N. JOLY
Deuxième répousb de M. J. Guérin.
Sans vouloir rivaliser de courtoisie avec le savant auteur de la lettre qu'on vient de lire, il nous est impossible de ne pas nous féliciter de rencontrer un aussi brillant et un aussi compétent interlocuteur pour traiter une des questions les plus intéressantes et les plus élevées de la philosophie naturelle. Nous disons interlocuteur et non adversaire, ni même contradicteur, car, à la façon dont M. Joly entre en lice et pose la question, il ne peut y avoir entre nous qu'une conversation dans laquelle l'intérêt des choses fait disparaître la dissidence des personnes. C'est reconnaître, pour notre part au moins, q\ie nous n'avons pas la prétention de vaincre ou la crainte d'être vaincu ; nous n'avons d'autre but que d'apporter, pour la solution future du problème, des données d'un ordre différent de celles produites par le savant pro-
(1) E. Geoffroy Saint-HiUire, Dictùmnaire dauique tthiitaire naturelie, arl
tlO DIFFORMITÉS CONGÉNITALES
fesseur de Toulouse. Il le reconnaîtra sans doute lui-même, dès qu'il aura réfléchi aux difficultés du sujet qu'il veut mettre en discussion. Mais n'anticipons pas, et commençons d'abord par nous entendre au point de départ.
Sans s'en apercevoir, M. Joly donnant à nos paroles et à nos doctrines un sens diiTérent de celui qu'elles ont réellement, nous replace parmi les adeptes du merveilleux, parmi les admirateurs c des caprices de la nature en débauche en présence des anomaj^ lies du corps humain >. Je tiens à le désabuser d'abord, car sa méprise une fois dissipée, notre discussion ne portera plus que sur des termes nets et précis.
En professant que les anomalies du corps humain ne sont pas comparables à des espèces arrêtées dans leur développement, ou même à des variétés passagères du type spécifique, nous disons que ces déviations sont des effets de causes accidentelles^ occasionnellesy essentiellement contingentes, ne modifiant que partiellement et souvent localement l'évolution organique. Pour bien comprendre toute la portée de cette difiërence, il fi^ut aller plus avant et plus haut que la définition donnée par Geofl'roy Saint-Hilaire et reproduite par M. Joly, du type spécifique. Cette définition, purement symptomatique et empirique, ne fait que constater ce qui apparaît : c L'ensemble de traits communs à la » grande majorité des individus qui composent son espèce. » C'est la détermination zoologique, c'est-à-dire la détermination d'après les formes extérieures sans préoccupation de leur origine, de leur cause, des conditions de leur fixité ou variabilité. Or, nous l'avons dit, il y a une école plus avancée, l'école zoogénésique, morphogénésique, inaugurée par les Geofl'roy eux-mêmes, laquelle consiste à rechercher les origines, à déterminer les causes, et à étudier les lois de formation des espèces. Cette école est celle-là même qui nous inspire quand nous voulons ramener rétude et la classification des anomalies du corps humain à l'étude de leurs causes, de leur mode de formation. Eh bien! à ce premier point de vue, nous disons que les espèces animales sont le produit de causes persistantes, dont la permanence d'action est la i*aison même de leur fixité. Pour les anomalies du corps humain, au contraire, les causes auxquelles elles sont dues sont
des causes occasionnelles, contingentes, qui entrent en conflit avec les causes naturelles dont elles ne parviennent qu'à modifier partiellement et localement les effets. Prenons un exemple : voici un fœtus chez lequel des tendances d'avortement ont déterminé une hydrocéphalie ; cette maladie a amené la destruction complète du cerveau : d'où anencéphalie, rétraction musculaire plus ou moins générale et difformités corrélatives à cette rétraction. Dans la doctrine de M. Joly, la doctrine tératologique, on s'arrêtera à la constatation des formes extérieures des anomalies, et l'on fera du fait observé un type, un genre ou une espèce. Dans la doctrine tératogénésique, on remontera à la cause de la perversion organique, on en étudiera le mécanisme, on en décrira les formes, sans prétendre y trouver des analogies avec l'une ou l'autre des phases de l'évolution organique normale. Qu'on le remarque bien, il ne s'agit jusqu'ici que de faire bien comprendre la différence des deux points de vue, d'expliquer le sens des mots employés, sauf à établir plus tard le bien fondé des doctrines qu'ils expriment. En disant que les anomalies sont des produits de causes fortuites, accidentelles, nous n'avons donc pas voulu replonger l'étude des monstres dans les ténèbres du merveilleux, mais les rapporter au véritable ordre de causes qui les engendrent.
Ces termes étant posés et bien compris, j'espère, de tout le monde, nous ajouterons que le véritable caractère des causes mises en jeu par les deux ordres de faits est essentiellement différent. Dans la formation des espèces et même des variétés, tout l'ensemble de l'organisme est modifié et comme imprégné de l'influence de la causalité ; toutes les parties, tous les matériaux de l'être sont agencés, associés, combinés différemment ; l'action est intime, profonde et généi*ale ; la moindre particularité d'une espèce et même d'une variété est l'expression d'une totalité différente. Dans les anomalies, au contraire, les modifications ne portent souvent que sur un point, sur une partie du corps ; le fond du type spécifique reste avec ses agencements, ses rapports, ses combinaisons élémentaires. L'exemple cité plus haut le fait bien comprendre. Qu'un chat, qu'un veau ou un fœtus humain soit atteint d*anencéphalie et de ses conséquences, le fond du
74^ DlFFdftJiiltËs com;Ê!iftAtfcs
type spécifique, chat, veau ou homrae, reste, sauf les tnodiflt^^ lions accessoires imprimées par Taiiotilalie. Celle-ci, ôri le recottnâtt (et c'est là un otrdre de vues que nous avons chèi*dié à faire prévaloir ailleurs), peut à la longue apporter chetlë Vivant dé^ modifications tellement profondes que tout le corps S'hàrtnbiiidè avec elles et s'iinprègne pout* ainsi dire du cachet de la diffbrtnité. Mais il s'agit ici de faits à l'origine : or, à cette épo(|ué, Tandmalie n'exerce qu'une action de surface sur le fond du type spécifique persistant.
Nous pouvons donc côntlure, de ce préliminaire, que notre système ne consiste pas à i^mener l'étude des monstres à répoqcië du merveilleux, des jeux de la nature, mais à la mettre en facfe des véritables causes de leur production, causes essentiellement fortuites, contingentes, accidentelles, en opposition avec les causes permanentes de la nature réalisant et entretenant la fixitfi des types spécifiques. Il n'y a donc pas, comme pouvait le croire, avant nos explications, M. Joly, c entre notre manière d'envisager les monstres et celle des deux Geoffroy une opposition aussi tranchée que possible i. Ces illustres précurseurs ont commencé la détermination des faits tératologiques par leurs symptôtiles, par leurs apparences; nous cherchons à la continuer par leurs causes; ce point posé et compris, voyons les conséquences des deux systèmes.
Pour M. Joly, continuateur de la doctrine des Geoffroy, les monstres sont des êtres normaux atteints d'un arrêt de développement. Arrêtons-nous un instant sur la signification de ce mot, arrêt de développement, et l'idée qu'il expriitle. Cette doctrine suppose deux choses également contestables au moins dans leur caractère absolu : premièrement, que la série embryonnaire offre dans une même espèce des états transitoires analogues aux anomalies persistantes de la tératologie; secondement, que lorsque ces anomalies ne répondent pas à une phase embryonnaire de la même espèce, elles retrouvent leur correspondant dans la série zoologique, c'est-à-dire que la disposition accidentelle, éventuelle, qui caractérise l'anomalie d'une espèce supérieure, représente une disposition permanente de quelque anneau de la série animale. Cette doctrine, soutenue avec éclat par dés
maîtres que nous honorons, sanctionnée en Allemagne par Meckel et son école, ne rejpose, nous ne craignons pas de raffirmer, que sur des analogies superficielles et trompeuses ; et tous les exemples cités par notre éminedt contradicteur, examinés à la lumière d'une anatomie, d'une physiologie et surtout d'mie étiologie plus sévères, ne supportent pas la discussion. On comprend que pour donner toute satisfaction à M. Joly, nous dussions discuter un à un tous les exemples qu'il a cités ; mais son extrême sagacité et celle de nos lecteurs nous permettront de circonscrire le débat aux limites que comportent la nature et le lieu de cette discussion, et de choisir parmi les faits cités celui qui renferme le plus d'éléments discutables, et qui sera le mieux compris de nos lecteurs : Vanencéphalie.
Or, au point de vue tératologique, qu'est-ce que Tanencéphalie? C'est la monstruosité dans laquelle le cerveau manque, tantôt avec absence de la moelle épinière dans la région cervicale {dérencéphalié)j tantôt avec absence de la moelle tout entière (anencéphalie proprement dite) : tels sont les cahictères de deux genres compris dans la même famille.
Pour la zoologie, cette absence partielle ou totale de la moelle, accompagnée d'une réduction et d'un déplacement plus ou moins étendu des os du crâne et des ôs vertébraux, constitue des carabtères de genres et d'espèces qui les différencient et les séparent d'autres anomalies ou monstruosités dans lesquelles il reste quelque vestige du cerveau et de ses enveloppes : thlipsencéphalie et pseudencéphalie . Avant d'aller plus loin, demandons à M. Joly à quelle époque de la vie embryonnaire trouve-t-on une absence complète ou partielle du cerveau avec l'existence des os du crâne et l'absence totale ou partielle de la moelle épinière avec les éléments osseux de la colonne. Qu'il nous dise s'il a jamais existé, je ne dis plus chez l'homme, mais dans toute la série des vertébrés, et à une époque quelconque de leur développement, un seul exemple de la moelle épinière absente ou manquant sur un point de sa longueur. Or les circonstances de l'absence du cerveau et de la moelle constituent les caractères de la famille. Dans ce genre d'anomalies, le système pèche donc par sa base. M. Joly cite bien cbez certitines poules huppées une dispo-
7U DIPFORMms COneeNlTALES
sition analogue à la pi*oencéphalie (sorte de hernie do cerveau) compatible avec la vie. J'ai dans ma basse-cour beaucoup de poules huppées, et bon nombre que j*ai explorées i cet effet m*onl offert un crâne bien conformé. Les poules polonaises feraient, suivant M. Joly, exception à la règle; s*il veut bien m*en procorM* des œufs ou un spécimen, je me ferai un devoir d'examiner jusqu'à quel point elles présentent une hernie du cerveau oompa* lible avec la vie.
Quant aux caractères accessoires de Tanencéphalie , ils n'offrent, de Taveu même des Geoffroy et de M. Joly sans doute, aucune régularité ni fixité. Pour M. Isidore Geoffroy, on cbserwe tantôt des incurvations de la colonne vertébrale, la soudure de plusieurs côtes, la soudure ou Tabsence de plusieurs yeriitores, l'absence de phalanges onguéales et même des secondes phalanges, l'imperforation de l'anus et surtout l'éventration. c Celte 1 dernière apomalie, ajoute l'auteur, la plus grave de toutes les 1 complications des monstruosités anencéphaliques, est en même 1 temps l'une des moins rares (1) >. Nous omettons cette particularité que la tête est enfoncée entre les épaules, au poidt que les oreilles reposent sur celle-ci et le menton sur la poitrine. Telle est la caractéristique tératologique de l'anencéphalie, donnée par le fondateur de la tératologie classée d'après la méthode naturelle. Or, nous le demandons, même dans cet énoncé superficiel et incomplet, quelle est la disposition qui se rapporte à un arrêt de développement embryonnaire de l'espèce humaine, ou à une phase quelconque de la série animale? Mais, outre que le rapprochement le plus élastique ne pourrait satis£aure à cette condition, nous allons montrer comment, au point de vue de la théorie étiologique, au point de vue des causes accidentelles, l'observation des faits est beaucoup plus complète, et leur enchaînement scientifique est plus facile.
Et d'abord, Isidore Geoffroy ne mentionne pas, parmi les accompagnements les plus ordinaires de l'anencéphalie, le pied bot que n'a pas omis M. Joly; mais le pied bot n'est lui-même qu'un cas particulier du système d'anomalies dépendant de la même
(1) i7ùfo«v tfàiMla tl jMfinatir» 4it «MMlm, t. n. p. an.
cause, et qui s'observe dans bon nombre de monstres anencéphaliens. Ainsi les luxations et subluxations des poignets, des avant-bras, des bras, des cuisses, des genoux, et même des mâchoires s'obsei^vent fréquemment chez les anencéphales. La colonne vertébrale ne présente pas seulement, comme le dit Geoffroy, des incurvations, mais elle est quelquefois inepliée sur ellemême de la tête au bassin, au point d'avoir fait croire il y a quelques années à son absence complète chez un monstre observé par M. Giraldès, lequel avait proposé de fonder un genre nouveau sur cette absence présumée.
Mais la méthode étiologique n'a pas seulement sur la méthode zoologique l'avantage de voir plus et mieux, elle a surtout celui de remonter au point de départ, et de montrer la cause qui subordonne et le lien qui enchaîne et réunit tous les accidents du même fait. C'est ainsi que l'anencéphalie, considérée comme le résultat d'une destruction pathologique totale ou partielle du cerveau et de la moelle, met sur la voie de toutes les conséquences possibles de cette grave altération des centres nerveux. Ainsi que nous l'avons démontré dès longtemps, le premier fait qui apparaît comme conséquence de la lésion nerveuse, c'est le spasme général du système musculaire, la rétraction musculaire convulsive! Cette donnée génémle acquise, quoi de plus facile que d'apercevoir et de comprendre la généralité et la diversité des difformités articulaires et autres subordonnées aux raccourcissements des muscles convulsés et rétractés? Ceux qui sont familiarisés avec nos travaux n'ont pas besoin de plus de développements pour apercevoir toutes les conséquences de cette manière de comprendre et d'expliquer l'anencéphalie. D'une part, où a la raison de toutes les classes, de tous les genres de monstruosités que la tératologie a fait reposer sur les déplacements, altérations et destruction du cerveau et de la moelle à leurs différents degrés {symélienSj célosomienSy exencéphalienSj pseudencéphaliens) ; mais on embrasse d'un seul coup d'oeil, et l'on ramène à la même origine toutes les divisions arbitraires et différentielles 'établies par l'observation empirique et zoologique.
Mais ce n'est là, dira M. Joly, qu'un cas particulier du système général, lequel repose principalement sur les types inférieurs
dans lesquels se retrouvent les analogies des monstruosités supérieures : les pleuronectes, par exemple, auxquels le professeur Steenstrup ratnène la cyclopie humaine. Rien de plus ingénieux en effet que la manière dont cet habile zoologiste expliqua comblent les deux yeux de la sole, du turbot, de la plie, ôûi voyagé d'un côté de la face à l'autre, et ont fini par se trouver d'un même côté, et à se confondre ; ce qui rendrait compte de la disparition chez l'homme de l'espace interoculaire, et de la coalescence des deux yeux pour n'en former qu'un. Il n'y a qu'un malheur à cela, c'est que, tout perspicace qu'il est, le professeur de Copenhague n'a pas vu que chez les poissons plats, le rapport des deul yeux n'a pas absolument changé, mais seulement la conformation de la tète, laquelle, participant à l'aplatissement du corps tout entier, a semblé déplacer les orbites et a paru les réunir d'un même côté, tandis que le crâne seul par sa transformation et sa torsion a détruit la symétrie des deux côtés de la face. Gela est si vrai, que le savant professeur YanBeneden (de Louvain) s'est assuré que cette conformation vicieuse des pleuiSDtiectes ne se réalise qu'après leur naissance. On trouvera d'ailleurs dans la Revue synthétique de M. Victor Meunier une excellente et très ingénieuse étude sur l'origine et le mécanisme de la conformation bizarre des pleuronectes. M. Joly fera donc bien de chercher ailleurs une confirmation du système qu'il soutient.
Nous nous bornerons pour aujourd'hui à ces quelques remarques qui nous paraissent suffire pour asseoir au moins la discussion sur des bases positives; et nous espérons que Téminent professeur de Toulouse ne prendra pas le silence que nous gardons à l'endroit de ses autres arguments pour autre chose qu'une réserve et une discrétion commandées par son extrême sagacité et l'intérêt de nos lecteurs. Nous reviendrons d'ailleurs, à propos de la classification méthodique des monstres, sur tous les faits qu'il croirait propres à ébranler nos convictions.
CHEZ LES hbNàtRtà, LE WÉHJS tt L'ENFANT. Ul
Est-il possible de classer méthodiquement les monstres en basant LA MÉTHODE SUR DES CAUSES PUREMENT PHYSIOLOGIQUES OU
pathologiques? — troisième lettre de m. le professeur jolt (de Toulouse) (1).
Dans la dernière lettre que j'ai eu l'honneur de vous adresser, j'ai cherché à démontrer que la formation des monstres est due, dans le cas d'hérédité, à des causes accidenlelleSy mais non pas fortuites^ en (Prenant ce mot comme synonyme d'un avetigle hasard. Les explications nettes et catégoriques que vous avez bien voulu me donner à cet égard ne me permettent pas de douter que sur ce premier point nous ne soyons parfaitement d'accord, et je me félicite de le voir mis désormais hors de toute discussion.
Avant d'aller plus loin, c'est-à-dire avant d'aborder notre seconde question, à savoir la classification des monstres par la méthode naiurellCj je répondrai à celles de vos objections qui ne se rattachent pas, ou du moins qui ne se rattachent qu'indirectement à la question dont il s'agit.
Et d'abord il est un point de doctrine trop bien établi en anatoroie comparée et même en tératologie, pour que je ne combatte pas de nouveau votre tendance à le renverser.
Je veux parler des analogies que les anomalies des espèces supérieures présentent, soit avec les âges embryonnaires de 'a série zoologique, soit avec l'état normal des espèces placées plus bas sur l'échelle organique.
La scissure du palais, chei l'homme, ne rappelle-t-elle pas celle du poisson? Le bec-de-lièvre médian, la lèvre fendue des animaux du genre Lepus? La matrice double ou bicorne que Ton observe quelquefois chez la femme, n'est-elle pas l'analogue de ce qui existe hohmalement chez la hase ou chez la brebis?
L'imperforation de la vulve réalise, dans l'espèce humaine, l'état normal de la taupe ; l'embouchure de la matrice ou du vagin, dans le rectum, rappelle le cloaque des oiseaux; la plucornélée, ce qu'on observe chez les phoques et les cétacées ; enfin, la célosomie ou éventration est l'état permanent de cette phase embryonnaire où les parois abdominales ne sont pas encore complètement fermées.
La dualité du cœur^ récemment mise hors de doute chez les oiseaux
(i) Voy. (^oft. méd.. miiée iMO. p. 109 et 731.
748 DHrFORMITÊS CONGÉNITALES
par M. C. Daroste, n'esl-elle pas un des plus frappants exemples que Ton puisse citer en fait d'arrêt de développement? La persistance du canal artériel derouraque,etc., n'en sont-ils pas d'autres confirmations?
Je n'aurais vraiment que l'embarras du choix si je voulais consigner ici une foule de faits qui établissent victorieusement, selon moi, les deux points que vous contestez, à savoir :
« i' Que la série embryonnaire offre, dans une même espèce, de^ états transitoires analogues aux anomalies persistantes de la tératO' logie ;
» 2*" Que lorsque ces anomalies ne répondent pas à une phase embryonnaire de la même espèce, elles retrouvent leur correspondant dans la série zoologique (1). »
Pour renverser ces deux propositions, dont Ténoncé vous appartient, de simples assertions contradictoires ne me suffisent pas : je voudrais des preuves à l'appui.
A propos des pleuronectes, je vous dirai que l'explication proposée par M. le professeur Steenstrup (de Copenhague), au sujet de la place qu'occupent les deux yeux de ces animaux, me paraît infiniment plus rationnelle que la torsion du crâne dont vous adoptez l'évidence, d'après M. Van Beneden qui, du reste, affirme, comme le professeur Steenstrup, que l'état normal a précédé l'anomalie, c'est-à-dire qu'à une certaine époque (peu de temps avant la naissance), les deux yeux étaient parfaitement symétriques. Or, cette torsion du crâne, par vous admise comme un fait incontestable, n'est rien moins que prouvée ; elle est même formellement niée par le docteur Rymer Jones, professeur d'anatomie comparée au King's Collège, à Londres. C'est une simple apparence (a strange apparent distorsion), et la position des deux yeux du même côté (côté droit) chez les pleuronectes (2), est le € résultat (je traduis) de l'atrophie ou de la suppression des os du côté gauche de la tête qui, normalement, constituent la cavité orbitaire, tandis que du côté droit ils ont pu acquérir un développement complet... »
Une cavité orbitaire est ainsi constituée au côté droit et supérieur de la tête, laquelle cavité suffit pour loger les deux yeux, qui prennent la seule position dans laquelle ils pouvaient être utiles (3).
Du reste, soit que vous adoptiez l'explication de Steenstrup, soit que vous préfériez celle de Van Beneden, peu m'importe pour la thèse que j'ai soutenue dans ma dernière lettre, et que je défends
(1) Gai. Méd. de Paris, année 1866, p. 7-16.
(S) Je regrette infiniment que mon éloignement de la capitale ne m*ait pas permis de consulter la Revue synthétique de notre savant et excellent ami M. Victor Meunier. Je ne doute pas que, traité par lui, le sujet en litige n*ait été élucidé comme il devait rétre.
(3) Cyclopœdia ofanatomy and physiology, article Pisccs.
CHEZ LES MOîfSTRES, LE FOETUS ET L'ENPANT. 749
encore aujourd'hui : je veux parler du passage graduel de l'état régulier, symétrique, à Tétat véritablement monstrueux. Le fait subsiste et, avec lui, la conséquence que j'ai cru pouvoir en tirer.
Quant aux poules huppées, dites poules polonaises ou poules de Padoue (1), chez lesquelles M. Camille Dareste dit avoir positivement constaté plusieurs fois l'existence de la hernie des hémisphères cérébraux comme étant parfaitement compatible avec la vie, je regrette de ne pouvoir satisfaire vos désirs en vous envoyant des œufs ou des spécimens du volatile susdit. Mais vous trouverez dans le mémoire du savant professeur de Lille la description détaillée du crâne des poules dites de Padouë et celle de la hernie des hémisphères cérébraux, lesquels, dit M. Dareste, étaient logés dans une tumeur osseuse, occupant l'intervalle laissé pour l'écartement des frontaux (2). 11 vous sera, d'ailleurs, facile de vous procurer des poules de Padoue au jardin d'acclimatation du bois de Boulogne, si vous avez à cœur de dissiper vos doutes au sujet de l'assertion qui vous a paru si étrange, et que je n'ai reproduite moi-même que sur la foi d'autrui. Mais si, par impossible, l'autorité de M. Dareste ne vous suffisait pas pour asseoir vos convictions, je pourrais y ajouter, au besoin, celle de M. Paul Gervais et celle de M. Rayer, qui, tous deux, ont vu des faits analogues ou semblables à ceux que M. C. Dareste a lui-même constatés.
J'ai dit dans ma précédente lettre, et je crois avoir prouvé que la tératogénèse est soumise à des lois, et j'ai ajouté, avec les fondateurs de la tératologie, que ces lois sont identiques à celles qui président à l'organisation normale. J'ai fait remarquer en même temps le passage graduel, insensible, de l'état régulier à l'état monstrueux, et réciproquement.
Les exemples que j*ai cités ne vous ont pas convaincu, et vous persistez à croire qu'il n'y a ni fixité ni régularité chez les monstres, à quelque catégorie qu'ils appartiennent. Cependant vous admettez qu'ils peuvent être classés d'une manière méthodique, si l'on prend pour base les causes physiologiques et les causes pathologiques des monstruosités. Or, pour établir cette classification, il faut de toute nécessité avoir recours au principe de fixité et de subordination des caractères, principe qui, selon vous, ne saurait être appliqué aux êtres anormaux. Que sera donc votre classement morphogénique substitué au classement morphologique y exclusivement adopté, ditesvous, par les deux Geoffroy Sainl-Hilaire? N'y a-t-il pas ici, permet-
(1) Ces poules, introduites en France par Stanislas, roi de Pologne, devenu plus tard duc de Lorraine, s'appelaient d'abord Pompadours ou Pandoures, d'où Ton a fait par corruption pouleâ de Padoue.
(2) Dàkcste, Animal. tcUm. nal., t, XX, A* aérie, p. 88^ et 99.
tez-rioqi de vous le demander^ uu peu de confusion dans vos idées, et même contradiction dans vos paroles?
Quant aux causes dont vous voulez faire la base d'un arrangemeat des monstres d'après la méthode vraiment naturelle^ souffrez que je vous demande encore quelles sont ces causes, et si vous les connaissez toutes. € Rerum cognoscere causas » est ce qu'il j a de plus ratc^ fi\ de plus difficile au monde. El puis Fesprit humain est-il assez sûr de lui-même pour ne pas prendre pour une cause cq qui n'est souvent qu'un effet, ou pour ne pas se contenter de l'apparence au lieu de la réalité?
^n fait d'interprétations étiologiques des phénomènes mlBrels, la rotation de la terre autour du soleil, généralement admise avant palilée, l'horreur du vide avant Toricelli, les esprits animaux db Pescartes, les bouches absorbantes d'Aselli, les ébranlements méca- Iniques de Buffon, et, sans sortir de l'histoire même de la tératologie, l'intervention du démon, les unions adultérines entre l'homme et la lil^tei, Iq mélange imparfait de la semence de l'homme avec celle ^e )si fqmme, Tinfluence des astres, etc., ce sont là autant d'av^itissem^qts qui, à mon sens, doivent rendre bien circonspects quand il §'^it de proclamer les causes d'^n phénomène naturel, quel qu'il ^it.
Las ! nous pensons, le bon Dieu sait comment. Connaissons-nous qud ressort invisible Rend la cervelle ou plus ou moins sensible? Çonqaissons-aous quels atomes divers Font Tesprit juste et Tesprit de travers? Dans quels recoins du tissu ceUulaire Sont les talents de Virgile et d*Homère(l)?
Du reste, même en admettant, ce qui n'est pas, que toutes les causes de la monstruosité nous sont parfaitement connues, il faudrait encore prouver que nous savons rapporter à chacune de ces causes le phénomène ou la série de phénomènes qu'elle produit. Est-il même bien sûr que des causes en apparence identiques donnent toujours lieu aux mêmes effets? Or, cette thèse est loin d'être démontrée, surtout en physiologie. L'expérimentation, du reste, semblerait même lui donner un démenti formel, car vous savez qu'en enduisant partiellement des œufs de poule avec un peu d'huile et les soumettant à l'incubation artificielle dans des conditions autant que possible identiques, M. Dareste a obtenu les monstruosités les plus diverses. MM. Et. et Is. Geoffroy Sainl-Hilaire étaient arrivés avant lui à des résultats analogues, en recouvrant en partie les œufs de cire ou d'un
(i) LtuDT, Pk^wiohgi» dé U pauée, tUp.dOL fiant, tatt.
CHEZ LES MONSTRES^ LE FOETUS ET L'ENFANT. Ibi
vernis plus ou moins imperméable à l'air, en les perforant à Taide d*une aiguille métallique, en les plaçant dans une position verticale, tantôt sur le petit, tantôt sur le gros bout. La cause attribuée par vous à Tanencéphalie, quoique vraie en apparence, Tesl-elle bien en réalité? L'effet que vous lui assignez, avec Gallen et Morgagni, c'està-dire la destruction plus ou moins complète des centres nerveux, est-il le véritable? Non, s'il faut en croire M. Dareste, puisque, d'après lui, rhydrocéphalie et l'hydrorachis sont antérieurs (du moins chez les oiseaux) à la formation de la substance nerveuse. L'arrêt de développement ou de formation de celle-ci n'est donc qu'un effet secondaire, tandis que la cause générale primitive de l'anomalie, c'est, d'après M. Dareste, l'arrêt de dévçlpppement de l'aire vasculaire (i).
Vous voyez donc que, lorsqu'il s'agit de remonter aux causes, on risque fort de s'arrêter en route, et même de s'égarer plus d'une fois.
Et puis, bien souvent, que d'hésitations, que d'incertitudes dans l'appréciation des causes d'un même fait, c Tôt capitaj tôt censm. ii
Ainsi vous, cher et très honoré confrère, vous attribuez à une seule et même cause les monstruosités anencéphaliques et exencéphaliqûes ; M. Dareste, au contraire, les rapporte à des causes différentes. Vous expliquez la célosomie ou éventration des viscères abdominaux par la rétraction convulsive musculaire. L'auteur de la Philosophie anatotniqtie s'en rendait compte par la traction des brides placentaires. Le savant professeur de Lille l'explique par un arrêt de développement plus ou moins considérable de l'amnios, arrêt qui est lui-même la conséquence nécessaire de l'absence ou de la formation incomplète des parois abdominales ou même thoraco-abdominales.
Enfin, M. Houel voit la cause de la célosomie ds^ns la brièveté du cordon ombilical.
A mon avis, le classement étiologique offre donc d'immenses diflGcultes, pour ne pas dire des impossibilités réelles, du moins dans l'état actuel de nos connaissances.
Cela est si vrai, qu'aucune des sciences naturelles proprement dites n'a suivi cette voie pour établir sur des bases plus solides sa partie purement taxinoinique. Et cependant, sauf les cadres remplis par les plantes incertœ sedis, peut-on imaginer une méthode plus philosophique et plus naturelle que celle dont la botanique est redevable au génie de A. L. de Jussieu?
Loin de moi cependant la pensée que l'organogénie ne puisse rendre de très grands services à la taxinomie, en mettant en lumière des
(1) Gai. méd. de Paris.
758 DIFFORMITÉS CONGENITALES
affinités ou des dissemblances jusqu'alors inaperçues ou à peine soupçonnées. Je reconnais toute l'utilité, toute la valeur des beaux travaux des Sars, des Steenstrup, des Van Beneden, des Muller, des Ralke, des Baêr, des Siebold, des Leuckart, etc., etc., sans oublier, bien entendu, ceux de nos compatriotes.
Hais ces chercheurs ingénieux se sont bornés le plus souvent à constater des faits, sans pouvoir toujours remonter à leurs causes, pour la plupart insaisissables. D'ailleurs, tout en tenant grand compte, dans l'établissement d'une méthode, des marques intimeSy comme s'exprimait Leibnitz, n'est-ce pas, en définitive, aux caractères extérieurs, à ceux qui sont visibles sans la science de la loupe ou du microscope, qu'on doit, quand la chose est possible, donner la préférence? N'est-ce pas ainsi qu'ont procédé les Jussieu, les De CandoUey les Lamark, les Cuvier, les Blainville, les Geoffroy Saint-Hilaire et tant d'autres?
Je sais bien, mon cher confrère, que vous condamnez une semlable méthode; mais s'il est vrai que nous soyons si peu avancés dans la connaissance des causes, n'est-il pas téméraire, ou du moins prématuré, de vouloir prendre les causes pour unique base d'une classification naturelle des monstruosités? Qui nous dit, d'ailleurs, qu'en la supposant dès aujourd'hui possible, cette classification tiendrait toutes les promesses que vous annoncez en son nom, que vous réaliserez peut-être un jour par vos savants travaux, mais que je ne connais pas, que je ne saurais discuter, puisqu'elle n'existe pas encore.
Quelque pleine confiance que j'aie dans vos talents, quelques grands progrès qu'ait fait l'embryogénie, ma conscience m'impose la loi de douter, et dans le doute je m'abstiens; ou plutôt entraîné par mes convictions, et peut-être par un sentiment que vous ne blâmerez pas, j'en suis sûr, je continue à me prononcer en faveur des principes qui ont guidé mes deux illustres maîtres, et j'ose même soutenir contre vous qu'ils ont appliqué d'une manière, je ne dirai pas parfaite, mais du moins aussi heureuse que possible, la méthode naturelle au groupement des faits tératologiques jusqu'alors observés.
C'est ce que je me propose de démontrer dans ma prochaine lettre.
Agréez, etc.
CHEZ LES MONSTRES, LE FOETUS ET L*ENFANT. 7i;3
RÉPONSE DE M. J. GUÉRIN A LÀ TROISIÈME LETTRE DE M. JOLY, SUR LES CLASSIFICATIONS ÉTIOLOGIQUES DES MONSTRES.
Avec un adversaire aussi savant, aussi ingénieux, et nous ajouterons aussi comtois que M. Joly, il faut se tenir sur ses gardes pour ne pas se laisser entraîner par le charme d'une discussion où il y a autant à apprendre qu'à contredire. Nous userons donc, avec le savant professeur de Toulouse, d'un procédé qui nous a toujours réussi contre les discoureurs de sa trempe : nous dégagerons des artifices de science et de langage dont il a su l'entourer, la thèse qu'il soutient contre nous, nous la résumerons en quelques propositions simples et claires, de façon à ne pas la perdre un instant de vue et à ne pas permettre au lecteur de s'égarer en suivant l'auteur dans ses brillantes excursions à travers l'histoire naturelle.
I"* M. Joly maintient avec les deux Geoffroy la possibilité, l'utilité et la rationalité de l'application de la méthode naturelle à la classification des monstres.
^ Il maintient le bien fondé de cette classification sur la fixité et la régularité des lois qui président à l'organisation des monstres, fixité et régularité qu'il regarde comme analogues, si ce n'est identiques à ce qu'elles sont chez les êtres normaux; et il établit cette analogie ou identité sur ce double fait, à savoir : premièrement, que l'on retrouve fréquemment aux différentes phases de la période embryonnaire des états transitoires analogues aux étals permanents qui caractérisent la monstruosité ; secondement, qu'il arrive fréquemment que les anomalies des espèces supérieures représentent des dispositions normales des espèces inférieures.
3* M. Joly préfère la classification zoologique ou morphologique à la classification étiologique et roorphogénique, parce que cette dernière est plus difficile, susceptible de plus d'erreurs, et que les tentatives faites jusqu'ici sont peu propres à en faire espérer de meilleures.