ALTAB
Pronom simple , dérivé directement du latin, fl n'a jamais eu de préfixes ; mais on lui voit diverses suffixes , avec lesquelles il formait des composés dont je parlerai ci-après.
Son thème a eu les variations que sa forme indique : de altre, autre, en Picardie et en Champagne; et de là, autre, qui est rare et anomalique; atre, qui a été usité en Lorraine et dans le comté de Bourgogne.
Voici les formes les plus anciennes que je connaisse de sa déclinaison , en Bourgogne et en Picardie :
sing. Suj.
Rég.
Rég. gén.
pldr. Suj.
Rég.
Rég. gén.
Les formes de Normandie étaient les mêmes , excepté pour le génitif, qui au lieu (¥ altrui, y était anciennement en i pur, altri, ou en ei, altrei.
Masc. li altres
Fém.
li altre.
altre
altre.
altrui
altre
altres.
altres
altres.
altrui
On a dit aussi , en Normandie , aller pour altre; mais cela n'était pas général , et la différence n'est guère que dans l'orthographe.
Cet adjectif pronominal s'est toujours employé à peu près comme nous l'employons encore; son usage est si simple et son emploi si fréquent, qu'il est à peine besoin d'en donner des exemples; mais il y a quelques remarques à (aire sur sa déclinaison.
On voit qu'il suivait la règle générale des substantifs et des adjectifs : ses sujet du singulier et régime du pluriel prenaient le s final; ses autres cas le rejetaient.
Mais outre ces formes communes, il en avait une particulière, qui ne s'employait qu'en certains cas : altrui, aïtri, autrui.
Cette fQrme paraît dérivée, directement du génitif
latin de aller.
Je l'ai nommée aussi, en français, forme de génitif, parce qu'on l'employait surtout comme régime d'un substantif, et que l'on la construisait toujours comme régime d'un substantif, en l'accolant à ce substantif sans l'intermédiaire d'aucune préposition. Ainsi:
Et nequedent veu avois
Qu'à maint homme «vient mainte fois
Que il fait miex autrni* esplois
Et miels garde les autrui biens
Souvent que il ne fait les siens.
R. de M* À76-A79.
««En autrui commandie,» aurfouvoir, sous la garde d'autruî. (ia6A; Perreciot, État civ. des personnes, II, p. 3o5.)
Autrui était si bien reçu comme forme propre et exclusive de génitif, qu'il en était résulté cette locution absolue : T autrui, pour dire, le bien ([autrui.
Li emperere d'Alemaigne Qui volentiers Vautrai gaaigne L'a bien mostré à se maisnie.
Partonopeus , 8667-8669.
Il y a une autre remarque à faire sur cet altrui, altri : il ne s'employait jamais adjectivement pour accompagner un substantif, mais il se mettait toujours avec un sens absolu et indéterminé. Je ne sais si cette distinction dans son emploi a été observée dès les temps primitifs; mais tous les exemples que j'ai vus de ce mot la confirment.
Altrui servait surtout comme génitif de altre, au sens absolu; cependant on le trouve aussi, avec le même sens, employé comme régime direct, en quelques textes :
« S'acunz feroit autrui, » si quelqu'un frappait autrui. (V. 1 a 20 ; Hist. de Metz, III, 177.)
Le pronom autrui, par ce sens indéterminé et par cet usage absolu qui lui était propre, tendait à se séparer de son primitif altre, et à se faire considérer dans la langue comme une forme à part; c'est en effet ce qui est arrivé depuis.
Altre , autre s'employaient fort bien avec ou sans les articles, selon les cas; autrui absolu ne prenait jamais d'article.
Ainsi :
• Ii naifs, qui deperlel de sa terre dunt il est nez e venl à an-
• tri terre, nuls nel retenget. . . . » (L. de G. 33.)
« Si home apeled altre de larcin e il sot francz home »
(Ibid. 16.)
Ki altrui hatreit entrelant
U mal li Gst apareissant
E ki nient de ïatrui prendreit
Esc urne ngie estre debveit.
R. de Rou, io5o<)-io5i2.
« Nuz visins ne jetera sor Yatrui maisun de prière [ lis. pierre ] «ne de manguenel. • (Vers 1220; Hist. de Metz, M, 179.) « Nus ne soit commanz à atrui , ne nus nel pregnel. » (Ib. 179.) « Ki altrei espouse purgist, si forfait la were vers sun seignor. » [L.deGj. \à.)
Var. des édit. : altri, pour le second mol de ce passage. Les deux leçons sont également admissibles.
Il y a, quelques lignes plus haut, sans aucune variante : « Si home fait plaie à altre et il dénie otrei faire «les amendes, primarement li rende. . . . » (Ibid. 1 1 .) — M. Reinhold Schmid, dans sa version allemande, semble avoir entendu et traduit le mot otrei comme une forme d'altri ou altrei; en note, sur le § 8, il 1 explique par le latin ultra.
Ce serait beaucoup plutôt, je crois, le sens d'akrei, outrai, parce qu'il y a d'autres exemples de 0 pour an, dans des textes moins anciens à la vérité. Mais la leçon d'abord n'est point sûre ; et puis ce pourrait être l'orthographe normande de octroi.
La même phrase se retrouve sans que ce mot soit répété :
«Si home octit aller et il seil conusaunt, et il dénie faire les « amendes ....»( Ibid. 8.)
«E durra wage c truverad j)lcge, que si alter veinged après « [var. à pref, qui vaut probablement mieux] dedenz l'an e un «jour pur Taveir demander, qu'il i ait a droit en la curt, celui de « qe il aveit escus. » ( Ibid. 6. )
Alter, normand, était exclusivement une forme de masculin.
• Ki d'autrui dolors font lor joies. . . . Faire son preu <V autrui damages E d'autrui cuir larges coroies.
Vers sur la mort, XL, p. 3f>, 37.
A! fait ele, malvais trechiere, Ceste raisons n'est pas à moi ; Ames vous dont autrui que moi ?
Tous estes miens par sairement.
Lai d'Iynaurès , 3 1 2-3 1 5.
«Granz est li humilitez et d'une part et de Yaltre; mais moll « est alte li une ke li allre. » (S. de S. B. fol. )
«Et otres beste et oi sel les. » ( 127A; le Carpentfer, Hist. de C. Pr. II, 34.)
«D'une part. . . . d'aultre part. » ( 1277; ""• ^ ^. III, 220.)
« D'une pairt. . .d'afr* p8Îrt. » (1282; //. de M. III, 22 5.)
Les composés de altre ont été : altretel (voy. ci-après tel), altresi, aatrier, qu'on trouvera parmi les adverbes.
Il v avait, en Normandie, une forme absolue invariable, qui semble dérivée de altre et qu'on voit employée quelquefois pour signifier autrement, autre chose; c'est «/, cl, qui a été pronom indéterminé, puis adverbe.
Je crois cette forme primitive en Normandie; les
textes de cette province sont ceux qui gn fournissent le plus d'exemples. Cependant on la trouve aussi dans le langage picard de la seconde moitié du xiii6 siècle.
La présence de ai, el est peut-être, dans les* textes, une marque de peu d'antiquité ; je ne crois pas qu'on en voie aucun exemple dans les bons textes d'avant le milieu du xin* siècle, et je pense que c'est tout au plus vers cette époque qu'il a commencé à s'introduire dans le langage écrit.
Si cette observation est fondée , elle tend à confirmer le sentiment que al, el ne sont que des dérivations formées par corruption, sur la forme authentique altre. M. Orell propose de dériver al, el de aliad ou de aliter.
En voici un exemple :
Comment, fait-il, quels parlemens Tenes vos ci à ceste gens ? Molt aves ore el à ordir Que parlemens ci à tenir ; Tosjors deves estre en agait ....
Parionop. 8716-8719.
Mes oils m'as rendu vereiment Et en li crei parfitement.
En lui crei jo n'i ad nent*/, Car il est sire e reis del ciel.
La Rëivmct. mystère, p. 18.
Haute est mult l'ovre e la matire E si i aureit trop à dire, E mei ne list pas demorer, Car mult i a de e l à parler.
Benoit de S. More, 179-182.
Je ne sais si c'est à cette signification qu'il faut rapporter le el du passage suivant; le sens est louche et la leçon peut être altérée :
Par Hardekenut ki luing fu
E ki à el a entendu
Avint Engleterre à Herout.
R. de Rou, 9769-9771.
Si Ton voulait donner à el le sens de autre chose , ce second vers signifierait : « et qui à autre chose s'est « occupé; » et je ne vois guère qu'on le puisse expliquer autrement, s'il n'est pas corrompu.
Cf. Orell,i4. Fr. Gr. p. 66.