EN
Particule invariable , qui a servi dans la langue française, dès ses plus anciens temps, à deux usages distincts :
i° Accompagnant les verbes, elle leur sert de régime indirect, comme pronom indéterminé ou comme adverbe de lieu. Elle porte alors avec elle cette signification plus ou moins précise : avec cela, de cela, de là, etc. a0 Simple particule explétive, elle n'ajoute rien au sens de la phrase, et ne s'emploie qu'en diverses locutions reçues par l'usage.
Les origines de ce mot sont couvertes, dans notre langue, d'une obscurité profonde , que je suis hors d'état de dissiper tout à fait. Je ne puis que rassembler ici quelques observations pour essayer de remonter aussi près que possible des formes primitives de cette particule.
Il faut d'ahord, au préalable, écarter de la discussion la préposition en; sa forme se montre fixée et bien constante dès les plus anciens textes , et d'ailleurs j'en parlerai en son lieu.
En, forme pronominale , est certainement usité dès les plus anciens temps de notre langage; elle paraît avoir été fixée surtout de bonne heure dans le dialecte de Picardie. Le plus ancien texte écrit de notre langue en fournit un exemple :
« Et a chou ke no oredenanche sient beien akenket et en sient « nuli greevet, keun sîseons et entauliseons por akenkeurs de chil « no tintaument messire.... » ( 1 133; le Carpentier, Hist. de Cambray, II, Pr. p. 18.)
Mais je ne sais point si c'est là sa forme primitive; je crois même qu'il y a lieu d'en douter.
M. Raynouard (Gr. c. des L. de l'Europe lat. p. 176,
178) pense qu'on a dit en français ne pour en; je n'ai point de preuves du contraire, mais je déclare aussi que l'exemple unique qu'il en apporte laisse subsister tous les doutes. Le sens est ambigu, et le ne qui s'y rencontre pourrait fort bien être la négation.
Une forme certainement ancienne, c'est ent, dont il y a çà et là quelques exemples dans le dialecte de Normandie. Ainsi :
« .... Si jurad sei dudzime main , que al ure que il le plevi , 1a- «roun nel sot, ne per lui ne s'en est fui, ne aveir nel pot. » (Lois de Guillaume, 4-}
S'en est la leçon adoptée par M. Reinhold Schmid, dont je suis l'édition; mais les diverses éditions donnent ces variantes seu, sent, seut. Le sens de tous les mots de la phrase est si clair, qu'il n'y a pas la moindre équivoque; et s'en ou s' ent est sans aucun doute la bonne leçon: Le t n'y est point une lettre euphonique , car le même texte emploie encore d'autres fois le même mot et l'écrit ent devant des consor.nes.
« Si est ascons qui blâme t seit dedenz le bundred e îv humes le • retent, si xu main s'espurget; e si il s'en fuist dedenz le chalange, « Ji sire rende sun were. » (L.de G. 5o. )
Il y a encore sur ce passage une variante seut qui nous présente s' ent; ce n'est qu'un n mal lu.
Du reste, partout ailleurs, on y trouve en qui y est commun.
« K le honi le chalange e il n'en ait tes>tcmoinr. » (Ihid. 43.) Cf. encore 16, 20, s5, 48.
Il s'est conservé encore , en langage de VIlc-dc-Francc , quekjues autres exemples de ce ent, end :
En droit li vient sos la fenestre Dont ele esgardoit moult l'estre ; Apres si dist : Tant mar vos vi , Tenes ent mon gage en merci.
Son gonfanon li a tendu Et melior Ta recheu
Partonopeas, 8333-8338.
Alons ent, suer, à le fenestre, Corsols nos dira qxien puel estre.
Ibid. 8619, 86ao.
Et dist : Fui lent en sus de moi.
R. de M. 1 ko.
Se vous créés ma demoustranche Nous end avons bonne venjanche.
Lai d'ignaarès , A61, £62.
De chou que femme plus goulouse End avec asses en vous doue.
Ibid. 58i, 582,
Plus 11 end ares parole aperte.
Ibid. 6A3.
Mais, en ces phrases, eut paraît n'être (|uun adverbe de lieu, et selon toute apparence, une forme dialectale
cm. *m
Nous sommes donc conduits a soupçonner une communauté d'origine entre enz, en, adverbes de lieu, puis
prépositions , et la forme pronominale en dans toutes ses acceptions.
D'autres faits appuient cette donnée : dans les textes les plus anciens, en n'a point encore toutes les variétés de sens qu'on lui a vues depuis; il y accompagne déjà fort bien les verbes , mais on remarque que c'est surtout et presque exclusivement aux verbes de mouvement qu'on le joignait d'abord.
Ainsi :
« Ju, si Teswart en oytez lai ou il en vait, toz fuys esbahis de « ceste novelerie. » (S. de S. B. fol. )
• Quant f oroison de la stacion est fenie , si s en retornent. » ( 7V. deJ. B. fol. 3 r.)
Donc s'en ala li reis en France Plain de corros e de pesance.
R. de Rou, 10627, io4a8.
• S'en ala al roi Phelippc. » (Villehardouip, p. 44 1.)
Ele s en eissi.
Marie de France, Lai del Freinte, i38.
On pourrait donc arriver à conclure , au moins comme probable, que en n'a été primitivement en français qu'un adverbe de lieu; que les formes les plus anciennes qu'on lui voie sont ent, ens, en, dans les dialectes de Nonûandie et de Picardie ; que ce sens primitif d'adverbe de lieu semble le rapprocher du latin intas, dont il seraj£ en bourguignon la dérivation régulière, puisque son e nasal avait alors plus encore qu'à présent la valeur d'un a long; qu'enfin c'est du
sens d'adverbe de lieu qu'il est parti pour arriver à toutes ses acceptions pronominales et de préposition.
Voyez ci-après, parmi les adverbes, enz; parmi les prépositions, en; et parmi les particules négatives, ne, où j'achèverai de traiter quelques points de cette discussion.
Ici je résume en deux mots : jusque vers le commencement du xin* siècle, en très-commun dans les bons textes et comme adverbe de lieu , et plus encore comme préposition, y est rare comme pronom indéterminé; c'est à peine si on commence à le voir, en ce sens, dans les Sermons français de S. Bernard.
Dans cette première période, le texte des Lois de Guillaume le Conquérant nous le montre écrit ent9 soit comme adverbe, soit comme pronom, ou plutôt dans un sens indécis entre les deux; d'où l'on peut induire une ancienne identité entre le pronom et l'adverbe.
Le texte de la Chronique de Villehardouin , écrite vers i?o5, est des premiers, à ma connaissance , où en se trouve fixé dans toutes ses acceptions ; elles y sont déjà commîmes, et dès lors elles n'ont point changé sensiblement dans notre langue.
C'est aussi depuis cette époque que en a pris les orthographes dialectales qu'il a eues pendant le xni* siècle. Ce sont : assez constamment, dans les textes de Bourgogne d'entre i*3o et i25o, an; en Picardie, en; dans la Normandie , souvent em.
Voici divers exemples de son emploi :
«Nos vos en semonons. » (Villcliardouin, p. 457.)
«Co sacies bien que vous ne cleves mie asoldre nul peceor «de son pecie, se il ne s en repent perfitement et dignement et « il nel déguerpi st et il ne pramet que il s'en tendra des ore en « avant. • (S. de M. de Sully, ad presb. I.)
« Aussi devon nos faire quant nos veom que H pecieres se repent « angoisseusement de son pechie et il en sospire et plore et pro- « met vraiement qu il s en gardera. » (Ibid.)
« Et premièrement veons que est ofices et dom il est diz et « comment l'en en doit faire. » ( Tr. de J. B. fol. 7 v. )
«Qui homme oc ira dedenz la pais et tesmoigniez en sera, soi « parent ocirunt lui et sexante livres i penra la justice. » (Vers 1220; H. de Metz, Pr. III, 177.)
« Je ne lour an puis riens demandeir. » (1267; *bid. P- 2 1 7 )
« Je fais savoir. . . que je, ne li mien , ne autre pour moy, n'a/i « peons jamais riens demander. » (1290 ; ibid. p. 2 35.)
Râlons nos an, ke j'ai plus n'en fereus. . . S'alonz en France, n'i ait plus atandu. Karles l'entrant , molt en fuit irascus.
Gerars de Viane, 3i6o-3i6/i.
M'espcc est frai te joste le heux devant Envoit m an une tost et isnelemant.
Ibid. 3629, a63o.
S'espée est fraite joste le poig d'arjanl •'
Querreiz Y an une tost ed isnelemant.
Ibûl. 26A7, 26''8-
La maie goûte, biele amie, Fet il , nous em pusse venger.
Du Chev. à la corbeille, p. 38.
Devant b et surtout devant p, les textes picards et
de l'Ile-de-France présentent aussi quelques exemples <1p em écrit pour en.
La dame s'est levée em pies, Si a ses beaus iols essuies.
Partonopetu, 86* i, 8622.
Oïl, bel sire, rien dotez mie
Il prist la lance , cil feri
Al quer, dunt sanc e ewe en issi.
La Rùurrtct. mystère, p. 12.
Mais qui n voldra saveir la fin Si lise Pline u Augustin.
Benoît de S. More, i83, 18 4.
Cette élision de e, en vers, après une voyelle, est rare et hardie; le langage normand est le seul peutêtre qui en pût fournir un certain nombre d'exemples : c'est le point par lequel notre en français s'est le plus rapproché des formes romanes correspondantes. (Cf. Raynouard, Grammaire romane, p. 1 33. )
En a été, dans tous le.* âges de la langue, employé comme nous l'employons encore : «je te le pri» (FabL inéd. II, 457, éd. Robert), pour je t'en prie, est une faute de mauvais texte.