PRINCIPES GÉNÉRAUX DE LINGUISTIQUE
L'étude des langues comparées entre elles doit se porter d'abord non point sur les mots, mais sur les sons dont se composent les langues. Il y a un nombre indéterminé de sons généraux communs à toutes les langues , mais il y a aussi dans chacune un petit nombre de sons qui lui sont propres et qui n'appartiennent point aux autres. Non-seulement chaque langue a des sons qui lui sont propres, mais elle a aussi des alliances de sons qu'elle recherche et qu'elle affectionne , des combinaisons qui lui sont particulières et qu'elle reproduit, sinon exclusivement, du moins plus fréquemment que toute autre. Il faut donc se livrer d'abord, dans l'examen de chaque langue, à l'analyse radicale des sons qui la composent, et il faut comparer entre eux les sons et les combinaisons des sons des différentes langues.
Cette méthode , pour établir les amalgames des peuples et des races , est beaucoup plus sûre que celle de la comparaison des mots. Le commerce littéraire entre deux peuples , les relations de guerres , de négoce , etc. suffisent pour faire passer beaucoup de mots de la langue de l'un dans celle de l'autre ; ce n'est que par des colonies ou des envahissements suivis d'un long séjour que les sons propres à une famille de peuples s'importent chez une autre. Ainsi il y a dans la langue allemande un nombre consi-
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dérable de mots pris du français et plies à demi à la forme tudesque, sans que pour cela il y ait eu de colonies françaises en Allemagne ; le nombre des mots que nous ont apportés les hordes franques , qui ont envahi les Gaules et s'y sont à jamais établies , n'est pas à beaucoup près aussi considérable, puisque, sur cent mots français pris au hasard , il y en a environ quatre-vingt-seize ou dix-sept qui sont latins , et trois ou quatre au plus qui sont tudesques ; mais les Germains ont laissé une trace plus durable de leur séjour chez nous , en modifiant un grand nombre des sons de la langue latine, et en nous en donnant quelques-uns que la langue latine et la langue grecque n'ont jamais eus : tel paraît être le son b, distinct du son v; les Grecs et les Latins ne l'avaient point, et les Espagnols, chez lesquels les Germains ont pénétré en moins grand nombre, l'ont bien moins distinct et fréquent que les Français et les Italiens : tel est certainement encore le son ch, en allemand sch, inconnu aux langues classiques, et entré, à ce que l'on croit , dans l'allemand , par les langues slaves , où il est très-fréquent.
A. PRINCIPE* DE l'ETYMOLOGIE.
1. Une des lois les plus constantes de la dérivation des mots, et par conséquent l'un des principes les plus importants à fixer pour l'étude des étymologies, se trouve dans la mutation des lettres : cette mutation, capricieuse, «bizarre, soumise en apparence à mille accidents de dépravation dans la bouche ignorante et l'oreille grossière du peuple, qui altère arbitrairement les moto qu'il répète, repose néanmoins sur des principes certains, sur une affinité .secrète qu'ont entre eux certains sons vocaux : ces principes généraux sont la base de la formation secondaire des mots dans toutes les langues. Ainsi, pour préliminaire et point de départ solide de toute investigation étymologique, il faut placer une analyse radicale et complète des sons vocaux; déduire de cette analyse un alphabet et même un syllabaire naturels complète , notés avec des signes commodes et précis , et classés dans l'ordre
de l'analogie et de la relation de leurs éléments. Cet ordre de relation des sons ou des lettres (car c'est tout un, puisque, dans tout alphabet bien fait , chaque lettre n'est que la représentation d'En son simple) est facile à déterminer, puisqu'il repose sur Tordre d'analogie, de relation ou de proximité matérielle des organes mêmes producteurs de chaque son. Ainsi F analogie est sensible dans les trois consonnes d, t, 9 : c'ait l'articulation de la même touche, à savoir, la dentale , aux trois degrés doux, fort, aspiré. La relation est la même entre btp, <p-, entre g, k, %.
Mais outre cette première analogie claire et sensible , il en est une seconde moins facile à déterminer : c'est celle d'où se produit la mutation du son d'une touche au son d'une autre touche, dans le passage d'une racine d'une langue dans une autre. Ainsi, dans la langue gaélique, se trouve un radical alp, alb, qui signifie élevé. Ce radical se retrouve dans le latin , mais changé en ait
Or je demande : — quelle cause a fait passer cette racine du p au tou du Uup, c'est-à-dire de la labiale à la linguale, on de la linguale à la labiale , en même temps qu'elle passait du gaëlic dans le latin ou du latin dans le gaëlic ; car il n'est pas encore bien éclairci et unanimement convenu laquelle des deux langues l'a empruntée à l'autre. — Je demande encore si celte dernière question , purement historique , et toutes les autres du même genre , on sait assez combien elles sont nombreuses et à quel point la solution en serait importante ; je demande , dis-je , s'il ne serait pas possible , par l'examen même des éléments vocaux qui entrent dans chacun de ces mots, alp, ait, pris pour exemples , de déterminer laquelle des deux formes doit être la primitive, laquelle doit être la dérivée ou secondaire : si c'est ait qui doit venir à'alp, le mot latin du gallois, ou alp à" ait, le gallois du latin. Mais ceci touche à un second principe, général de la science des étymologies : celui de l'analogie présumée entre les sons et les idées et la loi qui a fait que tel son s'est présenté plus naturellement que tout autre au choix des hommes pour exprimer telle idée.
IL Cette analogie bien connue , et sur laquelle on a souvent écrit, entre certains sons, certains objets extérieurs et certains sentiments, doit être soumise aussi à des lois précises, mais encore fort mal connues; on peut en simplifier l'examen par diverses observations préliminaires.
a. L'analogie entre les sons vocaux et les objets extérieurs que désignent ces sons , se réduit à l'analogie entre les sons et les sentiments ; en effet, c'est du sentiment produit en nous par l'objet qu'est dérivé le son ; c'est ce sentiment que le son a voulu peindre. En voici un exemple sensible : les Chinois ont donné au tigre le nom de hou : pourquoi ce nom plutôt que tout autre ? quelle analogie entre un tigre et le son hou? — Tout le monde va répondre avec moi : c'est que le tigre est un objet d'effroi; son aspect produit l'épouvante ; le mot qui s'échappe le plus naturellement de la poitrine de l'homme à la vue d'un tigre est cette exclamation de terreur, hou, par laquelle il cherche à écarter, à étonner, à faire fuir l'animal; par laquelle il avertit au loin de l'approche de l'ennemi et témoigne son danger ou son inquiétude : hou! hou! est dans toutes les langues, toujours et partout, le cri par lequel les bergers cherchent à enrayer un animal dangereux, à détourner, à arrêter leurs troupeaux , à écarter un chien , etc.
Pourquoi, dans nos langues d'Europe, le tigre n'a-t-il point un nom analogue, exprimant de même un sentiment facile à analyser et à comprendre ? C'est que le tigre n'est point un animal connu dans nos climats ; que ce n'est point le peuple qui lui a donné, d'impulsion naturelle, son nom; mais que, dans toutes les langues de l'Europe , son nom lui a été donné par les docteurs, qu'il est par conséquent scientifique, nullement de sentiment ou d'instinct, et formé par des analogies et des lois, tout aussi naturelles sans doute, mais bien plus compliquées et bien moins directes quant à leur rapport au son primitif.
Je unis en remarquant que le tigre de nos climats, le loup, lupus, a chez nous tout à fait le même nom que celui du tigre à la Chine : hou, bup.... Seulement, chez nous, le mot loup a com-
mencé à tourner au scientifique : l'aspiration caractéristique de spontanéité, d'impétuosité, de sentiment vif et pressant, hou, s'est perdue par l'usage des villes où elle devenait sans valeur et sans expression ; et, par quelque accident de langage , elle y a été remplacée par la linguale, loup, plus aisée à prononcer, plus commode, plus naturelle , dès que le mol cessait d'être le cri d'un voyageur ou d'un berger, et passait à un emploi de narration , d'observation , de science.
b. U faut bien se garder de confondre cette première source de sons primitifs , expression naturelle du sentiment produit en nous par la vue des objets , avec une autre non moins féconde et bien plus facile à saisir : à savoir, l'imitation , par l'organe vocal, des sons des objets , l'onomatopée. En chinois , un chat s'appelle miao; en slavon du dialecte de Servie, une poule s'appelle kokosh (kokoiii), et les enfants, les gens du peuple de tous les pays du monde , donnent les mêmes noms à ces animaux : on pourrait dire que le bruit naturel propre à chaque objet est le nom que cet objet s'impose à lui-même.
c. D'où viennent barbouiller, ébouriffé, barguigner, fignoler, enjôler [jocus], etc. etc., sinon du goût et de la faculté créatrice du
peuple, qui, le génie de la langue une fois formé et l'analogie créée entre certains sons et syllabes et certaines idées qu'on s'est habitué à y associer, forge, crée, forme à son gré des mots nouveaux auxquels on ne peut assigner aucun ascendant propre ou direct, et qui ne font que tenir, par des analogies lointaines, à des familles connues ?
C'est là une classe de mots distincte de l'onomatopée, aussi nombreuse que ceux qu'elle produit, et qu'aucun grammairien n'avait encore songé à distinguer de toutes les autres , comme elle le doit être : c'est cette classe de mots qui a fait dire tant de pauvretés à tous les auteurs de dictionnaires étymologiques.