle au Congrès, s'adressant à tous, à Thygiéniste, au médecin et au chirurgien.
L — L'alcool produit de toutes pièces la folie et cette folie a des caractères généraux constants offrant toutefois, suivant les sujets et la qualité des boissons, des modifications au point de vue de la marche et de Tintensité des phénomènes ou de la prédominance de quelques-uns d'entre eux.
En France, la différence est grande entre l'alcoolisme de l'ouvrier des grandes villes et celui du paysan des pays vignobles. Pour le premier, la boisson ordinaire estdePeaude-vie ou du vin résultant d'un vinage r vant tout lucratif, du vin qui n'est autre que de l'alcool dilué, de l'alcool de grains, de betteraves, de pommes de terre, c'est-à-dire une substance fort délétère. Le second boit du vin non adultéré, contenant son alcool propre, l'alcool éthylique, combiné à plusieurs autres principes immédiats, comme le tannin qui,
(1) Rapport au Congrès international dee êciences médicaleê de Genève y septembre 1877.
4 INFLUENCE DE LALCOOUSME
loin (U: nuire, corrigent, dans certaines limites, son action l/ixique.
f >;in.s r]\'iutre.s pays, en Ecosse, par exemple, Talcoolisme revêt des caractères promptement graves chez des individus qui, ne jK>uvant satisfaire leur passion avec du whiskey (hU'à)(A d'orge), recherchent et s'estiment heureux de boire, h bas prix, les résidus des opérations de cet alcool infiniment plus trixiques que le whiskey lui-même. Tous ces faits, faciles k ét/iblir directement, sont confirmés par les recherches expérimentales. M. Gros, dès 1863, fait connaître l'action éminemment nuisible de l'alcool amylique. M. Rabuteau démontre dans ses cléments de toxicologie (1873), que les nl(M>ols sont d'autant plus dangereux que leur composition atomicjue est plus complexe. Enfin, MM. Dujardin-BeauixwA'A (ît Audigié arrivent à des résultats à peu près anal()gu(î» par rétudo comparative des alcools éthylique ou vini((ue, propylique, butylique et amylique ; ces expérimenlat(Mirs ont noté que les phénomènes toxiques provoqués par les divers alcools sont de même nature et diffèrent seulement par Kîur degré d'intensité, progressivement plus accusé A mesure (luo les proportions de carbure d'hydrogène augnKîutont. Ainsi la dose mortelle chez les chiens est, par kilognunnie, do poids du corps, pour ces différents alcools : 7 gr. OS) : 4 gr. 32 ; 2 gr. 15; 2 gr. 02 ; en d'autres termes, l'alcool aiuyli((uo est presque quatre fois plus toxique que réthyli([ao. Toutefois, selon les prévisions de M. Dumas, MM. Dujanlin-Beaumetz et Audigié ont trouvé que cette loi n'était pas rigoureusement exacte, quand on l'applique à tout le groupe des alcools mono-atomi(iues, et si les alcools mélhylitiuos, lioptilique, octylique conservent une action toxique presque aussi grande que l'alcool butylique, l'alcool oêtyliquo ((***MI'"0), dont les proportions de carbone et iriiydrogène sont si considérables, n'a aucune propriété lt^\iquo. Colle iuorlie semble dépendre de son insolubilité à lu lempèraluro oniinairo, dans l'eau et dans l'alcool, qu'on
rintroduise sous la peau ou qu'on Tadminislre par restomac. Quoi qu'il en soit, le fait général qui résulte de ces études est, je le répète, que les différents alcools ont une action progressivement plus toxique à mesure que leur composition atomique devient plus complexe.
D'autre part, en dehors de l'alcool, on sait que certaines substances qui entrent dans la composition des liqueurs de table ont des propriétés toxiques spéciales ; l'absinthe, en particulier, détermine, à faible dose, des vertiges et des secousses musculaires, et à dose élevée, des attaques d'épilepsie et du délire. Je ne pense pas devoir rappeler nos expériences sur l'action comparative de l'alcool et de l'absinthe, expériences que les docteurs Amory, de Boston, et Challand, de Lausanne, ont répétées et qui confirment les résultats déjà obtenus. La démonstration expérimentale a servi de guide dans l'étude des phénomènes plus complexes observés chez l'homme. C'est ainsi que le délire prématuré des buveurs d'absinthe, que les attaques épileptiques qui les frappent, peuvent aujourd'hui être rapportés à leur véritable cause, et que le traitement lui-même, en ce qui concerne les attaques, peut être dirigé avec plus de sûreté. La chnique d'ailleurs s'enrichit chaque jour de nouveaux faits, et dernièrement encore M. Prévost a rapponé plusieurs observations de ce genre dans son travail sur le délire alcoolique. Dans la plupart des cas étudiés par les auteurs, se trouve signalé un délire avec des hallucinations qui, semblable à celui de l'alcoolisme, au point de vue des caractères généraux, offre un mode d'évolution différent, tandis que l'alcool a besoin de préparer son terrain pour faire éclore le délire, l'absinthe le fait naître promptement chez l'homme, mais toutefois, à cause du mode d'administration, avec beaucoup moins de brusquerie et de rapidité que chez les animaux, le chien, par exemple, sur lequel on peut d'emblée, immédiatement, produire des hallucinations avec de la frayeur, des cris, de la colère et de l'agitation.
Pour les troubles physiques, Tabsinlhe a aussi sa manière spéciale d*agir; elle provoque, à faible dose, des secousses musculaires et des vertiges, et si ces phénomènes passent parfois inaperçus, chez l'homme, dès que Tintoxication se complète, apparaissent des accidents irrécusables, visibles pour tous, des attaques épileptiques. L'attaque d'épilepsie n'est point la plus haute expression des troubles de la motilité chez les alcooliques, ce n'est pas le degré le plus élevé de cette trémulation générale que Ton trouve dans le delirium tremens, c'est un accident d'un autre ordre qui se surajoute aux autres phénomènes moteurs. Il suffit, pour s'en convaincre, de remarquer les circonstances au milieu desquelles les attaques se produisent. Tantôt elles surprennent le malade au début, tantôt au déclin de l'accès de délire alcoolique, quand le tremblement est peu accusé ; d'autres fois, au contraire, elles se montrent au milieu de l'accès quand le tremblement est à son apogée ; mais, quel que soit le moment de l'attaque, le tremblement reste, après elle, ce qu'il était avant. Il diminue ensuite si l'accès de délire alcoolique est vers son déclin, il augmente, au contraire, si l'attaque est survenue au début. Il n'y a donc pas de corrélation entre l'attaque et le degré de tremblement. Du reste, chez les animaux, l'attaque est produite immédiatement sans tremblement et quelquefois même sans la moindre secousse préalable. L'alcool, de son côté, n'a pas la propriété que l'on pourrait appeler épileptisante ; dans les très nombreuses expériences sur l'animal pratiquées avec toute la série des alcools, on n'a jamais obtenu d'attaques épileptiques, pas même dans le cas où les animaux ont été soumis à l'usage prolongé du poison.
Si chez l'homme des attaques d'épilepsie se montrent à la suite d'abus alcooliques, on peut être assuré que l'individu a eu, précédemment à ses excès, des attaques d'épilepsie et n'est autre qu'un épileptique, ou bien qu'il est prédisposé à cette névrose et que l'alcool a agi comme cause excitante.
Aussi, qu'arrive-t-il dans la plupart de ces cas, c'est que les attaques se reproduisent, se répètent en l'absence de nouveaux abus, tandis que Tépilepsie absinthique a comme caractère de cesser avec les abus d'absinthe. Il est rare que les attaques absinthiques soient graves, elles se terminent ordinairement d'une façon favorable et lorsqu'elles se reproduisent plusieurs fois, elles sont généralement séparées par un espace de plusieurs heures; toutefois, exceptionnellement, elles peuvent être plus rapprochées, ne laisser entre elles qu'un intervalle de quelques minutes ; dans ce cas l'individu peut succomber à la troisième ou à la quatrième crise ou bien rester dans un état comateux qui se termine par la mort. Mais, dans la grande majorité des cas, une ou deux attaques au plus se montrent, elles deviennent un avertissement pour l'entourage et le malade, les abus d'absinthe sont suspendus provisoirement et ce temps de répit suffit à l'apaisement des accidents aigus.
L'alcool, à la longue, peut amener des convulsions, mais celles-ci ne se montrent plus sous la forme d'attaques franches d'épilepsie, leur mécanisme est tout autre. Ce ne sont plus des attaques toxiques, développées sous l'influence spéciale d'un poison, ce sont des attaques convulsives épileptiformres analogues à celles que présentent les paralytiques généraux, les déments séniles,les malades atteints de tumeur cérébrale, attaques dépendant des lésions profondes déjà produites dans les centres nerveux par l'usage prolongé des boissons spiritueuses. En résumé, il serait nécessaire de préciser ce que l'on doit entendre par épilepsie dite alcoolique et de s'assurer si réellement, chez des sujets non prédisposés, il existe des cas d'épilepsie dépendant uniquement des abus alcooliques ; pour ma part, je n'ai jamais observé de cas de ce genre.
IL — Un autre fait d'une importance capitale pour la pathogénie, la sémiologie et la thérapeutique, c'est la déterminalion exacte de ce que l'on doit entendre par delirium t remens.
Que signifie, en effet, le terme delirium tremens^ Est-ce
le délire qui survient chez les alcooliques à la suite d'excès récents de boissons? Est-ce le délire alcoolique avec fièvre qui survient dans le cours de Talcoolisme ? Est-ce le délire qui, chez les alcooliques, s'associe aux affections intercurrentes ou aux traumatismes ? Ces différents états qui se rattachent à des phases aiguës de l'alcoolisme chronique ne sauraient cliniquement être confondus, et cependant, pour les deux formes d'alceolisme aigu, simple ou apyrétique et fébrile ou grave, le diagnostic devient parfois très difficile. En présence, en effet, de malades affectés d'alcoolisme aigu« on est parfois fort embarrassé pour savoir quels sont les cas graves, quels sont, au contraire, les sujets dont on peut, avec assurance, annoncer la guérison.
Supposons un alcoolisé avec les hallucinations multiples et très actives, le tremblement de tout le corps, l'agitation, les cris, les frayeurs ou les violences résultant des perceptions illusoires et des hallucinations; si à ces phénomènes on ajoute l'injection des yeux, l'altération des traits de la face, les sueurs profuses, la fréquence et la force du pouls, on a, en résumé, les signes principaux de l'alcoolisme aigu. Eh bien! tel alcoolique chez qui les symptômes précédents existent à un haut' degré guérit facilement, tel autre, au contraire, qui, en apparence, n'est pas plus fortement frappé, se trouve gravement atteint et peut rapidement succomber. Dans les deux cas, le délire toxique présente ses caractères habituels; les hallucinations sont pénibles, mobiles, roulent sur les occupations journalières ou les préoccupations dominantes du moment. Dans quelques circonstances même, le délire se montre avec plus d'activité chez les alcoolisés dont l'accès aigu n'offre aucun danger ; de là l'erreur possible, si Ton se basait sur les manifestations les plus saillantes et sur l'intensité des phénomènes intellectuels pour juger du degré de gravité du delirium tre^ mens. C'est donc en dehors de l'agitation, en dehors des troubles de l'intelligence qu'il faut chercher les symptômes
' capables de guider dons le diagnostic et le pronostic.
Le premier signe du ilelirium tromens fébrile, le plus impoplant, est fourni par l'élément licvre, que ie lliermoraê- Ire permet d'apprécier exactement. Toutes les fois que chez un malade atteint d'alcoolisme aigu, sans complications pectorale, abdominale, sans traumatisme, sans affection inlercurrenle, en un mot, capable par elle-même de provoquer et d'entretenir la fièvre; toutes tes fois, disons-nous, que la température prise au rectum, après avoir oscillé pendant deux ou trois jours autour de ÏÏS degrés centigrades, s'élèvera à 41"*, le pronostic sera grave, et la gravité augmentera avec l'accroissement ou la persistance même de cetteélévationdetempérature.Lorsi]u'au contraire, après une élévation assez rapide à 39° ou même à 40°, on voit, au bout de \'ingt-quatre ou de quarante-huit heures, le Lbermomètre baisser, le pronostic cesse d'être fâcheux et bientôt l'ensemble même des symptômes fait prévoir une solution favorable. Dans lescas d'alcoolisme aigu à forme bénigne, la colonne peut s'élever jusqu'à 38 degrés 2 ou 3 cinquièmes, par suite de l'agitation quelquefois extrême de l'alcoolique, mais cette limite est rarement dépassée, et, dans tous les cas, aussitôt que le malade a un moment de répit, la colonne thermoraélri([ue descend rapidement et oscille autour de 38 degrés.
Le pouls est variable, il ne suit pas d'une fai^on régulière la marche de la température et ne peut fournir par lui-même de renseignements précis. Un second signe d'une grande valeur est fourni par les désordres du mouvement, et ici encore il faut distinguer l'intensité même, l'activité de ces troubles moteurs avec leur durée, leur persistance et leur degré de généraUsalion. Un alcoolique, par exemple, présente un tremblement énorme des bras, des jambes, de la face, si ce tremblement ne persiste pas, s'il n'occupe pas tous les muscles du corps, on peut se rassurer, c'est un coup de fouet, un accident passager qui s'apaisera souvent, sans laisser de traces fâcheuses de son passage : mais si ie Lrera-
blement, d'une intensité d'ailleurs moyenne, s'est emparé de tous les muscles du corps, s'il s'accompagne de secousses et surtout de frémissements et d'ondulations musculaires, si tous ces phénomènes persistent, sans disparaître pendant le sommeil, on arrive dès le second ou le troisième jour à l'épuisement nerveux, à un abattement complet des forces, à un état des plus graves. Ces deux signes si caractéristiques, faciles à reconnaître, pourront néanmoins, si l'on n'y prend garde, passer inaperçus.
La peau, en effet, souvent sudorale, ne permet au toucher qu'une appréciation incomplète de la température, il faut absolument recourir au thermomètre. D'autre part, si le frémissement musculaire, les ondulations, les petites secousses, sont peu accusés au visage, on ne songe pas à appliquer la main sur le corps et à sentir ainsi sous les doigts les cris de souffrance de la moelle, dont les forces excitomotrices s'épuisent vainement dans cette activité stérile, tumultueuse, désordonnée ; la main apposée sur les cuisses, sur les muscles du dos, sent, en pressant un peu, les ondulations et les frémissements avec des secousses jusque dans les parties profondes. Si Ton s'en tient à la simple contemplation de la surface de la peau, on aperçoit, sans doute, les petites saillies et les dépressions, les petites ondes que produisent les contractions inégales et irrégulières des faisceaux musculaires, mais en réalité, on ne se rend pas compte de l'intensité d'un travail aussi continu et aussi généralisé.
Ces deux signes, fièvre et tremblement, existent d'ordinaire simultanément, mais ce serait une erreur de croire que la fièvre est sous la dépendance du tremblement et qu'elle en est la conséquence. La fièvre a son existence propre, et, dans quelques cas, elle se montre très violente avec un faible tremblement et en l'absence même de phénomènes spasmodiques. On voit, enfin, survenir souvent de la faiblesse musculaire. Les malades qui les deux ou trois premiers jours peuvent se tenir debout, marcher malgré la trémulation gé-
nérale, chancellent ensuite, serrent plus faiblement quoique le tremblement n'ait pas augmenté. Cette paralysie incomplète, plus marquée ordinairement dans les membres inférieurs, trouve fréquemment une explication suffisante dans les hyperémies parfois si considérables et les li.'iro^ragies plus ou moinfi étendues que révèle Tautopsie, sans compter l'action spéciale du poison qui déjà s'est exercée plus particulièrement sur la moelle, et a rendu plus active l'influence des autres causes. Ce troisième signe, basé sur l'état des forces musculaires, a moins d'importance que les deux précédents tirés de la température et du frémissement avec secousses musculaires, parce qu'il n'est pas constant et à cause surtout de son apparition plus tardive.
La fièvre, le tremblement, la faiblesse musculaire, sont les éléments essentiels qui séparent le delirium tremens fébrile du delirium tremens simple ou apyrétiqne; la forme fébrile se distingue également d'une façon complète du delirium tremens associé aux affections intercurrentes et aux traumatismes.
Le delirium tremens fébrile, en effet, survient presque toujours à la suite d'excès récents et nombreux de boissons; le delirium tremens associé aux affections intercurrentes se déclare chez l'alcoolique chronique, sans excès nouveaux, à l'occasion uniquement de la maladie qui vient le frapper accidentellement.
Dans le premier, la fièvre élément essentiel de la maladie est indépendante de toute lésion locale ; dans le second, la fièvre a des sources multiples, depuis la pneumonie, l'érysipéle, la péricardite, etc., jusqu'au traumatisme accidentel ou thérapeutique, et elle suit naturellement le cycle L brile ou la marche de l'affection intercurrente.
Dans ces deux formes de delirium tremens, on doit tenir compte du degré d'intoxication chronique auquel est arrivé l'individu, mais tandis que, d'un côté, la gravité flé;.cnd surtout de l'intensité même de l'accès aigu, de l'autre coté.
elle se trouve sous la dépendance de la maladie surajoutée.
Dans l'union pathologique entre une affection intercurrente et Talcoolisme, les phénomènes alcooliques développés accidentellement offrent des degrés très différents d'intensité ; non seulement le délire se traduira quelquefois simplement par des hallucinations nocturnes avec des cauchemars, mais les troubles de la motilité se borneront assez souvent à un tremblement plus ou moins étendu des mains, ou des bras et des Jambes, ou des bras, des jambes et de la face, et ne s'accompagneront pas de cette trémulation si remarquable de tous les muscles du corps qui se présente dans le delirium tremens fébrile.
Enfin dans ce dernier, en dehors de Thyperémie aboutissant quelquefois à Thémorragie et attestant ainsi l'irritation très violente des centres nerveux, on ne trouve guère à l'autopsie, dans les différents systèmes, que les altérations plus ou moins avancées de l'alcoolisme chronique (stéatose et sclérose); il n'en est pas de même dans l'autre forme du delirium tremens, qui, en dehors des altérations de l'alcoolisme chronique, présente les lésions propres à la maladie intercurrente, lésions souvent très étendues et cause principale de la terminaison funeste.
Les caractères différentiels si tranchés qui viennent d'être examinés dans les trois formes de delirium tremens établissent entre elles une ligne de démarcation qui les sépare complètement. Il n'est pas nécessaire d'y insister.
III. — A mesure que l'intoxication alcoolique progresse, il survient de la démence, des paralysies partielles, quelquefois aussi la paralysie générale. Est-ce là une maladie nouvelle, une complication, ou bien est-ce un des modes d'évolution de l'alcoolisme chronique? Pour répondre, il suffit de rappeler que sous l'influence de l'alcool un double processus se développe ; l'expérimentation physiologique, les recherches d'anatomie pathologique ont démontré cette double tendance morbide.
L*oi^anisme, en effet, subit dans son entier des modifications profondes, il est frappé de dégénérescence graisseuse. C'est là le fait le plus fréquent; mais la stéatose n*est pas seule, avec elle se produit une tendance aux irritations chroniques diffuses, double processus (sclérose et stéatose) qui devient la caractéristique de Talcoolisme chronique. Selon la prédominance dans les centres nerveux, de Tune ou de Tautre de ces lésions, nous voyons Talcoolique chronique marcher vers la démence (stéatose et athérôme^, ou vers la paralysie générale (sclérose interstitielle diffuse).
Ces altérations organiques, d'ailleurs, se présentent avec les mêmes caractères dans les muscles, les glandes, et pour le foie, en particulier, on sait que la cirrhose ou la dégénérescence graisseuse sont Tapanage de l'alcoolisme chronique (1).
L'encéphalite interstitielle diffuse ou paralysie générale est donc le résultat de l'évolution régulière de l'un des processus pathologiques de l'alcoolisme, ce n'est point une complication intercurrente, mais bien un mode de terminaison de l'alcoolisme chronique.
IV. — L'alcool, dans les vésanies, agit comme excitant, mais il se produit, de toutes pièces, une folie, et cette folie alcoolique a des caractères généraux constants. Rappelons rapidement les symptômes intellectuels, on les distinguera mieux ensuite dans leurs combinaisons avec les diverses formes mentales.
L^abus prolongé de l'alcool, après les phénomènes passagers de l'ivresse, après une période intermédiaire d'irritabilité, d'inquiétude, d'impressionnabilité, amène un véritable délire ; celui-ci est le résultat du privilège singulier que possèdent les boissons spiritueuses d'agir sur le cerveau dans une direction déterminée et de susciter dans les centres perceptifs des sensations toujours de nature pénible, si bien que chaque sens devient pour le malade alcoolique un objet de
(1) Lancbrbaux, art. Alcoolishb ; Dict. encycL des se, méd.
14 INFLUENCE DE L^ALCOOLISBIE
torture. Ces hallucinations varient à Tinfini, mais elles reflètent souvent Tobjet, soit des occupations journalières, soit des préoccupations dominantes du moment, avec cependant un choir particulier, pour ce qui est le plus pénible, le plus désa^n'Lt4ijle. Un troisième caractère de fausses sensations et de perceptions illusoires, est leur mobilité : hommes , choses ou animaux, tout ce qui fait Tobjet des hallucinations se meut et se déplace ; de là aussi la mobilité, la rapidité des idées et des actes de T alcoolique, qui, d'ailleurs, anxieux, inquiet, suppliant ou agressif, intervient toujours de la manière la plus active.
Voici, d'ailleurs, au milieu de quelles préoccupations le malheureux alcoolisé se trouve placé sous l'influence des troubles sensoriels. Par la vue : il se figure avoir devant lui des animaux immondes, des voleurs, des assassins; il assiste aux scènes les plus navrantes ; il se voit au milieu des flammes, devant l'échafaud. Par Touïe: il croit entendre des injures, des menaces, des accusations contre son honneur, sa moralité, il entend des gémissements, des plaintes, des cris, le cliquetis des armes. Par Todorat : ce sont les puanteurs les plus désagréables qui TafTectent, des odeurs qui le suffoquent ; il croit respirer un air empesté. Par le goût : il n'est pas de substances nauséabondes qu'il ne perçoive, de poison qu'il ne sente. Enfin par le toucher : il se croit soumis aux supplices les plus épouvantables ; il sent la lame du couteau pénétrer dans ses chairs et le mutiler afl'reusement, ou bien c'est la reptation d'un serpent qui glisse sur sa peau et l'enlace ; ce sont des insectes, des vers qui rongent son corps qu'il voit tomber en lambeaux ; des nuées de mouches qui pénètrent dans sa bouche, dans ses narines, dans ses yeux ; ou bien encore il se noie, il est jeté dans un précipice.
Sous l'influence de ses hallucinations, le malheureux patient réagit de diverses manières : il s'excite, se défend, menace, frappe ou bien reste immobile, accablé, atterré. De là ses difTérentes attitudes : maniaque, mélancolique, stupide, pui^
sant toutes leur origine dans la même cause, mais variant suivant les degrés d'intensité de cette cause. On observe une gradation successive dans le développement de ces phénomènes. On passe du simple trouble fonctionnel à l'illusion, de celle-ci à l'hallucination confuse d'abord unique, puis multiple et devenant peu à peu hallucination nette, précise, distincte, s'imposant en un mot comme la réalité. A mesure que l'amélioration se produit, les phénomènes disparaissent graduellement, d'après un ordre décroissant analogue, c'està-dire que l'hallucination précise mène à l'hallucination confuse, celle-ci à l'illusion, qui à son tour est suivie d'un simple trouble fonctionnel. Telle est l'évolution habituelle des phénomènes hallucinatoires dans l'alcoolisme. Exceptionnellement toutefois ils peuvent arriver d'emblée à leur apogée, c est ce qui se produit chez les buveurs d'absinthe.
V. — Le délire alcoolique une fois connu, comment intervient-il dans les maladies mentales? D'une manière générale on peut dire que dans les combinaisons qu'il offre avec celles-ci, l'alcool agit parfois comme simple excitant et rend plus apparents sans les modifier les symptômes de l'affection première ; d'autres fois, au contraire, atteignant plus profondément l'organisme malade, l'agent toxique impose son délire spécial qui vient se greffer sur le trouble cérébral préexistant et l'influence de diverses manières.
Nous avons déjà vu le rôle puissant de l'alcoolisme dans le développement de la paralysie générale qu'il peut à lui seul faire naître, mais d'autres fois son influence se fait sentir chez les paralytiques généraux de causes diverses. Ceux-ci, en effet, par les caractères particuliers de leur délire, sont non seulement poussés à boire, mais encore entraînés à solliciter et à provoquer eux-mêmes les occasions de boire, aussi peut-on, chez eux, observer tous les degrés de l'intoxication aiguë. Tantôt Talcool, pris en petite quantité, excite, stimule cette activité maladive déjà si prompte à se montrer chez les paralytiques ; d'autres fois dépassant cette
limite, outre Texcitation, il provoque des illusions, quelques hallucinations ; enfin, à un degré plus élevé, il fait naître un accès de délire alcoolique qui masque à la fois les symptômes physiques et les symptômes intellectuels de la paralysie générale, rend impossible toute appréciation exacte de la portée intellectuelle et par les hallucinations suscite des idées délirantes qui se placent au premier plan et cachent toute autre manifestation. D'autre part, le tremblement alcoolique beaucoup plus accusé domine les phénomènes moteurs de la paralysie, et dans quelques cas, lorsque des frémissements s'emparent des muscles de la face, l'embarras de la parole lui-même perd ses caractères spéciaux.
Si, dans de telles conditions, le malade se trouve à la première période de la paralysie générale, quand les symptômes de Tencéphalile interstitielle diffuse sont encore peu accusés, il se présente sous les dehors d'un alcoolique simple, et le diagnostic est des plus difficiles ; mais peu à peu les hallucinations et le délire qui les accompagne diminuent et disparaissent, le tremblement toxique s'amende, cesse à son tour, et l'on voit renaître peu à peu, un à un, en quelque sorte, les signes de la paralysie générale. Toutefois, le délire toxique peut dans quelques cas laisser sa trace après la disparition des accidents aigus, et il n'est pas très rare d'observer pendant plusieurs mois encore des hallucinations et des idées de persécution qui s'ajoutent aux conceptions ambitieuses et hypochondriaques habituelles.
Dans la démence sénile, l'alcoolisme exerce une influence analogue ; l'alcool peut agir à titre d'excitant, ou bien, à dose suffisante, provoquer son délire particulier. Son action se fait sentir aussi sur les lésions anatomiquos dont il active l'évolution. La combinaison de l'alcoolisme avec la démence sénile, moins fréquente qu'avec la paralysie générale, n'est pas rare cependant et l'on voit assez souvent arriver dans les asiles, des déments séniles dans un accès de délire alcoolique ou d'agitation à la suite d'abus de boissons. Ici encore les
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phénomènes toxiques disparaissent assez rapidement pour laisser à découvert les symptômes habituels de la démence sénile, et dans quelques cas seulement, des hallucinations avec des idées de persécution peuvent persister pendant plusieurs mois.
L'alcoolisme se combine fréquemment avec Timbécillité, et Ton peut voir chez Timbécile tous les degrés de Tintoxication. Chez ces sujets originellement dégradés, Taction des boissons alcooliques est beaucoup plus puissante. Leur ivresse s'accompagne fréquemment d'accès de violente colère et quelquefois de fureur ; la démence, d'une part, arrive plus rapidement chez eux à la suite des excès, et sur un petit nombre d'imbéciles que nous avons vu devenir paralytiques, la plupart s'étaient adonnés à l'ivrognerie.
Il n'est pas rare encore de voir se développer chez les imbéciles des impulsions sous l'influence des abus de boissons, et chez deux imbéciles incendiaires, récemment observés, Pacte avait été accompli après l'ingestion d'une certaine dose d'eau-de-vie.
Les épileptiques encore plus que les imbéciles subissent une fâcheuse influence de l'alcoolisme, et si exceptionnellement on trouve quelques malades chez lesquels les abus de boissons n'augmentent pas la fréquence des crises, le plus grand nombre, au contraire, tombent davantage quand ils ont bu, et bien des épileptiques doivent aux excès de boissons les manifestations premières d'une maladie qui aurait pu longtemps encore rester latente. L'épileptique alcoolisé est un des malades les plus dangereux, il ajoute aux impulsions parfois si terribles qu'il tient de la maladie, celles qu'il puise dans l'intoxication.
Un fait très curieux au point de vue clinique, c'est, chez les épileptiques alcoolisés, l'existence possible sur les mêmes sujets de deux espèces de délire ; l'un qui suit l'attaque épileptique et dont les malades n'ont aucune conscience, dont ils ne conservent nul souvenir, l'autre éloigné des crises et
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que les malades se rappellent piarfaitement, comme du reste tous les alcooliques ; ils racontent leurs hallucinations, leurs idées pénibles, les actes accomplis sous Tinfluence des conceptions délirantes; et quand ils s'améliorent, ils passent volontiers en revue les diverses phases de leur accès délirant, se rendant parfaitement compte de leurs erreurs.
Les deux accès de délire ont quelquefois le même caractère ; en voici un exemple : un homme de 36 ans, épileptique alcoolisé, s imagine après une attaque, être poursuivi par un individu qui veut Tassassiner; il crie, se défend, puis tout à coup il se précipite sur son domestique qu'il cherche à étrangler. Une heure après, devenu plus calme, il ne conserve aucun souvenir de la scène de violence qui vient de se passer ; vers le soir, il entend des menaces, des injures, il voit des animaux, il aperçoit des incendies, il s'excite encore et passe toute la nuit dans les frayeurs, les lamentations, et par moments, il s'irrite et menace. Le lendemain dans la journée, il raconte avec grands détails tout ce qui s'est passé la nuit, quant à l'agression contre le domestique, à l'accès consécutif à la crise, ils sont pour lui non avenus, il ne se souvient absolument de rien.
Plus rarement, les accès de délire ont des caractères différents. Ainsi un ancien militaire, âgé de 40 ans, épileptique alcoolisé, après une attaque survenue dans la rue, s'est cru un grand personnage; il s'imagmait que les passants se prosternaient devant lui, il donnait des ordres, réclamait son équipage, et il a été arrêté au milieu de ses conceptions ambitieuses. Arrivé à l'asile Sainte-Anne, il présente des hallucinations pénibles pendant quelques jours, il voit des chats, des rats, il entend des menaces, il se croit poursuivi par des voleurs, etc.; mais, tandis qu'il conserve plus tard un entier souvenir de son déUre à Sainte-Anne, il ignore complètement ce qui s'est passé après son attaque, lors de son arrestation dans la rue, et il est très surpris lorsqu'on lui parle de ses idées ambitieuses.
On voit donc chez le même siget deux états différents, à manifestations distinctes conservant leurs caractères particuliers et marchant simultanément ; mais ce serait une erreur de croire qu'ils n'exercent aucune influence Tun sur l'autre ; au contraire, l'existence d'une névrose rend plus active l'action du poison, et celui-ci, d'autre part, rend aussi plus violent le délire qui suit les attaques. 11 faut ajouter que les attaques d'épilepsie absinthique peuvent s'accompagner, comme l'épilepsie ordinaire, d'un accès de délire aveugle et dont le malade ne conserve aucun souvenir. Ces faits très nombreux et faciles à observer ont une grande importance, non seulement au point de vue clinique, mais aussi au point de vue médico-légal.
L'alcoolisme aggrave singulièrement certaines formes mentales, certains délires partiels, le déUre des persécutions en particulier, dans lequel existent déjà des idées de nature pénible. Dans la majorité des cas, on peut faire la part du délire préexistant et celle de l'intoxication.
M. Lasègue, rappelant à ce sujet les caractères du délire du persécuté, dit : c Non seulement le champ des inquiétudes est ainsi limité, mais dans cette sphère rien n'est mouvant. Le délire monotone tend à se stéréotyper. Le complot une fois organisé l'est si bien qu'il fonctionne presque sans variations, tout au moins sans grands écarts. Celui qu'on accuse d'être un voleur est toujours accusé d'avoir volé, celui qu'on magnétise est toujours plus ou moins mngnétisé, celui qu'on a empoisonné par les aliments continue à être l'objet d'un empoisonnement de même nature.»
Dans le délire alcoolique, nous le savons, c'est, au contraire, la mobilité, la multiplicité, la variété qui caractérisent les conceptions délirantes.
Aussi, dès que le délirant partiel se soumet à l'action prolongée des boissons spiritueuses, il change d'attitude, il devient actif, mobile, inquiet, loquace, il est en proie à des hallucinations de tous les sens, et ces symptômes ne s'amen-
dent et disparaissent qu*avec la sobriété. Quelquefois rentrée dans les asiles est motivée par Tapparition des accidents alcooliques qui ont provoqué l'activité du délire et de Tagitation.
L'alcoolisme complique habituellement la dipsomanie, forme particulière, on le sait, de monomanie instinctive, sur laquelle Trélat, Marcé et bien d'autres ont attiré l'attention.
Le dipsomane, avant de boire, se trouve dans des conditions analogues à celles du mélancolique ; il est triste, inquiet, il dort mal, perd l'appétit, éprouve de l'anxiété précordiale; c'est un aliéné ordinaire, au début, quand les accès de dipsomanie sont séparés par de longs intervalles, l'ivresse seule les accompagne et ne laisse pas de traces de son passage, mais plus tard, quand ils se rapprochent et que l'alcool agit d'une façon plus continue, les hallucinations, le délire se développent à leur tour, et comme pour les autres formes mentales, après avoir joué le rôle d'excitant, l'alcool imprime son délire spécial, si bien que le dipsomane se présente avec le délire alcoolique et ce n'est qu'après la disparition des accidents aigus que l'on retrouve la maladie principale, la dipsomanie.
Chez des alcoolisés à prédisposition morbide, l'accès de délire alcoolique subissant certaine transformation, se pro-^ longe quelquefois indéfiniment. On voit, en effet, consécutivement aux accidents aigus, persister des conceptions délirantes, émanant des troubles hallucinatoires actuels ou passés, tantôt multiples et variables, quelquefois plus circonscrites et affectant la forme d*un délire partiel. C'est ainsi que les uns, jaloux, soupçonneux, se disent trompés parleur femme et interprètent dans ce sens, absolument comme les persécutés, ce qui se dit et ce qui se fait autour d'eux. D'autres, en butte à des poursuites, s'entendent accuser d'actes obcènes et l'un d'eux est resté plus de cinq mois en proie à des hallucinations de l'ouïe toujours les mêmes, a des voix
qui rappelaient c sodomiste ». Quelquefois encore, il reste des troubles de la sensibilité générale avec des idées hypochondriaques, des craintes d'empoisonnement. Ce délire à forme mélancolique, circonscrit dans quelques cas, laisse, comme les délires partiels,' une certaine liberté d'esprit aux malades qui, pouvant ainsi passer plus facilement des conceptions délirantes aux actes, fournissent des exemples plus nombreux de suicide et d*homicide.
Nous nous arrêtons là, le champ de Talcoolisme est si vaste, les questions qui s'y rattachent sont si nombreuses qu'on pourrait soumettre à la discussion un grand nombre de propositions. Pour nous limiter, nous avons choisi les suivantes parmi celles qui présentent le plus d'intérêt immédiat, faisant toutefois appel aux lumières de chacun, quelle que soit la direction donnée aux recherches, tous ces faits étant connexes et se prêtant un mutuel appui.
Les conclusions suivantes résument les principaux faits que nous avons développés.
1* L'alcoolisme présente des caractères différents selon la nature des boissons dont on abuse.
2* L'alcool par lui-même ne produit pas l'épilepsie; quand celle-ci intervient, elle dépend d'une prédisposition du sujet, ou d'une substance autre que l'alcool.
Les attaques épileptiformes de l'alcoolisme chronique reconnaissent pour cause, non la boisson ingérée, mais les lésions organiques déjà produites dans les centres nerveux.
3* Des caractères particuliers permettent de distinguer trois formes de delirium tremens, l'une symptomatique d'un traumatisme ou d'une affection intercurrente, l'autre spontanée, apyrétique et bénigne, la troisième spontanée, fébrile et grave.
4* L'alcoolisme peut conduire directement à la paralysie générale, certaines lésions terminales de l'alcoolisme chronique ne différant pas des lésions de la paralysie générale.
tt INFLUENCE DE L*ALG00U8ME
S"" La folie alcoolique est distincte de toutes les autres formes de la folie, mais elle peut les compliquer, les masquer, hâter leur éclosion, accélérer leur marche, elle peut enfin être le point de départ d*un délire partiel avec tendance à la systématisation et à la chronicité.