‹ Recherches sur les formes grammaticales de la langue franc̜aise et de ses dialectes au XIIIe siècleChapitre 6 sur 113 · GUSTAVE FALLOT · texte numérisé non relu

GUSTAVE FALLOT

L'homme de lettres qui renonce au monde pour l'étude , et qui meurt dans la fleur de 1 âge , n'attend guère de son £

biographe qu'un petit nombre de pages : c'est à peine si Ton peut dire de lui qu'il a vécu. Je n aurais donc pas à m'étendre beaucoup sur la vie de Gustave Fallot, si j avais été charge ..*£

de Fécrire; et dans ce cas-là même, après les détails que i

M. Ackermann vient de rapporter, il me resterait peu de chose à faire- Aussi n'ai-je pas l'intention de recommencer une notice biographique , ni de me livrer à l'examen suivi d'un livre qui me frappe, à la vérité, par son mérite, mais ' ■ ' »

dont je ne saurais être complètement juge. C'est un office * "

d'amitié, plutôt qu'une tache littéraire, que je vais remplir; et j'ai moins l'espoir, en écrivant ces lignes, de faire quelque W

chose d'utile pour le lecteur, que le désir de répondre au voeu de la famille et des amis de Fallot : ce qu'ils demandent, c'est uniquement que je dépose ici, en leur nom, un nou- t&

veau témoignage de leurs regrets. Il suffit, je le sens, que j'aie à les entretenir de l'ancien objet de leurs plus douces affections, comme de leur plus flatteuse attente, pour que je doive plutôt m exposer aux répétitions qu'à l'oubli. En effet, qui n'éprouve du charme à s'entendre redire les &f

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vertus d'un ami, longtemps encore après lavoir perdu? et qui ne se complaît à nourrir ici-b;:s son amour, non plus ses espérances, au delà du tombeau? Le temps que nous consacrons à parler de ce qui nous était cher est aussi le plus propre à nous consoler.

Cependant la mort prématurée de Fallot n atteint pas seulement les personnes qui vivaient dans son intimité ; les regrets quelle excite, loin de se concentrer dans le sanctuaire de la vie privée, se font vivement sentir au dehors: les lettres et l'érudition n'ont pas moins que la famille de justes sujets de s'affliger.

La linguistique , science qui n'est chez nous qu'au berceau, quoiqu'elle ait déjà grandi en Allemagne, était en droit d'attendre de Fallot le plus de services, parce qu elle était devenue son étude de prédilection. Né avec des facultés éminentes pour y réussir, il était doué en même temps de la plus heureuse aptitude aux autres travaux de l'intelligence. Une conception vive, un esprit fin et droit, une vaste mémoire , la clarté et l'ordre dans les idées , un jugement solide, un grand sens : tels sont les dons qu'il avait reçus de la nature. Une bonne instruction élémentaire, de fortes études, une lecture prodigieuse pour son âge : voilà ce qu'il devait au travail. A ces avantages il en joignait deux autres bien propres à les relever tous : c'était une facilité remarquable à s'exprimer et à écrire. Pour prétendre à de grands et légitimes succès, à des succès de plus d'un genre et dans plus d'une carrière, il n'avait donc rien à désirer du côte des qualités intellectuelles, le temps seul devait lui manquer : le temps qui mûrit et finit tout, le temps aussi qui moissonne souvent dans leur fleur les plus beaux génies. Il avait eu , en arrivant à Paris, quelque peine à se recon-

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naître et quelques épreuves à supporter avant <fy découvrir sa place. Lorsque les réalités de la vie vinrent détruire chez lui les illusions de la candeur, il conçut un profond dépit, et l'exhala, comme on a pu le remarquer, dans une lettre, en termes qui pourraient sembler un peu vifs, mais qui n'étaient que des accents de douleur arrachés à un cœur vertueux. Toujours ami de la science pour elle-même, il ne la sacrifia dans aucun cas aux exigences de sa position; et quoiqu'il dût attendre délie seule une carrière, il ne la considéra jamais comme un moyen. Le désintéressement et la sincérité qui distinguaient sa vie sociale, il les apportait également dans ses travaux littéraires. 11 aurait, je pense, supporté les privations sans se plaindre, sans souffrir, sans même s'en apercevoir, excepté peut-être dans quelques moments de retour sur lui-même, au milieu de pensées que sa raison devait dérober à ses études au profit de son avenir. Pressé de savoir et non d'arriver, il n'eut jamais la pensée de capter la célébrité, et de dérober, pour ainsi dire, au public son suffrage par des moyens artificiels, capables de procurer à ceux qui les emploient une renommée plus grande que leur mérite, mais insuffisants pour les préserver d'un prompt oubli. Loin de vouloir d'une réputation usurpée» il composa, sans se faire connaître, des articles littéraires qui ne pouvaient que lui faire honneur, et mit la main, sans y mettre son nom, à plusieurs publications importantes. Il n'avait pas plus de goût pour les éloges vulgaires : la seule approbation des vrais juges était celle qu'il recherchait, et qu'il s'efforçait non de surprendre, mais de mériter. Aussi chacun reconnaissait-il en lui ces dispositions heureuses qui préparent les célébrités durables et qui font les hommes distingués.

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Modeste sans timidité, il avait le sentiment de ses forces sans avoir de présomption , car sa confiance n'allait jamais an delà de ses moyens; et, ce qui d'ordinaire est la marque d'un fonds riche et d'un esprit élevé, il était mécontent de ses propres ouvrages, sans doute parce que la conscience ainsi que le pouvoir du mieux résidaient en lui : c'est peutêtre le caractère d'un génie médiocre de ne pas sentir en soi la possibilité de se dépasser.

Peu satisfait du second rang, il aspirait hardiment an premier; et son livre, qu'il ne considérait pourtant que comme un essai, démontre qu'il y serait parvenu. Il s'annonce an lecteur, dès son Introduction , par des vues aussi neuves que profondes. Les langues, dit-il , obéissent à deux lois : la première loi naît du besoin de s'entendre , la seconde de celui de l'harmonie ; ainsi les peuples travaillent d'abord leurs langues pour l'intelligence, ensuite pour l'oreille. Pensée grande et féconde, qui le conduit aux observations les plus délicates comme aux explications les plus judicieuses.

Cette introduction , empreinte d'une saine philosophie et toute pleine d'idées, semble à l'étroit dans le cadre qu'elle occupe; on sent qu'elle le déborde , et qu'au lieu de convenir seulement à la grammaire d'une langue pendant un siècle, elle s'appliquerait également bien à des études sur plusieurs familles de langues pendant la durée de plusieurs âges. C'est qu'en effet l'auteur, dans le premier plan qu'il s'était tracé et qu'il voulait poursuivre , avait embrassé toute la linguistique. Le sujet, tel qu'il l'avait conçu, est des plus difficiles et des plus longs à traiter. Il ne s'agissait pas d'explications arbitraires, de rapprochements hasardés , d'étymologies douteuses, ni de cette science facile qui, demandant plus d'imagination que de critique, rend raison des choses par leurs

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feux semblants, et va jusqu'à tirer des seuls noms des peuples leurs origines et toute leur histoire. Mais il fallait assez d'application et de patience pour suivre le travail continuel et mystérieux des langues; assez de perspicacité pour distinguer leurs différents dialectes, pour apercevoir et saisir la filiation imperceptible de leurs éléments dans de continuelles métamorphoses; assez de savoir et de sagacité pour fixer les principes de leur composition. Fallot, qui trouvait en lui-même toutes ces ressources réunies, et qui possédait, avec les langues classiques, les langues modernes de l'Europe, s'arrêta néanmoins au milieu de sa tâche, parce qu'il ne se croyait pas muni de tous les instruments nécessaires pour l'accomplir : il lui manquait, suivant lui, une connaissance plus exacte de quelques langues principales de l'Orient. D conçut donc le projet de l'acquérir plus tard, et prit leparti de se restreindre pour le moment à l'étude de notre ancien idiome. Or pour fonder ses recherches sur des bases inébranlables, il avait besoin de s'appuyer sur des textes dont l'âge et le pays fussent à l'abri de toute contestation; et comme les manuscrits ne fournissent que très-rarement des textes de ce genre , et que tous les moyens paléographiques sont loin d'être toujours suffisants pour y suppléer, 0 s'adressa de préférence aux vieilles chartes françaises; il eut même l'attention de se servir principalement des chartes expédiées dans la grande chancellerie du royaume, dans les chancelleries des cathédrales et des monastères, et dans celles des ducs, des comtes et des autres grands seigneurs. C'était effectivement aux chartes émanées de sources aussi pures qu'il devait demander les modèles d'un langage poli , plutôt qu'aux autres chartes, qui, rédigées loin des cours et par des hommes dépourvus d'instruction, n'offrent le plus

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souvent qu'un patois grossier dans un style barbare, avec une orthographe vicieuse. Malheureusement, jusqu'à ce jour les chartes ont manqué pour les temps les plus anciens, et les manuscrits sont restés les seuls monuments qu'il fût en son pouvoir de consulter sur l'état de la langue française au xu* siècle et même au commencement du xiti*. Mais sa méthode n'en mérite pas moins d'être suivie par ses successeurs; et c'est dans l'espoir qu'elle pourra leur être utile que j'ai cru devoir la rappeler ici. Quant à son livre même , il sera reçu comme un bienfait, surtout par les amis de notre vieille littérature, quoique les différentes parties dont il se compose n'aient pas été toutes également bien préparées pour l'impression , et quoique plusieurs morceaux eussent sans doute été modifiés, au moins dans les termes, s'il avait été donné à l'auteur d'y mettre la dernière main. On n'oubliera donc pas que certaines de ses opinions qui paraîtraient un peu trop exclusives, que plusieurs de ses jugements qu'on pourrait trouver un peu trop absolus, ont été recueillis sur des notes qu'il avait rédigées pour lui-même, et non telles peutêtre qu'il se proposait de les publier. Il est, par exemple, vraisemblable qu'il se serait prononcé devant le public avec un peu plus d'indulgence au sujet des publications de M. Tabbé de la Rue, et qu^ sans déguiser sa pensée et sans trahir la vérité, il aurait regardé davantage à choquer des préventions respectables pour un écrivain laborieux, dont la longue carrière avait été remplie par l'étude des anciens monuments de notre langue. Ces légères vivacités dans les formes, dont on ne saurait sans injustice, je le répète, lui faire un crime, sont d'ailleurs rachetées par l'excellence du fond.

En reprenant le sujet au point où l'avaient laissé M. Ray-

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nouard et M. d'Orell de Zurich , non-seulement il a complété , perfectionné, agrandi les recherches de ces deux savants philologues par une foule d'observations très-fines et trèsjustes, mais encore il a conçu et exécuté sur les dialectes français un travail dont personne avant lui ne parait avoir eu Tidée. Après avoir confirmé les fameuses règles découvertes par M. Raynouard, il en a signalé lui-même plusieurs autres qui ne sont pas moins remarquables. Devrons-nous donc conclure de là qu'an commencement du xni* siècle la langue française avait atteint un très-haut degré de perfection? que sa grammaire était complètement et régulièrement constituée , et que e est depuis cette époque qu elle s'est altérée par l'abandon de ses principes? Non , sans doute. D'une part, s'il est difficile «de rejeter l'existence des règles en question (quoiqu'il soit fort commun de les voir violées, et presque impossible de les trouver constamment observées dans les meilleurs et les plus anciens textes1) ; de l'autre, il ne faudrait pas en tirer des conséquences trop favorables à l'état de la langue. Au contraire, de ce qu'elles sont tombées en désuétude dès les commencements , ne serait-on pas en droit de demander ce que peuvent signifier ces règles qui n'ont existé que dans un temps où la littérature n'existait pas entiore? Par exemple, ces désinences particulières, servant, dans les noms, à distinguer le singulier du pluriel, et le sujet du régime, n'ont pas, à mon avis, toute l'importance qu'on leur donne. De ce qu'elles possèdent leurs analogues dans le latin , elles servent à prouver clairement que la langue française s'est plus ou moins modelée sur la latine , mais elles ne décident rien sur les

1 Je l'ai vérifié sur tous les manuscrits de Villehardouin du xm* et du xit" siècle.

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qualités du français même. Quoi de plus naturel, en effet, que notre langue, vu sa descendance, se produise à son berceau sous les formes, et, pour ainsi dire, dans les langes de la latinité? Alors ce n était pas la fille qui revêtait un ajustement fait exprès pour sa taille, c était la mère qui lui prétait le sien. De même que je ne puis admettre une grammaire à part et perfectionnée de notre langue au xin* siècle, de même il m'est impossible de reconnaître à cette époque une langue française artistement et régulièrement formée. Ne serait-on pas tenté plutôt de ne voir dans ce français d'une prétendue perfection qu'un latin défiguré? Aussi, à mesure que la langue vulgaire fit des progrès, se dépouillat-elle des formes latines pour en prendre, sinon d'originales, au moins de particulières. Mais je ne pourrais in arrêter davantage aux questions littéraires que le livre de Fallot soulève , sans me livrer à un examen dans lequel je n'ai pas l'intention de m engager. Seulement qu'il me soit encore permis, avant d'abandonner entièrement ce sujet, de dire un mot du style de l'ouvrage. S'il fallait s'en rapporter au passage d'une de ses lettres, l'auteur, dont l'imagination aurait été séduite par les brillants d'un genre nouveau, aurait eu quelque penchant, dans sa première jeunesse, à s'écarter des voies suivies par nos principaux écrivains. Mais ce passage est, je le crois, le seul dans ses écrits qui présente des indices de cette première tendance. Fallot, je ne serai démenti par personne, était essentiellement classique, plus classique que ses lettres, et même que son livre, dans lequel il s'est peut-être laissé entraîner à des expressions techniques ou d'un autre genre , que l'usage n'a pas encore autorisées, et dont sans doute il aurait lui-même, en les relisant, réformé quelques-unes.

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Ami passionné de l'étude, il s'y livrait avec tant d'ardeur et si peu de ménagement, que sa constitution, quoique naturellement assez robuste, en reçut de bonne heure une fâcheuse atteinte. Une fois absorbé par le travail et plongé dans la méditation, il restait immobile et comme insensible au milieu du mouvement et de 1 agitation du dehors ; on eut dit alors que la vie s'était chez lui retirée au siège de la pensée. Il n'aimait pas à sortir de son cabinet, et n'apportait d'ordinaire dans le monde, où d'ailleurs il allait rarement, qu'un esprit sérieux et préoccupé. Son maintien était grave et décent, son air réfléchi, spirituel et honnête; se& manières, simples, mais animées; son parler posé, un peu lent, mais ferme et net. Son éloquence , si je puis me servir de cette expression , ordinairement facile et tempérée, n'était jamais bouillante, quoiqu'elle eût souvent de la vivacité et de l'énergie. Quand il se mêlait à la conversation, c'était avec réserve et par intervalles; du reste, il disait librement son avis dans l'occasion, et savait toujours accorder les égards avec la franchise. Son genre habituel était une bonhomie fine et raiHeuse, et quelquefois une ironie amère. Personne n'avait d'ailleurs moins que lui de goût pour les riens qui se disent dans lès salons; les discours frivoles le réduisaient promptement au silence, et tardaient peu à le rendre maussade. Si l'on pouvait craindre que ses habitudes de travail et de retraite, sa vie austère et isolée au milieu des livres, ne le fissent paraître, à la longue, un peu sauvage, un peu difficile, on était sûr. qu'il ne cesserait jamais d'être bienveillant, serviable et bon. Personne n'était plus reconnaissant; i personne plus dévoué à ses amis, plus empressé, plus heureux de leur faire plaisir. Quoiqu'il mît un prix extrême à

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l'étude, il la quittait volontiers pour rendre service. A peine avait-il le pouvoir d'être utile, qu'il en usait déjà; et, ce qui me semble la marque d'un caractère vraiment obligeant, on ne l'entendait pas regretter le temps ni la peine que son obligeance lui avait coûté.

S'il ne se refusait à personne, il était dur envers luimême , et ne savait pas accorder à sa santé les loisirs dont elle avait besoin; et cependant il la sentait s'affaiblir, il s'en plaignait, et reconnaissait la nécessité de prendre un peu de relâche et de laisser reposer son cerveau. Un jour il se disposait à faire un voyage. «Encore une semaine de tra- « vail , disait-il , et j'aurai fini ; et j'irai à Poitiers , à Bordeaux, «à Lyon; je reverrai d'anciens camarades de l'école des « Chartes , je me reposerai auprès d'eux , et je me serai bien-

• tôt remis.» Mais la semaine s'écoulait, et le temps de partir n'était pas encore venu , parce qu'il recommençait ce qu'il avait fait et qu'il se croyait toujours à la veille de tout terminer. En définitive, son voyage, souvent projeté, n'eut malheureusement pas lieu, et son œuvre, finie plusieurs fois, est restée inachevée.

Il remaniait, avec un jeune homme de ses amis, qu'il avait associé à ses études, son chapitre des Pronoms, lorsque la maladie, faisant subitement invasion sur lui, interrompit en même temps le travail de l'un et de l'autre. • Ce n'est « rien, dit Fallot d'abord; seulement il faudra suspendre et

• nous reposer un peu. » Dès ce moment, son collaborateur, devenu son garde-malade, s'établit à son chevet et ne le quitta pas un seul instant. Il observe avec inquiétude les progrès du mal. Deux jours après, ses craintes redoublent; et lorsqu'il l'interroge : « Je me sens gravement atteint, lui

• répond Fallot. Puisque vous l'exigez , je ferai tout ce que

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• le médecin ordonnera. » Mais le mal était intraitable , il n'y avait rien à faire; et le lendemain, Fallot, assisté seulement de son ami, expirait entre ses bras. Était-ce là, bons et pieux jeunes gens, l'assistance que vous vous étiez mutuellement promise? Conduire sou ami à sa demeure dernière, revenir ensuite prendre seul place à l'ancienne table de travail , rassembler les feuilles prêtes pour l'impression , passer les jours et les nuits à mettre les autres en état d'être publiées : telle fut la tâche unique, le religieux devoir de f ami qui restait. Sans fortune, sans emploi, sans carrière, il avait peut-être besoin de mettre à profit pour lui-même son temps et ses facultés? Non, il n'avait besoin que de les employer à sauver les écrits et le nom de son ami. Enfin^ secondé par M. le pasteur Cuvier, et grâce à l'appui de MM. Lebrun, Arago, Naudet, Vitet, Cousin, tous prévenus en faveur de Fallot, il a pu voir, pour prix de ses peines, le livre sortir des presses de l'Imprimerie royale. Mais c'est à lui, à M. Ackermann, déjà connu par des publications honorables, que nous rapporterons la plus grande part de notre reconnaissance. Ce livre, qui lui doit le jour, n'est donc pas seulement le tribut d'une haute intelligence; c'est, en outre, le monument de la plus fidèle, de la plus vertueuse amitié.

Le public, après l'avoir lu, viendra sans doute s'associer à nos regrets et déplorer avec nous la ruine de magnifiques espérances. Nous en avons pour garants les littérateurs et les savants qui marquaient à l'auteur beaucoup d'estime, et dont plusieurs avaient même conçu pour lui une affection véritable. Qu'if me soit permis de nommer ceux qui me sont le plus connus. C'étaient, dans l'Institut : MM. Guizot, Feuillet, Boissonade, Nodier, JoufTroy, Raynouard, Ville-

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main, Dureau de la Malle, Fauriel, Burnouf, Letronne; el hors de l'Institut: MM. Beuchot, Ravenel, Taschereau, Sainte-Beuve. Quoiqu'il n'eût pas encore attaché son nom à des ouvrages considérables , ils l'appréciaient déjà et présageaient pour lui dans les lettres la plus belle carrière. Que dirai -je de MM. Weiss et Droz, ses bienfaiteurs, qui le chérissaient comme leur enfant, et qui n'ont pu voir, sans une douleur profonde , sans une sorte de découragement, disparaître avec lui la plus digne récompense de leurs soins et le plus doux charme de leur vieillesse? Puissent les grandes célébrités, conviées par nous autour de la tombe d'un jeune homme, ombrager de leurs noms sa renommée, et consacrer ainsi le souvenir des qualités qui nous le rendaient cher et de celles qui devaient le rendre illustre 1

Qu'ils sont rares les hommes qui reçoivent du ciel le génie, avec les occasions et le temps nécessaires pour le développer! Combien peu ont eu, comme M. Cuvier et M. de Sacy, le bonheur d'accomplir entièrement leurs hautes destinées! quoique l'un et l'autre soient morts dans la plénitude de leur talent, quoiqu'ils fussent bien loin de n'avoir plus de services à rendre à la science , la vie ne pouvait ajouter beaucoup à leur illustration : tous les deux étaient parvenus au premier rang, chacun de son côté, et tous les deux s'étaient placés parmi les savants qui, dans leurs genres, n'ont pas eu de rivaux et qui ne sauraient être surpassés. M. Champollion a succombé dans la vigueur de l'âge et dans le moment critique de ses travaux; mais du moins est-il arrivé à la gloire en attachant son nom à la plus belle découverte archéologique des temps modernes. En a-t-il été de même de M. Abel-Rémusat, et pouvons-

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nous croire qu'au moment où la mort nous Ta enlevé, il avait fait tout l'emploi des grandes facultés dont il était si richement pourvu? Certes, il ne le cédait pas du côté du génie aux savants que je viens de nommer; il leur était peutêtre supérieur dans 1 art d'écrire , qui n'est guère moins que Fart de penser, et dans le talent de la parole, si rare même parmi ceux qui le recherchent le plus; et pourtant, à peine connu aujourd'hui de tous les gens instruits, il ne jouira pas, je le crains, d'une part aussi belle dans la postérité. C'est que le temps a manqué à cet homme éminent, et qu'il est mort avant d'avoir achevé, je devrais presque dire avant d'avoir commencé l'œuvre destinée à fonder sa principale gloire. Sa réputation , quelque grande qu'elle soit chez les savants d'un certain ordre, est restée bien au-dessous de lui-même, et tous ceux qui le connaissaient sentaient bien qu'il valait infiniment plus encore que ses écrits.

Et toi aussi, mon cher Fallot, s'il m'est permis de rapprocher ton nom de ces noms illustres! toi aussi, tu as quitté cette terre sans y avoir accompli ta mission! Toi aussi, nous t'avons perdu avant que tu aies fait aux lettres et à ta patrie tout l'honneur que nous nous étions promis! Et même le destin s'est montré plus rigoureux envers toi , dont le premier, le seul ouvrage, est un ouvrage posthume, et dont la vie s'est éteinte à vingt-neuf ans!

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