DES PRINCIPAUX SIGNES CLINIQUES DE L'ABSINTHISME
Dans la séance du 27 juillet 1887, j'ai eu l'honneur de vous communiquer, au nom de la Commission que vous aviez nommée (2), les résultats de Tétude expérimentale dont nous avions été chargés, M. Laborde et moi, sur la toxicité des alcools dits supérieurs et des bouquets artificiels. Dans ces recherches, nous avons été conduits à rappeler Faction de différents alcools, l'action comparative de l'alcool et de l'absinthe, et nous avons fait connaître, parmi les bouquets artificiels, la puissance toxique de deux aldéhydes : l'aldéhyde pyromucique (furfurol) contenu dans des alcools de grains, d'avoine, de seigle, d'orge, et l'aldéhyde salicylique (essence de reine des prés) introduit par les industriels dans les bitters et les vermouts. Ces deux poisons, moins actifs que l'absinthe, ont néanmoins, comme elle, une action nettement épileptisante, ce qui a permis d'expliquer, vous le savez, certains côtés obscurs jusque-là de la pathogénie de l'alcoolisme.
Aujourd'hui je vous demande la permission de placer sous
(1) Ce mémoire a été lu à la Société de médecine publique et d'hygiène professionnelle, dans la séance du 23 juillet 1890.
(2) La commission était composée de MM. Brouardel, président ; Cheysson, Girard, Ladorde, A.-J. Martin, Napias et Maonan, rapporteur.
VOS yeux quelques faits cliniques ; mais avant de vous présenter rhomme en proie à T intoxication alcoolique ou absinthique, je dois dire un mot sur les recherches récentes de MM. Cadéac et Albin Meunier sur la liqueur d'absinthe.
Dans un premier mémoire lu à TAcadémie de médecine le 10 septembre 1889, ces auteurs déclarent c que la liqueur d*absinthe emprunte à Tanis la plus grande partie de ses propriétés narcotiques et toxiques; que les essences d'absinthe et de coriandre interviennent comme correctifs, en raison de Fexcitation vive, gaie et continue qu'elles produisent... que l'essence d'absinthe surtout doit être relativement innocentée... que l'essence d'anis est la cause principale des accidents les plus graves; si bien que, pour ralentir les progrès toujours croissants de Tabsinthisme, il n'y aurait peut-être qu'à modifier la composition de la liqueur, en augmentant légèrement la composition des essences bienfaisantes (parmi lesquelles l'absinthe) et en diminuant la quantité d'anis, de badiane et de fenouil, etc. »
Pour compléter leur pensée, ils proposent de substituer au mot absinthisme celui d'anisisme.
Je n'ai pas à relever les erreurs qui se sont glissées dans ce travail. MM. Laborde et Ollivier, dans un lumineux rapport à l'Académie de médecine, ont nettement déterminé Taction comparative des différentes essences qui entrent dans la composition de la liqueur d'absinthe et rendu à l'essence d'absinthe la place prépondérante qui lui revient dans Tintoxication.
Devant les arguments irréfragables présentés par les honorables rapporteurs, force a été à MM. Cadéac et Albin Meunier de plaider les circonstances atténuantes. Dans une note communiquée à la Société de biologie (séance du 9 novembre 1889), ils reconnaissent que les essences d'absinthe avec lesquelles ils avaient expérimenté et qui venaient du midi de la France étaient moins actives que le produit pris comme étalon par MM. Laborde et Ollivier.
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Je ferai observer que depuis longtemps déjà Je m'étais enquis de la qualité de Tessence d'absinthe, et dans une communication à la Société de biologie. M. Hardy et moi nous avions fait connaître l'action des différents principes c^onstitutifs de l'essence d'absinthe (1).
MM. Cadéac et Albin Meunier admettent donc qu'ils ont employé une essence de qualité inférieure, mais ils tiennent néanmoins à innocenter l'absinthe. Ne pouvant plus contester la qualité puissamment toxique de cette essence, ils invoquent la minime quantité qui, d'après eux, se trouverait contenue dans la liqueur d'absinthe. Ils commencent par faire litière de leur propre formule, présentée d'abord comme une moyenne, mais devenne exagérée depuis qu'ils ont été obligés de reconnaître l'énergique toxicité de l'essence. Puis, se basant sur la composition exceptionnellement faible de certaines liqueurs, ils déclarent que, dans la liqueur d'absinthe, l'essence y entre à dose homœopathique. Malheureusement ne sont pas homœopathiques les graves accidents enregistrés par la clinique et rattachés avec Juste raison a l'absinthisme.
Après avoir ainsi mis hors de cause, annihilé l'influence de l'essence d'absinthe, ces expérimentateurs ont admis, néanmoins, un groupe d'essences épileptisantes, dans lequel, à côté de l'absinthe, ils placent l'hysope et le fenouil.
L'essence d'hysope provoque, en effet, des attaques épileptiques, mais elle est quatre ou cinq fois moins active que l'essence d'absinthe. Les nouvelles expériences que nous avons faites dans le laboratoire de M. Laborde nous ont montré, en effet, qu'il fallait arriver, en injection intraveineuse, à 70 centigrammes sur un chien de 12 kilogrammes pour obtenir l'attaque d'épilepsie que provoquent 10 à 15 centigrammes d'essence d'absinlhe.
(1) Hardy et Maonan, Analyse de l'essence d'absinthe, étude clinique et expérimentale, {Sac. de Biologie^ 10 août 187^, Comp. rend, des séancet, t. IV, S* série, pag. 210.)
Dans mes premières recherches de 1864 sur la liqueur d'absinthe, je n'avais même pas eu à m'occuper de Tessence d*hysope, puisque cette substance n'entrait pas dans les diverses formules de liqueur d'absinthe qui nous avaient été communiquées, à mon regretté maître Marcé et à moi. Aujourd'hui encore, cette essence ferait défaut, d'après Duplais, dans l'absinthe ordinaire (1); c'est surtout pour colorer la liqueur d'absinthe qu'on emploie l'hysope, et c'est le plus souvent le jus d'hysope ou l'infusion de la plante qui sont mis à contribution à cause de leur couleur verte. Dans ces conditions, la quantité d'essence d'hysope est presque nulle.
Quant à l'essence de fenouil que MM. Cadéac et Albin Meunier considèrent comme une substance épileptisante, les nouvelles expériences que nous avons faites M. Laborde et moi ne permettent pas de la placer à côté de l'absinthe.
Il suffira de rappeler l'une de ces expériences dans laquelle 4 centimètres cubes d'essence de fenouil ont été injectés par la veine saphène externe sur un chien mâtiné de 13 kilogrammes.
4 h. 45. — Injection, en un quart d'heure, par la saphène interne de 2 centimètres cubes d'essence de fenouil. — Légère excitation, cris à la fin de l'injection; pupilles dilar tées ; fréquence du pouls ; expiration imprégnée d'une forte odeur d'essence.
5 heures. — Injection de 1 centimètre cube d'essence en dix minutes, cris, plaintes, agitation, respiration accélérée; salivation abondante.
5 h. 13. — Efforts de vomissements, vomissements muqueux suivis de secousses cloniques dans les muscles du cou, alternatives de repos et de tremblements de la tête, sans raideur ni secousses dans les pattes.
5 h. 25. — Injection de 1 centimètre cube en 8 minutes;
(1) p. Duplais, Traité de la fabrication de» liqueur», 4» édition, 1882» t. I, p. 377.
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ranimai pousse des cris plaintifs, la respiration est très fréquente; efforts suivis de vomissements muqueux; pas de tremblement.
5 h. 48. — Pas de tremblement; pas d'autres vomissements; respiration diaphragmatique.
6 h. 15. — L*animal se tient étendu sur le sol, mais la tête redressée ; il regarde et se lève à Tappel ; la respiration reste très fréquente. Dans la soirée un vomissement bilieux.
Introduite par Testomac, l'essence de fenouil a provoqué des secousses et du tremblement, mais aucun cycle convulsif rappelant Tattaque d'épilepsie. C'est donc à Tabsinthe qu*il faut attribuer les attaques épileptiques dans Tabsinthisme aigu.
A côté du groupe épileptisant, MM. Cadéac et Albin Meunier admettent un groupe stupéfiant comprenant Tanis, la badiane, l'angélique, Torigan, la menthe, la mélisse et la coriandre.
Il faut des doses énormes de ces diverses substances pour provoquer chez les animaux secondairement — les accidents primitifs se traduisant par Texcitation — non point de la stupeur, mais une légère hébétude et de la somnolence.
Je rappellerai même que pour la substance la plus importante du groupe, l'essence d'anis, on peut en introduire 22 grammes dans l'estomac d'un chien, sans déterminer d'autres phénomènes qu'une légère excitation, de la salivation, de l'accélération de la respiration et de la fréquence du pouls. J'ai fait récemment à l'École pratique, dans le laboratoire de M. Laborde, de nouvelles expériences, qui ont de tout point confirmé les premiers résultats (1).
Il n'est pas sans intérêt de noter les phénomènes que MM. Cadéac et Albin Meunier attribuent, dans l'absin- Ihisme, à ces substances dites stupéfiantes, c Ce groupe, écrivent-ils, revendique dans les accidents de Tabsinthisme
(1) Maonan, Accidents déterminés par la liqueur d*absinthe. (Union médicale, 4 et 9 août 1864.)
les tremblements, la somnolence, la torpeur, la perte de la mémoire, la paresse intellectuelle, Thébétude, l'abdication complète de la volonté et Tabrutissement (1). »
Mais, est-ce que nous n'observons pas journellement les tremblements, la somnolence, la torpeur, la perte de la mémoire, la paresse intellectuelle, Thébétude, l'abdication complète de la volonté et l'abrutissement chez des individus alcoolisés par le vin et l'eau-de-vie, sans intervention aucune de l'absinthe, du vermout ou du bitter? , Quelle est donc, au point de vue du diagnostic différentiel, la valeur de symptômes que l'on peut, à la fois, observer dans l'alcoolisme et dans Tabsinthisme?
Si ces symptômes sont communs aux deux intoxications, quels sont donc les signes caractéristiques qui permettent au clinicien de porter un diagnostic certain? Ces signes sont l'attaque épilep tique, le vertige, le délire hallucinatoire précoce et le délire inconscient qui suit parfois l'attaque, c'està-dire les phénomènes qui, d'une part, excluent l'alcoolisme simple, et, d'autre part, sont l'expression symptomatique de l'intoxication absinthique. ^
Il n'est pas nécessaire d'insister sur l'attaque épileptique ; les graphiques obtenus pendant la crise dans les nombreuses expériences faites sur les animaux établissent de la façon la plus nette que les convulsions sont la reproduction exacte du cycle épileptique : convulsions toniques suivies de convulsions cloniques, d'abord rapides et courtes, puis de plus en plus lentes et étendues pour aboutir au repos.
Nous savons, en outre, que l'essence d'absinthe provoque le délire chez le chien, et cet accès délirant hallucinatoire devient des plus manifestes, surtout quand le poison est introduit dans l'estomac. Ainsi, dans une de mes expériences, douze minutes après une attaque, on voit tout à coup et sans aucune provocation le chien se dresser sur ses pattes, le poil hérissé, l'aspect courroucé, les yeux injectés
(1) Reoue cThygiène, décembre 1889, p. 1082.
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et brillants ; il dirige ses regards vers un point où rien ne saurait attirer son attention, se met en arrêt, le cou tendu, prêt à s'élancer; il avance et recule successivement, il aboie avec rage et se livre à un combat furieux, entre-choquant les mâchoires, se déplaçant brusquement pour saisir l'ennemi imaginaire; il secoue ensuite latéralement la tête, les dents serrées, comme pour déchirer une proie. Peu à peu, il se calme, regarde encore plusieurs fois en grognant vers la même direction, puis il se rassure entièrement (1).
Cet accès délirant, si promptement développé, explique le délire précoce des buveurs d'absinthe. Il se développe promptement comme après Tadministration de certains poisons, de lajusquiame, de la belladone, du datura stramonium, du haschisch, et cette rapidité dans le développement des troubles intellectuels est un des caractères distinctifs entre Faction de l'absinthe et de l'alcool; celui-ci, en effet, a besoin, en quelque sorte, de préparer le terrain, et ce n'est qu'au bout de plusieurs semaines que le délire se développe. (2)
Enfin, quelquefois, sous l'influence de faibles doses d'essence d'absinthe, le chien s'arrête tout à coup, hébété, la tète basse, la queue pendante, le regard morne, étranger à tout ce qui se fait autour de lui ; il est dans un état de petit mal ou de vertige épilep tique.
Ces syndromes, attaque, vertige et délire hallucinatoire, que l'on obtient dans les conditions nettement définies de l'expérimentation, la clinique nous les présente avec non moins d'évidence. Parfois, en effet, des cas dégagés de toute complication, de tout phénomène accessoire, réduits en quelque sorte à leurs éléments simples, ne laissent aucun doute sur la pathogénie de ces phénomènes.
(1) Maonam, Recherches de physiologie pathologique avec Talcool et ressence d'absinthe; épilepsie. {Areh. de phy». normale et path.^ mars
et mai 1873, p. 127.)
(2) M AON AN, De l'alcooliême^ deê dioerses formée du délire alcoolique
et de leur traitement^ Paris, 1875, p. 100.
Voici d*abord, pour Tattaque épileptique, un fait assez démonstratif dont je viens récemment d'être témoin.
G . . Ernest, âgé de 26 ans, garçon épicier, arrive au bureau d'admission de Saint- Anne dans une agitation extrême; il se dit poursuivi par des chiens qui veulent le mordre, il voit des chats; des individus armés Finjurient et menacent de l'assassiner; il sent des odeurs infectes; il éprouve des picotements sur tout le corps ; il se frotte et secoue violemment les bras et les jambes pour se débarrasser de la vermine dont il se croit couvert ; il est sans cesse en mouvement pour se défendre et échapper à ses prétendus ennemis. Des sueurs profuses recouvrent tout le corps, les mains sont tremblantes ; la langue est humide, le pouls fréquent et plein.
Par tous ces symptômes, G... ressemble à un délirant alcoolique ordinaire, mais toup à coup, il pâlit, pousse un cri, perd connaissance et tombe en raidissant les bras qu'il porte en avant; les muscles du cou, fortement contractés, détournent la tête à gauche ; le visage se crispe en un rictus tétanique. Bientôt après, la figure s'empourpre, devient grimaçante ; tous les muscles sont agités par des convulsions incessantes, les paupières clignotent, les mâchoires s'entrechoquent, une salive rougeâtre spumeuse s'étale sur les lèvres et s'écoule le long de la joue gauche; la tête, les bras, les jambes sont secoués par des décharges incessantes; l'urine et les matières fécales s'échappent involontairement. Le visage est violacé, bouffi ; les yeux sont saillants, larmoyants et injectés, la respiration est stertoreuse. Au bout de trois minutes toute convulsion cesse, et le malade reste dans une hébétude profonde. La langue est fortement mordue sur le bord gauche.
Au bout d'un quart d'heure, le malade revient à lui, ne conservant aucun souvenir de ce qui s'est passé, et quelques instants après les hallucinations pénibles reprennent avec la même intensité.
La mère affirme que jamais son fils n'avait eu de convul-
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sions. Toujours bien portant, i) avait été bon élève à Técole et n'avait jamais présenté de troubles nerveux ni dans son enfance, ni dans sa jeunesse. Placé dans l'épicerie, il s'acquittait avec intelligence de sa tâche, et ses patrons s'étaient montrés satisfaits jusqu'à ces derniers temps où, disaient-ils, il aurait commencé à se déranger, à boire du cassis, du bitter, duvermout, et surtout de l'absinthe.
Il dormait mal et avait des cauchemars depuis trois semaines; il avait depuis huit jours commencé à délirer la nuit, et il y a deux jours on a eu juste le temps de l'empêcher de se précipiter dans la Seine.
Dans cette observation, si on laissait de côté l'attaque épileptique, on aurait un accès de délire alcoolique. D'ailleurs, pour faire ressortir la valeur sémiologique de l'attaque épileptique dans les intoxications aiguës par les boissons spiritueuses, il est facile, les cas sont suffisamment nombreux, de comparer des sujets de même âge, de 25 à 30 ans par exemple, sans antécédents héréditaires fâcheux, sans tare cérébrale, sans prédisposition particulière, de manière à laisser aux divers agents toxiques, dans les phénomènes observés, la part de responsabilité qui leur revient. De deux individus dans ces conditions de bonne santé, l'un fait abus depuis quelques mois de vin et d'eau-de-vie, l'autre de vin, d'eau-de-vie et principalement d'absinthe. Tous les deux, sauf l'évolution un peu plus rapide pour le second, présentent les symptômes habituels du délire alcoolique ; ils ont des hallucinations de nature pénible, d'une mobilité extrême, des hallucinations qui rappellent leur vie ordinaire, leurs préoccupations prédominantes et qui les mettent ainsi en scène de la façon la plus active.
Les troubles hallucinatoires dans l'alcoolisme aussi bien que dans l'absinthisme s'emparent de tous les sens : tous ces intoxiqués entendent des injures, des menaces, des provocations, la fusillade; ils voient des chiens, des chats, des rats, des animaux de toute sorte» des flammes qui les environ-
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' nent, des gens armés qui se jettent sur eux : ils perçoivent des odeurs de soufre, des puanteurs qui les suffoquent ; les aliments et les boissons ont les saveurs les plus désagréables; ils sentent la lame du couteau traverser les chairs, des serpents ramper et glisser sur la peau ou pénétrer profondément. La vue, Touïe, Todorat, le goût, le toucher, tous les sens sont désagréablement affectés. De plus, chez ces deux individus, nous observons du tremblement des mains, de l'inappétence, des vomissements pituiteux le matin. Jusqu^ci tout est à peu près semblable; mais subitement, Tun d'eux pâlit, pousse un cri, perd connaissance et tombe en proie à une attaque épiieptique.
L'accès fini, il reste hébété environ un quart d'heure, sans conserver le moindre souvenir de ce qui vient de se passer. Peu après, les hallucinations recommencent avec la même intensité ; le tremblement n'est pas plus marqué, l'attaque n'a rien changé et se montre indépendante de tous les autres symptômes.
Pourquoi l'attaque chez ce malade ? En quoi diffère-t-il de l'autre ?
Ils sont tous deux dans les mêmes conditions d'âge, de force, de tempérament. Une seule chose les distingue dans leurs abus bachiques, le convulsivant buvait de l'absinthe.
Un malade, entré à Sainte-Anne à la suite d'une tentative de suicide qui n'a laissé aucun souvenir, fournit un exemple d'accès de délire inconscient à la suite d'attaque d'épilepsie absinthique.
L., Pierre, 26 ans, sans antécédents héréditaires nerveux ni vésaniques, a joui d'une bonne santé dans son enfance, n'a jamais eu de convulsions et a passé trois ans sous les drapeaux sans le moindre trouble dans sa santé physique ni dans son intelligence. En quittant l'armée, il vient à Paris et se place dans un café comme garçon de salle. Il contracte des habitudes d'intempérance et boit de Teau-de-vie, mais surtout de l'absinthe. Il devient sombre, triste, irritable ; il
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dort mal, et au mois de décembre dernier, pendant son travail, il perd subitement connaissance, tombe lourdement la face contre une chaise, tous les membres raidis contractés et, bientôt après, secoués par des convulsions cloniques. Après trois jours de repos, il reprend son service, mais il devient de plus en plus nerveux; il est brusque^ disent ses amis, sombre, maussade. Il se lève la nuit, il écoute; des individus veulent, dit-il, entrer dans sa chambre. A la fin de février, les hallucinations sont plus actives ; il entend des injures, des menaces ; on Télectrise, on l'accuse de vol, on veut le traduire devant un tribunal.
Le !•' mars, il est retiré de la Seine où il vient de se jeter près du Pont-Neuf. Le lendemain, il entre à Sainte-Anne, toujours halluciné avec un léger tremblement des mains, mais ne conservant aucun souvenir de sa tentative de suicide, de son passage à l'infirmerie du dépôt, ni de son arrivée à l'asile.
Le 3 mars^ il a tout à coup une attaque épileptique dans le jardin, suivie pendant une demi-heure d'une excitation automatique pendant laquelle il bouleverse tout ce qui l'enioure. Revenu à lui, il a de la lourdeur de tête, il répond aux questions, mais il ignore ce qui vient de se passer. Les nuits restent agitées pendant une semaine, mais au bout de quaranle-huit heures, tout délire cesse pendant le jour.
Une nourriture substantielle, des boissons amères, des douches froides ont, au bout de six semaines, entièrement rétabli Pierre L..., qui sort de l'asile, promettant de changer de métier et d'aller à la campagne, près de ses parents, où il ne trouvera plus les occasions de boire.
Cet homme, sans aucune prédisposition maladive, doit à sa mauvaise hygiène tous les accidents qu'il a présentés: d'abord les hallucinations nocturnes et l'insomnie, puis le délire hallucinatoire persistant nuit et jour, les attaques épileptiques et les phases délirantes inconscientes. Il est probable qu'un ictus vertigineux ou convulsif avait précédé la ten-
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tative de suicide qui n'a laissé aucun souvenir. Quant au court accès d'agitation automatique et inconscient survenu sous nos yeux, il avait suivi l'attaque épileptique.
Parmi les absinthistes que j'ai observés depuis le commencement de l'année, il en est un encore qui mérite d'être signalé par l'apparition, longtemps avant les attaques, de vertiges nettement dessinés.
J., Félix, 37 ans, comptable, présente, du côté paternel, quelques antécédents nerveux. Le père, en effet, était irritable, bizarre, s'occupait de spiritisme ; une tante paternelle, après avoir longtemps été préoccupée par des idées mystiques, est allée vivre chez les Mormons. Une autre tante morte à la Salpêtrière.
Quant à lui, il n'a jamais eu de convulsions, il n'avait jamais été malade, lorsqu'il y a trois ans, à la suite d'abus de boissons et particulièrement d'absinthe, il est devenu irritable, soupçonneux, brutal pour son entourage ; en même temps il a été pris de vertiges. Subitement, dans une conversation ou pendant le repas, il s'arrêtait interrompant sa conversation, le regard fixe, laissant retomber la main sur la table ; un instant après il revenait à lui, étonné, ne sachant ce qu'il disait et ignorant ce qui venait de se passer.
Ces vertiges se sont reproduits plusieurs fois en 1887 et
Dans le courant de 1889, après des abus plus fréquents d'absinthe, une première attaque convulsive s'est montrée la nuit, suivie peu de temps après d'attaques d'autant plus fréquentes que les libations d'absinthe étaient plus nombreuses.
En mai 1890, des hallucinations pénibles et un délire très actif ont agite le malade nuit et jour ; il entendait des menaces, des injures ; il apercevait des gens armés de revolvers; il était témoin des scènes les plus pénibles ; il voyait flamber le toit de sa maison ; il assistait à des expériences faites sur son fils, à qui l'on ouvrait le crâne avant de l'enterrer vivant.
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Il s'imagine que sa femne s'entend avec ses ennemis pour le tromper et se débarrasser de lui, il la poursuit et menace de la tuer.
Il est conduit à Sainte-Anne le 12 juin dans un état d'agitation extrême, les mains tremblantes ; criant, vociférant, courant de tous côtés. Le délire persiste toute la nuit ; à 4 heures du matin, il tombe dans une violente attaque épileptique ; il perd ses urines et se mord profondément la langue. AH heures, une seconde attaque épileptique le renverse violemment sur le sol. A 5 heures du soir, il pâlit, perd subitement connaissance, se raidit et tombe lourdement contre une marche d'escalier et se brise trois dents ; au stade tonique succèdent des convulsifs cloniques avec stertor respiratoire : lalangue est encore mordue, des déjections souillent la chemise. L'hébétude se prolonge plus d'une heure, elle est suivie de délire hallucinatoire et d'excitation. La nuit est très agitée; on parvient, toutefois, à faire prendre du jus de viande, du vin et du lait. Le lendemain, les hallucinations sont moins actives, la température est descendue à 38"" ; le malade est accablé. Il dort quelques heures d'un sommeil traversé par des cauchemars.
Le 15 juin, la journée se passe sans délire, mais la nuit est encore troublée par des hallucinations pénibles. Au bout de quelques jours le malade, convalescent, commence un traitement hydrothérapique. Il ne conserve aucun souvenir de ce qui s*e6t passé pendant les attaques, il ne se souvient pas non plus du délire qui a suivi, et pendant lequel il voyait à travers les rideaux de la fenêtre des hommes armés qui se cachaient en le visant ; il demande comment il s'est déchiré la lèvre et s'est brisé trois dents.
Je pourrais parmi les faits récents puiser encore d'autres exemples, capl'absinthisme n'est malheureusement pas rare, mais des observations déjà nombreuses ont établi les signes caractéristiques de l'absinthisme.
D'après une statistique portant sur les années 1870 et 1871 ,
que j'ai communiquée avec M. Bouchereau à la Société médicopsychologique dans la séance de novembre 1872, sur 377 alcoolisés entrés en 1870 dans les asiles de la Seine, 31 avaient eu des crises épileptiques à la suite d'abus d'absinthe. En 1871, sur 291 alcoolisés, 15 absinthistes ont éprouvé des attaques d'épilepsie ; et nous faisions remarquer à cette époque que cesattaques d'épilepsie liées à l'absinthe, s'étaient présentées aussi bien chez des malades atteints d'accidents aigus que d'accidents subaigus. Ce qui prouve bien que l'attaque épileplique est un phénomène spécial, sans nul rapport avec le degré de tremblement : celui-ci, en effet, est parfois à peine accusé dans l'alcoolisme subaigu.
Dès 1859, M. Motet avait rapporté dans sa thèse une observation de délire précoce à la suite d'abus d'absinthe, et un autre cas d'absinthisme accompagné d'attaques épileptiques (1).
Un peu plus tard, en 1864, M. Lagarosse relate également des cas d'absinthisme avec attaques épileptiques (2).
Vers cette même époque, j'ai publié dans l' Union médicale (4 août 1864) une observation des plus curieuses d'alcoolisme et d'absinthisme chez un épicier marchand de vins qui, à irois reprises différentes, s'adonne au vin et à l'eau-de-vie et présente du délire alcoolique simple, puis il abuse de l'absinthe et il est en proie à des attaques épileptiques.
Challand, dans son étude sur l'absinthisme et l'alcoolisme, rappelle cette observation et en rapporte d'autres dans lesquelles, au milieu des accidents habituels de l'alcoolisme, les abus d'absinthe provoquent l'attaque épileptique. Il donne aussi un cas de délire précoce (3).
(1) Motet, Considérations générales sur Valcoolisme et plus parti' culièrement des effets toxiques produits sur V homme par la liqueur d*ahùnthe. Thèse de Paris, 1859.
(2) Lagarosse, Essai sur la folie alcoolique aiguë. Thèse de Paris,
(3) CiiALLAND, Étude expérimentale et clinique sur Vabsinthisme et Valcoolisme. Thèse de Paris, 1871.
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Pour ma part, dans mon Mémoire sur l'alcoolisme {Paria, 1874), j'ai rapporté plusieurs observations d'absinthisme accompagné de vertiges et d'attaques épileptiques, et quelques cas aussi d'alcoolisme chronique dans lesquels les sujets, après avoir, au début de Tintoxication, fait de fréquents abus d'absinthe, avaient été frappés d'attaques épileptiques, et qui plus tard, après quinzeou vingtans d'intempérance, finissaient par réaliser des lésions analomiques donnant lieu, non plus à de Tépilepsie, mais à des attaques épileptiformes ou apoplectiformes, accidents analogues à ceux des paralytiques généraux, des déments séniles, des malades atteints de tumeur cérébrale. Ces cas établissent nettement la différence entre l'épilepsîe toxique et les ictus apoplectiformes ou épileptiformes symptomatiques des lésions organiques dont s'accompagne l'intoxication dans son évolution ultime.
Enfin le D' Prévost, médecin en chef de l'hôpital cantonal de Grenève, dans son étude sur le délire alcoolique, consacre un chapitre à l'absinthisme, dans lequel se trouvent plusieurs observations, parmi lesquelles trois cas très nets d'épilepsie absinthique(l).
C'est la forme nettement épileptique qu'affectent les accidents convulsifs de l'absinthisme; toutefois M. Lancereaux a relaté quatre observations dans lesquelles les sujets, dont deux de vingt ans, avaient présenté, après avoir bu de l'absinthe, des accidents hystériformes plutôt qu' épileptiformes (2). Ces faits exceptionnels peuvent dépendre non seulement de la prédisposition même du sujet, mais encore des falsifications des liqueurs d'absinthe dans lesquelles, entre autres substances, certains fabricants introduisent du sahcylate de méthyle, qui provoque des convulsions à forme clonique.
Quant à Thystérie alcoolique, à laquelle de nombreux tra-
(1) L. Prévost, lÉtude clinique êur le délire alcoolique, Genève,
(2) Lancereaux, Absinthiême aigu^ abêinthiême chronique et abêinthisme héréditaire. Comm. à l'Académie de médecine, séances des 7 septembre et 19 octobre 1880.