MAINT
Cet adjectif pronominal n est peut-être pas des plus anciens de la langue, mais il est de bon usage et devient surtout commun après le premier tiers du xme siècle , plus fréquent, à ce qu'il me semble, dans le langage de Picardie et de Normandie qu'en Bourgogne.
Sa signification est bien connue : il était synonyme de plusieurs, exprimant seulement peut-être une quantité plus étendue et plus indéterminée.
On remployait d'abord, de préférence, au singulier; mais depuis, et sans que son acception changeât le moins du monde, on fa employé également bien au pluriel et au singulier.
Son thème a peu varié : maint, en Picardie et en Bourgogne; meint, en Normandie.
Ses flexions se réduisent à celles-ci :
sihg. Masc. maint Fém. mainte.
plur. mainz, mains maintes.
A ces formes, authentiques et régulières, il s'en peut ajouter une ou deux, qui ne sont pas sans doute tout h (ait condamnables, mais qui ont moins d'autorité et qu'on voit moins communément. Ce sont : moût, meut, mantes, féminin , pour maintes. ( Tr. de M. P. M. de la S. de G. I, 2i9 16, etc. Cf. ibid. 181.)
H ne reste qu'à fournir quelques exemples :
Plorer me feres mainte lerme.
Parionopeus de Blois, 1736.
Viols dras et vies avoit vestus Si qu'il esloit en mains lius dus.
Ibid. 8539, 85ào.
Cf. 8816,8817.
La gent Mahom maint cop lor rendent. . . Maint escu, mainte targe fendent.
R. de M. 1773-1776.
Gloriouz Deuz, cç dist la donzelete,
Ke dessandis an la virge pucele
Ke mains pechieres a grant besoig apelle ...
Gerart de Viane, 2419-2621.
Maint haut bairon ot an sa conpaignie.
Ibid. 33oA.
Cf. ibid. 1698, 33a8, 1614.
De maintes viles i ot gens Qui au molin moloient sovent.
Le Meunier (TArleux , i5, 16 , éd. Michel.
Homes firent dolenz plusors E mainte famé i out chetive.
R. de Rou, 10286, 10285.
Pluquet, pour le dire en passant, a expliqué chetive par malheureuses, dans une note sur ce dernier vers; c'est plutôt, je crois, captives.
Cf. li chaitif, les chaitis, les chaitives, dans ViUehardouin, 1 33, p. 485; cketis, dans Âgolant, 45, éd. Immanuel Bekker. Il n'y a pas le moindre doute que ce naît été là le sens primitif du mot, et dans un texte de l'âge du Roman de Rou il doit conserver encore sa signification propre.
Cf. encore Roquefort, Gloss. aux mots Caitif, Chaitiveté, Chetifvoison; Partonopeas de Bhis, 2 83, 378, etc. nMeinte fez.» (R. de Rou, 577/i.)
t Li Romain regardèrent qu'il estoient eschapé de sièges et de t mainz autres périls par les prières des sainz cui il requeroient. • ( Trad. de J. Beleth, fol. 3 r. )
E meint bone roket bjen ridée Meint blank fen ben colouree. . .
E meint savage gamin.
u65; poème dans YArchmthgim, XXII, 319, 3s 1. l3. MEISME.
Ce mot est aussi ancien que notre langue, dans ses deux acceptions de pronom propre se déclinant avec 1 article , et de particule adverbiale , accompagnant , pour leur donner plus d'énergie, les pronoms personnels et quelques autres mots.
On lui voit, dans les plus anciens textes, toutes ses acceptions et tous ses emplois d'à présent; et je n'ai point remarqué qu'en général il eût éprouvé, sous ce rapport, une variation quelque peu sensible depuis les temps les plus reculés de notre langage.
Ses formes, originairement distinctes pour chaque province, sont de même devenues communes à la langue d'oil tout entière et se sont trouvées fixées de fort bonne heure.
On a vu que ensemble d'abord avoir été commun à toutes les provinces, et que ce n'est qu'assez tard dans le xine siècle que le goût des dialectes a fini par modifier son orthographe en an et en em. Meîsme avait eu une destinée opposée; vers le temps où en commençait à prendre des orthographes dialectales, entre ia 2 5 et iilio, meisme achevait de perdre celles qu'il avait eues d'abord , et sa forme devenait presque universelle en France.
Cette uniformité précoce rend difficile et obscur le classement des formes primitives de meisme; il y a même lieu de croire que plusieurs des plus anciennes ont péri.
J'ai recueilli les suivantes :
En Bourgogne : moieme, moiemes, forme des provinces de Test de la France , de la Lorraine et de quelques parties de la Champagne; je n'oserais affirmer qu'elle soit des plus anciennes; meisme, forme principale du dialecte et celle qui a fini par devenir générale. C'est celle du langage de Champagne au temps de Villehardouin; mais les Sermons français de S. Bernard ne l'ont point encore et emploient constamment misme, qui, à en juger par là, aurait précédé meisme en Champagne.
Dans le langage de Touraine d'entre i2ooeti?3o, on voit encore misme, mime et meisme entremêlés dans les textes, et ce dernier tendant à succéder à l'autre.
Dans toutes les pièces de langage de Lorraine que j'ai pu voir, d'entre 12 1 5 et 1260, je n'ai trouvé que meisme. La forme moieme serait donc plus ancienne? ou d'un autre canton.
En Picardie, dans les régions qui confinent vers le nord-ouest à la Normandie, on trouve d'abord meisme; puis meesme, autour de i25o, et memme. Meisme y est partout ailleurs l'orthographe unique au xni6 siècle; c'est celle de Laon autour de 1 260, celle des textes de l'Ile-de-France et de la Champagne vers le même temps.
Mais il faut observer que meisme, dans le langage picard , ne se prononçait pas comme meisme en bourgui-
gnon. Dans les vers du dialecte de Bourgogne, la première syllabe mei ne compte le plus souvent que pour une; elle se prononçait fondue, en un seul temps, comme notre son moyen ei se prononce encore. En Picardie, au contraire, mei compte très-souvent pour deux syllabes et se prononçait mé-ï; ainsi :
Lui mé'ïsme n'oublioit mie, Car mal prô-ië qui lui oublie.
Et cil n'est pas de bonne foi Ki ne prie fors que pour soi.
R. de M. 98, 101.
La forme la plus ancienne de Normandie a pu être meesme, comme on la trouve encore dans diverses chartes de Poitou d'autour de i?5o; mais dans les Lois de Guillaume le Conquérant on trouve déjà nieime, meisme; et la même orthographe domine dans les actes anglo-normands d'après i?5o. [ii^y; A. R.\y 38 1.)
Quant aux flexions, meisme prenait les marques de sujet et de régime fort exactement, autant lorsqu'il accompagnait les pronoms personnels, que lorsque employé seul il était lui-même pronom. Ainsi :
suce. Suj. Masc. li meismes Fém. li, la meisme.
Rég. le meisme la meisme.
plur. Suj. ;" li meisme li meismes.
Rég. les meismes les meismes.
Adverbe, meismes s'écrivait plus communément avec le 5 final que sans s; cependant, dans la seconde moitié du xine siècle , cette orthographe sans s final s'établit et commença à prévaloir.
Voici divers exemples de l'emploi de ce pronom :
« Por ceu mûmes. » (5. de S. B. fol. îg r.)
« Mais nulle chose n'est plus legiere à la volonteii k'umeliier «lei mûmes. • (Ibid. fol. 1 15 r.)
« Tant cum tu lo sien raparillement encombres , tant encom- « bres tu lo tien mûmes. » (Ibid. fol. 17 r.)
« De lui mimes. • ( TV. de S. Grég. HûU L. de Fr. XIII, 8. )
«Ce mimes.* (Ibid. 8.)
■ Cel meûme veske, • évêque. (Ibid. 12.)
«A cez meûmes parties. • (Ibid. 11.)
«Soi meûme. • (Ibid. i3.)
Li rois moiemes tôt maintenant s'arma.
Geran de Vianê, iSA3.
Li rois moieme en ploure a recelée Desoz ses piax de marte.
Ibid. 258a, 2583.
Si iert Hernaus ke tant fait à loer Mille de Puille li gentis et li ber Et ie moieme, se la vos voil doner.
Ibid. 667-669.
Les mes li porte il moiemes devant , Et Olivier li tient la neif d'ariant.
Ibid. 37^9, 37 5o.
S' ai grant paour ke il ne m'ait trahi Et lui moieme vergondé et honi.
Ibid. 3io8, 3109.
Gerars moiemes serait toi demanbreiz S'il est leans ne pris nen atrapeiz Et vos moiemes i'ai ne vos iert celé . . .
Ibid. 3385, 3387.
«II iiuww« Utt preniiera. » (Villehardotiin, 453.)
«Testmoin mei meisme.. . . testmoine mei intimer. • (1359; A.
JLI,38i.)
«De chel meisme Heu. » (1277; C. i'A. i56.)
«A eus meesmes. • (i2y5; ibid. zàq.)
«De chel memme liu. » (1287; i'6ûL 3i3.)
« Chele meisme vente. » (ia46; ibid, i64-)
« El tieres mesm* por nous resenrés. » ( Le Carpentier, His/. de Cambray, Pr. p. 34.)
• Par meisme la grâce. » (1293; Crapelet, L. <fc Howei le Bon,
Vous meismes prestres seres Les confiesses escouteres.
Lai <f Ignares , 96, 97, éd. Michel.
Et ce meismes nos fait croire Cor est il cheus en poverté.
Vers sur la mort, XLV, p. 39.
Cel jor meisme fust il mors Se ne fust uns faintis confors Que jo li fis de vos sains.
Partomopau, 85*7-8549.
Al vostre oes asses miob l'amasse Que jo meismes l'espousasse.
Ibid. 9309, 9310.
De sa bûche meimes l'orrai Plus seurement i dunt le frai . . .
L'aime de lui en est perie Quant sei mesme toli la vie.
La Résurrection, mystère , p. 20-22 , éd. Jubin«J.
Dans les exemples picards on voit Yei de meisme former
constamment deux syllabes; en ces deux derniers, qui sont tirés d'une pièce normande, ei ne compte que pour une seule syllabe.
Meisme avait un adverbe régulièrement formé, comme celui de tous les adjectifs : meismement, mesmement, meiment. (Vers i*38; Th. N. An. I, ioi3.)
M. de Roquefort, Gloss. de la L. R. au mot Maismement, a eu tort de rapporter cet adverbe maismement, employé dans les Sermons de S. Bernard , à meismement, dérivé du pronom meisme.
Maismement, traduction exacte du latin maxime, tient „ au latin major, majus, dont il dérive; il est par conséquent d'une famille tout à fait distincte de celle de meisme, et le a de son thème, qui est organique et radical, doit servir à l'en séparer complètement.
Cette confusion a entraîné M. de Roquefort dans une autre erreur beaucoup plus grave : il en a tiré la conséquence que notre adjectif pronominal meisme, meismement, mesmement est défivé du superlatif latin maxime; et c'est l'étymologie qu'il lui assigne, sans la moindre expression d'un doute quelconque.
Une telle légèreté "semble peu concevable. Meisme , avec toutes Ses formes françaises que j'ai citées, correspond à l'italien medesimo, medesima, medemo, medema; à l'espagnol el mismo, la misma; au portugais mesmo, mesma; au roman meteis, meteissa; et encore medes, metes, mezeis, messeis. (Raynouard, Grammaire romane, pp. 1 55, 1 56.) Ce mot se trouve écrit mezeixs, mezeixa, mezeissa, simezeixs, soi-même, dans la charte de la ville
de Condom, écrite vers le milieu du xiv* siècle. (Biblioth. roy. mss. suppl. fr. 2272.) Dans la langue romanèche, enfin, qui est le patois des Grisons, ce mot se retrouve avec une fbnùe remarquable : ilg modem, le même, la madema, la même. (Conradi, Pr. D. Romanische Gramm. p. 3o.) — Je n'ai point de conjecture à faire valoir sur l'étymologie de tous ces mots : il faut peut-être rappeler, à leur occasion, l'allemand der same, en francique sama, $0 sama; en anglo-saxon sam, same (Rask, Angl. Sax. Gr. p. 61), par lequel s'expliquent peut-être les formes valaques io insumi, ta insati, el insusi; féminin io insami, ta insati, ea insasi (Âlexi, Gr. Daco Rom. pp. 68, 70); mais surtout il faut bien remarquer que meteis avait en provençal une forme simple, eis, eissa, eysa, et que ces pronoms semblent n être point formés d'un seul thème , mais de la contraction de plusieurs mots.
li. MOLT.
C'est proprement un adverbe, qui signifie beaacoup; mais il est nécessaire de le rappeler ici, parce qu'on Fa quelquefois décliné; et pour n'avoir pas à y revenir, je dirai tout ce qui le concerne.
La forme primitive de Bourgogne a été molt; puis en Champagne et dans les provinces qui se rapprochent de la Normandie , au midi de l'Ile-de-France , malt : c'est l'orthographe de Villehardouin.
En Picardie moalt; en Normandie malt
Voilà les orthographes régulières. Dans les textes de
moins d'autorité , on en rencontre quelques autres qui servent à marquer ce qu'était devenue la prononciation : en Picardie, moût (i?84; C. $A. 285), moût beil(ia65; Crapelet, L. de H. le Bon, p. y3); en Normandie, mal, mat (12 65; Archaeologia XXII , 317, éd. Madden).
H y a quelques exemples de moût dans le langage de Normandie; mais c'est après l'époque, que j'ai déjà cherché à fixer entre ia3o et ia5o, de l'introduction des formes picardes dans ce langage : « Mont souvent. » (Do Chevalier à la corbeille, p. 36, éd. Fr. Michel.)
Cet adverbe s'est pris quelquefois pronominalement, et décliné; mais les exemples en sont rares, à cause peut-être de leur ancienneté.
La forme que j'ai vue déclinée , plus particulièrement, est celle de Normandie, malt, dans le langage élégant de Touraine. On lui donnait une marque de régime; ainsi :
plur. Suj. mult.
plur. Rég. muh.
• Mate enfans. • ( Tr. des Mach. Hist. litt. de F r. XIII, 18. )
Du reste molt, moalt, mult, en forme d'adverbes, sont fort communs dans tous les textes du xm* siècle , quoique peut-être cet adverbe fût moins usité dans la Lorraine et les autres provinces de l'est de la France que partout ailleurs :
« Molt est feolts aiveres cil ki iasseiz ne puet estre. 1 (Serm. de S. B. fol. 19 r.)
« El molt est viguerous defenderes. • (Ibid. fol. 19 r.)
• Malt poi,i fort peu. (ViUehardouin, p. 44 1.) « Malt des pèlerins. • (Ibid. 438. )
« Et ferma et horda le moutier sainte Sophie, qui malt ère hais • et bids , et retint iqui endroit la guerre. • (Ibid. 486.)
« El malt chalt solhoil. . (7Y. de S. Gr. Hist. L. de F. XIII ,n.)
Et d'un boskillon molt preudomme.
R. de M. aa8.
Molt i fu grande rassemblée Des chevaliers de la contrée Et des dames et des pucieles D'escuiers et de damoisieles.
Ibid. 13&3-13A6.
La forme du langage bourguignon, molt, est fort prédominante dans ce texte , qui est de Laon en i a 58. Dans les langages de Bourgogne et de Champagne, à peu près vers le même temps, on trouve les deux formes, molt et moult, entremêlées; la seconde commence un peu à l'emporter, je crois, dans le langage de Champagne.
Olivier est vassauz moult aduré. '. . . . Chacune eve est en son chanel vertie.
Molt est pansis amans ki ait amie.
Gerarsde Viane, 3a5o, 3s95, 3396.
Partonopeus Ta si féru Desos le bocle , en son escu , Qu'il i mist del espiel bruni Une molt grand toise parmi . . .
Armans a non , si est moult fiers Moult grans et moult buens cevaliers.
Partonopttu de Biais, 8071 -807a, 8101, 810a.
Qui molt li sist bel.
R.<UhiRost, I, 35.
De la fain li delt moult li cors.
R. tk Rnutrt, 1667.
Willame fu de grant bunté Malt l'unt estrange gent amé Malt fu gentilz e malt corteiz E mult Tama Ewart li reiz.
Malt ont en li très grant amor.
Chescun teneit i'altre à seignor.
il. de Rou, io539, io5A4.
i5. ON.
Les grammairiens ont fort bien remarqué que ce pronom indéterminé n est autre chose que le substantif lions, hom, homme, du latin homo, pris dans une acception absolue et pronominale. (Raynouard, Gr. romane, p. 63 et 24a; Orell, A. Fr. Gr. p. 64.)
On Ta fort bien encore rapproché du pronom correspondant allemand man, qui n'est de même qu'une forme particulière du substantif mann.
Les formes primitives du pronom on, dans tous les dialectes, ont été les mêmes que celles du substantif homme; leur identité est complète.
En Bourgogne, on le trouve écrit d'abord hom, hons, om; en Picardie, on, déjà dans les plus anciens textes (1 1 33; H. de G. Pr. p. 18); depuis, au xin* siècle, en, an; en Normandie, hum, Juins, huem, um, un.
Il y a des règles grammaticales dans notre ancien langage qui rendent compte de tous les changements
de cette forme : elle a perdu son h initial , parce qu'il était d'usage de supprimer cette lettre au commencement des mots , toutes les fois qu'elle se trouvait précédée d'une voyelle , de l'article , et toutes les fois que la consonne finale du mot précédent n'était pas muette; elle a changé son m final en n, parce qu'elle prenait le s, marque du sujet singulier, et que m se changeait régulièrement en 7i devant cet s, dans l'orthographe de la première moitié du xin6 siècle ; elle a enfin perdu de fort bonne heure cet $ final , caractéristique du cas et du nombre, parce que on n'étant jamais employé que comme nominatif, et le verbe qui le suivait étant toujours au singulier, il n'y avait à redouter aucune méprise sur sa fonction de sujet singulier, et la marque de ce cas lui devenait superflue; par cela même que on n'était et ne pouvait jamais être que nominatif singulier, la marque du nominatif singulier lui était surabondante.
La chronologie de on n'est guère assignable, parce que ses formes, fixées de fort bonne heure dans les bons textes , n'ont pas laissé de rester variables pendant assez longtemps.
Les Sermons de S. Bernard emploient ordinairement om, quelquefois um et un : « Mais por ceu ke vos sachiez « en quel leu om encomensat pruniers a célébrer les « joies de ceste solempniteit, si anoncet om ke celé joie «devoit venir à tôt le peule, ke jai estoit as engles. » (Fol. 57 v.)
Villehardouin a souvent écrit on : « On sone les bosi- «ncs. » (P. 45o, éd. Brial. )
En général, la seule marque d'antiquité que Ton puisse assigner, c'est l'orthographe hom, om, en Bourgogne; on en Picardie; ham, um, en Normandie : suivie avec constance et sans mélange. Ces formes ont été mélangées de fort bonne heure , et ne se trouvent peutêtre plus que çà et là, par hasard, après i?3o.
C'était une des élégances particulières au langage de Touraine, de conserver à ce pronom son article de substantif, et de dire Vont, Von, au lieu de on.
« Or doit Ton regarder qe est jeune et dom il est diz. » ( Tr. de J. Beleth, fol. 3 v.)
■ Si com li diacre de la viez loi , del disme que l'on lor ofroit et « il ofroent la diziesme part à lor evesque , ausi ofron nos à nostre «segnor. » (Ibid. fol. 4r.)
• Ancienement soloit Von veiller as vigiles des festes. » (Ibid. fol. 4r.)
Cet article, fréquemment conservé, est encore une marque, mais moins sûre, d'ancienneté. C'est de lui que nous est resté le l euphonique que nous employons encore avec on..
L'orthographe picarde en pour on est conforme à toutes les analogies connues de ce dialecte , qui changeait l'o et l'a de Bourgogne en un e muet : cette orthographe représentait la prononciation. On, dans le langage de Bourgogne, était une syllabe longue; en picard, pour on, était fort bref.
La forme en, pour on, commence à se montrer dans les textes picards, dans le premier tiers du xnr* siècle; peu après cette période elle y devient dominante, et
elle Test restée fort longtemps. Elle s'introduisit, vers le milieu du xme siècle, en Champagne, dans l'Ile-de- France et dans quelques parties de la Lorraine; on l'y écrivit souvent an, et elle y redevenait syllabe longue. Cette orthographe en pour on a été usitée aussi, avant 1 q5o, dans les provinces d'entre Chartres et Poitiers : mais elle n'y a jamais été générale; on l'y voit toujours mélangée à la forme ordinaire oa, qui prédomine; et puis, dans la Touraine, l'Anjou et le Poitou, en conservait presque toujours l'article, qu'il n'avait à peu près jamais en Picardie :
«Parconieres sont celés festes que Ven foire en un leu et en « autre non • . . sachez qu'els festes célébrer deit Von ordre regar- « der. » ( Tr. de J. Beleth, fol. a v.)
t Si Von demande a cui nos devons doner les primices , et en « quel quantité, nos disons que au provoire. Neporquant bien les «puet l'en doner qui (lis, cui) bon est, as ermites, as reclus.» Ibid. fol. 6 v.)
Voici divers autres exemples :
« Et si acuns estoit reteiz de femme ravie et descopeir ne s'en «pooit, lui vintunisme, ceu meisme ferait hom de lui ke de l*o- «micide. » (Vers îaao; H. de Metz, Pr. III, 177)
Guillame ke l'en dit Malle t.
R. de Rou, 13472.
« San prant, » si Ton prend. (ii-]U\H. de Metz, III, a 18.)
Tant i serais , par verte le te di , Ke Van t'auroit hor dou pais bani.
Gtrart d* Vian*, a3ag, a33o.
« 0 nobles rois et rois de ciel, cum longeaient sofferras tu 0*11111 « te tignet et cum t'apeleist fils de feyore 1 Certes sainz Lucas tes- « moignet cun cuydievet ancor k'il fust filz de Joseph. » ( Serm. de S. Bernard. )
Le l qui accompagnait souvent om, on, en, um, en qualité d'article , et dont nous avons fait depuis une lettre euphonique, n'a eu dans aucun cas cet usage au xm" siècle; et ces phrases, que je pourrais citer en trèsgrand nombre, a-on, n ira-il mie (R. de Renart, 198*5, 1 9835), prouvent que l'emploi d'une lettre intercalaire pour sauver l'hiatus ne s'était pas encore introduit à la fin même de ce siècle.