‹ Recherches sur les centres nerveuxChapitre 79 sur 93 · S0- SIMULATION DE L.\ FOLIE · texte numérisé non relu

S0- SIMULATION DE L.\ FOLIE

A OatnBiirie, redoutAnt, sans doule, que l'odeur da cadavre n'otlire l'attention. I^isier r»conie qu'il achèle des chiffons, de» peam âf lapine, «le. Il s'efforce, su dire des (éniDins, d'éloigner, sons diffirants prétextes, les pereo unes qui ■pprocheni de sa -voilure cl il ofire à boire, puis a di>jeuaer, à des chaudronniers dont la roiturr slatioimait sur la mémo place, a cAlé de la sienoe. L'un d'eax, le ooBiiaé H., Tait, observer qu'il y avait des moiïicnta où l^isi«r paraissait réfléchir, et d'antres où il se mBllsit à chanter: il n'aviil pas l'air tranquille.

Il brûle de nombreuses factures, et sur l'observation qui lui esl faite, qu'elles pourraient lui é\n utiles, il répond qu'il n'est pas fou et qu'il sait bien ce qu'il fait.

Le lendemain, il prend une boîle de colporteur etanaonce qu'il *» à Paris. Aux réflexioiis qui lui sont faites, sur l'imprudi a-à laisser sa voiture sans surveillance, il répond : ■ I de danger, il n'y a pas de voleurs ici. -

A son arrivée h Paris, il reprend immédiatement le Troyes ; de Troyes il va à Lyon, où il abandonne à la gare ses deni caisses, n'aynat pas le temps, dil-il, de les Taire enregistrer; pnisil arrive à Marseille, où il s'embarque le même jour potir Alger; de ti, il Ml rend à Médêiih où il achèle, pour S.SOO fraut^, le fond& de commerce du rafé du Nord et s'instolle sous le nom de Henard. Tl avait, depuis longtemps déjà, reoueilli des renseignements surTAl» gérJe auprès d'Arabes qu'il avait eonnua 6 Paris.

A la date du S mai, il envoie 100 francs à Marseille par m légraphique à une fille Julie qu'il avail vue dans une maison de rsnoe, à son passa^ A Marseille, et qu'il avait eu l'iotenli venir avec lui en Algérie. Il lui avait raconlé qu'il avait gagné coup d'argent, qu'il allait fonder un bel élabliasement et qu' faudrait une femme comme elle pour le faire prospérer, qu*i serait la piUronne. Il avait ouvert en même temps sa sacncbe, ra*fermant une forte liasse de billets de banque, des pièces d'or et nn paquet d'obligations.

Rus tard, il achète use propriété do 1,400 francs à la fille Mt qu'il avail fait venir d'Alger A Médéah, après son insuccès au| do la Bile Julie.

Arrêté à Médéah, le 18 octobre 1890, pendant l'instrucUon, de qu'après la mort de Gabriel, il a fait preuve de beaucoup de ^résenée d'esprit, cherchant à dépister l'enqueie et à égarer les recherches.

A la maison d'arrêt de Metun, oà il arrive le âO novembre, il se lient bien et travaille d'une façon régulière jusqu'au 31 jenviar. Le SI novembre, il subit un iolerrogatoire asses long dans lequel il Kpond très oetloment aux diverses questions qui Ini sont adrei expose lee motifs qui font supposer que Gabriel s'est suicidé.

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Le 30 janvier, il ne manque pas non plus d^à propos devant M. le juge d'instruction; tantôt il fait des réponses évasives, tantôt, avec assurance, il donne des renseignements qu*il sait ne pas être exacts, mais tout Tinterrogatoire dénote une intelligence très ouverte et une entière conscience de sa situation.

Le lendemain, il était complètement changé, et le brigadier de là maison d*an'ôt rapporte qu'il ne voulait pas manger, qu'il était profondément triste, qu'il ne répondait pas ou ne prononçait que quelques roots, disant qu'on voulait l'empoisonner. Pendant deux jours, il refuse tous les aliments, puis il avale gloutonnement tous les matins un bifteack qu'on lui sert avec du pain. Il refuse le vin, probablement à cause d*une blennorrhagie subaiguë que nous constatons à notre premier examen.

Il dort bien la nuit; dans la journée, il reste silencieux sur un banc, et, par moments, parait somnolent; il ne dit rien à personne, ne p«rle jamais seul ; ne parle pas à moins qu'on ne l'interroge et répond très brièvement; il obéit aux ordres des gardiens, sans nulle difficulté, et n'a manifesté aucun sentiment hostile, aucune hrusquerie vis-à-vis de l'entourage.

Le 10 février 1891, M. le juge d'instruction met Loisier en présence do sa grand'mère ; il ne répond pas, il roule des yeux hagards, et persiste à ne pas répondre un mot à toutes les questions que lui pose sa grand'mère qui l'implore et le prie de lui dire s'il la reconnaît.

Interrogé ensuite, en présence de son frère, il se décide seulement à dire : t Mon frère, il est mort. » Puis ensuite : • Je veux voir mon fils. — Où est votre Ûls? » lui demande-t-on. t II est à Paris. — Êtes-vous malade, souffrez-vous de la tôte? » Frappant sa tôte de sa main, il répond : « Ça c'est solide. » Et, après un silence : < Mon père ne m'apporte pas assez à manger. » C'est tout ce qu'on a pu obtenir dans cette confrontation.

A notre première visite à la maison d'arrêt de Melun, le 26 février dernier, nous le voyons assis sur un banc, silencieux, la face inclinée vers le sol. La tète est d'un volume normal, asymétrique, les cheveux noirs, très abondants, s'implantent un peu bas sur le front, la mâchoire inférieure est développée, sans toutefois déterminer de prognathisme sensible ; des poils noirs, plus serrés au bas du visage, recouvrent les lèvres, le menton et la moitié inférieure des joues, ils sont rares dans la moitié supérieure. Le visage, pâle, a une expression farouche; les traits sont contractés, les sourcils froncés forment, en dedans, deux plis verticaux qui donnent de la dureté à la physionomie; les commissures labiales sont alternativement portées en dehors, en arrière et en haut, puis en avant, et les lèvres se rapprochent et s'avancent comme dans la moue; la tête oscille dans un léger mouvement de rotation de haut en bas et de droite à gaucho ;

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les yeux, portes en haut et légèrement à droite, en partie cachés sous la paupière supérieure, ne laissent apercevoir que le bord inférieur de Tiris. C'est vainement que Ton cherche à fixer le regard, les globes oculaires restent relevés en haut et à droite. La poitrine est bien développée, les bras et la jambe gauche sont bien musclés, la jambe droite présente une atrophie consécutive à la coxalgie. Invité à marcher dans la cour, il se lève et avance sans interrompre les mouvements de la tête et de la face.

Interrogé, il donne brusquement et d*une grosse voix quelques réponses : — € Mon frère est mort. » — « Je suis de Paris. » — « On a mis une poudre dans ma soupe. » — « C'est de Tarsenic. On veut m*empoi8onner. » — Pressé de questions, il ne prononce pas d'autres paroles.

Nous l'avons encore visité à la maison d'arrêt do Melun, le 5 et le 19 mars, et le 16 avril. Son attitude ne se modifie pas notablement mais il cesse de répondre dès la deuxième visite, et, à la fin de mars il adopte un mutisme complet et ne parle à personne. A partir de ce moment, il ne se lève plus, quand on l'y invite, mais, si on le prend par le bras, il obéit et marche avec la personne qui l'accompagne; il ne reste pas debout et se laisse aller tout doucement à terre, dès qu*on l'abandonne.

Dans la journée, il ferme souvent les yeux comme s'il dormait, et cesse tout mouvement de la tête; d'autres fois encore, il se couche sur le banc et reste immobile, les muscles du cou et de la face dans le repos le plus complet. Si, à ce moment, on l'interpelle, il ouvre les yeux, se relève, non point comme un dormeur qui se réveille, mais comme un homme en pleine possession de lui-môme, et il reprend immédiatement les mouvements de la léte et du visage.

C'est dans cet élat qu'il est transféré de la maison d'arrêt de Melun à l'infirmerie spéciale de la Préfecture de police, et de là, sur un rapport motivé de notre distingué confrère, M. le docteur Garnier, au bureau d'admission, près l'asile Sainte-Anne, pour y être observé.

A son arrivée au bureau d'admission, le 12 mai 1891, il conserve la même altitude, reste dans le mutisme, continuant à remuer la tète et à contracter les muscles de la face. Invité à se lever, à marcher, il se penche en avant et se laisse tomber sur les mains, il marche à quatre pattes; si on lui prête aide, quelque légère qu'elle soit, un doigt placé sous l'aisselle, par exemple, il se tient debout et marche droit. Il prend régulièrement ses repas, tient la cuillère à pleine main, mais mange proprement. Il demande, par signes, à aller au cabinet quand il se trouve dans la salle de réunion, dont la porte est fermée; il s'y traîne spontanément à quatre pattes, quand il est dans la cour. Dans les cabinets, on le voit se redresser facilement, relever seul son pantalon et le boutonner.

Au bout de quelques jours, nous avons pu obtenir la cessation de

ces troubles raoleura simatés : parnlysie des jambes d'iioe part, et spasmes ilu visage de l'aulre. Ces dorniovs, du reste, devenaient fatigants au bureau d'admission, où Loisîer, invité ô leair la lèle relevée, ne peut échopper à la surveillance, et se voit dans l'obligation de grimacei' toute la journée.

Nous l'avons Tait venir ilans une salle ou des malades suivaient un traitement par l'élecli-icito et nous avons déclare, en nous adressant aux élèves, que quelques applications électriques suTâraient probablement à guérir ce malade, que les spasmes notamment cesseraient dès le premier jour, une ou deux minutes, le second jour, cinq ou ail minutes, et ainsi de suite jusqu'à la disparition complète. En etTet, l'application du balai électrique avec l'appareil d'induction do Dubois-Reymond, au dos et surtout sur les parois abdominales, ont redressé Loisîer, dès la première séance ; quant aux spasmes des muscles du visage, ils ont cessé le premier jour pendant une minute, le second cinq minutes, le troisième dix minutes, et ont disparu eutiéremenl, selon les prévisions, au bout de huit jours. Le balai ovait été appliqué sur la houppe du menton et sur bi muqueuse des lèvres et non sur les muscles eux-mêmes.

Loisîer fournit tous les jours des preuves manifestes d'attention et do bonne mémoire. Le lendemain de son ei:trée, il avait Tait ses besoins dans le vase de nuit de la chambre; sur l'obaervalion de l'inQrmier que les malades valides, qui n'ont pas de lièvre et ne sont pas à l'inlirmerie, ne se servent habituellement du va^e que pour les petits besoins, on n'a plus trouvé, le matin, que de l'urine dans son vase.

Il en a été de mfme pour le redressement de la tète qu'il tenait une partie de la journée appuyée sur ses bras au-dessus de la table. On lui avait dit que les malades, pour passer de meilleures nuits, ne dormaient pas le jour : il no s'est plus accoudé à la lable, il reste assis sur une chaise ou sur un banc.

Il comprend tout ce qu'on lui dit : il ouvre la bouche, tira la langue, sort dans la cour, enli'O dans la salle de réunion, monte dans SB chambre, s'assied nu se lève dès qu'on te lui demande, mais il refuse systémaliqucmentde répondre aux questions les plus simples, mSme par signe de ti^le.

Pour faire cesser ce mutisme, nous avons eu recours un jour (i-i juin) aux inhalations d'ether, dans la pensée qu'il pourrait se surprendre parlant, comme cela arrive quelquefois, au sortir du sommeil anesthésique, et qu'il continuerait ensuite à nous répondre, mais le résultat a été incomplet.

Pendant l'élhérisation, toutes les fonctions cardiaque, respiratoire, circulatoire, sont restées absolument normales. Au milieu du sommeil, tout à coup, les paupières se sont plissées comme chee une personne qui va pleurer, puis il s'est écrié, par deux fois, avec

QM «IMUI^TION DE lA FOLIE

l'iceent de la crainle : - Oh I oh ! ce ii'esl pna encore l'heuMlK

n'est pas encore l'heure ! Oh ! ma pauvre graud'inère I oh ! ma ptlK vre graod'mère ! » Puis, presque aussildt après : • Lnissex-moi tM mains libi'es. Laissei-moi les mains libres. ■■

A deux reprises, à la euite <le ces excIamatioDS, il a relArils téta, ouvert les yeux el regardé d'une façon naturelle aulour de tsl, avec une expression de pliysionomie toute différente de celle ijoe présente d'ardinaire son visage, les deux plis verticaux àes sourcils s'étaient effacés, la figure n'avait plus son caractère de dureté pi on retrouvait l'expression douce dont parlait la grand'mére. I^ sommeil fini, tout est revenu ou premier étal.

L'apparition subite des troubles inlellecluets, à forme métaacolique, le 31 janvier dernier, pouvait faire songer à un aecês de folie Âpileptique. lié i des vertiges passés inaperçus, mais l'absence absolue dans les anlécédents, de phénomênea pouvant rappeler li grande névrose, et d'ailleurs, la prolongation de l'accès ne permettaient pas de s'arrêter à ce diagnostic.

Un accès de délire alcoolique eût pu aussi débuter brusquement, à, la suite d'une violente émotion morale, chez un individu adomii aux excès de boissons, mais l.oisier s'était montré relativement sobre, il était détenu, déjà depuis trois mois, et II ne présentait aucun symptôme physique do l'empoisonnement chronique néces- Boire à l'évolution rapide d'un accès do délire alcoolique, en dehors d'un appoint récent de boissons. De plus, te calme de la DUil ne M serait guère expliqué avec la délire alcoolique.

Si l'on eut songé è un accès de folie transitoire, ta longue durée des phiïnomones ne permettait bientôt plus de s'y arrêter.

Parfois les héréditaires dégénérés présentent des délires d'emblée, des accès qui, sous l'influence de causes diverses, s,e dévelop* peut subitement, mois tous tes anlécédeuts héréditaires ou peraoïtnels de Loisier, protestent eoutre une prédisposition native et cootn une dégénérescence mentale. Du reste, les délires d'emblée Bout bien rarement les premières manifestations de la prédisposition maladive, el, lorsqu'ils se développent, ils ont, en générol, une nclivité que nous ne retrouvons point, dans l'état sous lequel s'est montré Loisier.

Au moment de son arrivée à l'infirmerie spéciale de ta préfecture de police, il s'était présenté sous les apparences soit d'un idiot privé du langage articulé, soit d'un Ijrpémanieque frappé de mutisme et de stupeur, mois, ajoute M. le D' Garnier : •• En réalité, ii n'est ni l'un ni l'aulre. Les phénomènes bizarres auxquels il nous bit assister sont non seulement insolites, mais ils sont encoro oontradictoiros entre eux. Dans leur ensemble, ils ne répondent à aucun des deux types d'nliénalion mentale auxquels il vient d'être fait allusion et qui sont les seuls dont on pourrait, à la rigucui p rocher. •

ET FOLIE MKCXJNNUR 5W

PoisqDO les troubles intelleeiuelï! préeentés par Loieier no répondent à aucune des formes connue», des formes classiques do l'aliénation mentale, admettons qu'il a éli frappé d'un accès de folie insolite, exceptionnel, rappelanl plu» ou moins la mélanL-olio ou Ifpémanie, examinons e«t accès en lui-mAme, daas son contenu, et analysons les différents aj'mplûmes.qui le constituent.

Cetti élude tb nous metlre en présence de conlradictions incessantee, de phénomènes qui se combattent, se repoussent, s'excIneDt, ai bien qu'une lelli> folie ne saurait exister.

Le 30 janvier, tout va bien dans la m«tinée, mais Loisier revient Irisle et préoccupé du cabinet de M. le juge d'instruction, cl dèa ie lendemain, il ae présente sous les dehors d'un mélancolique halluciné, avec l'aspect bitarro dont nous avons parlé, déclarant qu'on empoisonne sa soupe ; mais il n'en demande pas le motif, il n'eccnse personne, il ne proteste pas, i! obéit comme d'habitude aux ordres des gardiens et, contrairement au persécuté qui se croit empoisonné, il ne réngit nullemenl, pas même en paroles ni en gestes, contre son entourage ni contre ceux qui lui présentent sa soupe empoisonnée. 11 ne prend pas d'aliments pendant deux jours, puis, tout en continuant à dire qu'on l'empoisonne, il mange, sans hésitation, ce qu'on loi sert, sans examiner sa nourriture, sans la faire goîkter par celui qui la donne : le soir venu, il se couche et dort d'un profond sommeil. Un tel mélancolique persécuté ne sa rencontre jamais dans les asilea.

D'autre part, s'il était dans la stupeur, comme on pourrait le supposer, dans les moments où, cessant tout mouvement de la face, il reste immobile, la tële inclinée sur la poitrine, il ne parlereit pas à haute voix, ne se plaindrait pas d'ôlre empoisonné, ne- mangerait pas seul, rtislei'ail inerte, indilTéreut à toute incitatiun extci'ieure, . n'obéirait pas au\ ordres des gardiens et serait incapable de pourvoir i ses besoins les plus élémentaires.

Onze jours après, lorsqu'il est mis en présence de sa grand'mère et de sou frère, il ne veut pas les reconnalU'e conlrairemcnt è ce que fer-ail le mélancolique persécuté, de fraichc date, qu'il cherche ù représenter. Uu délire aussi limite et aussi récent no peut pas compromettre rialclligence, nu point de provoquer de telles lacunes de la mémoire, tii, par le fait d'une illusion ou d'une idée délirante, il se trompait sur la personnalité de ses parenla, il ne manquerait ^s de le dire, il trouverait en tout cas, des ressemblances et les diecutftrait comme le font ces malsdes, en pareille circonstance. On tel sujet lie peut donc pas être en démence, et si ie délire était réal, il 3f aurait d'autres réactions.

Dans la nmtiDée du 36 juillet, on le voit promenant rindicaleur de la main droite sur le dos de la main gauche comme pour manifester le désir d'écrire; on s'empresse de lui donner un crajoa ai du

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