DE LA FOLIE
Observation VI. — Folio iatermittente : accès mélancoliques et à double forme.
M™ veuve L.. dont lu sœur, itllelale de manie chronique, est depuis dix ans à l'asile Sainlo-Anae, a perdu sa mère à la suite d'une atluque apoplectique: son père était ivrogne et exalté.
Elevi^e chei bcs parents, elle apprenait très facilement; elle a jeul d'uuf lioaue eauld pcndaut son enfance et sa jeunesse et B'est mariée A 19 nns. Deux ans après elle a ou un flls qui est mort du croup à VAgd de truis ans. Celle mort a causé un violent chagrin à M"" D., mais sans aineiiar aucun Irouble inlellectuel.
Elle vivait en bonne harmonie avec son mari, qui était luï-m(me très laborieux et d'un caractère fai-ile. il était fabricant d'ornements en bronze et elle l'aidait dans In direction de son atelier. Tout allait bien dans le ménage, lorsque on 1863 — M"' D. avait alors 11 ans — elle a clé prise, i la suite do veilles prolongées, de tristesse, de découragement, de sontimenl d'impuissance; elle était sans forces, sans volonté; elle mangeait mal et parfois môme refusait toute nourriture. Elle partit h la campagne auprès de sa mère, et cet accès de dépression uiéluncoliquc disparut insensiblement au bout de deux moia.
Henlrée uhex elle, elle retrouve son courage et son énergie d'aub-efois et reprend dans la maison ses occupations habituelles, dont elle s'ac()i)illi! suiis la moiadre fulit!ue. ^;i saiilù n.'Sti.' e\celk-iila jusqu'en 1667, où elle perd son mari. Cotte mort la frappe cruelle* ment, et quelques jours après elle est plongée danEi un accès mélancolique avec idées de ruine, craintes incessantes, décourogement profond, dégoût de la vie, idées et tentatives de suicide ; elle cherche à s'empoisonner avec du phosphore et du cuivre el veut se jeter par la fenêtre. Cet accès dure environ deux mois.
Une fois guérie, M°" D. se met à la tète de l'industrie de son mari et dirige l'atelier jusqu'en septembre 1810, où elle est prise d'un nouvel accès mélancolique, moins intense que le précédent, mais qui nécessite néanmoins son placement à l'asile Sainte~Anne, du SS septembre au 19 novembre 1870. Elle sort guérie et avait repris son travail, lorsque, à la Boite de la niort de son neveu, elle est prise d'un accès de dépression mélancolique, qui dure deux mois, mais que l'on peut soigner chez elle.
Cet accès est suivi de huit années de santé exoellenta, pendant lesquelles H"* D. reprend toute son activité première.
Daas le courant d'octobre 1879 elle devient triste, elle a des in- ^iétudea vagues, des craintes que rien ne justifle, et, au bout de quelques jours, elle manifeste des tendances au suicide. Elle entre à l'asile le 27 octobre, s'améliore assez rapidement et sort à la fin
de novembre. Quelques jours après elle s*excite, devient loquace, est sans cesse en mouvement et doit être ramenée à Sainte-Anne le 30 décembre. Vers la fin de janvier Pagitation s*apai8e, mais sans transition la malade tombe dans un accès mélancolique, qui s'améliore assez promptement, et elle sort le 29 février. La convalescence se consolide rapidement et M"*^ D. reprend son travail, sans que rien dans sa conduite, sa tenue, ses paroles, ses actes, révèle pendant plus de qualre ans, le moindre trouble intellectuel.
En janvier 1885 survient, sans cause appréciable, un accès mélancolique, qui provoque le 15 une nouvelle entrée à Tasile Sainte-Anne d'où la malade est transférée à Ville-Évrard; elle sort le 15 mai, encore triste, mais en voie d'amélioration. Rentrée chez elle, elle ne retrouve pas la santé et le 25 juin elle est prise d'un accès de manie, qui nécessite encore la séquestration. Elle sort à la fin de décembre, mais elle passe, sans phase intercalaire notable, de l'exaltation à l'abattement et à la tristesse. Le 25 février 1886 elle est ramenée à l'asile, d'où elle sort à la fin de juin, après avoir traversé un accès de délire mélancolique assez vif pendant deux mois.
Revenue chez elle, elle reste valétudinaire, elle a moins de courage, moins d'énergie ; toutefois, elle peut encore vaquer à ses occupations.
Au mois de mai 1887 intervient encore un accès mélancolique, et la malade entre le 3 mai à Tasile Sainte- Anne. Elle est, peu après, transférée à Villejuif, où, au bout de trois mois, les idées délirantes commencent à disparaître, laissant des tendances morales douloureuses, contre lesquelles la malade, malgré son grand fige, malgré même son léger affaiblissement intellectuel, cherche à réagir par le travail en se rendant assidûment à l'atelier de couture.
Plusieurs des accès mélancoliques de M"^ D... n'ont pas dépassé la dépression mélancolique, le sentiment général de tristesse et le découragement; mais l'accès survenu en 1881 et les derniers ont été accompagnés d'hallucinations de l'ouïe, d'idées de persécution, de culpabilité imaginaire : on l'injurie, on lui fait des misères, tout le monde s'entend pour lui nuire, on ' l'empêche de travailler, on la vole; elle s'imagine qu'elle a commis des crimes, qu'elle ne doit plus vivre; et, sous l'influence de ces conceptions délirantes, elle fait une tentative de suicide.
Des deux accès de manie qu'elle a présentés, l'un n'a pas dépassé l'exaltation; elle était remuante, elle avait un besoin incessant de mouvement, faisait des visites, achetait des objets inutiles et hors de proportion avec ses ressources; l'autre accès s'est accompagné de délire général, de mouvements désordonnés, de loquacité, d'incohérence.
Dans les intermittences, nous voyons la malade rentrer en possession de toutes ses facultés intellectuelles. Jusqu'aux dernières années elle a pu diriger une industrie qui occupait de nombreux ouvriers