CONSIDERATIONS PRÉLIMINAIRES
x\insi que nous l'avons dit précédemment, ce premier travail sur l'origine des difformités est destiné à faire connaître et à mettre hors de doute l'existence d'une classe entière de difformités du système osseux : celles qui sont produites par la rélraclion musculaire convulsive.
Rappeler que cette classe de difformités comprend : le strabismCj le torticolis^ certaines déviations de Vépine^ les difformités musculaires de l'épaule ^ du coude y de la main et des doigts; les luxations congénitales des fémurs et autres, les déviations essentielles des genoux^ du pied et des orteils^ mains botes^ pieds bolSy etc., c'est rappeler en même temps l'origine d'un des plus grands, si ce n'est du plus grand mouvement chirurgical de notre époque. Or, le travail que nous publions aujourd'hui est l'exposé méthodique de tous les faits qui ont provoqué ce mouvement.
Us ont pour but de démontrer :
1* Que toutes les difformités précitées ont une origine com-^ mune : la rétraction musculaire convulsii)e /
14 DIFFORMITES CONGÉNITALE
^2"* Que, produites par celle seule cl môme cause essentielle, elles portent avec elles le cachet de leur commune origine, c'està-dire une corrélation conslante entre leur forme, leur direction et l'action des muscles rétractés, ceux-ci considérés comme autant de cordes exerçant des tractions isolées ou multiples ;
3" Que la cautse qui leur est assignée formule non seulement toutes les manifestations connues de celte cause, mais s*approprie d'avance toutes celles qui pourront résulter et qui résulteront nécessairement un jour de la môme action musculaire convulsive, localisée dans d'autres dépendances du système musculaire;
A"" Enfin que cet ordre de difformités, négligé ou complètement méconnu dans l'histoire et la pathogénie de certains monstres, chez lesquels on le rencontre si fréquemment, dévoile l'ongine et le mécanisme de ces monstruosités, comme celles-ci éclairent à leur tour l'origine et le mécanisme des difformités qui les accompagnent; c'est-à-dire que les unes comme les autres résultant d'une même cause, l'affection cérébro-spinale convulsive, sont reliées entre elles par les effets communs de cette affection : la rétraction musculaire^ pour ne constituer qu'un seul et même fait, qu'un seul et même tout : h monslruosilé.
Les i^echerches qui vont suivre se résolvent donc dans la démonstration de trois faits, à savoir :
1* Que les difformités congénitales qu'on observe chez les monstres, le fœtus et l'enfant, ont la même origine, une affection cérébro-spinale antérieure à la naissance;
^ Que la rétraction musculaire engendrée par l'affection cérébro-spinale convulsive est l'agent unmédiat et commun de ces difformités, qu'elles soient collectives ou isolées, qu'elles occupent un seul muscle ou tous les muscles du corps ;
3*" Que les monstres chez lesquels on les rencontre ne sont eux-mêmes que des résultats de la même affection des centres nerveux, et les difformités qui les accompagnent des effets de ces mômes affections se résolvant dans la rétraction musculaire; les uns et les autres s'éclairant ainsi mutuellement des reflets de leur commune origine.
Mais avant d'entrer dans le détail des faits destinés à mettre ces trois propositions hors de doute, il n'est pas indifférent de
CHEZ LES MOïiStRES, LE FOETUS ET L'ENFANT. \^
i-dppelei! que c'est par tidc double application de la méthode cliologique précédemment définie, que nous avons atteint notre bût. C'est en effet à l'aide de deiix artifices dé cette méthode/la série étiologique et la corrélation des effets avec leurs causes^ que nous sommes pan'enu à faire voir que, dépuis cerlaîns^^ monstres où tous les musclés sont convulsés et rétractés, jusqu'au simple strabisme j torticolis- ô\x pied bot^ où la rétraction est limitée à un ou deux muscles, c'est toùjoui's la même cause^ la même rétraction, à des degrés'diiférents où avec des combi-. naisons différentes^ niais dont l'identité d'action est attestée par' une corrélatioa constante entre les agents de la rétraction et les foirnkes spéciales qu'ils tiennent sous leur dépendance.:
Tous ces faits, qui n'avaient été ni v-us ni simplement aperçus^ constituent doiic le progrès que les développements de ce travail sont destinés à rendre incontestable.
§ ^^ — Coup d'oeil lûstorique.
Fidèle à la méthode historique précédemment indiquée, nous partons des conclusions que nous venons de formuler, par anticipation, comme le résultat final de ce travail, pour établir le contrôle de ce point d'arrivée avec les tentatives qui auraient pu nous précéder dans la même voie.
Relativement au fait générai de la rétraction musculaire comme cause essentielle des difformités congénitales, nul n'y avait songé. Nous aurons occasion — en mettant en présence les faits où nous avons découvert cette cause, et d'autres faits analogues- où les auteurs ont passé à côté de la vérité pour y substituer une hypothèse ou une erreur — de rappeler les diverses explications, les diverses théories proposées pour chacun de ces faits par nos devanciers. Ce sera la véritable critique historique en action^ Tendeur prise sur le fait.
• Faute, d'avoir observé les difformités collectives si fréquentes chez les graindsmonstres, aucun auteur n'avait songé à voir, dans ces difformités si accentuées, un lien commun avec celles que l'observation usuelle n'offre presque jamais qu'isolées chez
chaque individu. De là, autant de doctrines que de c^ particuliers de la difformité.
Le slrabismey suivant la théorie de Buffon, théorie qui n'a pas cessé d'avoir cours, grâce aux illusions des ophthalmologues mathématiciens, était le produit d'une différence de force entre les deux yeux ; le lorlicolisy le résultat d'un arrêt de développement de certains muscles ; les déviations de Vépine^ le produit du rachitisme ou d'attitudes vicieuses; les Itixaliom congénilalesj le résultat d'un arrêt de développement des extrémités articulaires ; les genoux dits cagneux j Teffet du rachitisme ou d'un vice de conformation ; enfin, le pied bolj le résultat d'une position vicieuse du fœtus dans la matrice, ou de la pression résultant de la rareté des eaux, etc., etc.
Ces diverses théories, trop connues, trop banalement reproduites poui' avoir besoin d'être rapportées à des auteurs spéciaux, ont fait les frais d'une foule de discussions académiques ou autres, de toutes sortes de compilations, d'articles, de dictionnaires et de manuels ; de telle façon que ce serait vouloir prouver l'évidence que de chercher à citer les textes et documents attestant cette diversité d'explications et de théories en rapport avec les localisations différentes des difformités congénitales de la même origine. Quand nous aborderons l'histoire particulière de ces localisations, nous serons moins sobre de documents historiques; et si l'une ou l'autre de ces localisations pouvait avoir été l'occasion ou le prétexte d'un simple aperçu de la théorie générale de la rétraction musculaire^ nous montrerons aisément, par la reproduction de nos discours académiques sur lo sujet, que ces prétendus aperçus n'ont jamais consisté que dans des interprétations forcées de textes en opposition complète avec la pensée de leurs auteurs. C'est ce qu'on a vu naguère dans les discussions soulevées à l'Académie de médecine à l'occasion de quelques applications de la ténotomie et de la méthode sous* cutanée.
Mais s'il est constant que chaque difformité congénitale particu-^ lière a été l'occasion d'explications différentes pour l'origine de chacune d'elles, il ne l'est pasmoins que les difformités collectives de la même origine, celles qui accompagnent certaines monstruo-
sites, n^ont jamais donné lieu à aucune théorie analogue à celle que ce travail est destiné à établir. Comme nous l'avons dit précédemment, au fur^t à mesure que nous reproduirons les faits rapportés par no^ prédécesseurs, nous les mettrons en regard de ceux que nous avons observés ; et nous placerons ainsi les théories qui ont servi à les expliquer en présence des nôtres, de façon à montrer tout & la fois les insuffisances de Tobservation guidée par de Ciusses doctrines, et l'opposition de ces doctrines avec celle qui doit les remplacer.
Nous pouvons néanmoins rappeler provisoirement qu'antérieurement à 1835, une grande théorie s'était emparée de la science tératologique : la théorie des arrêts de développement s*efforçant de ramener la diversité si grande et si nombreuse des monstres à une série correspondant à la série des âges de Tembryon et du fœtus, celle-ci représentant la sérié des espèces zoo« logiques.
Nous avons eu occasion d'examiner à fond cette théorie dans une discussion aussi courtoise que sérieuse avec le professeur Joly (de Toulouse) (1). Nous en reproduirons en temps et lieu les principaux résultats. Nous nous bornons pour le moment à rappeler que depuis Meckel jusqu'aux Geoffroy Saint-Hilaire et Serres, la théorie des arrêts de développement est restée en possession des esprits, répudiant tout ce qui pouvait, de près ou de loin, conduire à celle qui doit la remplacer.
Nous nous dispensons de rappeler ici, même nominalement, les diverses théories particulières proposées pour expliquer la coexistence des certaines difformités ou vices de conformation avec les principales monstruosités. Ces explications, aussi variables que celles qui ont été données pour chaque difformité particulière et isolée, seront indiquées avec le texte de leurs auteurs, à l'occasion des observations particulières où elles ont été présentées. Bornons-nous à dire, pour le moment, que Ton peut rapporter ces explications à trois catégories : la première ne comprenant que des indications vagues de cette coexistence sous le simple nom de membres difformes^ d% pieds contournés^
(1) Goiette médicale, année 1866, p. i69 e( suiv.
J. GuÉmif. L — 2
d'épine torduCy etc.; la seconde, les théories cherchant dans les causes extérieures, éloignées et accidentelles, la raison particulière de chaque difformité ou de chaque anomalie considérée comme indépendante ou accessoire de Tanomalie principale ; la troisième, les relations du fait principal de la monstruosité, dans lesquelles on passe complètement sous silence les difformités, soit par insuffisance ou négligence de l'observateur, soit par le peu d'importance attachée à la présence d'éléments considérés par lui comme étrangers à la monstruosité.
Mais nous aurons occasion de mentionner chacune de ces explications, en montrant le rapport méconnu par leurs auteurs entre le fait primordial de la monstruosité et la commune origine de ses dépendances.
Terminons cependant ce court aperçu en rendant hommage au savoir si étendu d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire qui a rassemblé et coordonné, avec une rare sagacité et avec une patience et un dévouement au-dessus de tout éloge, tous les faits épars de la tératologie, et a cherché a les soumettre aux classifications de la méthode naturelle. On verra plus loin ce qu'un examen approfondi des faits, et de nouvelles lumières sur leur véritable origine, permettront de conserver de cette laborieuse tentative. Nous nous bornons, pour le moment, à dire que l'insuffisance de notions sur la nature, la composition et le mécanisme des difformités qui accompagnent une grande classe de monstres, n'a pas permis au savant auteur de voir, dans les ressemblances et les différences dont il s'est servi comme caractères de ses classifications, leur véritable signification. De là, des rapprochements superficiels, des divisions arbitraires, et surtout cette grande méprise d'avoir regardé comme un progrès définitif le classement des anomalies suivant la méthode des zoologistes et des •botanistes, dite la méthode naturelle, alors que cette méthode n*est elle-même qu'une étape, qu'un arrêt provisoire dans l'étude morphologique des êtres. Une étude plus approfondie, pressentie et ébauchée par les deux Geoffroy eux-mêmes, doit avoir pour objectif nouveau la véritable origine des espèces; non pas celle du transformisme, — qui les a toutes tirées d'une môme souche, avec une conviction digne de la crédulité des masses, — mais celle
qui, partant d'une causalité adéquate à la diversité des créations, aura pour résultat de montrer que leur diversité et leur fixité ne sont que le témoignage de causes adventives et secondaires, dont les effets sont restés permanents, avec la permanence des con* ditions où elles ont primitivement exercé leur action ; diversité et fixité déjà ébranlées néanmoins par la domestication des animaux, la création des races et la variabilité accidentelle ou expérimentale des espèces.
Mais n'anticipons pas ; et, restant dans le domaine de nos re^cherches spéciales, attendons, pour procéder à la généralisation de leurs enseignements, d'avoir établi d'une façon rigoureuse les faits et les doctrines qui doivent y conduire.
S i\ — Théorie de la rétraction musculaire.
Les pièces justificatives qui seront jointes à ce travail, et qui en constituent une partie importante, sont destinées tout à la fois à déterminer la nature et la portée du phénomène de la rétraction musculaire et la date précise des résultats auxquels nous étions dès longtemps arrivé. Nous croyons utile, cependant, de résumer ici les notions afférentes à ce phénomène capital, telles qu'elles résultent de nos précédents travaux.
Dans une série de mémoires lus devant l'Académie des sciences, sur le pied boty sur les luxations congénitales des fémurs^ sur le torticolisy sur la scoliose^ sur le strabismej nous avions préludé, par des applications particulières, a l'exposé de la théorie générale de la rétraction musculaire. Cet exposé, nous l'avons présenté dans un dernier mémoire intitulé : Essai d'une théorie générale des difformités chez les monstres, le fœtus et V enfant, mémoire lu devant cette illustre compagnie en 1840.
Dans ces différents travaux, nous avons précisé le sens que nous attribuons et qu'il convient d'attribuer au mot de rétraction musculairey ainsi qu'à tous les phénomènes qui s'y rattachent.
La rétraction musculaire, c'est l'état d'un muscle ou de plusieurs muscles restés courts à la suite d'une atteinte de contracture convulsive, celle-ci disparue avec la maladie qui l'avait produite. La contracture est donc un raccourcissement musculaire
morbide; c'est le spasme permanent du muscle; la rétraction, c'est le raccourcissement posthume de la contracture. A part son défaut de longueur primitive, un muscle rétracté a recouvré en grande partie son état et ses fonctions physiologiques. Ce n'est qu'à la longue qu'il subit un genre d'altération particulière, la. transformalion fibretise, résultant des tractions auxquelles le soumet sa brièveté relative.
On a tous les jours sous les yeux un exemple de cette succession de faits, chez un sujet atteint de strabisme à la suite d'une convulsion de l'enfance. Au début de la maladie, on a assisté à la contracture morbide ; lorsque la maladie a disparu, on assiste au raccourcissement consécutif du muscle guéri de la contracture, c'est-à-dire à la rétraction d'un ou de plusieurs muscles de l'œil et consécutivement au développement du strabisme.
Mais la rétraction musculaire n'est pas un fait absolu et en quelque façon mathématique. Autour de ce fait abstrait, en avant, en arrière, au-dessus et au-dessous, il existe des mod^s et des degrés qui le diversifient et le font entrer en quelque façon dans le domaine de la pratique, c'est-à-dire dans le domaine de la réalité.
Il n'est donc pas inutile de rappeler sommairement ce que l'expérience nous a appris des diversités de la rétraction musculaire telle qu'elle se montre dans la pratique, et telle qu'il faut la connaître pour bien comprendre les applications dont elle est susceptible, et en particulier ses applications à l'étude des monstres.
§ 3. — Étude analytique de la rétraction musculaire.
L'idée d'une théorie implique presque toujours celle d'un système absolu. Cela tient à plusieurs raisons qu'il n'est pas nécessaire d'examiner ici. La seule chose utile à rappeler pour le but que nous nous proposons, c'est que l'on a confondu, la plupart du temps, une théorie vraie avec une théorie fausse ; ou plutôt on ne conçoit de théorie qu'avec la prétention de rapporter exclusivement à la même cause, et à une cause invariable, tous les phénomènes d'un certain ordre»
La causalité identique pour tous les cas et le caractère hypothétique, idéal, de cette causalité, sont donc les attributs les plus ordinaires de ce que l'on est convenu d'appeler théorie. En un mot, qui dit théorie dit hypothèse, systématisation arbi* traire, provisoire, dont l'expérience doit, tôt ou tard, démontrer l'inanité. C'est du moins ce qu'on professe aujourd'hui, et ce qui a semé tant de préventions contre toute théorie.
Mais ceci est, comme nous l'avons dit, la théorie fausse. A un autre point de vue, au point de vue expérimental, la théorie, c'est l'étiologie réelle, matérielle et matériellement démontrée. C'est le fail-came dont on peut déterminer Torigine, les attributs, analyser les modalités, classer les effets dans leurs rapports avec la cause qui les produit ; ce sont les caractères de cette cause mise en action. En sorte que l'esprit n'a rien à préjuger sur l'étendue de son domaine; mais à l'observer, à l'étudier, à la reconnaître partout où elle se manifeste et à la renfermer dans le cercle de son action. Ainsi conçue, la théorie D*est donc que la constatation et la démonstration expérimentale de la cause réelle, de la cause rigoureusement analysée, démontrée, caractérisée : c'est-à-dire donc l'histoire d'un fait engendré par un autre fait qui précède et engendre à son tour d'autres faits. Avec cette manière de voir et de procéder, point de mécomptes à craindre, point d'engagements arbitraires à éviter, point de nécessités systématiques à subir. La théorie ne préjuge rien de plus que le fait qu'elle formule et qui la formule; elle s'arrête où il s'arrête; varie, se morcelle, s'amoindrit, cesse avec lui, sans se perdre dans une généralité qui la déborde, ni absorber d'autres causes qui la compliquent. Ce but sans doute préoccupe toutes les théories ; mais peu l'ont atteint jusqu'ici, précisément parce que le plus grand nombre substitue l'abstiaction au fait, l'hypothèse à la réalité. C'est ce que nous croyons avoir évité dans l'étudo analytique qui va suivre de la rétraction musculaire.
On peut pressentir immédiatement ce résultat, rien qu'à l'indication des éléments de diversité que nous admettons comme pouvant et devant faire varier l'élément principal de la rétraction musculaire; celle-ci conservant néanmoins, dans sa plus
grande généralité, le caractère d'une cause parfaitement vraie, parfaitement déterminée.
Ainsi, les modes dont la rétraction est susceptible, ses degrés^ ses distributions différentes, ses combinaisons avec d'autres causes, ses modifications par V ancienneté de la difformité et la répétition incessante de son action, finalement son adjonction à d'autres causes intercurrentes, sont autant d'éléments qui impliquent des effets corrélatifs à leur intervention. Tout cela ne prouve-t-il pas que loin d'avoir affaire à une abstraction, à une hypothèse, à une théorie idéale et absolue, on a devant soi une cause matérielle dont il importe de suivre les développements, variations et combinaisons, à l'aide du principe ou loi de la spécificité des effets subordonnée à la spécificité des causes ? Ce principe qui est la condition vitale de nos travaux en est aussi le contrôle ; par lui, non seulement nous arrivons sûrement à démontrer la réalité des causes que nous invoquons, mais aussi à démontrer la diversité et la variabilité de leurs éléments d'action. Cest là, si nous ne nous trompons, et comme nous allons chercher à le faire voir, une garantie certaine contre toute extension arbitraire et erronée, contre toute généralisation systématique. Quelques mots sur chacun des éléments de variations que nous venons d'indiquer.
A. — Modes de la rétraction.
Le premier résultat fourni par Tétude analytique de la rétraction musculaire , c'est que ce fait , réduit à sa plus simple expression, et dégagé de toute complication, n'est ni rare, ni absolu, ni toujours identique à lui-même. La rétraction proprement dite, c'est, avons-nous déjà dit, le raccourcissement actif d*un muscle anciennement contracture et resté court après la guérison de la' contracture. Mais autour de ce fait, avant, après et latéralement, il peut exister et il existe plusieurs états musculaires différents qui résultent; de manières d'agir différentes de l'affection nerveuse dont il émane, La rétraction "constitue l'appellation générique de toutes les manifestations matérielles de la cause abstraitement considérée. Qui dit donc
rétraction, dît Tensemble des modes que peut affecter le spasme musculaire, depuis la contracture instantanée jusqu'à la résolution paralytiq^ue. Voilà un premier fait sur lequel nous avons déjà insisté à Toccasion de chaque difformité particulière : pied boty strabismCy torticoliSy déviations de V épine (1). Pour nous résumer une dernière fois sur ce point, nous dirons donc que la rétraction musculaire, considérée comme expression générique des différents états musculaires produits par une affection nerveuse et réalisant la classe des difformités articulaires dites par rétraction musculaire, comprend :
4* La contracture^ ou raccourcissement spasmodique aigu du muscle, laquelle est dite passagère^ quand le raccourcissement cesse spontanément après l'atteinte du spasme ; la contracture fixe ou permanente j loi'squ'elle persiste après la cessation de Taccès de spasme; aiguèy lorsqu'elle est récente et douloureuse; chronique, quand elle existe déjà depuis quelques semaines et ne provoque plus de douleurs, si ce n'est aux tractions mécaniques du muscle. Le caractère essentiel de la contracture, c*est la persistance de l'état charnu du muscle avec la faculté de récupérer, au moyen de tractions convenables , sa longueur normale. La contracture est dite encore continue ou intermittente, suivant qu'elle offre une marche qui répond à l'une ou l'autre de ces deux appellations.
Les difformités comprises dans ce premier groupe étiologique constituent les dijffoimiiés par contracture. Ce sont toutes celles qui existent tantôt temporairement, tantôt d'une manière permanente et persistante après la maladie, même avec la persistance de quelque lésion cérébrale ou cérébro-spinale. Jusqu'ici la symptomatologie de ces maladies avait tenu compte de la contracture musculaire considérée en elle-même et dans les muscles seulement, mais non dans ses rapports avec le squelette. La pathogénie des difformités, envisageant la contracture non plus comme effet mais comme cause, en a fait le groupe des diffor^ mités essentielles par contracture,
2* La rétraction fixe ou rétraction proprement dite y c^îX^
(1) Voy. nos mémoires sur rÉTiOLOciE du pied bot, du strabisme, des DtfiATioifs
LATÉIAUS DE L*ÉPI1(E, etc.
24 DIFFORMITÉS GONGÊNtTALBS
comme nous Favons montré plus haut, le raccourcissement actif du muscle anciennement conti^acté et resté court après la guérison de la contracture. C*est le fait général de la théorie, il lui donne son nom et réalise le plus grand nombre de ses applications. Le caractère essentiel de la rétraction fixe , c'est la brièveté permanente du muscle, rendu inextensible par sa transformation fibreuse, et rendu insensible aux tractions mécaniques par la guérison radicale et ancienne de la contracture. Dans cette seconde catégorie sont comprises la plupart des difformités congénitales et consécutives qui persistent sans apparence de maladie ou de lésion antérieure. Tels sont le plus grand nombre de strabismes de naissance, de torticolis y de déviations de V épine j de luxations doubles des fémurs y de pieds bots^ etc., lesquels permettent aux parties déviées d'exécuter la plupart des mouvements normaux, à Texception de ceux qui sont bridés ou altérés par la brièveté des muscles et le changement de rapport des parties auxquelles ils s'insèrent.
3"* La rétraction spasmodique. Ainsi que l'exprime la dénomination, c'est la rétraction proprement dite avec spasme, c'est le raccourcissement actif et primitif d'un muscle anciennement contracture, mais resté atteint de spasme après la guérison de la contracture. Le muscle se tend et se relâche plus ou moins alternativement, tout en conservant la faculté de se contracter passagèrement sous Tinfluence de la volonté, mais celle-ci traversée par des contractions involontaires. Le caractère anatomique de la rétraction spasmodique est l'accroissement de volume avec raccourcissement de la partie charnue, et l'accroissement de longueur de la partie aponévrotique ou tendineuse. Ce mode de rétraction, qui est tantôt constant, tantôt intermittent, comprend les difformités par rétraction spasmodique parmi lesquelles on compte assez souvent des strabismes^ des torticolis^ des pieds botSy etc. Plus rarement ou jamais des déviations de Vépiney des luxations originelles des fémurs; parce que les déplacements que la rétraction spasmodique provoque, n'étant qu'incomplets et temporaires, ne peuvent atteindre profondément et d'une manière permanente des articulations dont les pièces sont solidement réunies et protégées par de nombreux
ligaments contre les atteintes passagères du spasme mns« culaire.
4* La rétraction paralytique ne diffère de la précédente qu'en ee que le muscle rétracté spasmodiquement n'est plus suscep* tible de se contracter normalement *et d'obéir aux impulsions de la volonté. Le sujet veut diriger l'œil ou le membre dans un sens, le spasme le porte dans un autre. Cette troisième caté* gorîe comprend les difformités par rétraction paralytique. Elles sont assez rares, cependant j'en ai rencontré quelques cas : c'étaient des strabistnesy des torticoliSy des déviations des mains oudeVavant'braSf et despieds bots. En raison même du caractère essentiel de Taffection musculaire, les difformités par rétraction paralytique ne sont jamais fixes dans une même direction.
5* La résolution paralytique^ ou paralysie proprement dite, est le mode terminal de la rétraction musculaire. C'est le produit de l'affectioti nerveuse à son dernier degré, au degré paralytique. Le muscle est relâché, allongé; il a perdu toute faculté de se contracter, même spasmodiquement. On pourrait, au premier abord, trouver étrange que nous ayons compris la résolution paralytique danslarétraction: caria rétraction donne tout de suite l'idée d'un certain raccourcissement actif du muscle, et c'est ce qui a lieu dans tous les autres modes du spasme musculaire ; tandis que dans la résolution paralytique le muscle est plutôt allongé que raccourci ; mais ceci n'est qu'une difficulté de mots ; il serait bien plus étrange de séparer, sous le prétexte d'une différence extérieure nominale, deux degrés, deux modes, qui se suivent fréquemment, d'un même état morbide. Le tout est de s'entendre : or nous savons que la resolution paralytique naît de l'affection qui, à un degré moindre, réalise la rétraction véritable; nous savons de plus que la résolution paralytique du muscle donne lieu à des difformités musculaires ; nous savons enfin qu'il n'est pas rare de rencontrer dans la même difformité la réunion de plusieurs modes de rétraction combinés avec la résolution paralytique. Il serait donc illogique d'enlever ce terme de la série, par l'imique raison qu'il y a plutôt allongement que raccourcissement du muscle.
Autre considération. Les difformités par résolution para-
It/tiqtie ne résultent plus directement, comme celles des caté« gories précédentes, de Faction du muscle malade, mais de la contraction non équilibrée, et du raccourcissement consécutif, des muscles sains opposés aux muscles paralysés. Le nombre de ces difformités est assez considérable; mais, comme nous venons de le faire remarquer, elles sont assez rarement le produit de la résolution paralytique seule. Presque toujours on trouve autour des muscles paralysés des muscles contractures, rétractés, ou même des muscles sains. Cette réunion des différents modes du spasme musculaire sur le même individu, sur le même membre, n'est pas seulement propre à légitimer le rapprochement que nous avons fait entre la rétraction et la paralysie; elle conduit surtout à maintenir la liaison essentielle et rationnelle de ces différents modes, comme expressions de modalités variées de la même cause. Nous avons souvent insisté, dans nos précédentes publications, sur ces distinctions importantes, principalement dans notre mémoire sur Vétiologie générale du pied bot congénital.
Tels sont donc les premiers éléments qui matérialisent et diversifient le fait générique abstrait, et qui formulent les difformités par rétraction musculaire. Il ne faut pas se le dissimuler cependant, ces rapprochements, fondés sur la nature essentielle et sur Tidentilé de nature des modes d'une même cause, peuvent eux-mêmes être entachés de quelque chose d'arbitraire ; car qui pourrait affirmer que ces divers élats musculaires, émanant d'une affection nerveuse, soient le produit d'un état morbide toujours identique, et siégeant toujours dans un seul et même système nerveux. Il y a peut-être quelque raison de croire le contraire. Tôt ou tard, nous le présumons, on arrivera à se convaincre que plusieurs des modes de la contracture et de la rétraction appartiennent à des lésions spéciales de systèmes nerveux spéciaux. On pourrait même, jusqu'à un certain point, l'induire dès aujourd'hui de la diversité de leurs caractères. Il y a donc tout lieu de croire que cette diversité de phénomènes pathologiques conduira un jour à mieux préciser la diversité des phénomènes physiologiques, et les premiers ne pouvant être quô la continuation et la reproduction des seconds
SOUS d'autres formes, il en résultera inévitablement une distinction entre ces différents états morbides rapportés aujourd'hui à une seule et même origine. Mais on remarquera que cette distinction, fût-elle fondée et pût-elle être établie dès à présent, ne changerait rien à notre manière d'envisager et de classer les difformités par rapport aux différents modes de la rétraction. En effet, la rétraction comme cause de difformité, doit être considérée surtout eu égard aux changements de direction et de forme qu'elle imprime aux parties, c'est-à-dire comme la force mécanique efficace qui les produit. En se spécialisant et se circonscrivant dans ces deux données, peu importe l'origine particulière de tel ou tel mode de contracture ou de rétraction, et peu importe surtout que ce mode résulte de la lésion de tel ou tel ordre de nerfs, et dételle ou telle portion d'un même système, puisqu'en définitive , c'est toujours d'une affection nerveuse que tous ces modes émanent, et puisque les affections nerveuses différentes donnent toujours naissance à un certain mode de spasme musculaire, et celui-ci au raccourcissement d'où dépend directement la difformité.
La chose essentielle à considérer est donc que les difformités qui résultent de la rétraction sont toutes primitivement musculaires, que leur cause efficace réside dans les muscles et spécialement dans leur raccourcissement primitif. Toute autre différenciation qui serait si importante à prendre en considération au point de vue de la symptomatologie de la maladie nerveuse, n'a donc rien à changer à notre classification des modes de la rétraction : cette classification pourra tout au plus ajouter plus tard à sa précision en éclairant mieux la signification de ses termes; mais leur rapprochement continuera à s'appuyer sur la nature nerveuse de la lésion musculaire, et leur séparation sur la diversité des systèmes nerveux intéressés ; au lieu de reposer uniquement, comme aujourd'hui, sur la diversité de caractères des différents modes de cette lésion. Nous compléterons plus tard nos idées à cet égard.
B. — Degrés de la rétraction.
Il est à peine nécessaire de faire remarquer que Texpression et la foime de la rétraction varient à ses différents degrés ; mais il n'est pas inutile d'insister sur cette circonstance qu'ici le degré a, plus que dans foute autre cause morbide, une importance capitale. Si même on s'en rapportait aux apparences extérieuresL, le degré de la rétraction donnerait lieu à des différenciations bien plus marquées que la modalité. En effet, un degré faible de rétraction et un même degré de contracture n'entraîneraient dans les deux cas qu'un raccourcissement médiocre des muscles, et consécutivement deux difformités peu différentes pour l'apparence ; le déplacement serait à peu près, sinon tout à fait le même ; tandis que deux difformités, produites par deux degrés éloignés du même mode, offriraient dans leur configuration des différences, sinon des oppositions considérables. Car, je le répète, le degré dans ces cas se mesure par la somme du raccourcissement musculaire, et par le déplacement des parties proportionné Tun et l'autre nu raccourcissement des muscles. Les caractères les plus apparents de la difformité n'ont pas d'éléments de diversité plus efficaces et plus expressifs. Le degré dans les modes de la rétraction est donc très important à considérer. Mais plus il convient d'insister sur les faits matériels qu'il produit, plus il est indispensable de conserver, aux différences extérieures qu'il réalise, le caractère d'identité profonde qu'elles ne cessent d'avoir. Pour qui comprend la véritable hiérarchie des actions étiologiques, il n'est pas nécessaire d'entrer dans d'autres détails. Je n'ajouterai qu'un mot pour les personnes qui aiment surtout à s'édifier des avantages de l'application. ^
La différenciation du degré est presque nulle à l'égard de l'indication et du résultat pratique, celle de la modalité, au contraire, est tout pour l'une et pour l'autre. Un muscle, peu ou beaucoup rétracté, doit généralement être divisé, et généralement aussi sa section produit de bons résultats ; au contraire, le même muscle atteint de contracture aiguë ou de rétraction paralytique ne devra jamais être divisé : la section, dans aucun
cas, ne pouvant produire de résultats satisfaisants. Ainsi donc, tout en insistant sur la valeur du degré comme élément propre à faire varier d'une manière très remarquable les effets extérieurs de la rétraction musculaire, il importe de maintenir cet élément de diversité étiologique dans sa sphère secondaire. En résume, tandis que les modes peuvent être considérés et seront dans leurs applications particulières toujours considérés comme de véritables éléments spécifiques, comme la base des espèces proprement dites, les degrés serviront tout au plus à en établir les sous-variétés.