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VICES DE CONFORMATION ET DIFFORMITÉS

SOMMAIRE. ~ Deux sujets dont un rudimentaire, réunis. — Sujet prlnoiiMl irrëguller. — Arrière-train supplémentaire. — Portion de bassin, une ouisse. deux Jambes. — Absenoe des rotules et d'une portion d'un tibia. — Deux pieds bots Tarus èquins. — Mouvements subordonnés de la partie supplémentaire. — Cette partie réfractaire à une maladie érupUve du sujet principal.

Evrard (Gustave), âgé de neuf ans et demi (1), est né à Paris le i juillet 1830, rue de Vaugirard, 88, de parents bien conformés et bien portants. Il a deux frères qui sont également bien conformés et jouissent d'une bonne santé. Une sœur venue après lui est morte de la petite vérole à Tàge de onze mois.

Sa mère rapporte que vers la sixième semaine de la grossesse elle s*est donné un violent coup sur le bas-ventre «n se heurtant contre le coin d'une commode. Quelques jours après l'accident elle a rendu du sang par le vagin. L'écoulement, peu abondant, a duré quatre jours. Cette grossesse a été plus pénible que les autres, mais l'ac* couchement a été très facile.

Le sujet lui-même n'avait jamais fait de maladie grave. La dentition s'était passée sans accident notable ; lorsque, il y a trois semaines, il fut pris d'une éruption pustuleuse à la tête, qui de là s'est propagée à presque toute la surface du corps. Cette éruption paraît n'avoir été annoncée par aucun prodrome ; et, aujourd'hui même, elle ne donne lieu à aucune incommodité autre qu'un peu de cuisson et d'endolo-

(1) Le sujet de cette observation avait déjà été observé et décrit par Etienne Geoffroy Saint-Hilaire en 1831 ; il avait à cette époque (5 août 1831) un an et un mois. Retrouvé par nous huit ans et cinq mois plus tard, nous l'avons observé et décrit sans connaître la description antérieure du grand naturaliste. Nous sommes heureux de nous être rencontré avec l'illustre observateur, quant à sa description générale et extérieure du sujet ; mais le naturaliste avait laissé à Tanatomiste et au pathologiste des faits plus immédiats à constater. La description de l'un n'est donc que la confirmation et le complément de l'autre. Nous indiquerons les particularités de ce complément.

rissement au voisinage des plus grosses pustules. L'enfant d'ailleurs est d'une bonne constitution, d'un tem|ièrament nerveux. Les yeux, de couleur grise, sont volumineux, saillants et oITrent un léger strabisme. La peau est blanche, un peu rugueuse. L'éruption qui s'étend à toutes les parties normales du corps, n'oft're aucun vextige sur les membres supplémentaires. La peau de ces derniers est lisse et d'une coloration rouge bleuâire, tandis que sur les parties normales elle est rugueuse et d'un blanc terne, sans injection veineuse.

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GusUve Evrard est né avec un arriéce-train supplémentaire, véri-* table greffe animale composée d'une portion de bassin et d'une cuisse unique, donnant insertion à deux jambes terminées par deux pieds. Toutes ces parties sont rudimentaires. La jambe et te pied gauches sont imparfaits, très difformes. La jambe et le pied droits, également très diiïormes, paraissent offrir les éléments de toutes les parties normales.

Le bas.sin rudimentaire est implanté sur la fesse normale du ctAé gaurbe. Il n'y a point de mobilité appréciable entreces deux parties. Il est impossible de déterminer par le toucber la forme exacte de ce bassin rudimentaire et les parties qui le constituent.

Indépendamment de cette anomalie partielle, les parties normales du corps présentent une remarquable inégalité de développement à droite et à gauche. Tonte la moitié gauche est restée plus petite que

la droite. Cette différence est surtout appréciable dans les deux moitiés de la tête et dans les niouibres inierieurs.

La tête est remarquable, au premier abord, par le développement des parties postéro-supérieures, la dépression de la région occipitale et le peu d'étendue des diamèlr«îs transversaux. La moitié gauche du front est déprimée et moins développée en tous sens que la droite. Les différents diamètres de cette dernière sont d'un tiers plus étendus que ceux de la moitié gauche. En arrière, la différence est moins sensible, mais elle est encore à l'avantage de la moitié droite. Le demi-périmètre horizontal droit a 3 centimètres de plus que le gauche. Les deux moitiés de la face présentent également de la différence dans leur développement. La hauteur verticale de la moitié gauche a i centimètre de moins qu'à droite. Les deux moitiés du tronc sont symétriques. Il en est à peu près de même des membres supérieurs; car celui du côté droit (mesuré depuis l'acromion jusqu*à l'extrémité du doigt médius) n'a que 15 millimètres environ de plus que le gauche. C'est dans les membres inférieurs que Ton observe la plus grande inégalité. Celui du côté droit est à la fois plus long, plus gros et mieux musclé que 'le gauche. Dans les deux membres, les genoux sont légèrement déviés en dedans. A gauche, cette déviation est un peu plus sensible.

Longueur du membre inférieur droit, du grand

trochanter au sommet de la malléole externe. 6*25 millimètres.

— au sommet de la malléole gauche. 600 — Circonférence de la cuisse droite 370 —

— de la cuisse gauche 350 —

Circonférence de la jambe droite 260 —

de la jambe gauche 220 —

Longueur du pied droit 230 —

— du pied gauche 210 —

Le bassin normal a éprouvé : i"* une forte inclinaison en avant, qui rend le plan de l'ouverture du détroit supérieur presque vertical, et qui adonné lieu à une forte cambrure des lombes; 2" un mouvement d'inclinaison à gauche et de rotation autour de son axe vertical, mouvement en vertu duquel l'épine iliaque anléro-supérieure gauche déborde, en avant, de 2 centimètres, celle du côté droit, en môme temps qu'elle est plus basse d'environ 3 centimètres.

En arrière on remarque, abstraction faite des parties supplémentaires, une dépression de la fosse iliaque gauche plus grande que ne le ferait supposer la rotation du bassin, ce qui fait voir que la moitié gauche est moins développée que la moitié droite.

La fesse normale du côté gauche est presque entièrement recou-

r.HEZ LES MONSTRES, LE FOTTCS ET fESFANT.

verte par le bassin et la cuisse supplémentaire. Ce n'est qu'en enConcanl les doifcis sous les parties anormales que l'on peut sentir les contractions des muscles fessiers tiormauit. Si la fesse gauche parait plus grosse que la droite et beaucoup pins longue, elle le doit aux parties surajoutées. Le bassin supplémentaire forme sur la fosse iliaque gauche une tumeur qui a quelque analo{t:ie de configuration

«ultérieure avec celles formées par le fémur quand il est luxé dans la fosse iliaque. Une très forte cambrure des lombes ajoute encore à cette analogie; mais le moindre examen fait reconnaître que la tète ilu fénnir normal est dans sa cavité. C'est donc de l'arrière-truin supplémentaire que résulte le volume si considérable de la fesse gauche. Celle-ci estdirigée obliquement de haut en bas et de gauche À droite. De cette disposition résulte une obliquité, dans le même sens, du pli des fesses.

L'examen de chacune des parties de l'arri^re-lrain supplémentaire nous a présenté les particularités suivantes:

Wî DIFFORMITÉS CONGÉNITALES

Bassin. — C'est une masse osseuse, irrégulière ; il est impossible de déterminer par le toucher la forme exacte et la nature des parties qui entrent dans sa composition. Il est entouré de parties molles également difficiles à déterminer. La peau qui le recouvre présente sur le point le plus saillant une espèce de raphé longitudinal, long d'environ 4 centimètres, reposant immédiatement, sans y adhérer, sur une crête osseuse qui a beaucoup d'analogie avec une crête iliaque irrégulière. Ce qui tend à le faire croire, c'est qu'immédiatement en dedans et au-dessous on sent une saillie formée par l'extrémité supérieure du fémur et qu'on pourrait prendre pour le grand trochanter. La rotation extrême en dehors et en arrière de la cuisse supplémentaire, dont le genou regarde tout S fait en arrière, parait ajouter un nouveau degré de probabilité à cette détermination.

Longueur de la cuisse 280 millimètres.

Circonférence • 245 —

Cette cuisse ne peut exécuter sur le bassin anormal que de légers mouvements de glissement et point de rotation. Elle est dirigée de façon que sa face antérieure regarde en arrière, relativemjent à l'individu normal, et les jambes se fléchissent en avant. Le grand trochanter n'est pas appréciable par le toucher. Le fémur est unique, et il n'y a pas apparence de soudure de deux os. Il se termine inférieurement par un léger renflement, qui est loin d'égaler en diamètre les condyles d'un fémur normal ; la rotule n'existe pas. Les condyles du fémur s'articulent, inférieurement et un peu en arrière, avec une portion de tibia appartenant à la jambe droite supplémentaire, tandis que, par leurs parties latérales, ils donnent insertion aux péronés des deux jambes.

Le tibia de la jambe droite n'existe que dans sa moitié supérieure; toute la partie inférieure manque. La portion existante se termine par une extrémité arrondie qui s'enfonce dans l'angle rentrant que forme avec la jambe le pied renversé.

Le péroné droit présente une forte courbure dirigée en arrière et en dehors. La longueur de l'os est de 16 centimètres; la flèche de sa courbure, de 15 millimètres. Cette courbure a son sommet au niveau du tiers inférieur de l'os, c'est-à-dir^e au point où le tibia cesse de lui fournir un appui. Son volume est proportionnellement plus considérable que l'état de la jambe ne le ferait supposer; en haut, il a. abandonné le tibia, a glissé en dehors du condyle du fémur; et, entre les deux extrémités de ces deux os, se sont établis des moyens d'union solides quoique lâches. La jambe est dans un état de demi-flexion permanente sur la cuisse. Cette flexion paraît due à la fois aux muscles et aux ligaments.

Le pied droit offre les caractères généraux du varus équin. Il y a élévation du talon, renversement du pied sur son bord externe, et courbure suivant ses bords. Toutes ces dispositions coïncident avec la rétraction des muscles présidant à ces diverses déformations. Le tendon d*Âchille forme une corde peu saillante, mais totalement inextensible. Les jambiers antérieur et postérieur et Textenseur propre du gros ortei] forment des cordes d'autant plus sensibles que la partie inférieure du tibia n'existe pas. L'extenseur commun et le fléchisseur des orteils môme se font sentir à la partie interne du pied.

La jambe gauche ne présente qu'un seul os, le péroné, qui est assez gros, droit et long de iO centimètres. Il s'articule avec le condyle correspondant du fémur, d'une manière encore plus lâche que celui du c6té opposé. Cependant il se trouve en rapport avec les muscles de la cuisse, tandis que celui du côté opposé n'est en rapport qu'avec le fémur. Il n'y a point de tibia de ce côté.

Le pied gauche est également incomplet. Il n'est formé que par une pièce tarsienne unique, — représentant en arrière le calcanéum, en avant le cubolde, soudés ensemble, — et par les deux derniers métatarsiens qui se terminent par deux orteils très développés, surtout le premier lequel ressemble presque à un doigt de la main. Les articulations tarso-métatarsiennes, métatarso-phalangiennes et celles des phalanges entre elles sont mobiles; ces dernières cependant ne jouissent que d'une mobilité obscure, ne pouvant exécuter aucun mouvement volontaire. Du reste, le pied, abstraction faite de l'absence de certaines parties, offre la direction d'un varus équin très prononcé, avec renversement complet sur sa face dorsale. Le sommet de la malléole le déborde en bas de plus de 3 centimètres.

Il est absolument impossible de déterminer les muscles du bassin ou de la fesse rudimentaire ; s'ils existent, ils sont paralysés. Il en est à peu près de même de ceux de la cuisse unique ; la plupart sont également paralysés. En outre, il y a une telle confusion dans toutes ces parties, qu'il est impossible de s'y reconnaître. Ainsi les muscles de la cuisse ne se contractent que dans les mouvements de la jambe gauche, qui ne parait qu'un appendice, tandis que dans les mouvements de la jambe droite, aucun des muscles de la cuisse ne se contracte, quoique celle-ci en soit la continuation directe.

Les muscles extenseurs des jambes sont totalement atrophiés et paralysés ; nous avons déjà signalé l'absence de la rotule.

Les muscles postérieurs présentent quelque contractilité, mais il est impossible de les distinguer à cause de leurs adhérences anormales et du déplacement de leurs insertions. Cependant, nous avons cru constater deux biceps allant aux bords postérieurs des deux tètes

iOi DIFFORMITÉS CONGÉNITALES

péronières. Il y a probablement aussi les éléments des demi-tendineux, demi-membraneux, droit interne et des adducteurs. Mais au milieu de la face postérieure de la cuisse tous ces muscles se confondent en une masse qui se continue «avec les jumeaux et soléaire de la jambe gauche. Cette masse présente des contractions légères qui réagissent à la fois sur la jambe gauche et sur la cuisse, et déterminent les mouvements de celle-ci sur le bassin.

Il est impossible de reconnaître Tinsertion fémorale des jumeaux gauches; ils se confondent entièrement avec la masse signalée plus haut. Le soléaire s*attache au péroné ; ce muscle est peu développé et paraît transformé en tissu fibreux. Le tendon d*Achille est mince, profondément situé, toujours tendu. Il paraît être à la fois l'aboutissant de plusieurs muscles de- la cuisse et de ceux du mollet. A la jambe il y a un autre muscle encore contractile. Ce muscle s'attache inférieurement ix la partie moyenne et plantaire du bord interne du tarse, au niveau de Tinsertion du jambier postérieur à Tétat normal ; mais en haut ce muscle s'attache au péroné. Les péroniers latéraux et antérieur, le pédieux et les muscles plantaires s'ils existent, sont atrophiés et paralysés. Les autres muscles de la jambe manquent. A droite, nous n'avons pu remarquer d'autres connexions musculaires de la jambe avec la cuisse que le biceps et peut-être les jumeaux. Cependant ceux-ci paraissent se confondre avec une masse fibrocelluleuse transversale qui unit les deux jambes à leur extrémité supérieure.

Tous les muscles de la jambe droite existent, à l'exception des péroniers latéraux; ils se sont tous portés vers la face interne de la jambe de manière à former obstacle au redressement du pied. Tous sont raccourcis à un degré considérable, mais tous présentent encore de très légères contractions.

Les mouvements de la cuisse sont très bornés. Ils se réduisent à de légères oscillations d'avant en arrière. Pour ne pas donner lieu à confusion, je crois utile de rappeler que la soudure primitive des deux individus s'est faite dos à dos : de cette manière la face antérieure de l'individu anormal regarde dans le même sens que le dos du sujet normal. Comme ma description ne se rapporte qu'à l'individu anormal, je fais abstraction du sujet normal; si donc je dis en avant, c'est pas rapport non pas à ce dernier, mais par rapport à l'individu surajouté. Les mouvements en arrière, c'est-à-dire ïextension de la cuisse sur le bassin, sont actifs, ceux en avant sont occasionnés par le poids du membre qui retombe.

La jambe droite est dans l'impossibilité de se mouvoir sur la cuisse, quoique l'articulation soit parfaitement mobile. Le pied jouit de légers mouvements de totalité, il a même la faculté de mouvoir différentes

parties isolément : ainsi les orteils peuvent se fléchir ou s'étendre, quoique à un degré presque imperceptible. Chose singulière, aucun des mouvements de cette jambe droite ne peut s'exécuter sans un mouvement correspondant dans la jambe normale du côté gauche.

La jambe supplémentaire gauche présente des mouvements assez étendus de flexion sur la cuisse. Elle ne peut guère s'étendre au delà du point où elle forme un angle droit avec le fémur. Dans les mouvements dé flexion on peut s'assurer de la contraction simultanée de presque tous les muscles de la cuisse anormale. Les deux muscles que nous avons constatés dans la jambe ne présentent que de légères oscillations.

L'intervention de la contraction d'un des membres normaux n'est pas nécessaire pour que les mouvements de cette jambe puissent s'exécuter. Les péroniers latéraux, s'ils existent, sont totalement paralysés. Il n'y a point de muscle appréciable dans le pied, qui ne jouit d'aucun mouvement sur lui-même.

Avec ce monstre nous entrons dans un nouvel ordre de faits. Chez tous ceux qui précèdent, la monstruosité était accompagnée de vices de conformation et de difformités résultant d'une même cause, et celte cause éUiit celle-là même qui avait produit la monstruosité, c'est-à-dire ralfeclion des centres nerveux. La monstruosité n'était donc que la réunion de tous les vices de conformation et de toutes les difformités résultant d'une cause commune ; celle-ci attestée non seulement par les vestiges matériels de la maladie, mais par les produits de la rétraction musculaire qui en est le reflet primordial et principal.

Chez les monstres dont nous venons de rapporter un spécimen, c'est-à-dire les monstres doubles, il n'est pas rare de rencontrer les mêmes vices de conformation, les mêmes dilTormités que chez les monstres simples. Quelle est la signification, quelle est la portée de cet accompagnement? En d'autres termes, ces vices de conformation et ces difformités sont-elles, comme chez les monstres simples, le produit de la rétraction musculaire, et celle-ci est-elle, chez les monstres doubles comme chez les monstres simples, le témoignage d'une affection des centres nerveux? Finalement, cette affection des centres nerveux, à supposer

qu'elle existe, et lorsqu'elle existe, a-l-elle la même signification et la même portée que chez les monstres simples?

Ces questions, posées à Toccasion du cas particulier dont nous venons de rapporter Thistoire, ne sauraient être circonscrites à ce cas ; on est obligé de l'étendre à tous les cas de la même catégorie, c'est-à-dire à tous les monstres doubles accompagnés des mômes vices de conformation et des mêmes difformités, sous peine d'être arrêté par chacun d'eux, et d'être* obligé de chercher, pour chacun d'eux, une cause particulière si ce n'est différente. Mais il n'est pas difficile de généraliser cet examen, ni la solution qu'il est susceptible de produire. Il suffit pour cela de mmener à un type commun tous les cas de monstre double, chez lesquels on observe les vices de conformation et les difformités que nous avons rencontrés chez les monstres simples, et de chercher jusqu'à quel point on peut étendre à cette seconde catégorie de monstres la signification donnée à la première et établie par elle.

En fait, d'abord il est d'observation certaine qu'il existe un grand nombre de monstres doubles accompagnés de vices de conformation et de difformités que l'on rencontre chez les monstres simples. Eh bien ! chez les premiers comme chez les seconds, il est également certain que ces vices de conformation et difformités sont produits par la même cause : la rétraction mtvsculaire, et que, chez les uns comme chez les autres, cette rétraction n'est et ne peut être que le reflet d'une affection convulsive. Partant de cette proposition qui ne saurait être contestée, on est conduit à se demander s'il existe des catégories de monstres doubles offrant, et des catégories n'offrant pas les vices de conformation et les difformités produits par la rétraction musculaire, et à quelles conditions les unes et les autres doivent cette différence? La solution de celte première question nous parait aussi facile que certaine.

Partant de cette proposition suffisamment établie que les dif^ formités et vices de conformation produits parla rétraction musculaire ne peuvent exister qu'à la condition d'une lésion préa* lable des centres nei*veux, on peut établir immédiatement deux catégories de monstruosités doubles : celles chez lesquelles le

système cérébro-spinal a été matériellement atteint, et celles chez lesquelles ce système n'a reçu aucune atteinte. Or, ces deux catégories existent en réalité ; et c'est à l'aide des caractères qui nous ont servi à établir l'origine des monstruosités produites par raffeclion des centres nerveux que nous pouvons établir l'existence des monstres doubles chez lesquels la même affection a eu ou n a pas eu une part quelconque dans la production de la monstruosité. Ces caractères, les voici :

Toutes les fois que l'un des sujets ou tous les deux ont subi une mutilation quelconque du système cérébro-spinal, et qu'ils portent avec eux le témoignage direct et indirect de cette lésion, soit par ses vestiges locaux, soit par la rétraction musculaire qui en est le reflet, il ne reste plus qu'à se demander dans quelles conditions ce double fait se rencontre, et à rechercher la part qu'il a dans la genèse de la monstruosité. Or, ces conditions qui décident de l'intervention d'une afi*ection cérébro-spinale dans la formation des monstres doubles, résultent de leur mode de jonction.

Lorsque les deux sujets sont simplement réunis par la peau, sans fusion totale ou partielle des organes centraux, ils peuvent conserver et ils conservent généralement la régularité de leurs formes et de leurs membres. C'est ainsi que, chez tous les monstres doubles soudés par leurs téguments, il n'y a ni pieds bots, ni mains botes, ni déviations de l'épine, ni luxations des mem^ bres. Ils sont réguliers, à part la grefl'e cutanée qui les maintient accolés l'un à l'autre. Par contre, la plupart des monstres doubles chez lesquels les crânes, les colonnes vertébrales, les grandes cavités sont fusionnées, sont accompagnés de vices de conformation et difl*ormités par rétraction musculaire. En dehors de ces deux grandes catégories, il peut en exister une troisième : celle où l'un des deux participants offre seul les traces d'une mutilation cérébro-spinale, l'autre complètement exempt de toute mutilation de ce genre. Eh bien! chez les monstres de cette catégorie on peut rencontrer des vices de conformation et des diflbrmités limités au siège et subordonnés au degré de la lésion nerveuse, à côté d*une intégrité parfaite des parties placées sous la dépendance du système nerveux non atteint. C'est

ainsi que, chez les monstres doubles, le témoignage complet ou restreint de la maladie marque à son tour la limite de leur participation à la production des difformités.

En parcourant Thisloire des monstres doubles, on peut aisément s'assurer de Texaclitude des propositions qui précèdent. On y verra, en effet, que les différentes catégories de monstres parasitaires, de monstres par fusion, de tous ceux où deux sujets sont plus ou moins profondément soudés, et ont fourni en une plus ou moins grande partie de leurs corps, Texistence des vices de conformation et difformités musculaires csl généralement limitée et subordonnée au siège et au degré de compromission du système nerveux. C'est ce que nos observations ultérieures ne manqueront pas de montrer. Nous nous en tiendrons pour le moment au monstre qui nous a fourni l'occasion de poser ces principes.

Que voit-on dans ce monstre ? les débris d'un sujet mutilé accolés et soudés à un sujet entier. Mais on y voit, en plus, que les portions détruites du parasitaire n'ont pu être enlevées qu'en altérant profondément le système cérébro-spinal. Le témoignage de cette mutilation existe dans la rétraction musculaire qui a produit les difformités de la jambe et du pied. Cette altération est en outre caractérisée par les vices de conformation qui accompagnent les difformités proprement dites. L'absence d'une partie du bassin, d'une cuisse, des rotules et d'une portion d'un tibia sont des témoignages de la plus profonde perversion du système nerveux. La rétraction musculaire qui les accompagne ne permet pas de leur donner une autre origine : c'est toujours la clef des énigmes, le mot des hiéroglyphes tératologiques.

Voilà donc un premier fait de la catégorie des monstres doubles où les difformités et les vices de conformation de la même origine montrent tout à la fois : 1° l'existence d'une affection destructive des centres nerveux, comme partie active dans la production de celte monstruosité, et, 2** la limite de cette action. On peut faire néanmoins des réserves à l'endroit de l'origine première de la monstruosité que nous analysons, car le sujet, réputé sain et normal, présente quelques particularités qui ne sont pas tout à fait étrangères à cet ordre de causes. Mais, quelles

que soient la légitimité et la portée de cette réserve, elle laisse à raffection destructive du système cérébro-spinal la part que Texistence des diiTormités par rétraction musculaire lui assure.

Nous négligeons à dessein les considérations secondaires auxquelles prêteraient les particularités physiologiques offertes par les relations du sujet complet avec les restes du sujet mutilé. Ces considérations trouveront leur place ailleurs; et nous passons immédiatement à un second cas de monstre double, également compliqué de difformités.

OBSERVATION XII

MONSTRE DOUBLE, ISCHIOPAGE DE PRUNAY SOUS-ABLY. — DOUBLE SPINA BIFIDA SACRÉ. -7 DIFFORMITÉS DES MEMBRES INFÉRIEURS.

SOItfMAIKË. — Isohlopagie. — Splna biflda double. — Flexion pennipieiite des genoux. — Pieds bots doubles varus équins ohes chaque individu. — Rétraction des musdes correspondants.

Beaucoup de personnes se rappelleront les principales circonstances de riiisloire de celte curieuse difformité, observée en 1838 par Geoffroy Sainl-Hilaire père. Elle a fait l'objet d'une série de communications à TAcadémie des sciences par le grand naturaliste. Ces communications, toutes empreintes du génie de l'observateur philosopheront roulé principalement sur les classifications tératologiques et sur la théorie de Vattraction de soi pour soiy considérée comme agent de l'association symétrique des parties réunies. Notre rôle, plus modeste, a été de compléter, par des observations anatomiques et physiologiques, les considérations du maitre, et de chercher à établir une liaison entre la pathogénic des vices de conformation et des difformités chez les monstres simples, et les mêmes vices de conformation et difformités chez les monstres doubles. C'est grâce à l'obligeance de notre illustre maitre et ami le professeur Serres qu'il nous a été donné de faire nos observations sur ce monstre, que l'anatomiste philosophe étudiait de son côté à un autre point de vue.

Cette monstruosité consiste dans la réunion de deux individus du sexe féminin par les points homologues des deux extrémités du tronc, d'où le nom iVisrhiopage, Indépendamment des observîitions dont il va être Tobjet, j'ai fait représenter les deux sujets soudés ensemble et les difformités qui s'y rencontrent, principalement les pieds bots.

i. GU£RLN« 1. ~ 14

tto

Voici d'abord quelques détails sur les rapports des principaux organes des deux individus et sur leur mode de réunion :

I. Formes extérieures. — Les deux sujets sont du sexe féminin. L*une s'appelle Marie-Louise, l'autre Hortense-Honorine. Elles sont réunies bout à bout par Textrémité inférieure du tronc. Au premier aspect on peut déjà déterminer les membres appartenant à cbaquc individu. Qu'on suppose, d'une part, une division sur la ligne mé-

Fie. 55.

diane de chacun des deux sujets, division s'étendanl en arrière jusqu'au sacrum, en avant jusqu'à Tombilic et comprenant le périnée, es organes génito-urinaires et le rectum ; qu'on suppose, d'une autre part, un écartement considérable des cuisses et de toutes les parties divisées de chaque individu, en sorte que, de chaque côté se trouve une moitié de périnée, de rectum, de vulve, de vagin, d'utérus, d'urèthre et de vessie; que Ton suppose enfin une coaptation exacte des parties homologues fournies par chacun des individus, et Ton auia une idée générale de leur assemblage. Ainsi, de chaque côté se trou-

vent deux membres inférieurs, Tun appartenant à Marie*Lottise, l'autre à Hortense, en sorte que le membre droit de l*une se trouve en rapport avec le membre gauche de l'autre, et vice versa; et les deux membres se regardent par leur face interne, absolument comme s'ils appartenaient à un même individu. Licur direction/au lieud'ôtre parallèle à Taxe du tronc, est perpendiculaire à cette ligne.. Entre les deux membres de chaque côté, se trouvent un périnée, une vulve, on anus, etc., dont chaque sujet a fourni la moitié.

D'un côté seulement (celui qui correspond au côté gauche de Marie- Louise et au côté droit d'Hortense), ces différentes parties offrent un développement complet, tandis que du côté opposé elles sont rudimentaires, la ru/re, Vurèthre et l'anus étant moins développés et imperforés, et les canaux qui leur font suite étant remplacés par de petits cordons fibro-celluleux.

Le sacrum y dans sa partie inférieure (les coccyx également bifides et accolés), ne présentait de ce côté qu'un développement rudimentaire. Les points d'ossification des deux sacrum sont moins nombreux et plus petits que du côté opposé. Les moitiés correspondantes des coccyx sont représentées par une bandelette fibreuse, dans laquelle se trouve un seul point d'ossification, tandis que du côté opposé on voit une série de points osseux, partant de chaque individu, se rapprocher, s'accoler et former un coccyx très bien développé. Un fait digne de remarque, c'est que le côté correspondant à toutes ces atrophies est précisément celui où les pieds bots sont le plus prononces.

L'ombilic est commun aux deux sujets : il se trouve situé exactelement sur la ligne de démarcation des deux individus, par conséquent, sur le trajet d'une ligne qui passerait à travers les deux vulves. La partie postérieure des deux sujets n'offre, au niveau de leur réunion, aucune trace de jonction. La peau, dans ces points, comme à la partie antérieure, semble se continuer d'un être à l'autre sans aucune ligne de démarcation.

II. Couches musculaires. — La peau ayant été enlevée, nous avons examiné la disposition des muscles.

Les parois de l'abdomen ne sont pas continues, comme on aurait pu le croire d'après l'inspection extérieure. Elles ressemblent, sous C4; rapport, à ce que Duverney avait observé sur un pareil monstre : les muscles droits antérieurs se sont écartés inférieurement, en obéissant au déplacement de leurs insertions pubiennes; en sorte que leur réunion laisse, au niveau de l'ombilic, un espace quadrangulaire, formé de quatre arcs de cercle égaux, se regardant par leur convexité. Les autres nmscles de l'abdomen ont obéi à ce déplacement.

su DIFFonHITËS CONGKMTALëS

III. DrFFoRiiiTËs. — i* Flexion de» genoux. — Chei les deui sujets, les membres inrérieurs offrent une flexion des genoux très prononcée, permanente, par suite de la rétraction des flécliisseurs des jambes; elle est telle, que tes jambes ne peuvent guère être étendues au delà du point où elles forment un angle droit avec les cuisses. Les jarabi'S et surtout celles du cdté où la dilTormilé des pieds est la plus prononcée, sont amaigries et les mollets remontent jusqu'au jarret.

S* Pieds bots. — Dans les pieds de Marie-Louise, l'équinisme, c'est-à-dire la flexion des pieds, prédomine sur le renversement; dans ceux d'Hortense, au contraire, la flexion est nulle à droite et peu prononcée à gauche, tandis que le renversement est très prononcé.

A. Pieds de Marie-Louise. — Le pied droit présente la ditTorniiléque j'ai dccrile sous le nom iVéquin vai-us au troisième degré commençant, ofTrant les particularités suivantes : L'extension du pied est telle, que lu tarse, au lieu de s'articuler avec la jambe à angle droit, est presque parallèle à celle-ci. Il n'offre point de renversement sensible ni de rotation anormale en dedans. L'nvant-pied, au contraire, offre une assez forte déviation en dedans accompagnée d'un renversement tel, que si le pied posait sur le sol il appuierait sur son bord externe, tandis que le bord interne regarderait en haut, et la face plantaire en dedans en arrière et ea bas, de manière qu'elle formeriiit avec le sol un angle de CO degrés environ. Le centre du déplacement de l'avantpied sur le pied répond aux articulations de la première avec la seconde rangée du tarse et aux articulations tarso-niétatarsiennes. Les

orteils de ce pied sont rebroussés, c'est-à-dire que les articulations métatarso-phalangiennes sont dans une forte extension et celles des phalanges entre elles sont fléchies.

Les téguments étant enlevés et les muscles de la jambe et du pied préparés, on remarque les particularités suivantes : Les musdes jumeaux et soléaire sont très fortement rétractés. Leur volume est peu prononcé, et leur tissu plus sec et plus dur qu*à Tétat normal. Les muscles de la couche postérieure profonde de la jambe offrent aussi un certain retrait; mais leur tissu ne présente rien d anormal. Le jambier postérieur est assez volumineux et offre un retrait assez prononcé. Il s'oppose par là au retour du pied en dehors. Les longs extenseurs des orteils sont également un peu trop courts. Leurs tendons s'étendent en droite ligne du ligament annulaire aux orteils, et comme le pied décrit une courbe dont la convexité regarde en dehors, ces tendons tirant sur les deux extrémités de la courbe dont ils forment la corde, tendent à augmenter la difformité.

Les péroniers latéraux sont allongés, amincis et d'une teinte plus pâle que les muscles antérieurs. Le pédieux se trouve dans le même état. Le muscle court fléchisseur commun des orteils et le plantaire interne offrent une rétraction considérable. Ils s'étendent en ligne droite entre leurs deux extrémités; et, comme le pied offre une courbe très prononcée suivant son bord interne et suivant sa face plantaire, ces muscles forment la corde de cette double courbure. Le plantaire et les muscles de la couche plantaire profonde n'offrent rien de particulier.

Le pied gauche do ce sujet présente un exemple de pied équin simple au premier degré, accompagné seulement de rétraction des jumeaux et soléaire.

B. Pieds d'Hortense-Honorine. — Le pied droit offre un exemple assez rare de varus simple, s2li\s complication d'enroulement ni d'élévation du talon. Les musdes jambier antérieur et postérieur seuls, mais le premier surtout^ offrent une rétraction manifeste et assez prononcée. Les autres muscles de la jambe et du pied sont dans l'état naturel. Les péroniers latéraux eux-mêmes ne paraissent avoir rien perdu de leur force.

Le pied giiuche offre un varus équin très prononcé au deuxième degré. S'il posait sur le sol, il appuierait sur son bord externe et un peu sur la face dorsale du tarse, tandis que la plante regarderait en arrière et en dedans, et le bord interne en haut. L'avant-pied est tourné en dedans. La concavité du bord interne et de la face plantaire est beaucoup plus prononcée que dans l'état normal.

En examinant l'état des muscles de la jambe, nous avons trouvé

su DIFFORMITÉS CONGÉNITALES

«ne rétraction assez prononcée des jutneauw et soléaire et une rétraetion pins prononcée encore du jambier postérieur. Ce muscle a perdu près du quart de sa longueur normale. C'est lui qui est l'agent primitif et principal de la rotation du pied en dedans; du moins c*est lui qui 8*oppose le plus au replacement du pied dans la position normale. Les autres muscles postérieurs de la jambe offrent également un retrait assez prononcé.

Le jambier antérieur est rétracté k un point tel que son insertion au premier cunéiforme n'est distante que de 7 millimètres du bord nférfenr du ligament annulaire du tarse.

Le long extenseur propre du gros orteil forme la corde d'une e^nirbe représentée par le bord interne du pied ; il contribue à augmenter cette courbe, qui est la résultante de la rétraction simultanée de œ muscle et du plantaire interne, Uextenseur commun des ortêilê offre aussi un certain degré de raccourcissement. Les tendons de ce muscle se portent en ligne droite du ligament annulaire aux orteils qui leur correspondent; mais comme le pied offre une très forte courbure suivant ses bords, il en résulte que la direction de ces chefs tendineux, au lieu d'ôtre presque parallèle à celle des métaiar«siens, tend à devenir perpendiculaire à cette dernière, et k augmenter ainsi la concavité du bord interne du pied. Ces deux derniers muscles sont en proportion moins développés que les jambiers antérieur et postérieur.

Le long péronier latéral est bien développé! Il ne parait pas avoir subi d'allongement par suite du renversement du pied. L'action de ce muscle, combinée avec celle des jumeaux, des jambiers antérieur et postérieur et du tenseur propre du gros orteil, a contribué à courber davantage le bord interne du pied en tirant de dedans en dehors sur Textrémilé postérieure du premier métatarsien, et en rapprochant ainsi cet os des autres os du métatarse.

Tels sont les vices de conformation et les difformités qui accompagnaient et compliquaient ce cas curieux d'ischiopagie. 11 est à remarquer que, dans les relations données parles grands observateurs, GeoflVoy Saint-Hilaire et Serres, il n'est aucunement question ni de la détermination de ces complications ni de leurs rapports avec la monstruosité. C'est, du reste, pour cette monstruosité comme pour toutes celles qui précèdent, le trait caractéristique marquant le point où s'était arrêtée la science, 6t celui où nous l'avons prise.

SI nous n'avions qu'à confirmer nos précédentes considéi^tions sur les conditions qui décident de T^xislence des diffôr* miles chez les monstres doubles, nous nous bornerions à invoquer le double spina bifida constaté chei^ cet ischiopage. En effet, que ce vice de conformation soit double ou simple, c'est-àdire qu'il ait lieu chez un individu ou chez deux individus à' la fois, il conserve la même signification ; c'est toujours le témoignage d'une affection de la moelle épinière, d'un hydrorachls localisé vers la partie inférieure de la colonne. Cela suffit à l'éliologie des quatre pieds bots et de la rétraction musculaire qui les a produits.

Mais on reconnaît sans difficulté que là n'est pas toute la monstruosité. 11 n'est donc pas sans intérêt de rechercher et de fix^r la part que peuvent avoir eue dans la réalisation du monstre, l'affection de la moelle et la rétraction musculaire qui en a été la . conséquence.

Les deux sujets se sont réunis bout à bout par leurs extrémités pelviennes et ils se sont réunis de la façon la plus régulière et la plus symétrique. C'est là un double fait qu'il importe de concilier avec la maladie médullaire et les difformités qu'elle a provocpiées. Le premier de ces deux faits, celui de la jonction symétrique par les points homologues, témoigne à coup sûr en faveur de la théorie de soi pour soi proposée par Geoffroy Saint-Hilaire ; mais il manquait à cette théorie les conditions préalables de cette jonction. S'il suffisait en effet du simple rapprochement des parties pareilles pour en obtenir la soudure, il n'y aurait jamais de jumeaux réguliers. Eh bien ! la condition préalable de cette jonction est précisément la double maladie spinale : c'est elle qui a préparé les parties, qui a amené récarlement des deux extrémités vertébrales, qui a produit le travail plastique de leurs surfaces; c'est elle enfin qui a fourni à l'attraction de soi pour soi la condition indispensable de leur jonction. N'avons-nous pas le droit d'ajouter que c'est par la constatation des pieds bots, que l'on a pu remonter à la maladie spinale; que c'est par cette maladie qu'on est arrivé à saisir les condilions plastiques de la jonction des surfaces, enfin, que c'est par la théorie du soi pour soi qu'on a pu.

,se rendre raison de la coalescence régulière des points homologues. Voilà comment et jusqu'où ces trois ordres de faits s' enchaînent pour éclairer, plus complètement qu'on ne Tavait fait jusqu'ici, le mécanisme de Tischiopagie et des diiTormitos qui l'accompagnent.

'Mais il est un autre fait que, ni la maladie spinale, ni la rétraction musculaire, ni la théorie de soi pour soi ne sauraient expliquer. Ce fait, je suis obligé de le reconnaître, est quelque peu contraire, ou plutôt il échappe à la théorie de Geoffroy Saint-Hilaire. Je veux parler du mode d'association et de fusion des parties. Ce n'est pas une fusion par rapprochement des deux êtres dont chacun a fourni sa moitié et la conserve. C'est au contraire une combinaison telle, que cliacun des sujets a fourni sa moitié pour former un appareil sexuel mixte de chaque côté. Il résulte de cette association non pas une simple jonction des parties de l'un avec les parties de l'autre ; mais la combinaison d'une moitié d'appareil de l'un avec une moitié d'appareil de l'autre. Cette combinaison place, ainsi que l'a fait remarquer Isidore Geofiroy, chaque appareil sexuel entre deux membres abdominaux appartenant à deux sujets différents; d'où il résulte que l'tschiopage se compose de quatre demi-appareils sexuels, de quatre demi-bassins, de quatre demi-appareils urinaires, associés et réunis de façon que chaque sujet fournit la moitié de chaque appareil complet, résultant de la fusion de leurs surfaces homologues. Ce fait, parfaitement établi par l'examen anatomique de tous les cas d'ischiopagie connus, échappe tout à la fois aux doctrines précédemment énoncées, pour replonger et maintenir la science dans l'inconnu. On peut tout au plus hasarder quelques conjectures sur la dualité primitive de chaque organe et du travail cmbryogénique surpris à Tépoque où les deux moitiés de chaque organe ne sont encore qu'à l'état rudimenlaire. Mais cette impossibilité de rendre compte de l'ischiopagie dans sa totalité ne l'empêche pas d'être, par le mécanisme des difformités qui l'accompagnent, tributaire de la théorie de la rétraction musculaire.

RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE SÉRIE D'oBSERVATIONS.

Les douze cas de monstruosités qui précèdent, et qui sont le résultat de notre observation personnelle, sont destinés à établir l'existence des difformités multiples et d'une même origine chez une série de monstres appartenant à diverses catégories de la classification dite naturelle d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire : les anencéphaliens, les dérencéplialiens ^ les célosomiensj les parasitairesy les ischiopages. Faisons remarquer, en outre, que les trois sujets des observations IV, V et VII, quoiqu'ils aient la même signification étiologique que les précédents, échappent, par leur conformation et leur complication insolites, aux divisions établies par le savant tératologue. Cette double constatalion, à laquelle nous nous bornons pour le moment, suffit pour établir :

V Que ce sont les mêmes difformités qui accompagnent toutes ces monstruosités ;

2° Que toutes ces difformités, et la rétraction musculaire qui les produit constituent un seul et même fait dont le mécanisme et la généralité attestent, de la façon la plus évidente, leur commune origine, Vaffection convulsive des centres nerveux;

3" Que la relation intime qui existe entre toutes ces difformités elles vices de conformation qui les accompagnent, ne permet plus de considérer ces deux ordres de faits séparément, ni autrement que comme des parties intégrantes d'un même fait, c'est-à-dire de la monstruosité où elles se rencontrent;

4** Que ces trois termes : difformitéSy vices de conformation et monstruositéy réunis chez le même sujet, comme expressions d'une ancienne affection cérébro-spinale, avec ou sans les débris matériels de celle affection, doivent former désormais la pierre de touche à l'aide de laquelle tous les cas de monstruosité passés, présents et à venir, devront être contrôlés, en vue de sslsoïv jusqu'où ils pourront être rapportés à une affection des centres nerveux; et, dans quelles conditions déterminées ils devront être attribués à des causes différentes.

Cette réserve, bien explicitement articulée au profit d'autres

vraies causes possibles, nous met à l'aise vis-à-vis de tous les faits, de toutes les théories qui composent le domaine de la tératologie et des difformités qui s'y rattachent; nous imposons ainsi à toutes ces théories, comme nous le faisons à celle que nous cherchons à établir, la double obligation :

1" De se démontrer par la relation immédiate de leur cause prochaine avec les effets qu'on leur attribue ou qu'on leur attribuera ;

9' De se renfermer dans le cercle des faits, où celte relation sera formellement établie.

C'estàla lumière de ce principe, appliqué à tous les faits fournis par nos prédécesseurs, que nous allons en examiner la signification et la valeur; restreignant, bien entendu, notre examen à ceux qui, par leur caractère scientifique et le mérite de leurs auteurs, sont dignes d'être pris en considération. Cet examen rétrospectif aura, en outre, pour but et pour résultat de contrôler et de compléter nos propres observations.

Rappelons, avant d'entreprendre ce travail complémentaire, que nos observations, bornées jusqu'ici aux difformités congénitales chez les monstres, ne constituent que la première partie de nos recherches. Nous faisons donc toutes réserves au profit du contrôle et du complément qui seront fournis par la suite de nos observations chez le fœtus et Y en faut.

§ ^. — Observations historiques.

Les observations de monstruosités accompagnées de difformités que nous allons emprunter à la science antérieure doivent être considérées au double point de vue des faits qu'elles renferment et des idées théoriques qui les ont accompagnées. Il n'est pas sans intérêt de suivre les développements de ces deux ordres d'éléments, parallèlement aux époques où ils ont été produits.

Mêlant et confondant quelque peu l'ordre chronologique avec l'ordre scientifique, le savant auteur du Traité de tératologie a divisé l'histoire de celte science en trois périodes : la première à laquelle il a donné le nom de fabuleuse; la seconde qu'il a

appelée positive^ et la troisième qu'il a qualifiée de philosophique, La première période comprendrait l'antiquité, le moyen û^e et la première moitié du dix-huitième siècle ; la deuxième comprendrait la seconde moitié du dix-huitième siècle jusqu'au commencement du dix-neuvième; la troisième enfin aurait commencé avec le dix-neuvième siècle et se continuerait jusqu'à nos jours.

Sans repousser entièrement cette classification, elle nous parait pouvoir être simplifiée par la substitution des deux périodes suivantes : la période fantastiqjue ou mystique et la période scientifique.

Il est hors de notre sujet de nous appesantir sur cette question. Bornons-nous, pour le moment, à faire remarquer que les aberrations superstitieuses de la première époque ne sont utiles il rappeler que pour constater l'absence complète de documents susceptibles d'éclairer les abords, même les plus éloignés, de la période scientifique. Quant à la période scientifique elle-même, il n'est pas possible delà diviser en deux époques aussi tranchées que l'a fait Isidore Geoffroy Saint-IIilaire. Dans tous les temps, il y a eu des observateurs qui se sont bornés à constater les faits, à les décrire, et des esprits d'un ordre plus élevé qui en ont cherché la signification générale (1) . Aristote, llippocrale, Galien, Pline et Cicéron, parmi les anciens, ont parlé des monstres en philosophes, alors que les cro-yances vulgaires n'y voyaient que des prodiges, des maléfices ou des présages funestes. Il est donc nécessaire de réserver, à l'histoire des monstres depuis son origine, comme à l'histoire générale des connaissances humaines, cet éternel contraste entre les égarements de la crédulité populaire et les inspirations prophétiques des premiers initiateurs de la science. Le caractère et l'époque philosophiques d'une science se définissent bien moins d'ailleurs par les points de vue où se placent certains esprits, même supéi'ieurs, que par les résultats

(1) Nom nous plaisons à reconnaitro que le savant auteur du Traité de tératologie a reconnu lui-niùme la justesse de celle observation, ({uui({u*il y eût volontairement dérogé. « J'ai cru, dit-il, ilovoir distinguer trois grandes périodes marquées par unp tendance particulière des esprits... Cependant ces périodes ne sont pas to«gours parfaitement distinctes... A toutes les époques il a existé des hommes qui ont fait mieux ou plus mal que leurs contemporains, m (Isid. GcolTro} -Saint-IIilaire, Introduction, p 26.)

2^ DIFFORMITÉS CONGENITALES

généraux obtenus par le concours de tous et de toutes les époques. On aura plus d'une occasion de montrer, dans l'histoire des idées afférentes à notre objet, que telle idée philosophique qui a eu la prétention d'être un progrès par rapport à celle qu'elle a cru renverser, n'a été parfois que la substitution d'une erreur à une vérité incomplètement définie. Réservons néanmoins à l'initiative individuelle toute sa portée possible : les esprits d'élite sont comme des phares placés sur la voie scientifique; la lumière qu'ils projettent éclaire tout à la fois le passé, le présent et l'avenir; mais le temps seul accomplit l'œuvre définitive qu'ils ont préparée. C'est ainsi que nous envisagerons la participation de tous ceux qui ont concouru à la réalisation de la tératologie scientifique.

Quoique l'histoire des difformités chez les monstres doive former désormais un chapitre de leur histoire générale, on verra bientôt que ce chapitre a été une pousse extrêmement tardive de la souche commune. On peut en déterminer la date d'une façon presque certaine, car les difformités, comme perdues d'abord dans l'ensemble des éléments de la monstruosité, n'y ont été aperçues que fort tard, même par les auteurs les plus sérieux. Mais, chose non moins remarquable, tandis que quelques-uns commençaient à les indiquer sous leurs formes élémentaires, sans les désigner encore par une appellation spéciale, le plus grand nombre les passaient tout à fait sous silence. Cette omission pourrait faire croire que les monstres dont ils ont rapporté l'histoire ne les présentaient pas. Il n'en est rien cependant. La raison de celte omission s'aperçoit à mesure qu'on avance dans la période scientifique de la tératologie. Outre la raison générale, qui consiste en ce que l'observation ne s'étend jamais du premier coup à toutes les particularités d'un fait, on voit chaque auteur, à l'origine, s'attacher exclusivement à l'élude d'une partie, d'un vice de conformation, s'absorber dans la contemplation de ce fait, à l'exclusion de tous les autres. C'est ainsi que des observations très bien faites, pour leur époque, se circonscrivent dans l'examen séparé de Vanencéphaliey du spina bifida, de Yéventration, sans se préoccuper des autres éléments anormaux qui les accompagnent, et surtout sans avoir l'idée de

leurcommuneorigineaveclamonstruosité. C'est, du reste, ce qui se voit à toutes les époques, et au jourd'hui même, à l'occasion des diverses localisations d'une même cause morbide. Je ne citerai comme exenjple que les nombreuses localisations de la tuberculose ou de l'intoxication puerpérale, donj, chacune a été l'objet de recherches isolées ; comme si les autres localisations concomitantes n'avaient pas existé alors comme elles existent aujourd'hui. Ce fait ne s'est répété nulle part d'une façon plus évidente que dans l'histoire des vices de conformation et des difformités chez les monstres, surtout chez ceux qui résultent d'une affection cérébro-spmale, où la rétraction musculaire se localise dans un si grand nombre de parties chez le même individu.

Les observations que nous allons rapporter seront une continuelle démonstration de ce fait; et les figures qui les accompagneront le montreront, à leur tour, par leur insuffisance primitive et leur perfectionnement graduel, au double point de vue du nombre des parties représentées, et de l'exactitude de la représentation de chacune d'elles.

Ainsi que nous l'avons dit, les premières observations correspondent à la seconde moitié du dix-septième siècle, date antérieure d'un siècle à celle assignée par Isidore Geoflroy au commencement de la période scientifique de la tératologie. Nous les diviserons et classerons :

1" D'après l'ordre chronologique et d'après les auteurs qui ont exercé une certaine influence sur leur époque;

2** D'après les faits nouveaux que ces observateurs auront ajoutés aux faits précédemment observés;

3** D'après les méthodes de classement et d'après les théories qui ont occupé la tératologie depuis son origine.

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