‹ Recherches sur les centres nerveuxChapitre 39 sur 93 · V. — Mots devenus pour le patient un véritable · texte numérisé non relu

V. — Mots devenus pour le patient un véritable

CORPS SOLIDE, INDUMENT AVALÉ, PESANT SUR L*ESTOMAC ET POUVANT ÊTRE REJETÉ PAR t)ES EFFORTS d'eXPUITION ET LE CRACHEMENT.

Nous avons vu plusieurs onomatomanes chez lesquels le mot s'accompagnait d'un mouvement; tantôt d'un, véritable tic impossible à réprimer, d'autres fois, d'un mouvement volontaire (contraction de la tête; mouvement de la main; recul, etc.) que le patient était poussé à faire, mais dont il réglait l'intensité et que, parfois, il parvenait à supprimer^ Lorsque le mot venait à être prononcé, au mouvement d'ar- -ticulation s'ajoutait le mouvement d'une autre région des centres psycho-moteurs.

Dans le cas dont nous nous occupons, ce n'est plus seulement un mouvement mais bien un élément sensitivo-moteur qui intervient avec le mot ; les mots et même les bruits se transforment en véritables corps étrangers qui s'introduisent dans la bouche, cheminent dans le pharynx et l'œsophage pour arriver à l'estomac, provoquant pendant tout le trajet, un malaise qui va croissant.

Dans l'estomac, la sensation devient très douloureuse, les 'bruit et les Inots comme les aliments solides s'accumulent et

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donnent le sentiment pénible qui suit un repas trop copieax. Aussi, le malade s'efforce-t-îl, par des efforts d'expuition et de crachement, de rejeter ces prétendus corps étrangers comme des substances indigestes.

De sorte qu'à l'angoisse morale, que provoque habituellement le mot obsédant, vient s'ajouter, dans ce cas, la douleur physique due aux nouvelles qualités allribuées aux mots el aux diflérents bruits perçus et déglutis.

Obsbdvatioh XXXI. — Dégénérescence mentale. Mélancolie, aaieide du grand-père maternel; agoraphobie do la mère; onomatomanit du père. Doale. Crainte du loucher. Onomatomanie; agoraphobie chez la malade. Doute obex la fille.

M"' Iv..., Agée de quamnle-cinq ans, a une hérédité nerveuse el vésaolque très (chargée- Son grand-père maternel s'est suicidé à cinqtianle ans dans uu accès mélancolique; sa lante materaelle est déséquilibrée; sa mère, méliculeuse, bizarre, est Hgoraphobe. Son père, égoïste, très avare, est onomatomane ; il !i eu longtemps la recherche angoiaaanle du mot et, ainsi que noua l'avons déjà dit (Obs. VII), quand il ne le trouvait pas, la famille l'aidnil; on lisait le diclioannire et l'on ue se couchait qu'après la découverte du mol. La ftlte aînée de la maliidi-, 1res érnotive, ne peut lire uu fait divers dans un journal sans être vivement impressionnée et envahie par des ioterrogatiODS multiples el les craintes les plus pénibles.

M™* L..., dès l'âge de onze bus, s'est montrée méticuleuse, scrupuleuse, n'était jamais satisfaite de ses conTessions et s'inmgintil, malgré les assurances de son directeur, qu'elle allait mal comma'

A. dix-huit ans, fiancée ■ un jeune homme qu'elle aimait, elle craint de ne pas pouvoir le rendre heureux, de ne pas être capoble de bien remplir ses devoirs de mère de ramille, do ne pas être asseï actiiS, assez intelligente; elle fuit pai't à sou futur de loulea ses uppréhon- HioQB, elle l'engage à bien réfléchir avant de rcpoU!>er.

Quelques années après son mariage, elle est mordue par un chil et elle est prise do la crainle du loucher, de la crainte du chien enragé et de tout animal. Elle ne veut pas louclier la main de son raédecîN, parce qu'il pourrait lui communiquer lu maladie des nulades qu'il H touchés, muia elle consent à donner la main au médecin aliëuiste, parce que la folie, dit-elle, n'esl pas contagieuse; elle n'«D toucher aux objets de tuivie el s'enveloppe la main pour ouvrir IM portes. Elle ne veut ni île tapis, ni de lenturee, ni de tapisseries ds couleur verte, à cause des poisons introduits dans les teintures i»

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csltoeoulear. Un jour, elle part, te privant de la Batisfaction d'embrasRer sen lllles, parr.e qu'elles venai<-nt d'éire einbra>isées par uns Bulre personne. Enfin, sa frayeui' du chien enragé prend de telles proponion», qu'elle n'ose pas toucher son porte-monnaie touché par sa bonne qui avait louché un canapé sur lequel s'était assisû une demoiselle mordue par un chien. Elle ne peut plus voir ni un chien, ni un chai, ni aucun animal ù quatre pelles, sauf la cheval, qui ne lui inspire aucune crainte.

Elle eal vivennent impressionnée par certains mots - cercueil, béquille, moi't, vendredi, n, qu'elle Toit tous ses ellort^ pour ne jamnis prononcer ou écrire. Loroqu'elle les enleiirl, il lui semble qu'à l'instar d'un corps élranger, ils entrent dans sa bouche et pénétrent jusqu'à l'eslomBc, Un peu plus tard, toutes les paroles, tous les bruits, tous les sifOels de chemin de fer lui donnent les mêmes sensations pénibles et lui chargent reetomac. I.ea mots, dil-elle, lui viennent dans la bouchi', il lui semble qu'elle les avale comme des aliments solides et si elle ne s'empresse de les repousser en les crach'nit soit à lorre, Boit dans son mouchoir, elle en est vivement affentée, elle ressent un poids sur l'estomac qui l'éloulTe, elle a une véritable indigestion, ■joute-t-elle, et elle vomit mCmo quelquefois.

Lorsqu'elle se disposée aller prendre la douche, elle rûcouvre sa bonche avec un mouchoir, pour avoir son etttomac libre, puisqu'on na doit pas prendre de douche, dil-elle, après avoir mangé. Dans iinp note, où elle décrit les divers phénomènes qu'elle éprouve, elle s'explique ninsi ù ce sujol : ■ La douche m'impressionne encore beaucoup, je n'y vais que parce qu'il le faut, ayant toujours dans l'Imaginalion, que j'y vais, l'estomac rempli des bruits, des paroles, des siniets dp chemin de fer que j'enlends ; je me ci'ois obligée de mettre mon mouchoir à mes lèvres pour empêcher tous ces bruils de pénétrer dans ma bouche, tout cela est d'autant plus pénible que je comprends que c'est parfaitcmeol absurrle. ■

M"' L..., est égalemeul agoraphobe, elle est prise de crainte et de vertiges dans les grands espaces. Un jour même, au Bois de Boulo~ gne, en voilure, elle s'est sentie étourdie, resserrée, oppressée et a été obligée de fermer lea yeux et de se blotlir dans un coin.

Cette observation est une des plus instructives au point de vue de l'hérédité ; les ascendants, père et mère, transmeltcnt à la malade aon seulement leur déséquilibration mentale, mais (les stigmates psychiques similaires, l'un son onomatomanie, l'autre son agoraphobie, et la fille de la malade, à de seize ans, éprouve déjà les premières atteintes de la folie du doule que lui transmet sa mère. La malade, d'ailleurs,

«HM le Bbttp 4*aifé tiéréditd c6BvBrgentei'«aèinAiil« éBi"tÊbia^ )irçixx,'ynàroiaes épisddi^çs ; etie'àà daMii.'Uti''M^ d*^(^ ii^l6pwi>étiielle, la plqp«pt de^9W.oenti«ff piMH^Riitfi|.,BB«t

dansiinid'érélhisme qu'elle ne peut goûter un instant de re^oé. l^i'Uâtire du toucher acquiert chez elle tout ce que ■ ton petit imaginer fie plus quinlessencié puisqu'elle en arrive A âe.'pÊS essi" toucher son porte-monnaie, touché par sa idSàe'ifuî- avail touché un canapé sur lequel s'était assise |IU)a 4^mtàMlle mordue par un chien.

. rf. Gomma l«s autres onomatomanes, la malade a pleine con- -MÎnoe d* ion état, s'en attriste et, par moments, sur les edhsâïis . du i^édecin, fait de sérieux efTorts pour lutter et y afiriQchîr de toutes ces préoccupations bizarres. '^■Nou* né' regrettons pas ces longs développements sur itHtonkàtoinààie, ils nous ont permis d'insister sur un syodronie fort intéressant au point de vue clinique, Tobsessioii irt -it'imptllsiiH] n'ayant pour objet que le mot et le plus sou- ^éfUMii mot iAéîgttlfiiint: Si biei) gtte l'obstaiiktil'éll'tiaptaiiiMi dégagées de toute question d'intérêt, de tout mobile passionnel apparaissaient avec leur véritable caractère maladif, leur invincible irrésistibilité, malgré le complet état de conscience. Au point de vue médico-légal, cette étude n'est pas saos importance ; Tonomatomanie permet de mieux comprendre les autres syndromes épisodiques dans lesquels l'impulsion se traduit par un crime ou un délit.

Le magistrat, en présence de faits aussi simples, en quelque sorte élémentaires, mais néanmoins fort démonstratifs, ae sera plus surpris d'entendre parler de l'idée obsédante du volet de l'impulsion à voler, d'entendre parler de l'impulsion homicide et de tous les phénomènes étranges auxquels doD* nent lieu les obsessions et les impulsions basées sur les per* versions sexuelles. H est probable qu'on ne verra plus un président de cour d'assises dire aux jurés : « Si le médecin vous parle de la manie du vol de l'inculpé, ayez, vous,l* manie de le condamner.' >

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Lorsqu'on est témoin de l'angoisse extrêmement pénible, à laquelle est en proie le malheureux onomalomane qui clierche un mot dont il n'a nul besoin, lorsqu'on le voit faire des efTorts surhumains pour ne pas pmjeter au dehors le mot qui l'obsède, et que l'on assiste à la délente, à l'immense soulagement dont sont suivies soit la découverle, soit la déchaire du mot, soit ta substitution du mot préservateur au mol funeste, on n'est plus étonné par le langage du kleptomane, du pyromane, de l'impulsif homicide ou sexuel, du coupeur de nattes, de l'exhibitionniste, ou du malheureux qu'obsède l'idée de mordre la peau déjeune fille, quand ils déclarent que, malgré tous leurs efforts, leur ardent désir de résister, ils ont liai par succomber.

Laissés dans leurs familles, les onomatomanes, de même que les autres dégénérés syndroraiques s'éternisent dans leurs obsessions et leurs impulsions. Ils contractent, en effet, des habitudes nouvelles, adoptent des attitudes, des gestes, des mots, des phrases, etc., dont ils ne peuvent se départir, malgré les sollicitations de l'entourage. Celui-ci d'abord f)iein de zèle et d'activité se heurte aux résistances passives des malades, se décourage devant la répétition monotone de tous ces phénomènes et, à la longue, las de lutter, finit par fermer les yeux, laissant ainsi s'installer ies pelilos manies chaque jourplus tenaces et qui, d'abord produites par les obsessions et les impulsions, Unissent elles-mêmes, une fois bien établies, par les solliciter à leur tour.

L'intervention du médecin est seule capable de mettre un frein à ces manifestations de plus en plus étendues; mais pour qu'elle soil efficace, il faut que le patient entre dans uii établissement spécial où chacun prendra a tâche de l'encourager dans la lutte qu'il est obligé d'entreprendre contre ses multiples acquisitions maladives dont il doit successivement se dépouiller. C'est ainsi, par exemple, que les obsédés à la poui-suite du mot ou du nom commencent par laisser de côté le carnet, !a feuille de papier sur lesquels ils ont ins-.

oritlenoQiQttletiiot. Laraqpie le mot; mimqii6t f^ç Vabseï^ 4u. eametyO}! du papier, si rinqoiétude-sendid^jmaki^ il8%sipQtrer»àls s^empressent de venir auprès 4iir médeciii jqpii» j^u dé))ut l;ur^)at, leur doit son asaistance la ;phia abPT #alue. U leur rappelle et insiste sur le earactdre e^tiàrejDUGpat maladif de ce besofn du mot et il parvient liabitudler pjdiit à les rassurer et à leur laîre uégliger» san^r trop ^ n^ciion émotive, cette recherche regardé^ Jusque^tii^pomnu^ ^jEi^nni^pie* ?• -^»*^, ^ - . . ..*^ s-v- .. ^

*. Le soir c'est encore te n^édecin qui doit intwvenir poiu? |E|sureir le repos de la nuit; c'esi ^ui qui di^de^les toabides à'^e dégager de la préoccupation du mot, à m metti^iiiu 1^ et à y rester, toute lumière éteinte*. I^ ; iftcliê. , n*^ pas jfl'^Jbord facile et c'est par irne patiente insistim/pe que le Tésttitgtest ohtenU|mai9,au bout de quelques jours, la préaenoç d*mv domestique suffit ; et, un peu plus tard, les malades s^ couchent tranquillement sans le secours de personne.

Peu ft peu.les malades preimenti part à la convwsatipn d^ «l'entourage, se décident à lire des journaux, des livres et, au bout de quelque temps, ils peuvent entendre répéter, sans trop d'inquiétude, des séries de noms propres qu'ils laissent passer sans chercher à les retenir. Ils arrivent progressivement à reconquérir toute leur indépendance et à reprendre sans appréhension leur place dans la société. , Pour ces pensionnaires volontaires, on peut, sans nul inconvénient, faire fléchir la discipline de la maison spéciale, et il est bon que ces malades jouissent d'une liberté suffisante pour trouver dans des sorties assez fréquentes des distractions qui leur permettent, sans ennui, de ^ubir celte lutelle indispensable et de suivre le traitement.

Dans quelques cas, les onomatomanes, exaspérés par la Aénacité si pénible des obsessions et des impulsions qui rendent leur vie insupportable, conçoivent des idées de suicide <et réclament une surveillance particulière; toutefois, les ientatives sont assez rares, ces malades lucides savent qu'il?

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peuvent s'améliorer et se raidissent ainsi plus facilement contre le découragement.

En dehors de Taction morale si puissante du médecin, le traitement dans la majorité des cas se réduit à remploi des bromures qui modèrent, diminuent la pénible exaltation, la douloureuse émotivité dont s'accompagne Tangoisse.

Chez les sujets dont le sommeil laisse à désirer, aux bromures on peut ajouter le chloral ou le sulfonal que le malade prendra une heure après le coucher, mais dont il n'usera pas, toutes les fois qu'il aura pu s'endormir sans le secours de l'hypnotique. Il est rare qu'au bout de huit à dix jours, les malades n'aient pas conquis un sommeil naturel qui les repose et leur donne les forces suffisantes pour lutter pendant le jour contre le retour offensif des obsessions.

L'hydrothérapie complète le traitement : on aura recoure a des douches froides de quatre à huit secondes seulement, sur tout le corps, à l'exception de la tête, en ayant le soin d'insister à la fm de la douche sur les jambes et sur les pieds que Ton fouettera avec le jet en lance. Les douches tièdes que des malades craintifs demandent à la place des douches froides, ne sont d'aucune utilité, et il est préférable de recourir soit aux affusions froides, rapidement pratiquées à l'aide d'une grosse éponge, le malade étant debout dans un tub, soit au drap mouillé. Après la douche ou l'affusion, on se trouvera bien d'une friction générale un peu forte, ou du massage.

En dehors de cette médication générale, on recherchera, thet chaque malade, les indications spéciales tirées de sa santé physique habituelle, de son tempérament, de sa constitution, de Tétatde ses forces. Le plus souvent, ces dernières indications pourront être remplies sans modifications notables aux prescriptions générales que nous avons indiquées.

S* il est, en général, assez facile pour le médecin légiste de démontrer le caractère maladif des crimes ou des délits commis par des aliénés délirants (mélancolie, délires d^emblée ou systématisés des dégénérés, délire chronique, alcoolisme, etc.), la tâche est fort ardue parfois, lorsqu'O s'agit de sujets lucides qui, avec les apparences de la raison, sont poussés par une obsession morbide.

Pour les premiers, les mobiles de Tacte reposent sur une illusion, une hallucination ou sur une conception faisant partie de tout un système délirant ayant des caractères spéciaux, une évolution particulière.

Chez les seconds, c'est une idée obsédante, le plus souvent isolée, indépendante même du cours ordinaire de la pensée. L'obsession, en effet, est un mode d'activité cérébrale dans lequel un mot, une pensée, une image s'impose à l'esprit en dehors de la volonté, mais sans malaise, à l'état normal, avec, au contraire, une angoisse douloureuse qui la rend irrésistible à l'état pathologique.

Pour que cette idée angoissante puisse surgir spontanément et dominer toutes les autres opérations intellectuelles, il faut préalablement une déséquilibration mentale, et,

(1) Maonan (Rapport au Congrès cV anthropologie criminelle ^^ 1892, Bruxelles.)

L'ODSEaSION CRIMINELLE MORBIDE 3aS

contrairement à ce qui a élé avancé à diverses reprisas, les

seuls dégénérés héréditaires sont aptes à réaliser ces phénomènes pathologiques, si bien que l'obsession et l'impulsion morbides sont de véritables stigmates psychiques de dégénérescence.

A l'état normal, l'obsession est transitoire et ordinairement facile à réprimer; elle n'entrave pas du reste les autres fonctions intellectuelles, elle laisse libres les centres supérieurs qui ne perdent ni leur contrôle ni leur influence modératrice sur les centres psycho-moteurs; par suite, cette obsession n'aboutit pas à l'impulsion. A l'état morbide, l'obsession tenace, tyrannique, s'accompagne d'ailleurs d'une douleur morale tellement intense qu'elle subjugue la volonté. Dans ces conditions, l'obsession amène l'impulsion, ol le sujet conscient est poussé Irrésistiblement aux actes mêmes qu'il réprouve. C'est cet élat de conscience, cette apparente lucidité qui en impose à ceux qui ne sont pas familiarisés avec l'étude de ces troubles étranges, et explique les erreurs judiciaires et médicales, aujourd'hui assurément plus rares, mais encore trop fréquentes.

Rien n'est plus propre à faire comprendre aux criminalistes et aux magistrats i'irrésistibilité -de l'obsession morbide, que d'envisager cette obsession dans les cas où elle a pour objet le mot ou le nom et. le plus souvent, le mot ou le nom insîgnitlanls. Chez les onomatomanes, en elTet, l'obsession et l'impulsion dégagées de toute question d'inlérét, de tout mobile passionnel, apparaissent avec leur véritable caractère maladif, leur invincible iprésistibîlité, malgré le complet élat de conscience.

I Un négociant âgé de 40 ans, pendant un court séjour à Parie, entre dans un café, et, prenant un journal, parcourt les faits -divers; l'un deux relate l'accident d'une jeune fille qui, marchant à côté de son père, glisse et tombe dans un égout d'où elle est retirée, du reste, tout aussitôt sans accident. Il ne connaît ni la jeune fille ni sa famille, et le

fait en lui-même rémeut fort peu. Rentré le soir dans sa maison, après avoir pensé aux affaires dont il s^était occupé à Paris, le souvenir du fait-divers lut revient à Vesprit; il sô riappelle tous les incidents, mais un seul détail lui manque, c'est le nom de la jeune fille. Il se retourne dans son lit, cherché à dormir, mais vainement; il est obsédé parle désir de retrouver ce nom; cette image, cette représentation manque à son centre cortical. L'inquiétude augmente, il est pris de palpitations, d'angoisse ; il réveille sa femme qui, le voyant pâle, anxieujc, défait, le front couvert de sueur, ^'informe du nlalheur qui est survenu. Il raconte son histoire, il en reconnaît l'absurdité, mais il pleure, se lamente, parcourt la chambre en gémissant, répétant sans cesse : € Quel est donc son nom? » La nuit se passe dans la désolation, et le matin, au petit jour, il court dans un café, réclame les journaux de la veille, et il finit par retrouver le fait-divers. La jeune fille s'appelait Georgette; il lit et relit ce nom, le répète à haute voix, et ces images tonales et graphiques amènent le calme et le bien-être : l'appétit du nom est satisfait. »

Un homme de 52 ans est, depuis plusieurs années, obsédé par des mois le plus souvent grossiers, qui non seulement s'installent dans son esprit, mais qui parfois lui échappent quoi qu'il fasse. Le mot « putain » est un de ceux qui surgissent le plus souvent, et dans la rue, dès qu'il croise une femme, et en particulier une dame à allures respectables, il se sent poussé à prononcer le mot. Il fait de grands efforts pour ne rien dire, il ferme la bouche, s'inquiète, s'angoisse, est pris de palpitations, et malgré lui, le mot s'échappe brusquement. Pendant qu'on l'interroge, son visage s'assombrit tout à coup, il parait préoccupé; un petit bruit guttural se fait entendre, il détourne immédiatement la tète et son visage exprime un profond désappointement. Pressé de répondre, il dit que c'est une grossièreté qu'il a dû laisser échapper et qu'il s'est détourné pour la chasser au loin,

CRIBfINELLE MORBIDE SS7

qu'il ne se permettrait pas de Tadresser au médecin pour qui, ajoute-t-il, il a un profond respect. Un instant après, la même mimique^ recommence et il finit par raconter que c'est le mot c cochon » qu'il est forcé de prononcer malgré lui, et que c'est avec beaucoup d'efforts qu'il est parvenu à le dire à voix basse; il se trouverait, afflrme-t-il, en face d'un canon de fusil qu'il ne pourrait pas retenir le mot. Quand il l'a prononcé, il se sent soulagé.

Lorsqu'on est témoin de cette angoisse du malheureux onomatomane qui cherche un mot dont il n'a nul besoin, •lorsqu'on le voit faire des efforts surhumains pour ne pas projeter au dehors le mot qui l'obsède, et que Ton assiste à la détente, à l'immense soulagement dont sont suivis soit la découverte, soit la décharge du mot, sôit dans d'autres circonstances, la substitution du mot préservateur au mot funeste, on n'est plus étonné par le langage du kleptomane, du pyromane, de l'impulsif homicide ou sexuel, du coupeur de nattes, de l'exhibitionniste, du singulier amant de la ôhèmise blanche ou du tablier blanc ou du malheureux qu*6bsède l'idée de mordre de la peau de jeune fille, qùàrid ces inculpés déclarent que, malgré tous leurs efforts, leiir ardent désir de résister, ils ont fini par succomber.

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