‹ Recherches sur les formes grammaticales de la langue franc̜aise et de ses dialectes au XIIIe siècleChapitre 43 sur 113 · CHAQUE, CHACUN · texte numérisé non relu

CHAQUE, CHACUN

Le pronom simple et primitif chaque, venu de puisque, dont il est la dérivation directe en langage de Bourgogne, n'a pas été usité longtemps seul; on lui joignit de fort bonne heure l'article indéterminé un; et la nouvelle forme qui en résulta, chacun, chacune, fut beaucoup plus usitée au xin6 siècle que la forme simple. C'est du composé que je parlerai surtout, parce que j'en ai vu un bien plus grand nombre d'exemples et que d'ailleurs il n'y a point de différence à faire entre eux pour les variations du thème du mot. Tout ce que je dirai de l'un s'applique également à l'autre.

Chaque, des deux genres, semble n'être guère resté usité que devant les mots qui commencent par une voyelle et en quelques locutions où il était consacré, comme dans :

Chase an, chesc'an, chaque année. (îaAA; Hist. de Me(z, III,

iQ6* *99)

En Normendie plus n'entra Ne il plus lunges ne dura E fist ke kaske hom fera , De terre vint, en terre ala.

K. de Rou, io43i-ioâ34.

Chacun avait pour formes :

a. En Bourgogne :

Masc. chascun Fém. chascune.

Ces formes y sont les plus anciennes et les mieux autorisées :

« El rendre à chascun tels grâces cum droiz fust. » (5. de S. B. fol. )

« Si s'en rêvait chascuns o joie à son ostel. » ( Trad. de J. Belelh, fol. 9 v.)

« Donques por, chascune ore de la nuit chanton nos un saunie a « Deu , que Dex par sa miséricorde nos délivre de la nuit d'error. » (Ibid. fol. 9 r. )

Icele nuit est chacuns repaseiz.

Gerars de Viane , 3a k> .

Li bairon furent andui enmi la pire, Chascuns el poig tenoit la bone espee.

Ibid. 2962, 2gA3.

On trouve un nominatif singulier, chascus, dans le Marco Polo publié par la Société de géographie, p. il\ ; mais ce texte n'est point proprement français, et ne saurait être de nulle autorité. Je ne cilc cette forme incor-

rectc que pour dire, comme règle générale, qu'on ne voit pas, en français , à aucune époque ni en aucun dialecte, que les composés de un aient jamais perdu leur n final devant le 5 de nominatif; leurs formes étaient clwscuns, aucuns, nesuns, etc., sans aucune exception.

h. En Picardie :

Masc. kakun (1 133) Fém

cascun case une.

cachun chaschane.

chascun ' ....

Cf. le C. d'A. p. 333, 35 1.

En une montaigne sauvage U il proioit nostre signour Pour tout le pule cascun jour.

R. de M. 95-97.

Cascuns par soi bien le somont Qu'il face con loiaus amis Et de! retor ne soit targis.

Partonopeus, 202/1-2026.

11 y a eu aussi, en Picardie, une forme de féminin particulière, qui est barbare, mais qui se rencontre en quelques textes de la fin du xin* siècle : cascunoie; ainsi :

« Cascun d'iauls et cascunoies de eles. • ( 129a ; Th. N. An. I,

« Chasqu'un an tant. » (127A; du Cange , H. de Const. Pr. p. 2&.)

c. En Normandie :

Masc. chescun, chescons Fém. chescune. cescun ....

Ces formes, sans y élre uniques, y sont forl prédo-

minantes dans les bons textes ; ce sont celles des Lois de Guillaume, du Roman de Rou et encore des Lais de Marie de France.

Cescun voleit avant aler.

R. de Rou, io3ao.

Cf. 6 54 4; Marie de F. Lai del Freisne, i3o, etc. Chescons i ad od sei les soens.

La Résurrect. mystère , p. à > éd. Jubinal.

d. Les formes de Lorraine étaient semblables d'abord à celles de Bourgogne, puis elles se modifièrent et se rapprochèrent beaucoup de celles de Normandie. On trouve d'ailleurs des traces de cette transformation dans la plupart des textes bourguignons d'autour de i25o.

« Chescane vigile. * (nàà; H. de M.lll, 1 99. )

« Douz huges et en chescane huge cinc cleis. » (Ibid. a 2 9. )

« Chescan an. 1 ( 1 295 ; ibid. 287. )

« Por chescane fois k'il lou debaiteroit. » (Ibid. 238. )

e. En Touraine, dans la première moitié du xni* siècle, on a écrit chascon. (Trad. des Mac. Hist. L. de Fr. XIII, ai.)

Très-anciennement on avait eu l'usage de mettre l'article devant ce pronom : as hakun, ass (? féminin) hàkan. (1 1 33 ; le Carpentier, H. de Cambray, Pr. II 1 8.) Cela s'est perdu de bonne heure.

Page 1