TEL
Ce mot n'a jamais changé d'acception; je n'ai à faire connaître que ses formes et ses flexions anciennes.
Ses formes sont de celles dont la distinction se retrouve le mieux entre les dialectes.
Les plus anciennes sont, en Bourgogne, tel, teil; en Picardie, tiel; en Normandie, tal. Voilà, je crois, la division primitive des formes; mais depuis elles se sont considérablement mélangées et il en est survenu diverses autres. •
Les formes de Bourgogne n'ont pas beaucoup changé : de leurs flexions primitives, tek, teils, au sujet singulier et pluriel régime, sont dérivées régulièrement, par l'élision du f devant s, les formes tez, teiz, qui sont du milieu du xiii* siècle à peu près.
En Picardie, tel subit la permutation régulière de son ! en a; on le trouve teus, au sujet singulier et au régime pluriel; puis ce teus eut ses formes contractes analogiques et régulières, tex ( 1 2 60 ; O.des R. de Fr. 1 , 9a. N.R.deF. et C. I, 299), tiex (\<*56; 0. des fl. de Fr. I, 79); en même temps que de tiel se formait un autre sujet singulier, également régulier : «fiVzhom» (N. R. de F. et C. I, \i(\). Enfin, d'autres formes moins ré-
gulières, telx, tielx, teux, tieux, tealx, tiealx, etc. dérivaient naturellement du mélange mal entendu des premières.
Toutes ces formes, picardes et champenoises, sont nées d'assez bonne heure ; on les rencontre en des textes du commencement du xme siècle. Mais ce n'est guère qu'autour de 1 î5o et depuis qu'elles se sont multipliées et sont devenues dominantes.
La forme propre normande, tal, tais, fut remplacée d'abord par celle de Bourgogne, tel, puis quelquefois par celle de Picardie; ainsi :
E les bestes mortels e fieres E les poeples de teus manières Qui n'en untlei, sen, ne raisun. . . .
Benoît de S. Maure, Chronique, i35-i37.
Mais tal, qui dura peu, n'a pas laissé d'avoir sa dérivation régulière de l en a, dans la forme taa, taus, qui était celle de Poitou d'autour de iî5o.
Quant aux flexions , j'ai déjà fait connaître celle de nombre et de cas par les observations qui précèdent : Tel, teil, tiel, au sujet singulier tels, teils, tieb, puis tez, teiz, tiez; et il n'y a guère de parti à tirer de la succession de ces formes pour la chronologie, parce que les dernières mêmes sont si anciennes qu'à peine existe-t-il quelques textes où on ne les trouve déjà.
Mais nous trouverons , dans les flexions de genre , cette base d'inductions chronologiques qui serait trop peu sûre ailleurs.
J'ai déjà eu l'occasion, à propos du pronom quel, de faire observer que jusque dans la seconde moitié du xni* siècle, ce pronom se rencontre fréquemment construit dans sa forme de masculin , quoiqu avec des substantifs féminins; mais les exemples n'en étant sûrs et communs qu'en des textes de peu d'autorité , et ayant vu des exceptions fort anciennes, je n'en ai tiré là aucune induction.
Pour le pronom tel, la chose est plus constante et plus claire, les preuves sont authentiques et nombreuses : tel, primitivement , n'a eu qu'une seule forme commune aux deux genres, et ce n'est guère, autant que je puis croire, qu'entre ia3o et ia5o que l'on a commencé à lui donner une forme particulière pour le féminin; ce n'est même qu'après 1290 et tout à fait dans les derniers temps du xin* siècle, que cette forme de féminin a commencé à devenir quelque peu fréquente et d'usage ordinaire. En voici des exemples, et je ne crois pas qu'il s'en pût trouver beaucoup d'antérieurs :
Alquanz i a ki pas ne croient Ke tels vertuz en pieres seient :
Teles sunt ke ja ne faildront Si en cels ne pèche kis auront. . . .
Lapidaire de Marbode : de Anulo.
Teil, teile. ( ia83; H. de Metz, III, 227.)
Unqe la veille ne al a a tiele hounle.
Du Chev. à la corheiXk, A3.
Du reste , dans la série d'exemples que je vais rap-
porter, ij se trouvera des preuves , prises des meilleurs textes, 3e tel forme des deux genres; et ce fait bien établi servant à éclaircir l'observation que j ai faite sur quel, je crois qu'il s'en peut conclure : que quel, tel et peut-être quelques autres mots du même genre n'ont point eu , primitivement, de forme particulière pour le féminin; que quel a commencé à en prendre une assez anciennement et dès le premier quart du xin* siècle; mais que tel y commun aux deux genres jusque, vers i3oo, n'a eu çà et là quelques exemples d'une forme distincte de féminin, que depuis i?3o au plus tôt.
Voici des exemples :
«Crû ploret, mais ne mies si cum altre enfens, ne teil chose «cum altre enfens suelent plorer. » (S. de S. B.) « Tels grâces. » ( Ibid. ) t En tel manière. > (Ibid.)
c En tele maner. » ( ia65; Archaeologia, XXII , 3i5.) «En teil manière. > (îaao? H. de Af. m, i65.) « En tel meniere. > ( 1271 ; Perreciot, Il , 3i4. )
Haches e gisarmes teneient Od tais armes se cumbateient.
Jt. d* Boa, i3735t i3736.
Dient Françoiz : com boin pardon ci a! Corn buer fuit neiz qui en tal ost ira Por tel pardon conquerra!
GerartcU Vian*, 4oii-Aoi3.
Âinz tel bataile ne vit nuns hom vivant Com ceste fuit don ie vos di et chant.
Ibid. 2A59, a 46o.
Par tel vertuit est l'espee glacie.
Ggrars de Viatu, 2798. *
Très tout sont coi, nus d'au* ne se remue. A plus hardi est tel paour venue Ke il ne porent dire nés deus aue.
Ibid. 3oa5-3o27.
Primes aval, e pus amounte, En tel peyne e tonnent.
Du Chevalier à la corbeille, p. 43.
« Mais la summe del conseil si fu tielx que li dux de Venise • se dreca en estant et lor dist. ...» ( Villeh. 67, p. M7 d. )
« Tel jeune ne los mie Dex. . . .Por ce est tex jeunes deveez... « ter i a qui a pèlent seiche menj aille le un cru ou cuit , s'en les « menjue senz aiguë ou piletez o la cuillier. ■ ( Trad. de J. Beleth, fol. 5 r.)
« En tex iglises i a offre Ton les precios vesselementes es granz « sollempnitez et pose en Tau tel ou en leu covenable. » (Ibid. ch.
«De ter gens. » (Vers ia38; Th. N. An. I, ioi4.)
Li pors est teus desor le mur Que bien mil nés tôt à seur I puent estre et sejorner.
Partonopeus de Biais, 8oi-8o3.
Un palais i a principe! , En tôt le siècle n'en a tel.
Urrake li dist : Beaus amis Vos enterrés en teus cstris , En teus presses , en tels estors U trop comperies amors Se vostre espée vos est loing.
Ibid. 68Z»5-6849.
De teus trois fu enluminés Ri molt sont vertuous et noble.
H. de M. 1924, 1920.
Teiz cuide compaignie esbatre Qui la toust cost or sans gabois.
Rutebuef, B. delà S. d'Hùt. de Fr. II, i-54.
c . . . . Mes deptes seient receues par les mains de mes aumos- « ners en tau manere que mes amandes en poissent estre faites «e mes aumosnes e mes detes rendues.» (ia5o; pièce mste. de Poitou.)
Les composés de tel ont été :
Itel, itez, itex, iteus, itau, pour les deux genres, et itele au féminin. Il avait le même sens que son primitif, et il était usité surtout dans les provinces picardes et dans le Poitou :
Itels est la formations Del munde e la divisions Que quatre parz i a, non plus.
Benoit de S. More, 67-^9.
Aucune foiz veu avoit
Mires qui itez le portoient
Qui leur boites dedanz metoient.
N. R. de F. et CI, 225.
Ja en vaincrait Partonopeus L'un avant l'autre , trois iteus.
Partonopeus de Blois, 9721, 9722.
« Gc ai veu une chartre saielee dau saea frère [ Pierre ] 60s , « comandor adonques de la maison dau Temple en la Rochelle, en a itau forme. » ( ia5o; pièce manuscrite de la Rochelle. )
AHel [121 5], autel [12A0], avait aussi le même sens que son primitif et n était guère usité que dans les pro-i vinces picardes :
• Altelx convenances. » (ViUehardouin, 454.) «Et cil qui nel volroit forjurier 00 descopeir, s'om li demandoit, «seroit aateis [s. s. tel] cum li homicides. ■ (Vers \110\H.deM.
«En otel manière. » ( ia38; Th. N. An, I, 1008.)
« En otel point. > ( ia64; ibid. I, 113a.)
« De auteîe reule comme. »(ia85; Bernier, JET. de B. Pr. p. xvn.)
Se nos volomes autel fere N'auront pooir en nostre afere. . . .
N. R. de F, et C. Il, 96.
Autel poons dire de nous Cruel sommes comme li lous.
Ihid. II, a37.
AUretel ( 1 a 1 5 ) , autretel ( 1 2 3 o ) , dont la composition montre assez le sens et qui signifiait an autre pareil, un autre semblable. Il était d'un fort bon usage et a été usité peut-être un peu moins que les précédents vers la fin du xin* siècle, a Que altretel offre feist au conte «Bar le Duc Thibaut.» (ViUehardouin, ao, p. 438 c.)
Cf. Orell, A.Fr. Gr. p. 71.
El dos li vestent un hauberc iaserant Fort et ligier, aim ne vi moinz pesant : Autre telz iij. en portais t un sériant.
(rentre de Via**, ao86-ao8S.