‹ Recherches sur les formes grammaticales de la langue franc̜aise et de ses dialectes au XIIIe siècleChapitre 52 sur 113 · AUCUN · texte numérisé non relu

AUCUN

J'ai déjà dit que alcun, aucun, forme de singulier ex* clusive, a été employé comme répondant, pour le sens, à alquant, forme de pluriel, bien que ces deux mots dérivassent de thèmes différents. J'ai à ce propos noté quelques-unes des formes de alcun, sur lesquelles je vais ajouter quelques explications.

Le thème primitif absolu , en Bourgogne , a été alcun; sur ce thème s'est formée la déclinaison suivante :

Suj. Masc. alcuens Fém. aie une.

Rég. alcun alcune.

Ce règlement est le plus ancien auquel je puisse remonter : il avait déjà reçu quelque atteinte et com-

mençait à s'altérer au commencement du xm* siècle , et Villehardouin ne l'observe plus dans sa pureté.

Très-anciennement aussi , aie un avait été modifié par une permutation, qui est anomalique, mais du reste fort explicable en harmonie, de son l en n; ainsi :

Masc. Suj. Ancuens. (S. de S. B. fol. 21 v. ia3 v.) Fém. Suj. aucune chose. (Ibid. fol. 17 r. )

Cette forme de Bourgogne et de Champagne, ancuens, aucune, n'a pas duré longtemps, et je crois qu'elle ne descend pas plus près de nous que le premier quart du xnifl siècle.

Par une sorte d'élégance de prononciation , la dernière syllabe d'alcun changeait devant le s sa voyelle en diphthongue et devenait alcuens en Bourgogne et dans les provinces champenoises. Cela s'est maintenu, en JLiorraine surtout , jusque vers le milieu du xin6 siècle.

Dans les provinces du langage de Bourgogne qui se rapprochent de la Normandie, dans le pays Chartrain et les cantons d'entre Tours et Poitiers, la diphthongue uen du nominatif se changeait en 0 et Ton avait cette déclinaison :

Masc. Suj. alcons, alquons.

Rég. alcun.

Fém. Suj. et rég. alcune.

En Normandie, les deux formes se rencontrent et les textes anciens y donnent alcons, alquens, presque indifféremment.

Entre 1 a3o cl 1 260, toutes ces règles oblitérées peu

à peu disparurent; et comme, dans le premier quart du xiue siècle, l subissant son fléchissement accoutumé, était devenu a, on trouve, vers i25o, la déclinaison ainsi transformée en Bourgogne et en Normandie :

Suj. Masc. aucuns Fém. aucune.

Rég. aucun aucune.

Ces formes se montrent déjà fixées en Lorraine autour de 1220. Dans la même province on disait acuns, acun, acane, au lieu de aucun:

• Si aucuns robeit acuns de noz voisins. » ( Vers 1220; H. de M.

• Se aucuns arresteve homme ou femme ou la lor cBose. » (1 22 1 ; ibid. i83.)

• S'auns [? lis. acuns] se clame as maistres de la pais et il trail • tesmognages et li tesmong n'i voîoient por lui venir, li maisfre « de la pais les i semonroient par la justice. » ( 1220; ib. p. 179. )

Et en Picardie, en 1237 : aucuns. (Le Carpentier, H. de C. Pr. p. 28.)

Dans cette dernière province , à partir à peu près de ce temps, les formes se spécialisent et devinrent : aachuns, auchun, auchune.

S'auchuns velt oir ou savoir La vie Mahommet, avoir En porra ichi connissanche.

R. de M. [1208] i-3.

Quant au sens, on doit bien observer que aucun, primitivement , ne lavait nullement négatif : c'était un pronom indéterminé , qui d'après la valeur même de ses deux thèmes primitifs, signifiait quelqu'un. Tous

les exemples que j'en viens de citer, en font foi. Il a conservé cette valeur indéterminée, mais affirmative, jusque bien après le xiii* siècle; mais aussi, on commence à lui voir attribuer çà et là dans ce siècle une valeur négative.

Il n'avait point de forme de pluriel; cependant sa valeur n'était pas toujours d'un singulier, quoique ce fut l'ordinaire, et Ton trouve aucune foiz, au sens de quelquefois. [N. R. de F. et C. I, aa5.)

Aucus, sujet singulier de aucun, dans une pièce de Flandre du xiii* siècle (Arch. du Nord,l, i83), est une exception rare et que j'ai déjà blâmée en parlant de chacun.

a3. NESCN.

Forme composée de la particule négative nés, neis, et de un; elle signifiait pas un, et se déclinait : nesans, nesun, nesune.

On la trouve usitée dans les textes de Champagne et d'Ile-de-France vers le milieu du xni* siècle.

Li rois de Puille et de Sesile Sera od lui en ce» te vile Et tuit li roi de son empire, Si que nesans n'en est à dire , Et trestot cil de ceste honor, Et avoc els autre pluîsor.

Parionopeus, 7195-7300.

Un autre auteur, parlant des femmes :

El mont n'en a nesune bone.

N. R.dtF. ttC. I, 38.

Negun, forme de la langue romane qui correspond

à notre mot nesun du vieux français (Cf. Raynouard,

Gr. romane, p. 1 48 , 1 49) , a été usité quelquefois dans

le langage de Normandie du commencement du xiii*

siècle.

D'eus detrencher ne d'eu» oscire Ne cuide estre negun d'eus pire.

Benoit de S. More, 166, 167.

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