‹ Recherches sur les formes grammaticales de la langue franc̜aise et de ses dialectes au XIIIe siècleChapitre 4 sur 113 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

le 5 novembre i83o il m'écrivait : « Il n'y a rien à gagner à écrire dans les journaux, dès qu'on prétend le faire avec quelque conscience; il faut faire des livres, et j'avoue que je n'en fais plus avec autant de facilité qu'à dix-huit ans. « Jai des projets que je crois bons et qui m'ont déjà valu quelques approbations encourageantes ; mais pour les exécuter, il me faudroit du repos, de la quiétude, de l'aisance. L'état de gêne et d'anxiété dans lequel je vis, m'ôte toute liberté d'esprit, m'absorbe et m'empêche de travailler. Cependant je n'ai pas encore renoncé à l'espérance de faire un jour quelques travaux utiles. Mais que de tracas, que de fatigues, que de déboires, que de maux pour en arriver là!. . . Je suis idolâtre des lettres, des arts, de la civilisation, du luxe, de la politesse; j'en respire, j'en vis. Jugez si j'ai de quoi me satisfaire dans cette école du monde. Aussi, vous dis-je, je me trouve heureux, n'était le froid et la faim. » Voilà la première impression. Notre correspondance roulait surtout sur la littérature, pour laquelle tous deux nous avions une égale passion; il m'écrivait à Strasbourg, à la date du 3o août i83i : « Plus je vis à Paris, « plus je vois et je connois de gens de lettres, plus je m'ins- « truis du monde littéraire et de ses pratiques , plus aussi «j'acquiers la conviction que la littérature Françoise est « frappée de plaies incurables et que sa décadence est corn- « plète. Jen désespère quand je vois les jeunes gens dans

■ les mains desquels elle tombe, et qui l'exploitent ; je crois

■ qu'il faut être fou pour être homme de lettres dans un « temps pareil : à moins qu'on ne veuille être courtier et

■ brocanteur de vers et de prose; à moins qu'on ne se plonge « dans les plus sales bourbiers de l'intrigue; à moins qu'on « ne rampe, qu'on ne pille, qu'on ne vende, qu'on ne vole,

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il est impossible d'arriver à rien. Pour moi, depuis que j'ai tout vu de près, je n'aspire plus qu'à une chose : c'est à me procurer un petit emploi, tel quel, qui me fasse vivre, et me permette de cultiver les lettres pour mon plaisir, en amateur; tout homme gui se respecte ne peut les cultiver qu'ainsi. Vous verrez, quand vous y serez, si jamais vous avez le malheur d'y être ; tout ce que je vous dis a beau vous prémunir, la réalité surpassera de beaucoup tout ce que vous pouvez imaginer : c'est une corruption, une dépravation , un égoîsme qui surpassent de beaucoup tout ce que vous pourriez imaginer en votre âme pure.

«Au surplus, c'est ainsi; prenons notre parti. Je crois que l'ordre naturel des choses, la difficulté de bien faire après deux siècles de splendeur littéraire qui ont produit l'épuisement et qui ont blasé le public, la corruption qui suit une civilisation vieillie, la démoralisation qu'amène le discrédit des sentiments religieux, le dégoût qui accompagne la satiété, et bien d'autres causes inévitables, sur lesquelles on feroit un volume, dévoient produire la décadence de notre littérature. Il se peut que la cupidité des auteurs, leur charlatanisme, leur mauvaise foi, leurs fourberies augmentent les progrès du mal et accélèrent sa marche. Qu'y pouvons-nous faire? Moi, qui suis romantique, qui, par conséquent, devrois avoir foi dans la jeune école» et en espérer une rénovation complète de notre littérature; qui devrois dater l'ère de la littérature françoise de l'apparition du romantisme : eh bien! les signes de décadence et de décrépitude frappent mes yeux; je ne peux refuser de les voir, et je n'espère pas que rien puisse rendre désormais quelque splendeur aux lettres en France; elles iront s'y éteignant, y mourant dans le mauvais goût,

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• comme elles ail oient mourant et s'éteignant à Rome, il « y a dix-sept cents ans à peu près. » Son opinion s'était un peu adoucie par la suite; il avait vu que l'on peut encore faire son chemin dans les lettres, surtout par l'érudition, et demeurer honnête. Pour la belle littérature, il disait que si elle se relevait, ce serait comme une personne qui aurait reçu une grande blessure, la cicatrice demeurerait. Il disait, du reste , que son temps est passé en France , mais que celui de la littérature sérieuse ne faisait que commencer; que la pensée n'étant pas libre avant la révolution de 1789, la littérature philosophique n'avait pu exister alors. Fort tiède en politique, il aurait pris , disait-il , le fusil contre un gouvernement ennemi de la liberté de la pensée. Il aimait la vérité pour elle-même; observer et savoir était toute sa vie. Il disait : « Je voudrais être un œil. »

Détourné , par dégoût et par raison , de la littérature légère, à laquelle il semblait appelé par sa vive imagination et son talent de rédaction , il voulut se jeter dans la philosophie, dont l'histoire et les systèmes l'avaient toujours beaucoup préoccupé. Un de ses compatriotes l'en détourna en lui représentant qu'il ferait quelque chose de plus utile pour lui-même et pour son pays en cherchant à relever en France les études grammaticales, qui étaient aussi de son goût.

En i83a, Fallot fut nommé, par l'académie de Besançon, le premier titulaire d'une pension de quinze cents francs, payable pendant trois ans, fondée, par la veuve de Suard, en faveur des jeunes Francs-Comtois sans fortune qui se destinent à la carrière des lettres. Il profita des loisirs que lui procurait ainsi l'Académie, pour suivre le conseil de son compatriote. Il parvint rapidement à atteindre les hauteurs

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de la science grammaticale et à y tracer une route nouvelle; on peut avancer, sans témérité, que, tant dans le corps de son ouvrage que dans l'Introduction et les notes, la Glossographie est une science qui a reconnu son but et s'est organisée. Le premier, Fallot a vu la raison du mouvement des langues, et débrouillé notre vieux langage qui avait toujours passé pour être un chaos sans lois. Cette grammaire n'était qu'un prélude à de plus grands travaux sur les langues, travaux qui eux-mêmes devaient le conduire , selon son espoir, à fonder la science ethnographique; et cela fait, disait-il, il délasserait sa vieillesse dans un livre sur la poésie populaire. Soit tristesse naturelle, soit pressentiment, Fallot avait toujours pensé qu'il mourrait jeune ; son pressentiment ne fut que trop juste : la mort vint le frapper au milieu de ses vastes projets scientifiques. Il était alors sous-bibliothécaire à l'Institut, et secrétaire de la oommission fondée par M. Guizot pour la publication des documents relatifs à l'histoire de France. Ainsi, au-dessus des besoins de la vie, au centre du monde savant et d'une grande bibliothèque, lui-même bibliographe habile, grand érudit, homme d'un jugement supérieur, détaché de toute ambition, il n'avait plus besoin que de vie pour faire avancer la science de son chftàt, et c'est la vie qui lui manqua. H fut attaqué, le 3 juillet i836, d'une rougeole qui se termina par une congestion au cerveau , que son médecin ne vit pas arriver, et il expira le 6 au matin. Beaucoup de savants et de gens de lettres lui firent cortège à sa dernière demeure; et au cimetière du Mont-Parnasse, sur les bords de la fosse, M. Cuvier, son oncle , qui , en qualité de pasteur, avait accompagné sa dépouille mortelle, prononça, interrompu par ses sanglots, ces simples et déchirantes paroles :

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