‹ Recherches sur les formes grammaticales de la langue franc̜aise et de ses dialectes au XIIIe siècleChapitre 40 sur 113 · ALQUANT · texte numérisé non relu

ALQUANT

Ce pronom signifiait quelques, quelques-uns, plusieurs; je ne lui connais ni formes de féminin, ni formes de régime. On ne le voit jamais guère employé que comme sujet, au moins dans ses bons temps.

Il était fort usité dans les premières années du xni* siècle; mais il commença de bonne heure à vieillir. Dès avant 1 a4o , il était devenu rare, et sa signification primitive commençait à s'altérer beaucoup.

On pourrait lui donner les deux nombres , ainsi :

sing. Suj. alcuens, alqaens.

plur. Suj. alquant, li alquant.

mais en observant bien que ces deux mots, alquens et alquant, que j'ai cru devoir réunir à cause de leur iden-

tité parfaite de signification et parce qu'il* s'adaptent complètement, l'un comme pluriel de l'autre, semblent cependant n'être pas tous deux d'une même origine.

Alquant est très-certainement un composé de quant, pronom déclinable; on n'a fait qu'y joindre cette affixe al, devenue depuis au et dont l'ancien français a fait grand usage; nous la retrouverons dans autel, dans autant, dans ausi, et ailleurs encore.

Mais il est fort douteux que mlquens ne soit qu'une forme dérivative de alquant Il semblerait beaucoup plus probable que c'est un composé de an et de la forme indéterminée alk\ alkes; cela répondrait assez au latin atiquis unus auquel M. Orell le rapporte.

S'il en est ainsi, comme j'incline à le croire, alquens, composé de un, est la première forme française de aucun, qui nous est resté avec un sens opposé.

Voyez ci-après le mot aucun, où je reviendrai sur cette discussion.

Quoi qu'il en soit , alcuens , alquens , se trouve écrit alcons, en divers textes anciens de Normandie et des provinces voisines; il en est même dérivé, par assimilation, une forme abusive accons, que l'on trouve employée au pluriel sujet accon, quelques-uns, dans la Trad. des Mach. (H. I. de Fr. XIII, *a).

Ce mot, avec le sens précis de quelqu'un, n'a pas eu beaucoup de durée. On le trouve dans les plus anciens textes; mais, dès le commencement du xin* siècle, on ne le voit plus que fort rarement, et il finit bientôt par disparaître tout à fait avant 1210.

Cela confirme l'opinion que j'ai avancée sur son origine; s'il est vrai qu'il dérive de an par composition et qu'il ne soit qu'une forme primitive identique d'aucun, on ne le perd pas tout à fait de vue au commencement du xme siècle; on le voit seulement alors changer d'acception.

Voici quelques exemples de son emploi :

« Si co avent que alquen colpe le poin a altre u le pied , si li ren- « dra demi were, suluc ceo que il est. ■ (L. de G. i3.)

« E si alcont est apelez de muster fruisser u de chambre e il n'ait « ested blamed en arere • (Ibid. 17.)

« E se alqaens, u quens u proYûst, mesfeistas homes de sa bail « lie, e de co fuist atint de la justice du roi , forfait fust a duble de « ce que altre fust forfait. » (Ibid. a.)

« Se alqaens est apeled de larcin u de roberie. » (Ibid. i.)

« Si alquns criere l'oil al altre par aventure quelqe seitf si amen- « drad lxx sok de solz Engleis. » (Ibid. ai.)

Le pluriel cliquant, qu'on employait aussi avec l'article : U alquant, li alkant (Traduct. de S. Grég. H. L de Fr. XIII, 8), s'est maintenu avec le sens de quelquesuns, plus longtemps que alquens; sa première syllabe a subi, vers le premier quart du xin* siècle, la loi de fléchissement des syllabes en al, de Picardie et de Champagne; elle y est devenue au; et après ia3o ou 1 2 lio on le trouve écrit auqaant, li auquant.

Vers cette dernière époque aussi son usage était devenu beaucoup moins fréquent; il avait vieilli et il commençait à perdre son acception primitive pour en

prendre une nouvelle : de quelqu'un, quelques-uns; on lui faisait signifier des personnages inconnus, des gens de rien, des gens de hasard, un quidam. M. de Roquefort avait remarqué cette acœption nouvelle, et il Ta notée assez bien, dans son Glossaire, aux mots Alcan, Alquant. ..^.v

Le temps où alquant a été le plus fréquemment employé., et sans altération de son acception propre, est à peu près f âge de la Chronique de Villehardouin.

« Et là en y ot assez de noiez, et alquant en eschaperent. » (Villehardouin, 83, p. 45o e.)

Se cil de l'ost ke par lui sont dolant Seuxent ore com H est avenant Molt pluis à aise en fuissent li aaquant, Car Temperere au couraige vaillant Dort molt à aise et molt seuremant Dedans Viane jusc à l'abe aparant.

Gtrars de Viane, 3782-3787.

(Cf. Roquefort, Glossaire, Supplément, au mot Auquanl.)

E co kejo li ai dune

Li unt alquanz de vos juré.

R. de Roa, 109^3, îogAâ.

Plusors del duc terres voleient S'Engleterre prendre poeient ; Alquanz soldées demandœnt Livreisuns e duns covetœnt.

Jbid. ii55a-nS55.

Herbert dût bien, moûne! creirent Et éuquanz d'eb s'en repeatireoL

JL d* Rtm, 10101, losoi.

On pourrait être tenté peut-être d'attribuer l'origine de cette dernière orthographe, asquanz, à une erreur des copistes, dont la fausse habileté se serait fait un scrupule de laisser & la préfixe al une forme de singulier, lorsqu'ils donnaient & quant celle de pluriel. Ce ne serait ainsi qu'une faute d'orthographe.

Mais cette conjecture ne me semble point admissible : i* parce qu'il y a, çà et là, divers autres exemples de asquanz; 2° parce que cette forme prend un degré suffisant d'autorité, lorsqu'on la rapproche du sing. ascons, qui se trouve quelquefois.

« Si est ascons qui blamet seit dedenz le hundred e «iv humes le retent. . . » (L. de G. 5o.)

D y aurait lieu , bien plutôt , à rapporter la forme normande asquanz, ascons, au lieu de alquanz, alcons, h une mutation régulière, en ce dialecte, de l, précédant une consonne au milieu d'un mot, en s; ainsi : custivent , pour cultivent; les cultivurs est dans le même lieu. (L. de G. 33.)

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