‹ Recherches sur les formes grammaticales de la langue franc̜aise et de ses dialectes au XIIIe siècleChapitre 7 sur 113 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

L'examen et l'analyse d'une langue quelconque , considérée dans la suite de ses monuments, dans ses textes primitifs comme dans ceux qui sont la dernière expression de son élégance , et comparée dans ses origines et ses rapports avec les langues qui l'avoisinent et qui sont de sa parenté , se divise en deux parties bien distinctes , selon qu'il a pour objet spécial l'étymologie de cette langue ou sa grammaire.

Ten tends par l'étymologie, dans une langue, tout ce qui concerne la forme interne et fondamentale de ses mots, c'est-à-dire, ces mots mêmes pris dans leur forme primordiale et foncière , indépendamment des flexions que leur peut faire subir toute règle grammaticale; l'étymologie traite des formes de ces mots et des modifications que subissent les formes de ces mots toutes les fois que ces modifications ont une cause autre qu une règle de grammaire : ainsi , par exemple , des modifications qu'un même radical a subies successivement dans la suite des temps de la durée d'une langue, et des modifications que ce radical subit

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pour devenir tour à tour substantif, verbe, adjectif, adverbe.

Les langues, pendant la durée de leur existence comme langages parlés, sont sujettes à un mouvement de mutation perpétuel, tant dans les formes internes de leurs mots que dans leurs règles grammaticales : ces mouvements sont lents, insensibles, inaperçus; ils ne se saisissent qu'à la longue : mais ils sont tels qu'au bout de quatre ou cinq cents ans un peuple n'entend plus le langage de ses pères; ils sont tels que les Romains du temps de Tibère n'auraient pu s'entendre avec les Romains du temps de Coriolan, et que le peuple des villes de France aujourd'hui n'entendrait guère le langage que lui parleraient les habitants de ces mêmes villes au temps de Philippe-Auguste.

Les changements sont plus lents, moins essentiels et moins fréquemment renouvelés dans les règles de la grammaire , mais ils y ont lieu néanmoins ; et si l'on compare en détail , à deux extrémités d'un espace de temps suffisamment long, des textes d'une même langue, on est tout surpris d'y découvrir des usages et des conventions de grammaire souvent très-différents et quelquefois même opposés. La langue française du xuie siècle, comparée à la langue française du xvnc siècle et

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à la nôtre , nous en fournit un exemple extrêmement remarquable. On le fera ressortir ici.

Je ne sais s'il est quelqu'un qui se soit jamais avisé de se demander quelle peut être la cause de ce mouvement perpétuel qui règne dans le fond de toute langue et de cette variation continuelle, sans relâche, à laquelle sont assujettis les mots de cette langue. Leurs formes se modifient « se renouvellent, varient de siècle en siècle , jusqu'à un certain point toutefois , car il arrive un temps où la langue est, comme l'on dit, formée; alors toute variation cesse dans la forme de ses mots : le thème de tous les mots reste immobile et invariable jusqu'à ce que cette langue retombe <le nouveau dans des modifications successives, ordinairement très-rapides; et alors c'est pour se décomposer et s'éteindre, ou bien pour se renouveler.

Ainsi , sans aucune exception , dans toutes les langues dont il nous peut être donné de suivre l'histoire et la durée pendant quelques siècles, nous voyons trois époques fort distinctes : un premier temps de mobilité et de variation continuelle dans les thèmes des mots et dans toutes leurs formes; puis une seconde époque, qui est celle de la fixité , pendant laquelle les formes et les thèmes des mots demeurent invariables , et qui dure plus

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ou moins longtemps; puis enfin une troisième époque, où le mouvement recommence, s'accélère, va s accroissant sans cesse jusqu'à ce que le langage ou périsse et cesse d'être parlé, ou se renouvelle et fasse comme une nouvelle langue.

Des applications et quelques exemples rendront sensible ce que je viens d'exposer sommairement. Dans ce qui nous reste du langage latin , nous le voyons inconstant, mobile, variable, et variant sans cesse et sans règle apparente depuis ses plus anciens monuments connus jusque vers le temps de Lucrèce : c'est d'abord le langage des lois de Numa et celui de l'hymne des frères Arvaux , puis c'est le langage àS la loi des Douxe Tables, puîJ c'est le langage d'Ennius, puis celui de Plaute, puis enfin celui de Térence et de Lucrèce : enfin, vers le temps de ces derniers écrivains , la langue latine se fixe , son orthographe devient régulière et stable, ses thèmes de mots s'établissent, et ils restent les mêmes dans tous les auteurs des âges suivants jusqu'aux temps d'Ausone et de Claudien : alors la langue latine redevient variable et mobile, se décompose et vient s'éteindre dans le langage roman et dans les langues néolatines.

Le même phénomène se remarque dans le grec, en observant toutefois que les monuments de sa période primitive sont rares et fort altérés : mais

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après un temps de mobilité dont quelques inscriptions, quelques fragments de vieux poètes et les épopées même connues sous le nom d'Homère, nous indiquent la trace , nous le voyons invariable pendant une longue durée de siècles depuis Hésiode, ou, si Ton veut, depuis Anacréon et Pindare jusqu'après Lucien; puis une modification, une refonte, un renouvellement qui produit le grec moderne et lui donne naissance à une époque ancienne déjà, puisque la nouvelle langue a des preuves écrites dès le temps de l'empereur Héraclius.

L'allemand, mobile et variable depuis ses premiers textes connus, n'a commencé à prendre quelque fixité dans son dialecte littéraire que depuis Luther, on pourrait dire presque depuis Klopstock.

Le français, enfin, pour terminer cettg. série d'exemples que je pourrais multiplier beaucoup, mobile, variable, déréglé dans son orthographe et dans les thèmes de ses mots, depuis ses premiers monuments connus jusque vers la fin du xvi° siècle, n'est entré définitivement dans son âge de fixité que depuis le temps de Malherbe et de Pierre Corneille. Il est encore aujourd'hui dans cette période de son existence, comme l'italien, l'espagnol, l'anglais, l'allemand.

Ce singulier phénomène bien constaté, je de-

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mande quelle en peut être la cause. On dit que c'est que tout change ; mais tout ce qui change a une cause qui le fait changer, et ce qui n'a point de cause pour changer reste le même. On dit que cela tient à la mobilité générale des choses humaines, au renouvellement des générations; mais pourquoi, à un temps de mobilité extrême, succède tout à coup dans le langage, un autre temps, quelquefois beaucoup plus long, de fixité constante? Est-ce le besoin de s'entendre , le désir de s'expliquer mieux , qui peut porter toute société d'hommes à tâtonner ainsi pendant longtemps avant de fixer son langage? Ce ne peut être cette cause, parce que d'abord on s'entendait tout aussi bien, en tout et pour tout, au xnc siècle, qu'on s'entend aujourd'hui; parce qu'ensuite, si c'était cela que les hommes cherchassent, il y a longtemps que leur bon sens leur aurait dit que le moyen qu'ils prennent est mauvais : que serour, seror, suer signifient tout aussi bien sœur, que le mot sœur même ; qu'il n'y a qu'à s'arrêter à la première de ces formes ancois, ançois, aincois, anceis , ains , pour signifier avant 3 et qu'en les multipliant ils ne feront que s'embrouiller au lieu de s'entendre ; parce qu'enfin les hommes croient, dans tout ce qui ne dépend pas de leur vanité , être en chaque siècle le plus mal possible, et en ce qui tient à leur vanité,

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être au mieux possible et au-dessus de tous les âges précédents. Le xme siècle était content du jargon qu'il parlait et le croyait arrivé à la perfection, tout comme le peuple d'aujourd'hui et les rédacteurs de gazettes s'entretiennent des progrès qu'a faits notre langue depuis cinquante ans.

Bien loin donc d'être causée par le besoin de s'entendre , la mobilité des langues contrarie ce besoin, puisqu'elle multiplie les formes avec une redondance qui dégénère en confusion : voilà donc, dans les lois qui régissent les langues et dans les règles qui les modifient, à côté du besoin de s'entendre, la première et la plus impérieuse de ces lois pour tout langage humain , une seconde loi assez puissante pour la contrarier et la plier à son exigence ; c'est cette loi que je cherche à déterminer.

Elle n'est autre, à ce que je crois, que le besoin d'harmonie.

Le langage humain ne se compose pas seulement de ces. éléments ; l'intelligence qui transmet des pensées et l'intelligence qui les reçoit; il se compose encore de ceux-ci : la voix qui transmet des sons et l'oreille qui les reçoit. Or de même que l'intelligence qui reçoit les pensées a ses conditions, les veut claires, précises; de même aussi l'oreille qui reçoit des sons a ses exigences : elle les veut harmonieux.

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C'est le besoin de cette harmonie qui règle le sort des langues, qui les rend mobiles, puis les fixe; c'est l'altération progressive de cette harmonie qui les dénature, puis les perd. Toute langue primitive ou dérivée tend à former en soi un balancement harmonique complet et parfait, dans la nature donnée des éléments qui lui sont propres : pour arriver là elle tâtonne, hésite, se modifie, jusqu'à ce qu'elle soit arrivée à balancer harmonieusement entre eux les sons qui la composent : arrivée au point de sa fixité , toute langue doit donc être considérée comme un ensemble harmonique , ayant son diapason , son ton: précis , sa mesure , son échelle de sons, toutes ses lois d'harmonie. Ces lois se rencontrent dans l'accent de. la langue, dans la quantité de ses syllabes, dans sa prononciation, dans l'accord et l'affinité, plus précises en cette langue qu'en toute autre, de certains sons et de certaines syllabes; cette affinité est facile à reconnaître dans les lois de permutation propres à chaque langue.

Quelques conséquences importantes dérivent immédiatement de ces prémisses :

1 ° Toute langue étant un ensemble harmonique ayant sa mesure donnée , à laquelle tous les mots de cette langue sont assujettis, il suit de là qu'il n'est point nécessaire d'avoir une langue tout entière et complète dans son vocabulaire et sa gram-

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maire , pour pouvoir juger de l'harmonie de cette langue et indiquer les lois qui lui sont particulières. Il suffit de connaître assez des mots et des exemples de permutations de cette langue pour pouvoir juger de son ton général et reconstruire ainsi son harmonie tout entière.

C'est ainsi , par exemple , qu'ayant quelques mots d'une langue, connaissant l'accent de cette langue, mais ignorant sa prononciation , il ne sera peut-être pas impossible de conclure de l'accent à la prononciation et de trouver celle-ci en tout ou en partie , par suite de l'harmonie qui a dû régner entre tous les éléments de cette langue; et de même, connaissant la prononciation d'une langue, il semble qu'il pourra n'être pas impossible de déterminer quel , d'après la prononciation de cette langue , a dû être son accent.

2° Chaque langue étant en soi un ensemble harmonique complet , il semble que pour être conclusse et fondée , la comparaison des langues doit reposer sur des principes différents de ceux qui l'ont réglée jusqu'à présent : toute langue à comparer à une autre langue , est un ensemble harmonique à comparer à un autre : il faut donc rapprocher les langues entre elles et les comparer, non dans telle ou telle partie de leur substance, dans les formes de leurs mots, par exemple, mais dans tout

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leur ensemble : dans les formes de leurs mots, dans leur accent , dans leur prosodie , dans leurs lois particulières de permutation, etc. Alors l'étymologie cessera d'être peut-être ce qu'on l'a vue si longtemps dans l'école de Ménage , un amas de petites discussions puériles et sans conclusion sur une foule de détails futiles qui sont entre eux sans liaison : le fond des mots d'une langue dont l'origine est claire est toujours assez grand pour que des milliers de chamailleries sur des détails douteux et très-rarement importants accroissent beaucoup nos lumières réelles. Mais la comparaison d'une langue prise d'ensemble, et comme unité harmonique, avec une autre langue considérée ainsi, accroîtra peut-être nos connaissances sur la parenté et la filiation des peuples. Tout au moins cela semble valoir qu'on en essaye.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que les principes que j'ai essayé de fixer sur l'harmonie de ces langues et sur les lois de leur destinée, sont sujets à ces mille modifications de détail qui se rencontrent toujours dans les choses humaines. Il va sans dire que toute langue n'accomplit pas tout entière la destinée que je me hasarde d'indiquer : il est des langues dont l'harmonie demeure perpétuellement dans l'enfance, par suite de la grossièreté des hommes qui les parlent : d'autres qu'un accident,

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une conquête, efface de la terre avant qu'elles aient atteint leur balancement harmonique complet; d'autres qui l'atteignent très-vite, d'autres trèstard; il en est qui avortent, se faussent dans leur harmonie et retombent en patois avant d'avoir atteint l'état de langues formées; il est enfin bien d'autres chances que je ne saurais préciser.

Cela posé, je reviens à la langue française.

Le mélange violent des peuples qui pariaient, dans les Gaules, l'ancien langage gaulois et le latin avec les peuples nouveaux qui s'y vinrent établir dans les iv* et v* siècles de notre ère , a produit le français. Les peuples, étrangers les uns aux autres, entremêlés subitement et destinés à se fondre en un seul peuple, coururent, si Ton ose ainsi dire, au plus pressé : c'était de s'entendre et de se former un langage commun. Il y a lieu de croire qu'ils y étaient parvenus d'assez bonne heure et que dès le IXe siècle, au plus tard, on avait dans les Gaules un jargon formé de la décomposition du latin par l'allemand et de l'allemand par le latin, qui servait au gros de la population. Or cette langue, suffisante pour s'entendre dès le xe siècle, n'a cessé d'éprouver, jusqu'au xvnc, de perpétuelles modifications : c'est qu'une fois les populations ayant pris leur assiette, et le fond de leur langage étant convenu et formé, l'oreille avait

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commencé sur ce langage son long travail d'épuration et d'élaboration harmonique. En suivant le mouvement du langage depuis ses premiers textes écrits parvenus jusqu'à nous, nous voyons l'effet progressif de ce travail latent : un mot se contractant ici, se développant là; une diphthongue se formant, s'épurant : une autre se dédoublant par l'intercalation d'une consonne; une voyelle ajoutée dans un mot , retranchée dans un autre ; dans ces longs tâtonnements, diverses finales successivement essayées au même mot; puis, du mélange perpétuel de ces formes, tour à tour prises à l'essai , dont les unes meurent , dont les autres naissent, une confusion inextricable dans l'orthographe des textes et dix formes d'un mot équivalentes quant au sens , existant en même temps ; puis enfin , au milieu de ces modifications sans nombre que je ne fais qu'indiquer fort en gros, les mots prennent peu à peu leur état harmonique uniforme ; les syllabes trop sourdes ou trop aiguës pour le ton général de la langue, s'atténuent en sens divers ; la langue s'épure enfin peu à peu : de sa rudesse sauvage du xi* siècle elle passe à l'état de demi-formation que nous lui voyons dans le xme; puis, se modifiant désormais plus lentement, parce que l'essentiel était fait et que le reste dépendait du degré de culture qu'atteindrait la nation, elle devient

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enfin la langue de Rabelais et la langue de Racine. Elle n'est fixée que depuis le XVIIe siècle : ce n'est donc qu'au xvu6 siècle qu'elle est arrivée au point de balancement général et de fusion de ses éléments harmoniques qu'il lui a été donné d'atteindre et qu'il ne lui sera point donné de dépasser.

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