OBSERVATIONS
Je reviens aux noms de nombre cardinaux, pour quelques remarques générales qui n'ont pu trouver place ailleurs. *
1 . De toutes les parties du discours qui nous ont passé sous les yeux jusqu'à présent, celle dont les variations se sont trouvées les plus nombreuses, les plus profondes , les plus irrégulières , c'est l'article. Ses formes ont changé si complètement, se sont modifiées de tant de façons diverses , soit par leurs combinaisons avec les prépositions, soit seulement par leur propre mobilité, qu'elles en sont devenues méconnaissables; on sait assez que les différents cas de notre article, tous procédant d'un même pronom latin , sont si singulièrement variés dans leur forme, qu'ils ont l'air d'appartenir à des parties du discours tout à fait distinctes.
La partie du discours, au contraire, qui jusqu'à présent s'est montrée la plus fixe dans ses formes , celle qui a le moins changé pendant toute la durée de notre langage , celle dont les changements ont le moins altéré les profondeurs de la contexture interne de ses mots , ce sont les noms de nombre. On peut dire que les noms de nombre n'ont point varié, en français, depuis le xina siècle; et cela est rigoureusement vrai, puisque, d'une part, toutes les formes , et même toutes les orthographes des noms de nombre cardinaux, tels que nous les employons à présent, se trouvent usitées et fixées dans les textes dès atfant le milieu du xin* siècle; et que, d'autre part, toutes les formes des langages provinciaux que nous avons trouvées dans les pièces de cette époque se retrouvent encore vivantes , et sans aucun changement , dans les patois des diverses provinces. Il n'est pas un homme de Lorraine ou de Picardie qui ne puisse recon-
naître les mots que j'ai attribués à ces provinces comme encore usités dans leur patois; et quoique cela soit vrai pour toutes les parties du discours , cela ne Test pour aucune aussi complètement que pour les noms de nombre.
Ainsi, dune part, tous nos noms de nombre d'à présent existent dans la langue, arrêtés et fixés, depuis les commencements du xnf siècle; et, d'autre part, les formes que chaque province employait alors comme celles de son langage dialectal n'ont point changé et se parlent encore dans les patois.
C'est encore dans les noms de nombre qu'on aperçoit avec le plus de netteté l'action d'une langue générale française s'établissant peu à peu, s'étendant sourdement de province à province et tendant à y dominer les dialectes locaux. On voit clairement des formes , originairement bourguignonnes ou picardes, dominer, avant ia5o, sur toutes les provinces, y remplacer, dans les textes littéraires, les formes de la contrée, et reléguer celles-ci dans les chartes, dans les pièces d'un intérêt local, qui seules nous en ont conservé le souvenir. Ainsi, deus, ou, selon notre orthographe d'à présent, deux, est une forme purement picarde, et dont l'usage avait été restreint , dans son âge primitif, aux seules provinces du cœdr de Picardie : le Hainaut et la Flandre française, l'Artois et la Picardie propre. Les autres provinces avaient aussi de cette expression des formes qui leur étaient propres : does et dons dans les régions bourguignonnes, dos dans les provinces de langage normand. Mais, par quelque secret arrangement qui faisait que deus s'appropriait
mieux à toutes les prononciations , cette forme , avant ia5o, avait pénétré dans toutes les provinces; et je ne crois pas qu'il y ait une seule province de la langue d'oil où deas ne se rencontre déjà introduit dans les textes dans la première moitié du xnf siècle. On pourra vérifier la même observation sur presque tous les noms de nombre.
Ce fait singulier de l'universalité précoce à laquelle ont tendu les formes de cette partie du discours m'a contraint d'aller chercher, principalement dans les chartes anciennes, les formes primitives des langages provinciaux; les textes se trouvant de bonne heure, ou uniformes, ou réduits exclusivement à la prédominance de deux langages, le picard et le bourguignon, ce sont les chartes qui m'ont fourni presque toutes les variations que j'ai citées.
Et ces variations , il faut le remarquer encore comme dernière preuve de la fixité des noms de nombre, ne , sont pas fort nombreuses : la plupart des formes qui grossissent mes listes, et dont j'aurais pu beaucoup augmenter le nombre, se réduisent à de pures différences d'orthographe qui ne sont l'indice d'aucune différence essentielle ou de prononciation; quand, par exemple, on a écrit cinc, cinq, cinque, cink, cinqz, sine, et toutes les autres roanières*que peut faire naître une langue sans expérience, sans lois d'usage et sans règles précises de la valeur des lettres, il est bien évident que cela ne touchait en rien au fond des choses, et que, sous toutes ces orthographes, il y a virtuellement le même mot.
Les formes vraiment distinctes dans les trois dialectes se peuvent réduire à peu près, pour les dix premiers nombres, au petit tableau suivant :
Provinces bourguignonnes :
Doi, doesj dous; troi, trois; cinc; seix; sat; oit; noef ( ?) , nuef.
Provinces picardes :
Dui, diaus, deus; troi, trois; chiunck; sies; siet, set; witt, eut; niuf.
Provinces normandes :
Dui, dus; trei, trez; cinc; set; uiL
Les autres nombres, an, quatre, deix, dis, se montrent, quant au fond, identiques partout. Les nombres qui suivent ne sont point primitifs et ne font que reproduire , dans leurs différences, celles des dix premiers.
a. Des noms de nombre cardinaux, les uns étaient déclinables, les autres indéclinables. Les déclinables étaient sujets à la même règle que les substantifs, an prenant Y s lorsqu'il était sujet, le perdant quand il était régime; les autres, au contraire, n'ayant ïs que quand ils figuraient comme régimes.
En Picardie et en Bourgogne, les seuls nombres déclinables étaient les suivants : an; dui, dons; troi, trois; vint et cent
Le nombre an, employé tantôt avec sa valeur numérale, tantôt comme simple article indéterminé, n'était régulièrement et constamment variable que dans ce dernier cas.
Les autres nombres, deas, trois, lorsqu'ils étaient employés isolément, suivaient de tout point la règle des substantifs au pluriel; et cette règle était tellement répandue, qu'on la trouve observée avec rigueur jusque dans les moindres chartes, dans les localités les plus écartées, au fond de provinces tout à fait illettrées. Cest un fait dont les preuves surabondent et que chacun pourra vérifier par les cartulaires imprimés. Je me contenterai d'en donner quelques exemples : suj. « chil doi » (C. A. p. 1 69) ; ré;j. « avoeckes deus autres » (ib. p. 2 1 4); suj.« li dai qui seront mais très dez contes; » — « ci7da£prou «domines qui eslit seront r» — rég. «à eslire dons proie dommes; — «as dons proudommes qui eslis seront. . . az doux proudommes eslis; » — «les autres dons pars» (IL de Metz, Pr. p. 1 96); — suj. « li troi enfant; » — rég. a de ses trois enfans » ( C. A. p. 1 62 ) ; suj. « li troi ; » rég. a li chers ( char) à trois chevalz et à dons » (H. de Metz, Pr. p. 178, a*5 ).
Li dai ami
Bien en eussions deus eu Se les eusson demandez.
R. de Rouai, 3773 , 3791, éd. Méon.
Mais ces mêmes nombres, lorsqu'ils se trouvaient combinés plusieurs ensemble, dans les dates ou autrement, conservaient toujours leurs formes en s, et devenaient invariables. Il est fort rare alors de leur voir prendre la forme de sujets; cependant il y en a quelques exemples, surtout lorsque le nombre était trèssimple, comme : suj. «li trente doi an » (C. A. p. 2/11 ).
Vint ne changeait que lorsqu'il était précédé d'un nombre qui le mettait au pluriel; c'est ainsi qu'on écrivait quatrevinz, six vinz.
Cent, et quelquefois mille, changeaient aussi, dans le même cas et de la même façon : « mill dus cens sexante «dis » ( 1270; A. R. I, 487); «mil deus cens cincaunt «e quatre» ( ia65; Act. Rym. I, 45a ); mais cent se trouve assez souvent invariable, et mille l'était presque
toujours : «vit cent mars par an les avaundiz vm.
« centum marc » ( 1 2 68 ; A. fi. I , /i*jb ) ; « mil e deus cent «seissante e trais» ( 12 63; A. R. p. 43o ); «des autres ncinqz mile livres» (1269; ;4. fi. p. 48 1). L'usage d'écrire mil dans les nombres d'années ou les dates , et mille ou mile partout ailleurs, s'observait dès lors, mais non pas exclusivement.
La forme plurielle de vint était vinz, et rarement vins; celle de cent, au contraire, se trouve peut-être plus communément écrite cens que cenz. Cependant, d'après l'analogie, cette dernière orthographe était plus régulière et plus correcte, à cause de la suppression du t final; aussi pourra-t-on remarquer, si je ne me trompe, que la forme cenz, de même que la forme vinz, est celle que préfèrent les meilleurs et les plus anciens textes.
On peut rencontrer, dans les textes de quelques provinces du langage de Picardie et de Bourgogne , quelques autres nombres soumis à la règle des sujets et des régimes : quatre, par exemple , se trouve écrit avec un s en quelques endroits : « li quatres maistres de Tospilal... « dez quatrez maitres de l'ospûal » ( 1 286 ; H. de Metz,
Pr. p. 229 ). Mais il faut observer que, dans cet exemple même , la règle est mal suivie , puisque le premier quatre, sujet, devrait être écrit sans 5; ces exemples sont d'ailleurs si rares , qu'on a droit de ne les considérer que comme des fautes. Le peu qui s en trouve n'existe que dans des textes incorrects et de la fin du xm° siècle , époque où commençait la confusion.
H ne faut pas confondre avec ces fautes d'orthographe les cas où un nom de nombre , étant pris substantivement, comme titre de dignité ou de toute autre manière , devenait alors fort logiquement soumis à la règle des substantifs. Il y avait, par exemple, à Metz, treize magistrats chargés de la police de la ville, qu'on y appelait li trezejureis de la pais, ou li trezejureis, ou simplement li treze; dans ce dernier cas, ce mot treze, devenu un nom de magistrature , était pris substantivement et traité comme tel; on écrivait : li treze, des trezes, az trezes, avec les trezes (iitxlx; Histoire de Metz, Pr. p. 196). Le corps de ces magistrats et leur dignité était appelé la trezerie : « en la trezerie » ( 1 2 4 1\ ; ibid. p. 1 96).
En Normandie, outre ces nombres déclinables des autres provinces, un, deas, trois, vint et cent, on trouve soumis à la même règle, plus fréquemment et avec un peu plus d'autorité, les nombres quatre et cinq, lorsqu'ils étaient isolés. Jy lis en de bons textes : « les quatres avant- <c dit » ( 1 2 70 ; A. R. liSlx ) , où il faut observer cependant que le s paraty avoir été intercalé pour l'euphonie ; et l'exemple déjà cité : « des autres cinqz mile livres » ( 1 2 69; A. R. 48 1 ). Il y en a quelques autres exemples.
Quant aux noms de nombre ordinaux et aux autres , ils étaient tous proprement adjectifs ou substantifs; ils s'employaient comme tels avec régularité, et il n'y a aucune observation notable à faire à leur égard.
Je traiterai successivement : 1 ° des pronoms personnels; a0 possessifs; 3° démonstratifs; 4° relatifs; 5° interrogatifs; 6° indéterminés.