‹ Recherches sur les centres nerveuxChapitre 55 sur 93 · DE LA COEXISTENCE DE PLUSIEURS DÉLIRES DE NATURE DIFFÉRENTE · texte numérisé non relu

DE LA COEXISTENCE DE PLUSIEURS DÉLIRES DE NATURE DIFFÉRENTE

I. — Les faits cliniques, en aliénation mentale, ne s'offrent pas toujours avec le caractère de simplicité que les descriptions dogmatiques pourraient faire supposer. Ce n'est point seulement la forme symptomatique, avec ses variétés parfois infinies, qui fait de certaines maladies un ensemble protéiforme des plus complexes, mais l'espèce nosologique elle-même peut, dans certaines circonstances, se présenter dans des conditions de réelle difficulté. Tel est le cas dans lequel des états pathologiques différents se montrent simultanément chez le même sujet.

L'action convergente de l'hérédité, vésanie de lun des ascendants, névrose convulsive de l'autre, ne se traduit pas seulement chez le descendant par des dégénérescences intellectuelles allant de la simple faiblesse d*esprit jusqu'à l'idiotisme le plus profond, ni par des états hybrides dont la grande classe des folies morales présente de nombreux exemples; la manie, la mélancolie ou le délire chronique du père, Tépilepsie de la mère et vice versa peuvent exercer leur action directe sur le fils et déterminer chez lui simul-

(1) Arch. de \eurol., n* 1, juiUet 1880.

(Oe DÉLIRES DE NATURE DIFFÉRENTE

lanément deux névroses similaires aux précédentes, vivant oôle à côte, mais sans perdre aucun de leurs attributs. Une hérédité dcmblo donnera ainsi lieu à vn être pathologiqne double, à un sujet à la fois épUeptique et vésanîqae. La névrose oonvulaive peut cbes cet individu se traduire pu des attaques, des vertiges et par son délire qtédal; d'antre part, le délire vésanique avec ses conceptions tristes oa expansives, ses troubles sensorids, son évolution pariioolière conserve tous ses caraotères, si bien que l'oa peut fftire la part de l'épilepsie et du délire yésaniqua; cet individu, en eCtbt, qui raconte dans les moindres détails son délire vésanique reste muet quant anx ta<oubles inicllectuels rattachés aux attaques. Chez lui encore, si Véfilepsie vient à s'améliorer ou à disparaître, le délire vésanique n'en persistera pas moins avec ses symptômes propros et, réciproquement, la disparition du délire vésanique p«rf laisser l'épilepsie dans sou intégrité. Des individus, m ou mot, sont atteints & la fois d'épUepsie et de déUre partial, ou de manie ou de mélancolie; ces deux états resteid indépendants, ils peuvent sans doute s'influencer réciproquement, exercer l'un sur l'autre une action passagère, mais, d'une façon générale, l'existence de l'un n'est nullement solidaire de l'autre. Ce n'est pas tout, ce même individu épileptique et vésanique, de par les conditions héréditaires, peut encore de son propre fait, acquérir un troisième état pathologique. A la suite, en effet, d'abus suffîsamment répétés de boissons, il présentera un délire alcoolique, et, dans ces conditions nouvelles, il sera donné d'étudier et de suivre ces trois espèces pathologiques distinctes, indépendantes, à pathogénie différente : la folie épileptique, la folie simple (délire de persécution ou autre), la folie alcoolique. Ce n'est point là une hypothèse, c'est bien une réalité clinique, curieuse assurément, mais qui n'est pas rare et que j'ai déjà eu plusieurs fois l'occasion de montrer dans mes lésons. Une analyse attentive de cette synthèse clinique

permet de faire la part de chacun des trois éléments dont les caractères restent parfaitement distincts. Le délire épileplique, par son évolution, son allure brusque, par son inconscience, se sépare nettement des deux autres modes de perturbations psychiques; et le délire chronique avec sa marche méthodique, lente et progressive, avec ses caractères de fixité, ne saurait être confondu avec le délire alcoolique dont les troubles hallucinatoires pénibles, multiples, mobiles et passagers conservent toujours une physionomie spéciale.

II. — Pour aller du simple au composé, des faits qui s'imposent à tous, aux observations qui nous sont moins familières, il faut rappeler en quelques mots les combinaisons du délire alcoolique avec les diverses formes mentales (1). L'alcool, on le sait, agit parfois comme simple excitant et rend plus apparents, sans les modifier, les symptômes de Taffection première; d'autres fois, au contraire, atteignant plus profondément Torganisme, il impose son propre délire, lequel se greffant sur le trouble cérébral préexistant, Tinfluence de diverses manières.

A. — Sans nous arrêter sur la part considérable qui revient à Talcoolisme dans Tétiologie de certains cas de paralysie générale, suivons les changements produits chez le paralytique par Faction de Talcool. Pris en petite quantité, ce poison excite, stimule et rend plus apparente Tactivité maladive si facile à réveiller dans cette classe d'aliénés, mais ce n'est là qu'un paralytique agité; d'autres fois, dépassant cette limite, avec l'excitation l'alcool provoque des illusions, quelques hallucinations; enfm, à un degré plus élevé, il fait naître un délire alcoolique qui, masquant les symptômes de la paralysie générale, rend impossible

(1) Magnan. Des diverses formes du délire alcoolique et de son traitement, p. 255 et suiv. Paris, 1874. — Comptes rendus et mémoires du Congrès international des sciences médicales ^ p. &G6 et suiv. Genève,

toute ai^réeiation exacte des fiyces nttwmdae. Par In hallnciinations, il sascite, en ootre, tes idées dâiranleB qui se'ptaœat au premier plan et cachent tonte autre nambitation. D'autre part, le tremUrai^t alcooUqoe beanonç |dus accusé domine les phénomène moteurs de la paralysie, et, dans les cas aigus, kvsque des frémissemoita s'enqiarent des muscles de la face, l'embarras de la parcde hsmême port ses caractères sp^aux.

Si, dans de telles conditions, le malade est & 1« prouAn période de la paralysie gfoérate, il ne se présente pas aooi les dehors du paralytique mais ressemlde à un aleocdîijae Tulgaire. Qu'il entre alors dans un asile «ms raoseignementa, ce qui arrive le plus souvent, l'observation se résumera de la façon suivante : « aooôs de déUre alcootiqne; sa bout de trois à six jours, diminution des accidents akoofiques et apparition des symptâmes de < paralysie générale > ; «^est-à-dire qu'aux prooùers jours, le seul d^ire aloooliqae est apparent et que la cessation successive des hallueinations et des conceptions illusoires laissant à découvert le - niveau intellectuel, permet d'apprécier les signes de la démence paralytique.

Plus tard, les antécédents connus, il devient facile de reconstituer la période prodromique de le paralysie générale ainsi traversée par un accès de délire toxique.

B. — Pour la démence sénile, pour l'imbécillité, les choses ne se passent pas autrement. Il n'en est pas de même de l'épilepsie. Celle-ci ne perd nullement ses droits; quelles que soient l'intensité et l'activité du délire alcoolique, si la grande névrose convulsive intervient avec le choc puissant qui l'accompagne, rien ne résiste à son action, elle s'impose à son tour au délire alcoolique, elle se place au premier rang et ses manifestations délirantes laissent loin derrière elles les troubles toxiques. L'èpileptique, en eiîet, qui s'alcoolise présente peu à peu les signes ordinaires du délire alcoohque, sans qu'aucun phénomène vienne indiquer que

c'est là un alcoolique épileptîque ; mais que plusieurs attaques se produisent, le délire toxique disparaît et cède le pas au délire du mal caduc, délire nouveau, à évolution brusque, à durée courte, parfois même à caractère symptomatique distinct, mais surtout remarquable par Tinconscience dont il s'accompagne. Le sujet, en eftet, raconte dans les moindres détails toutes les perceptions illusoires du délire alcoolique, mais il ne sait absolument rien de son accès de folie épileptique. J'ai eu maintes fois déjà l'occasion de citer des cas analogues, des faits dans lesquels le délire alcoolique se trouvait brutalement interrompu par une attaque épileptique suivie bientôt d'un accès délirant à caractères symptomatiques différents, à idées mystiques, par exemple, ou à idées ambitieuses, l'accès dure quelques heures, un jour ou même davantage, puis le délire alcoolique reprend son cours avec ses caractères particuliers. Je rappellerai les deux faits suivants. {Congrus de Genève ^ 1878, page 568.)

Observation L — Un homme de 36 ans, ëpileptique, alcoolisé, s'imagine, après une attaque convulsive, être poursuivi par un individu qui veut Tassassiner. Il crie, se défend, puis tout à coup, il se précipite sur son domestique qu'il cherche à étrangler. Une heure après, devenu plus calme, il ne conserve aucun souvenir de la scène de violence qui vient de se passer; vers le soir, il entend, comme la veille, des menaces, des injures, il voit des animaux, il aperçoit des incendies, il s'excite encore et passe toute la nuit dans les frayeurs, les lamentations, et, par moments, il s^irrite et menace. Le lendemain, dans la journnée, il raconte avec grands détails, tout ce qui 8*est passé la nuit; quant à Tagression contre le domestique, quant à l'accès consécutif à la crise, ils sont pour lui non avenus, il ne 86 souvient absolument de rien. — Ici les deux accès sont de nature pénible, mais la perte du souvenir distingue celui qui dépend de répUepsie.

D'autres fois, les caractères du délire accusent eux-mêmes la difîérence.

Observation IL — Un ancien militaire, âgé de 40 ans, épileptique, alcoolisé, après une attaque survenue dans la rue, s'est cru un ^rand personnage. II se dit Henri V, s*imagine que les passants se prosternent devant lui; il donne des ordres, réclame ses équipages

411 oÉUBttixB NAfioB onpinQm

i TAtila SatnIa-AiiDey il esl toonM^ p«r 4«i liiWwtiaaHtM f^ BibiM; pendanl qnelqQts jmm, 9 ^tM ées dbdfei ées ril|« 9 eàMiA ées manteet, il •• croit paarsoivi ptr ées irolwifi, «le.; wmH«^ taifit fn^ eoMenre plus tard on anter aowwûr d« délira 4^ TAaOa» & i(iiOfa oonplMaoiaDt ce i|iii a*aal paaaé apièa aoa allafna, lara de aon arraatatiôn dana la me, al téoMiigiia «aa grania aurpiiaa la téeil da aaa idéaa ambiUaQaaa.

D*aiitrea fois, comme dans rdbaervtttioii suhrante, c'est on accès de fureur qui se dévdoppe après Tattaque.

ÔBaaiiYATioii IlL — Ua garçon liqpioriata da 17 aaa, fila ^aa pèra épileptsqae traité en ce moment dana an aaila d*aiiéaéa, préaanta déa l'âge de 14 ana, aons forma da vertiges et d*attaqoaa, ka pramièrea atteintea du mal comitiaL Lea criaea, an début IM âaigaéaa» daTîennent an bout de qoelqnoa aoaéeay plna âréqnenlaa^ aotticiiéaa d'dUeora par des habitndaa dlntemp^ûea* A. tt aaa» laa mnla eommaoceat à être troobléea par dea rêvas, daa eandmiara; pnis par des ballocinations péniblea et du délira. Gea accèa da f»lia akaa- Hqne dorent parfois troia ou quatre jooroi et le paliaat aâ a fieisa eonacieace. A S6 ans, aprèa ploaieora attaquée ^il^tiqma, aa dé-> veloppe un aooès maniaque de courte dorée, ne laiaaanl aueun aoa* venir de son passage; rannée suivante, pendant un aeeèa da Mire alcoolique, notre liquoriste subit en une journée trois attaques d*épilep8ie; aussilôt après la dernière, il est pris d^un accès de fureur aveugle, très dififéreot de la folie alcoolique de la veille; il crie, vocifère, déchire ses vêtements, et, dans un état de complète nudité, il brise tout ce qui lui tombe sous la main. Au bout de quelques heures, ragitaliou s'apaise mais le délire alcoolique ré^p* paraît. Le malade, entré à Sainte-Anne le 18 février 1877, ne peut fournir aucun renseignement sur la scène bruyante qui vient de se passer, tandis qu'il fait part sans la moindre hésitation des hallucinations pénibles de la vue, de Touïe qu'il a depuis plusieurs jours, et dont il est encore affecté. Il voit, en effet, des chats, des rats, il aperçoit des ficelles à terre qu*il veut ramasser, il sUmagine que son corps est couvert de graines qu'il secoue; il entend dea menaces et des injures.

Ses mains soot tremblantes, il éprouve un sentiment très pénible de courbature. Au bout de quelques jours, tout avait disparu, et le malade, calme et raisonnable, n'avait le souvenir que du délire alcoolique.

Autour de ces trois observations de folie épileptique avec délire de persécution, délire ambitieux, fureur maniaque.

associée au délire alcoolique, on pourrait en grouper beaucoup d'autres, avec quelques variantes seulement, car les caractères généraux resteraient toujours les mêmes, séparant entièrement Taccès délirant épileptique de l'accès alcoolique.

C. — L'alcoolisme, intervenant dans le cours des délires partiels, des délires chroniques, agit tantôt comme simple excitant et aggrave particulièrement les délires tristes; d'autres fois, il s'installe de toutes pièces et recouvre passagèrement le délire préexistant.

Observation IV. — Un mélancolique persécuté, C. Nicolas, âgé de 61 ans, menuisier, dont le père avait, pendant un accès lypémaniaque, fait deux tentatives de suicide, reste pendant longtemps en butte à des hallucinations de Touïe; il entend ses parents morts depuis longtemps, des esprits qui le poussent au suicide et à l'homicide. Ces obsessions deviennent plus fréquentes dès qu'il fait des excès de boissons et, plusieurs tentatives de suicide ont suivi de près des abus alcooliques. Un jour, en effet, il se précipite du haut du Pont-Neuf dans la Seine, on le retire de Teau, mais cette chute le laisse sourd; une autre fois, il se plonge un couteau dans le côté gauche de la poitrine. Toutefois les libations continuant, il est pris d'uD accès de folie alcoolique : il voit autour de lui des objets multicolores, il aperçoit des flammes, il sent des picotements et des démangeaisons sur tout le corps; des individus armés Tinsultent, le poarsuivent, et le mettent dans un état d'angoisse extrôme. Ce délire, accompagné d'hallucinations multiples et de troubles de la sensibilité générale, cesse au bout de peu de jours, mais le patient retombe dans les premières idées délirantes avec hallucinations de Touïe, toujours les mêmes, sans variantes et marchant comme tout délire chronique vers la systématisation.

Observation V. — Un autre mélancolique, P. Gélestin, âgé de 38 ans, est depuis longtemps en proie à des hallucinations de Touïe et à des impulsions qui le poussent par moments à étrangler les personnes qui rapprochent ou môme les animaux; il contracte plus lard rhabitude de boire et ne tarde pas à être pris d'une bouffée de délire alcoolique avec hallucinations multiples, mobiles, très différentes des premières : il voit des vipères autour de son lit, il entend la fusillade; des individus avec des flgures grimaçantes l'injurient et le menacent de coups de revolver. Ces troubles sensoriels surajoutés durent quelques jours, puis disparaissent pour laisser à découvert le délii*e chronique des premières années.

Page 1