SUR
AU XIII* SIÈCLE
Je n'entreprends point d'écrire une histoire de la langue française; je ne veux présenter ni une suite de recherches minutieuses sur les étymologies des mots qui la composent, ni un tableau suivi des modifications qu'elle a subies , dans les formes de ses mots et dans ses règles grammaticales, depuis ses premiers monuments connus jusqu'à nos jours.
Ce travail serait trop vaste à entreprendre et trop long à exécuter. Je ne crois pas même qu'il soit aujourd'hui possible de l'exécuter d'une manière satisfaisante : les monuments publiés de notre ancien langage sont encore en trop petit nombre; la plupart des publications faites l'ont été, s'il faut le dire, avec trop peu de soin , d'exactitude et d'intelligence philologique ;
enfin l'auteur qui entreprendrait ce travail d'ensemble ne serait pas soutenu par un assez grand nombre de travaux de détail.
C'est un travail de ce dernier genre que je mets sous les yeux des savants : c'est une page de l'histoire de notre langue que je hasarde et que je prépare pour servir plus tard à ceux qui entreprendront de tracer cette histoire tout entière.
Je prends la langue française telle que nous la montrent les textes de la première moitié du xin* siècle; et sans m'occuper ni de ce qu'elle a pu être au temps même de son origine , ni de ce qu'elle a été à aucune des époques antérieures, je cherche à retrouver et à faire connaître les règles grammaticales qui la régissaient alors.
Voilà tout mon travail : rechercher dans les textes écrits en langage français de la première moitié du xiif siècle , les lois grammaticales qui s'y laissent apercevoir; exposer au lecteur la grammaire française de cette période, en justifiant les règles que je croirai pouvoir indiquer par des exemples suffisants tout à la fois pour faire comprendre ces règles et pour leur servir de preuves.
Ces recherches ne sont pas assez complètes ni assez méthodiques et achevées dans toutes leurs parties pour que j'aie le droit de les présenter comme une grammaire proprement dite de la langue française au xni* siècle. Je n'ai point eu connaissance de ton* *es monuments de ce siècle , déjà fécond, et surtout de ceux
de ces monuments, en très-grand nombre, qui sont restés manuscrits. Je n'en ai lu que quelques-uns; mai3 tout insuffisantes et incomplètes qu'ont été mes recherches , j'en ai recueilli plusieurs observations que je crois neuves , ne les ayant pas vues dans le peu de livres qui existent sur ces matières; j'ai jugé bon de publier ces observations , afin qote les savants qui plus tard travailleront sur ces matières puissent en prendre connaissance. Elles pourront, sinon être adoptées telles que je les présente, du moins peut-être signaler à l'attention les objets d'examen et mettre sur la voie de faire d'autres remarques plus justes et plus importantes.
J'ai suivi la méthode généralement adoptée pour les grammaires. J'ai traité successivement des huit ou neuf parties du discours; à l'article de chacune d'elles, j'ai exposé les règles qui la concernent, avec autant de détail que cela m'a semblé nécessaire.
Ne présentant au lecteur qu'une suite de notes et d'observations détachées, sans avoir la prétention de faire un livre complet, j'ai passé sous silence beaucoup de choses dont j'aurais pu parler. Je n'ai dit en général que ce que j'avais vérifié, et même, si je puis ainsi dire , trouvé et découvert moi-même.
Deux causes d'ailleurs ont contribué à resserrer mon travail et à le rendre plus incomplet,
La première, c'est que la langue sur laquelle j'écris est la langue française, fort modifiée il est vrai, mais au fond la même dans presque tous les pdijnts essen-
tiels. La langue française , depuis le xin* siècle, a beaucoup changé, beaucoup marché; mais ses innombrables modifications , on peut i affirmer, n'ont guère porté que sur des points de détail , sur les formes et l'orthographe des mots : quant à tout ce qui est fondamental et essentiel dans le langage, quant à l'esprit et à l'ensemble de la grammaire, quant à la syntaxe, quant aux formes des phrases, aux constructions, à la logique, et, comme l'on dit, au génie de la langue, l'identité est complète. Ce sont, tout au plus, au xm* siècle, quelques inversions, quelques tournures propres à l'enfance du langage, l'omission de quelques conjonctions, l'emploi différent de quelques autres, et quelques autres différences très-légères entre la syntaxe d'alors et celle d'à présent. Cette ressemblance parfaite du langage, dans le fond des choses et sur un très-grand nombre de points , aurait rendu inutiles et fastidieuses aujourd'hui, pour des Français, une foule tle remarques : je me suis donc appliqué à traiter, surtout dans le langage du xiu* siècle, les points par lesquels il différait de celui du xvn* et du nôtre. Je n'ai point traité les parties de la grammaire dans lesquelles la ressemblance est absolue, me contentant d'avertir le lecteur que c'est au fond la même langue dans les points essentiels; et lorsque j'omets quelque partie considérable de la grammaire , c'est que je n'y ai rien vu qui différât du langage d'à présent et qui méritât d'être noté. Ainsi je n'ai point consacré de chapitre particulier à la syntaxe ; j'ai rangé les observations en petit nombre
qui s'y rapportent aux chapitres des parties du discours auxquels elles se rattachaient naturellement.
La seconde des causes qui ont abrégé rpon travail , c'est que , aussi souvent que je l'ai pu , j'ai renvoyé le lecteur à la grammaire du vieux langage français qu'a publiée M. Orell, professeur à Zurich l. Cette grammaire est excellente en beaucoup de parties ; elle est le résultat de recherches fort étendues , et présente sur quelques points un ensemble de faits qui ne laissent que fort peu de chose à désirer. Ses défauts tiennent surtout à la position de l'auteur , qui, écrivant son livte en pays étranger, n'a pu consulter les manuscrits , n'est pas même parvenu toujours à se procurer des livres nécessaires et qui sont communs chez nous , et qui a été constamment obligé de s'en rapporter sans contrôle à des éditions fautives ou altérées.
M. Orell a mis un soin particulier à l'exposition des formes des verbes de l'ancienne langue française. La conjugaison, si compliquée, si variable, si difficile à suivre dans ses modifications déréglées, est souvent traitée à fond dans sa grammaire. Je n'ai donc rien eu de mieux à faire , pour toute cette importante division, que de renvoyer à son livre, me bornant, lorsqu'il y avait lieu , à des remarques supplémentaires ou à des corrections.
Le travail de M. Orell a cependant un défaut trop gravé pour que je le puisse dissimuler. C'est que cet au-
1 AU Franzôsitche Grammatik vorin die conjugatiotï vonugswepe bcràckûchtigl isb von Conrad voiTOrell. Zurich, i83o, in-8° de vin et 4a3 pag.
teur , mal dirigé par les textes imprimés qu'il suivait, n'a pas su mettre dans ses recherches une classification chronologique indispensable. H a embrassé, sous le nom de vieux français, le langage qui a été en usage dans la France du nord de la Loire, depuis le xn* siècle jusqu'à la fin du xvi4 ; il a dépouillé tout ce qu'il a pu se procurer de textes de ces quatre siècles , et il a entassé pêle-mêle, dans sa grammaire, sans aucune distinction quelconque, ni de temps, ni de lieu, toutes les formes grammaticales qu'il avait observées dans cette vaste série de textes, depuis Villehardouin et les premiers chants des trouvères, jusqu'à la prose de Montaigne et d'Âmyot. On sent qu'un pareil recueil est un chaos fort peu propre à faire connaître et comprendre au lecteur les modifications successives et la marche historique du langage français.
Ainsi» en citant l'ouvrage de M. Orell, je me suis appliqué, tant que j'ai pu, à l'analyser, à le classer, et à indiquer, parmi les formes qu'il a notées, celles qui se rapportent à l'époque dont je m'occupe.
L'ouvrage de M. Orell est le seul, à ma connaissance, qui jusqu'à présent ait été imprimé sur la grammaire de l'ancien langage français. 11 y faut joindre les savantes Observations de M. Raynouard sur le Roman de Rou, publiées à Rouen en 1 829, qui contiennent une suite de remarques grammaticales sur le texte de ce poème, traitées avec beaucoup de méthode et de sagacité; un article, inséré par le même M. Raynouard dans le Journal des Savants du mois d'octobre 1 8 1 6, p. 67-88, dans le-
quel ce savant expose et démontre, en passant, une des règles fondamentales du langage français au xnie siècle; quelques autres articles encore, dans le même journal, où M. Raynouard a trouvé l'occasion de traiter avec son habileté ordinaire quelques points de la grammaire du vieux langage français (voyez notamment le Journal des Savants, mai 1817, p. 290); et enfin quelques observations grammaticales , données par M. 1 abbé de la Rue, dans ses Essais historiques sur les bardes, les jongleurs et les trouvères t tom. I, pag. 267 et suiv. Ce dernier travail est, si j'ose le dire, au-dessous de tout examen.
J'ai à traiter, avant d'entrer spécialement dans l'exposé des règles grammaticales , quelques questions dont l'éclaircissement est indispensable à l'intelligence de ce qui suivra. Je rapporte ces questions à quatre chefs principaux dont l'examen remplira ce chapitre préliminaire; ce sont : i° quelques observations sur l'état général de la langue française au xin* siècle et sur son mouvement jusqu'à cette époque; 20 les motifs qui m'ont déterminé à choisir, pour le sujet de mon travail, le xiu* siècle 4e préférence à un autre temps; 3° l'examen critique des textes dont je me suis .servi et de l'autorité que je leur accorde; 4° diverses observations générales sur les anciennes orthographes et sur leurs variations.
Il ne faudrait pas que Ton crût que la langue française s est formée , jsur toute 1 étendue des provinces où elle
est parlée , dune seule pièce et , pour ainsi dire , d'un seul jet.
Il n'en a point, à beaucoup près, été ainsi. Ce n'«st qu'à la suite d'une multitude de modifications , selon les temps et selon les lieux, que la langue française a fini par atteindre, dans le xvn* siècle, ce caractère d'unité et de fixité qui la mise au rang des langues classiques.
Lorsque la langue latine eut cessé d'être langue parlée du peuple dans toute l'étendue de la Gaule , deux langages distincts se trouvèrent nés de sa corruption et de son mélange avec les idiomes barbares. Le premier de ces langages était parlé, à peu près, dans toutes les provinces du midi de la France, partagée de l'est à l'ouest en deux parts à peu près égales; l'autre était le langage des provinces situées au nord.
Le langage du midi de la France est connu sous les noms de langue d'oc, de langue provençale, de langue romane , de langue occitanienne. On le trouve nommé tingua Occitana dans les auteurs du xv* siècle. La dénomination de langue romane, quoique moins propre peut-être que les autres à éviter toute confusion , semble cependant la plus propre à désigner le langage de nos provinces méridionales, et je pense qu'il serait bon de la lui réserver exclusivement.
Le langage des provinces du nord de la France, que les auteurs du xv4 siècle appellent quelquefois lingua Oytana, est désigné aussi sous le nom de roman ou de langue d'oil. C'est le vieux français proprement dit, et depuis ses premiers temps c'est de tout point, sauf les
modifications apportées par le temps, la langue que nous parlons encore et qui a fini, dans toute retendue de la France , par régner sur tous les autres langages.
Les provinces de langue d'oil sont à peu près celles que Finvasion des Francs a remplies de ces hordes germaines-, les provinces de langue d'oc sont celles qui ne furent pas atteintes par la conquête des Francs, ou qui ne le furent que passagèrement et à des intervalles éloignés. On peut voir, sur les limites actuelles des deux langages, le roman' et le français, un bon travail de M. Coquebert de Montbret, dans ses Mélanges sur les langues, dialectes et patois ( Paris, i83i, in-8°), p. 23-25. Ces limites n'ont pas beaucoup changé depuis la fin du xn* siècle; tout au plus on peut croire que, sur divers points, l'autorité toujours croissante du français comme langue littéraire, a refoulé quelque peu vers le Midi l'ancienne langue romane.
Je n'ai rien à dire ici de la langue d'oc. Elle a été depuis quelques années l'objet des savantes recherches de M. Raynouard; le recueil de documents qu'il a publiés sur les origines, sur la grammaire et sur les textes écrits de cette langue , sous le titre de Choix des poésies originales des Troubadours (1 8 1 6 et ann. $uiv. 6 v. in-8° ), ne laisse guère à faire à ceux qui viendront après lui.
Je ne parierai donc ici que de la langue d'oil, c'est-àdire de la langue française proprement dite.
Les éléments dont s'est formée la langue française , dans les provinces situées entre le Rhin et la Loire, ont été, dans le fond et généralement parlant» les mêmes :
ces éléments , c'est le langage des vieilles populations gallo-romaines combiné avec le dialecte de haut allemand que parlaient les hordes franciques. Ainsi, les éléments du langage ayant été essentiellement identiques pour toute cette étendue de territoire -, la langue nouvelle qui s'en est formée a dû être la même dans toutes ses parties essentielles et fondamentales. Mais on concevra qu'il a pu y avoir, dans le détail , des causes de différences de langage assez notables de province à province : selon, par exemple , que les conquérants germains se sont établis dans un canton en plus grand nombre que dans un autre ; selon que, en diverses localités, ils avaient avec eux des femmes ou n'en avaient pas; et mille autres accidents, faciles à supposer, qui tous devaient produire des variations de langage assez sensibles dans les différentes localités.
Les choses ont pu et dû se passer ainsi , et c'est en effet aiiyu que nous voyons qu'elles se sont passées. La langue française s'est formée la même, dans toutes ses parties essentielles , pour toute l'étendue du territoire où elle a pris naissance; mais il y a eu dans le détail, de province à province, d'assez fortes différences. Ces différences subsistent encore, de nos jours, dans les langages provinciaux : le patois normand n'est pas celui de la Tourainé, ni celui de la Picardie, ni celui de la Bourgogne.
Les anciennes provinces de France ont donc eu d'abord un langage identique au fond, mais différent dans le détail. Lorsque l'on a commencé d'écrire , dans
chacune de ces provinces, en langage vulgaire, on n'a pu écrire que dans l'idiome, ou, pour mieux dire, dans le dialecte de la province. Ce n'est que plus tard que la langue française proprement dite est née du mélange et de la fusion de ces différents dialectes; et ce n'est que bien plus tard encore qu'elle les a fait déchoir tous du rang de langages écrits, et relégués au rang de patois.
Tous ces langages écrits, dans les diverses provinces, étaient égaux entre eux; aucun n'avait encore acquis de prépondérance sur l'autre; c'étaient de véritable* dialectes d'une seule et même langue ; et il fallait que des circonstances extérieures de mixtion et de communication entre eux dans un centre commun fissent naître et, si je puis ainsi dire, dégageassent d'eux tous une langue commune , qui par cela même qu'elle les aurait combinés pour se former, serait plus parfaite, plus ample dans ses ressources que pas un d'eux, et les étoufferait.
On peut remarquer que les Francs, conquérants de la Gaule, y étant venus avec leur langage germain ,• n'ont pas eu une grande influence sur le vocabulaire de notre langue. Les mots d'origine allemande y sont en petit nombre, comparés à l'immense quantité des mots latins. L'influence germaine a été quelque peu plus grande, sans l'être beaucoup encore, sur les formes grammaticales : on peut douter que ce soit des Germains que nous sont venus l'usage de l'article, celui des verbes auxiliaires dans la conjugaison , et les autres grandes différences qui séparent notre grammaire de la grammaire
latiqp . Ces différences se retrouvent dans le provençal, dans l'italien , dans toutes les langues néolatines; sans qu'on voie qu'elles y aient été apportées par aucune influence étrangère; et je crois qu'il ne serait point impossible de soutenir que l'introduction de l'article et celle de la conjugaison composée principalement, avait eu lieu , dans la langue latine parlée , par le seul effet de l'altération de cette langue, et qu'elle y a pu commencer, dans l'usage vulgaire des provinces de l'empire romain, dès avant toute invasion des Barbares et tout mélange avec les langues germaniques, slaves ou fenniques que ces Barbares ont apportées. ., ,
Mais si l'action de la langue francique n'a été, en dernier résultat, très-considérable ni sur le vocabulaire ni sur les formes grammaticales de notre langue, elle l'a été beaucoup, au contraire, sur la prononciation et sur les formes que celle-ci imprime aux mots. On peut dire que c'est la prononciation germaine qui, en France, a dénaturé le latin; c'est d'elle que sont venues les plus notables différences par lesquelles les mots français se distinguent, dans leur forme et leur contexture, des mots latins correspondants. Il est arrivé de là que les différences dialectales qui, dès l'origine, ont marqué le langage de nos provinces, existent principalement dans la prononciation et dans les formes des mots. Les dialectes étaient nés, ainsi que je l'ai dit, des divers accidents de détail qui ont pu accompagner l'établissement des conquérants germains dans différentes provinces; ces accidents modifiaient du plus au moins la langue de
chaque province, et c'était surtout sur la prononciation que portaient les altérations dont ils étaient la cause.
On verra tout à l'heure que les provinces du Nord , la Flandre , l'Artois , la Picardie , se distinguaient par la rudesse et l'âpre té des formes dialectales de leurs langages, de la Bourgogne, du Nivernais, du Berry et des autres provinces du Midi et du Centre; c'est qu'apparemment les Francs s'étaient fixés en plus grand nombre dans les provinces du Nord.
La sécheresse était le principal caractère qui distinguait le langage normand de tous les autres dialectes du français : la sécheresse se retrouve être l'un des caractères dominants des langues Scandinaves et l'un de ceux qui les distinguent des autres dialectes-gogmaniques.
Avant d'aller plus loin, je crois qu'il est bon d'appeler plus spécialement 1 attention du lecteur sur le sujet qui m'occupe. Il est des plus conncTérables et des plus importants dans l'étude du vieux langage français : la classification des formes par dialectes est, si je puis m exprimer ainsi, un premier fil conducteur que je présente pour se reconnaître dans ce dédale, inextricable jusqu'à présent, de formes de mots que présentent les glossaires. Les auteurs de ce genre de livres ont entassé quelquefois à la suite les unes des autres, jusqu'à quinze ou vingt manières d'écrire le même mot, sans aucune variation ni dans sa signification, ni dans son emploi; et l'on ne trouve rien, dans aucun livre, qui puisse expliquer cette monstrueuse exubérance. Je vais donner, je crois, par la distinction des dialectes, un
premier moyen de débrouiliement; puis j'en proposerai un second, non moins simple, dans le paragraphe suivant.
Les régies grammaticales étaient les mêmes pour tous les dialectes die la langue d'oil : tous, sans exception , étaient régis par la même grammaire. On ne saurait considérer comme des différences de règles quelques variations dans les formes des temps des verbes , dans celles des articles, et quelques autres, qui seront indiquées en leur lieu.
, Je ne puis qu'indiquer ici sommairement les caractères distinctifs généraux de chacun des dialectes; quant aux différences qu'il y avait dans les formes des parties du discours et d&ns leur usage , j'aurai soin de les noter à l'article de chacune des parties du discours.
Je ne crois pas, après bien des comparaisons et des observations, qu'il soit nécessaire de diviser le vieux langage français en plus de trois dialectes principaux. Je les nommerai, non point du nom d'une province dans laquelle ils fussent exclusivement parlés , mais du nom de celle dans le langage de laquelle leurs caractères se trouvent le plus saillants , le mieux réunis et le plus complètement en relief, normand, picard et bourguignon.
On comprendra sans peine que les limites de ces langages ne correspondaient point avec exactitude aux limites politiques des provinces dans lesquelles on les parlait. Il n'y avait pas de raison pour qu'il en fut ainsi , et cela était impossible. Ainsi le dialecte normand touchait, au nord, au dialecte de Picardie; à l'est, au dialecte
de Bourgogne; il s'arrêtait, à un point plus ou moins indécis, quelques lieues en deçà ou quelque3 lieues au delà des limites réelles de la Normandie : cela est fort insignifiant à préciser. De même le dialecte de Picardie, dans son coeur, était séparé du cœur de celui de Bourgogne par toute la Champagne ; et l'on peut dire que le langage de la Champagne entière était mixte et flottant entre les deux, retenant et confondant les formes de l'un et de l'autre : on le voit un peu plus imprégné de picard , dans les cantons où la Champagne confine à la Picardie, et plus décidément bourguignon, à mesure qu'on se rapproche des frontières de cette province.
On voit des chartes, dans le Cartulaire de l'abbaye d'Auchy, qui entremêlent, vers le milieu du xin* siècle, aux formes picardes prédominantes, quelques caractères normands : cela s'explique par la position de cette abbaye près de Hesdin, dans la partie de la région picarde qui se rapproche le plus de la Normandie.
Les trois dialectes principaux étaient donc, au xin9 siècle, le normand, le picard et le bourguignon; toutes les provinces de la langue cToil, sans exception, parlaient un de ces trois dialectes, ou tout au moins un langage qui se rattachait, par des caractères principaux, avec quelques différences secondaires, à l'un de ces trois dialectes. Voici la classification que je crois pouvoir assigner à ces provinces, avertissant toujours qu'on ne tienne pas compte, avec rigueur, des variations qui se pourront rencontrer dans les limites, et qu'on m'accorde quelque latitude sur ce point :
Normandie.
Picardie.
Bourgogne.
Bretagne.
Artois.
Nivernais.
Maine.
Flandre.
Berry.
Perche.
Hainaut.
Orléanais, Touraine.
Anjou.
Bas Maine.
Bas Bourbonnais.
Poitou.
Thierache.
Ile-de-France.
Saintonge.
Réthelois.
Champagne.
Lorraine.
Franche-Coin té.
Je ferai quelques observations sur ce tableau.
J'ai déjà dit que les limites des dialectes sont naturellement un peu vagues, qu'elles ne correspondent pas avec précision aux limites politiques des provinces , et que , dans les lieux limitrophes entre deux dialectes , sur une lisière de pays plus ou moins étendue, il se parlait un langage mixte tenant de l'un et de l'autre.
J'ajouterai qu'il se rencontre, bien que rarement, dans quelques textes, des formes dialectales qui ne se rapportent pas exactement aux caractères que je vais aligner aux trois dialectes; qu'il ne serait pas impossible d'assigner, pour certaines provinces et même pour des localités bien plus restreintes, des caractères dialectaux distincts de ceux que je voudrais établir; qu'enfin , en ne divisant la langue d'oil qu'en trois dialectes, j'ai suivi le mode de généralisation le plus large possible. Mais il faut observer que le langage est de toutes les choses humaines la plus multiple, la plus oscillante, la plus variable, la plus mobile; que l'analyse n'y peut jamais descendre dans le détail que jusqu'à un certain degré, à peine de tomber dans la confusion; que cer-
laines différences locales, que 1 abondance des textes du xnf siècle nous rend encore saisissables et même saillantes, iront s'atténuant tous les jours davantage par réloignement et perdront ainsi toute importance; qu'il faut donc enfin se contenter de saisir et de noter, parmi les formes anomales qu'on rencontre, celles auxquelles on peut attribuer quelque valeur et quelque utilité scientifique.
Au surplus» la plupart des textes et tous ceux peutêtre qui ont quelque étendue, dans les deux premiers tiers du xni6 siècle, présentent des caractères dialectaux fort saisissables et se ramènent à l'une ou à l'autre des trois divisions que je propose.
Le dialecte normand est celui de tous dont les limites étaient le plus circonscrites et le plus nettement déterminées. Son siège était la Normandie; puis, sans subir de modification notable , il s'étendait sur toute la Bretagne, et sur la plus grande partie du Maine. Au nord, il suivait le littoral de l'Océan , le long des côtes de la Picardie, en se mélangeant jusqu'au delà d'Abbéville avec le picard; à l'est, les limites étaient à peu près celles qui séparent la Normandie de l'Ile-de-France : cependant, dans le commencement du xiu* siècle, il a étendu son influence jusqu'au cœur de cette dernière province , et les formes qui lui sont propres se sont introduites jusqu'à la rive droite de l'Oise, et même en partie jusqu'à Paris.
Le dialecte picard, que l'on pourrait tout aussi bien appeler flamand, étendait ses limites au nord aussi loin
18 'f'5' CHAPITRE I. l
que la langue française. Il suivait la frontière septentrionale de la France depuis Dunkerque , Ypres et Lille, jusqu'au cours de la Sarre, embrassant par le Réthelois et la Thierache la partie septentrionale de la Champagne, et s'élargissant ensuite sur une partie de la Lorraine.
11 faut observer cependant que le langage de cette dernière province manque de quelques-uns des caractères essentiels du langage de Picardie, et même du plus essentiel dé tous : la permutation régulière du k français en ch, et du ch français en fc*Ces caractères ne se retrouvent en Lorraine qu'avec peu de fixité, fugitifs et peut-être incertains. En général, le langage parlé dans la Lorraine au xm* siècle a ses plus grande* analogies avec le langage parlé, au même temps, dans la plus grande partie de la Champagne; et ces deux provinces, Lorraine et Champagne, peuvent être. regardées comme ayant à peu près ua langage commun, pour le fond, identique à celui de Bourgogne, mais entremêlé à un degré {dus ou moins considérable de formes du langage picard. J'aurai soin de caractériser et de distinguer, autant que possible, les formes propres plus particulièrement à chacune de ces provinces.
Du côté du midi, le langage picard s'étendait environ jusqu'au cours de l'Aisne; il embrassait ainsi, jusqu'aux confins du langage normand, à l'ouest, une vaste portion de i'Be-de-France; on peut même dire que sur toute l'étendue de cette province, jusqu'à la rive septentrionale de la Seine et de la Marne, il se
retrouvait plus ou moins atténué par le mélange des formes bourguignonnes.
Le territoire dtàmpenois d'entre l'Aisne et la Marne était de même assea vague entre les deux dialectes de Picardie et de Bourgogne , le langage qu'on y parlait ftrçfiànt des formes de l'un et de l'autre; mais à mesure qu'on s'avance vers l'est et le midi, dans ces cantons, on voit les formes essentielles du langage de Picardie disparaître et s'effacer pour faire place à celles que j'assigne au langage de Bourgogne. £ Je crois donc qqfttl'on peut, ainsi que je l'ai déjà dit, regarder, dè^fce côte, le cours de l'Aisne comme la limite réelle du langage picard; il ne s'étendait guère au delà, vers le midi, que par quelques trouées sans fcite, par lesquelles il vertëft se mêler et s'éteindre dans les formes champenoises ou bourguignonnes toujours plus largement prédominantes.
D'après ce qui vient d'être dit, on voit que les deux dialectes normand et picard sont proprement ceux dç l'ouest et du nord de la langue d'oil : le dialecte bourguignon , dont iî me reste à parler, est celui de Test et du ceqtre de la France. C'est proprement le langage du cœur de France et le vrai langste français,
La portion de territoire sur laquelle ce langage était parlé avec le plus de pureté, où ses caractères dominants se rencontrent de beaucoup le plus nombreux et le plus en relief, se pourrait circonscrire à peu près dans une ligne tirée d'Autun et y revenant , par Nevers, Bourges, Tours» Biois, Orléans/Sens, Auxerre et Dijon.
j* fr
Il embrassait ainsi, dans sa pureté, le Nivernais, une partie du Berry, de la Touraine, de l'Orléanais et presque toute la Bourgogne. Cette dernière province étant la plus considérable de celles dont je viens de parler, j'ai cru convenable de donner son nom au dialecte, qui d'ailleurs y était peut-être encore un peu plus net que dans aucune des autres.
La vaste étendue de provinces que j'assigne encore, en dehors de ce rayon, au dialecte de Bourgogne, fait assez voir, sans que j'aie besoin d'insister là-dessus, que ce langage ne pouvait point être absolument identique sur tous les points du territoire qui le parlait. Il y avait, en effet, des nuances entre le langage de toutes ces provinces; mais la cause principale de ces nuances parait être, à mesure qu'on s'éloigne du centre, le mélange de deux langages limitrophes, et je n'y ai rien vu, nulle part, d'assez marqué, d'assez précis et d'assez distinctif, pour être autorisé à en faire un aouveau dialecte. J'indiquerai en leur lieu celles de ces légères variations que j'aurai pu saisir.
A l'est, les limites du langage bourguignon étaient celles de la langue française. Au nord, il empiétait un peu sur la Lorraine jusque dans les montagnes Vosgiennes et vers le cours de la Meurthe; puis à la hauteur à peu près de Bar-le-Duc , de Reims et du cours de la Marne, il se partageait la Champagne avec le picard. Il redescendait par Paris vers Chartres, et côtoyait le langage normand en empiétant, à l'ouest de l'Orléanais, sur la lisière orientale du Maine. Il embrassait l'Anjou,
0BS1RVATI0NS PRÉLIMINAIRES.
au moins en très-grande partie, et le Poitou tout entier jusqu'à l'Océan. H séparait, par cette dernière province , le langage normand mitigé et fortement mélangé du midi de la Bretagne, du langage d'oc qui commence vers f Aunis et la Saintonge. Au midi, le dialecte bourguignon longeant f Angoumois, le Limosin , l'Auvergne, le Languedoc, le Dauphiné, venait se fondre peu à peu dans les formes de la langue romane, au travers de la Marche , du Bourbonnais et du Lyonnais.
11 me reste quelques observations à faire sur le langage de Paris et de l'Ile-de-France , au commencement et pendant le cours du xin* siècle; j'y reviendrai tout à l'heure. Il est temps de caractériser les trois dialectes, dans leurs différences principales, par un tableau compara tif des formes qui leur étaient propres.
Latin.
Normandie.
Picardie.
Bourgogne.
rtx
rei
roi r
roi.
piscis
É9 1 *ft)
peissuns feblesce
poissons foibles
peissons.
floibes.
partochia
cognoscentia
mirabilia
merveiles, mer
parroche connissanche - mervoiles
conoissance.
mervoiles , mari
veillus
veQe, mervil lous.
quiâ
quei
quoi
quoi.
te
tei
toi. ti
habere
aveir
avoir
cadere
cheir
queir
chaoir, chaire.
caaffbium
cangîer
chaingier.
sap$re
saver
sçavoir
savoir.
Latfe.
. Normandie.
Picardie.
B«urgog*e.
videre
vecr
veoir
, veoir.
secUrt >.
seir, sir
seoir.
faciebàt
feseit
pix '-'
peiz, pece
ititnor
~ «i neindre , men- ....
"? dre
dominiez*
demoine.
aer
eire
venatio
veneisuns
venoison
venison.
parère
li pareit
li parois.
capilli
chayolz.
pugilat
puin
puins
selour, soloil ,
toi
soleus
solaus
soloz.
contilium
cuustiA
consolz , consoil
mansio
mainstin
maison.
eognoteere
coneistre
cougnoisire,
jou ....
counois
tit
seit
soit
tint
Mîattt
uàmt
audiunt
heent
pkmre
plere
linquere
lesser
laissier
lassier.
pax
pet
pais.
tecalo
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de r$tro
dérrere
primarius
pnmer
eonttqt
kiute
t coûte.
palatium
palez
1 palais
palois. ■
cœlum
cel
chiel, ciu»
ciel.
mel
mel
clarut ...
cler
tota
tuile
Latin. ,*./
Normandie.
Picardie.
Bourgogne.
Jbs
flur
flour
flor.
color
culur
coulour
illorum
lur
lor, lour
tenebroêus
tenebrus
currit
curt
ceurt
currimas
curum
moramus
demurum
gala
gule
goule
golc.
nomen
nun
nons, nom.
planifies
pleigne
plain.
monachus
muine
moignes
moine.
wtàenuu
veium
daodscim
duze
precari
preier
proier.
timm*
crendre
cremir
cremoir.
letus
le
liez.
extrahere
estrere
Mlus
beals, bêle
biaus , biel
biaz.
richeces, ri-
rikeche
ricoise»
cheises
vult
velt
voz.
mon
mûrir
morir.
jocus
jus
gius
geus.
dolorosus
dolereus
dont
doinz
doinz.
monstravit
mustrat
nous moustrames
maltum
mult, mul
mouz
molz, mokv
longe
luing
mandat-
demund
jocalator
jugleor, jogler
jougleour
jugleor.
canis
kien, quien
csnel
isnd.
Latin. .
Normandie.
Picardie.
Bourgogne.
quercus
kesne, caisne
canonicus
canoine
chanoine.
hora
ure
oure
ore.
centum
chent
vacca
vacque
pavor
pour
paour
peor.
cadere
quiet
il chei.
chiacer
cachier
chaucier.
aqua
eue
aiguë.
pulvis
puldre
poldre.
febris
fevre
hiaume
helme.
cappelis
chapleis.
cauches
chauces. .
tertùu
tierch, tierche
tresime, trime.
minari
menaschier.nu nechiers
manducare
manger
mangier
mengier.
caput
chieu
kief
chief, chies.
candela
candeifle
chandeile.
profectui
preu, proufit
profiz.
causa
cose
chose.
pondérant
poisent
dulcis
douche, douch
dois.
homo
urne, hume, huns
houme
ons, bons, hom
vêtus
vez
viols
vies.
negare
noier.
benevolus
bienveillant.
poine.
picturatus
peinz
pointure.
bonus
buen , buene
boin, boune
boin , boine.
bon urez
bieneurous.
Latin.
Normandie.
Picardie.
Bourgogne.
beniÎDs
besoing
besoig, li besoins
nax
nuiz
gran&or
grendre, granniur
greignor.
jou doins
je doig.
jou tieng
je teig.
dabat
denoit.
plurcs
plusurs, pie-
pluisoures, plui
surs
seurs
bucca
bûche
bouce
boiche.
paupertas
poverté
promittere
proismesche
pramettre.
lecta
luite, leute
caro
char
car
char.
mobiba
mouble
De ces formes distinctes des trois dialectes on peut facilement extraire, pour chacun d'eux, les caractères fondamentaux suivants :
Normandie.
Picardie.
Bourgogne.
o^oa, eu
ei
oi, ai
oi, ei, ai.
oi, ai, ie
oiM ai, ei, ie.
ni
i, oi, oui
ai, oi, eux, oui
A. — Le langage de Normandie se distinguait de notre langue française :
i° Il rejetait l't de la plupart de nos syllabes en ie, ier, ai, air, et écrivait ces syllabes par un e pur, soit en perdant tout à fait cet i, comme dans derrere, lester,
plere, becer, soit en le renvoyant dans une syllabe précédente, comme dans primer. En d'autres termes, le langage normand substituait des formes sèches, c'est-àdire sans i, à la plupart des formes mouillées des autres dialectes. Il écrivait donc par un é simple, qui se prononçait bref et très-Terme, presque toutes les syllabes en ai et en ei, et beaucoup de syllabes en iey iel, ien, ier9 ies, ieu, des autres dialectes.
a° Généralement on écrivait, en Normandie, par un u simple la plupart de nos syllabes en o, en ou> en u, en ea, en oî, en on, en or, et même quelques syllabes que nous avons en a. »
Cette orthographe a été suivie pendant fort longtemps en Normandie, en Bretagne, et dans le langage anglo-normand, c'est-à-dire dans le finançais écrit en Angleterre par les conquérants de ce pays. On la trouve fort répandue jusque vers la fin du xiv* siècle. Elle a fait illusion à quelques personnes, qui, dans l'ignorance de son caractère purement local ou plutôt dialectal, font considérée comme une marque d'antiquité et ont été conduites ainsi à attribuer quelquefois à des pièces où elles l'avaient remarquée une date fort antérieure à Içur date réelle. J'en citerai pour exemple le manuscrit de la traduction française du Liber lapidant de Marbode, évêque de Rennes1. On l'a cité comme fort ancien; mais je crois que toutes les raisons qu'on aurait pu alléguer en faveur df son antiquité ne prouvent autre chose , sinon qu'il est écrit en
1 Autrefois manuscrit de l'abbaye de Saint-Victor, n° 3io; aujourd'hui de la bibliothèque royale, n* 463.
dialecte de Normandie. Il y a lieu de penser, à en juger par les caractères de récriture, qu'il «!a point été écrit avant le xm* siècle, peut-être même datifs la seconde moitié de ce siècle.
Il faut d'ailleurs bien se garder de croire que l'a nor mand, dont on faisait un si grand usage , eut toujours, bien fixé et bien déterminée, la prononciation de notre * français. On s'en servait pour la voyelle ou comme pour la voyelle a; l'usage seul pouvait, déterminer, en chaque c^s, sa prononciation précise. Ce qui prouve cela, c'est que dans les textes de Normandie, lorsque les usqges de ïorthographttfyançaise commencent à s'y introduire et à se substituer peu à peu aux habitudes de la provint 6, ^gn rencontre souvent le même mot écrit indistinctement par a et par ou.
Je crois qu'en général on peut établir comme règle, pour la prononciation de l'a normand , que le son qu'il exprimait. était plus grêle, plus sifflé et plus labial que le nôtre, et quelquefois plus sourd. Quand il représente notre voyelle eu, il faut le prononcer assez généralement comme a; mais quand il représente nos lettres ou, o, sa Valeur équivaut souvent à peu près à celle de la première de celles-ci.
3° Staml finaljpu lieu de notre t :fud, fut, etc.
4° Les diphtbongues y sont rares; et seulement celles-ci : eî*«, oe^aun, oan. . ^
Le lettrefc a-u qui s'y rencontrent asseé^iée^. ne^s'y prononcent que séfparément.>
5° Le langage normand écrivait en eitow simplement
en e la syllabe oi française, substituant ainsi constamment des formes grêles et ténues aux syllabes pleines et sonores des autres dialectes.
Le dialecte de Normandie écrivit toujours par ex les formes d'imparfait du présent de l'indicatif des verbes , qui, dans le dialecte de Picardie et Flandre et dans cplui de Bourgogne et Champagne , s'écrivaient uniformément en oi. Ainsi , en Normandie , il diseit, ùfeseit, il penseit; en Picardie et en Bourgogne , il disoit, il fesoit, il pensoit.
Gela n'a rien de particulier et se trouve fort bien d'accord avec ce que nous connaissons des rapports de ces dialectes entre eux. Mais il est arrivé que dans les provinces du dialecte de Bourgogne et Champagne, et notamment à Paris et dans l'Ile-de-France, la prononciation picarde, que représentait l'orthographe oi, a été d'assez bonne heure abandonnée pour la prononciation normande; cependant on y a continué d'écrire par oi ces syllabes qu'on prononçait bien plus réellement en ei. La Picardie seule a conservé, dans son dialecte propre, l'exacte représentation, pour la prononciation de ces formes de verbes, de l'orthographe oi.
L'anomalie d'abord particulière au langage de Bourgogne et Champagne resta dans la langue française , lorsque celle-ci se forma en refondant, pour son harmonie propre , celles des différents dialectes dans lesquels elle puisait. On chercha et l'on proposa pendant longtemps les moyens de la faire disparaître; et peut-être faut-il remarquer que le premier qui, dans le xvn# siècle, ait
proposé d'écrire les imparfaits du présent de l'indicatif en ai ou en ei, a été un avocat de Normandie *, qui ne savait pas être si religieux défenseur des ustfges anciens de sa province. Ce n'est que vers la fin du xvm* siècle, qu'une réforme à cet égard a commencé de prévaloir dans l'orthographe française; elle est aujourd'hui généralement adoptée. Cette réforme donne, dans l'orthographe , au dialecte de Normandie , la prééminence qu'il avait dès longtemps obtenue darts la prononciation; toutefois elle a modifié quelque peu , et peut-être à tort, l'ancienne orthographe normande2.
Quant aux deux formes d'orthographe ancienne , en ei et en oï, pour ces formes d'imparfait des verbes et pour les syllabes médiales ou finales de quelques autres mots du même genre, elles sont toutes deux également françaises, toutes deux également anciennes, toutes deux également autorisées : seulement la première a toujours été propre et particulière au dialecte de Normandie , qui Ta suivie tant qu'il a duré comme langage écrit, et dont elle représentait la prononciation; la seconde a été celle du langage de Picardie, qui l'a transmise à celui de Bourgogne et Champagne. Elle représentait fidèleinent, au xm* siècle , la prononciation de ces dialectes : depuis ,
1 Nicolas Berain, avocat, dans son livre : Nouvelles Remarques de la Langue française , imprimé à Rouen, en 1675.
* On a adopté ai au lieu de ei. Cela se peut justifier peut-être en disant que ai, sorte de terme moyen entre oi et ei, marque un son moins aigu que ce dernier, et par conséquent distingue assex bien la nouvelle prononciation française de la prononciation normande. L'ancienne orthographe de Normandie a toujours été en ei
elle n'a plus été en harmonie qu'avec le langage picard et flamand.
B. — Il arrive communément, que par cela seul qu'en un dialecte une forme distincte, sèche ou grêle, prédomine avec constance dans une syllabe ou dans un ordre de syllabes, on retrouve avec? la même constance la forme opposée dominant dans un autre ordre de syllabes du même dialecte. Ainsi oi est la pleine de ei; ou est la pleine de eu : ou est k eu ce que oi est à ei. Or, en dialecte de Picardie , oi est régulier et constant dans là plupart des syllabes où notre langage fixé a mis lî; mais en revanche le patois picard met constamment;*!! à la place de notre ou. — La règle inverse règne dans le langage normand : on y prononce en ei presque trôttés les syl* labes qui dans notre langage fixé sont en oi, et cette forme grêle y prédomine presque sans partage ; mais en revanche nos syllabes en eu, eur, sont presque constamment en on, our, or, dans le dialecte normand.
Quand urf dialecte a adopté une forme constante, qui se distingue, c'est-à-dire qu'il emploie avec régularité dans les cas où les autres dialectes en placent une autre, il arrive^souveot que lorsque les autres dialectes ont cette forme, qui lui est particulière en tant de cas, lui l'abandonne et reprend une forme inverse. C'est ainsi , par exemple , que le dialecte de Flandre place cons* tamment ch où nou£ mettons c, s :fachion, chechi, lar~ chin, bleschié, etc.; et que, où nous mettons un ch, ce même dialecte emploie q, k de préférence : queir peur choir, canoine pour chanoine, car pour char, vacque pour
vache, atlaquié pour attaché. — 11 faut remarquer sur cefa que le son que repousse constamment ie langage (Je Flandre n'est point celui de c fort ou k et q , mais rès sons médiaux et peu nets , sans vigueur et sans précision, .de notre c faible, de notre s, de notre c. — Ainsi le langage flamand substitue constamment son ch à notre 5 et à notre c faible; mais, par balancement, où nous avons ch, il place souvent un k ou un q, ssmfe d'ailleurs mettre ch où nous mettons k, q.
Le c , le jf et le ch final , en beaucoup de mots , y sent restés dans le langage écrit jusqu'au xvi* siècle. Ils sont caractéristiques du langage flamand, picard.
It— H n 'y a point d'opposition mieux marquée que celle qui se fait sentir entre l'ancien dialecte normand et celui de Picardie et de Flandre. Nous passons du dialecte le plus grêle, le plus sec, le plus maigre et le plus étriqué de la langue, à son dialecte le plus plein, le plus lourd, le mieux pourvu de syllabes sonores. La roideur , la sécheresse , la maigreur, qui sont le plus saillant des caractères du langage normand , se trouvent ici converties en pesanteur et en sonorité. Le seul trait commun que ces deux dialectes eussent entre eux , c'est la rudesse : mais cette rudesse, qui leur est commune, a dans chacun d'eux une cause différente. La rudesse iior-
mande provenait de l'absence de sons mouillés..
C. — Un des principaux caractères du dialecte de Bourgogne , c'est qu'il ajoutait un i à presque toutes nos initiales, médiales ou finales, en a ou en € fermé pur. IL y a opposition radicale en ceci entre le bourguignon
et le normand, le premier de ces dialectes mouillant fortement toutes nos syllabes en é fermé ou en a pur, surtout les finales, et le normand tendant toujours au contraire à les rendre sèches. Ainsi, bienheureis, bienheuré, bienheureux; demanda, demandé; gouverneir, gouverner; lipeire, le père; lai, la; toi, ta; queil, quel; bleit, b\è,aveir, avoir; acheteur, acheter; teib, tels; asseiz, assez; iai, ja; pouretei, pauvreté.
L'o pur français, dans toutes les syllabes, hormis celles où il est suivi d'un r, était en on dans la Flandre , en oi dans la Bourgogne : boan, boin, bon; etc.
En dialecte de Bourgogne, on a employé le g final pour marquer la nasale n, dans quelques mots en in : juig, juin ; etc.
Je ne me suis pas servi, pour la distinction des dialectes de la langue d'oil, des textes d'ouvrages, parce que les lieux où les livres ont été composés sont presque toujours incertains et ne peuvent guère être déterminés qu'à l'aide de conjectures. Je me suis procuré, aux Archives du royaume et à la Bibliothèque royale , un assez grand nombre de chartes en langage vulgaire du xuf siècle. J'ai fait usage aussi de quelques cartulaires imprimés : de celui de l'abbaye d'Auchy-lez-Hesdin, qu'a donné l'abbé de Bétencourt, 1788, 1 vol. in-4°; des chartes imprimées comme preuves à la suite de plusieurs de nos grandes histoires des provinces et des villes, et des pièces publiées par DD. Martène et Du-
randdansle premier volume de leur Thés. N<m. Anecdotor. (Paris, 1717, in-folio). Ce n'est qu'après un long usage de ces solides ressources que j'ai entrepris de classer les textes littéraires avec quelque assurance. Mais mes sources de beaucoup les plus abondantes ont été, je le répète, les chartes manuscrites que j'ai copiées sur l'original.
J ai cherché à donner les mots dans leurs formes les plus authentiques et dans leur orthographe la plus constante de la première moitié du xine siècle, en langages de Normandie, de Picardie et de Bourgogne. Lorsque je n'ai point indiqué' une forme en quelqu'un de ces dialectes , c'est que les textes que j'ai consultés ne me l'ont point fournie.
Jai suivi, dans l'exposé des règles de cette grammaire, pour toutes les parties du discours, une marche uniforme.
D'après les raisons que j'ai déjà fait connaître, je donne au dialecte de Bourgogne le pas sur les deux autres : ce sont proprement ses règles que j'expose, tant lorsqu'elles lui sont communes avec les autres, que lorsqu'elles en diffèrent. Lorsque ce dernier cas se ren-
54 CHAPITRE in
contre, je m'applique à faire connaître les différences que j'ai pu obsery$r entre les dialectes.
Ainsi , pour tous les mots dont la forme n'a pas été commune aux différentes provinces, c'est toujours, autant que jpossible , la forme de Bourgogne que je cite et que j'emploie; et je ne fais connaître celles des autres provinces que lorsqu'elles servent à établir quelque fait nouveau ou qu'elles donnent lieu à quelques remarques:
S y a eu des mots qui ont eu un grand nombre de formes, sans qu'il soit possible, ou tout au moins sans qu'il m'ait été possible , d'établir entre ces formes , avec quelque certitude, aucune distinction géographique; j'ai donné la préférence alors à celles de ces formes qui m'ont paru le plus généralement adoptées ou qui m ont été, attestées par les meilleurs textes. Je me suis également appliqué, lorsque j'ai eu à citer plusieurs variations d'un même mot à la suite les -unes des autres , à les ranger dans un ordre chronologique et à mettre les plus anciennes les premières.
Je présente d'abord , sous la forme de paradigmes , les mots avec leurs flexions régulières; puis, à la suite de ces paradigmes, j'expdse les diversités dialectales, les exceptions, et je classe méthodiquement tout ce que je puis savoir ou ce que je crois utile de dire relativement aux variations de formes, à la syntaxe, à l'usage grammatical de la partie du discours que je traite.
On remarquera que j'ai plusieurs fois adopté, pour ranger les flexions des premières parties du discours ,
du nom proprement dit et des mots qui s'y rapportent, le tableau des déclinaisons des langues grecque et latine. M. Raynouard a cependant (ait observer (Journal des Savants, juin 1829, p. 346) qu'il n'y a point, à proprement parler, de déclinaison dans la langue d'oc, et il ny en a pas davantage dans la langue d'oil. C est une opinion que je ne prétends pas contredire; mais j'ai pensé qu'en ayant soin d'avertir qu'il ne faut point prendre en rigueur ces dénominations de nominatif, de génitif, etc., et ces tableaux de déclinaison, il serait permis de s'en servir parce qu'ils sont commodes, généralement connue, simples et, dans une certaine latitude, pour l'application des cas, les plus clairs que l'on puisse présenter.
Il font d'ailleurs observer, que même dans l'application que j'en fais** les tableaux et les dénominations techniques de la déclinaison latine ne sont point dénués de justesse. La langue française n'est point, il est vrai, une langue ayant des déclinaisons; mais elle n'y est point non plus complètement étrangère. Née d'une langue qui se déclinait, elle en a retenu quelque chose; et dans son premier état de culture, elle avait gardé bien plus de rudiments de l'ancienne déclinaison latine qu'elle n'en a conservé depuis et que nous ne lui en voyons à présent. On peut dire que le français était alors véritablement une langue intermédiaire entre les langues qui ont la déclinaison proprement dite et les langues qui la rejettent: nous l&,voypns, il est vrai, réduite toujours à deux formeç pour les substantifs; mais
pour f article el pour certains pronoms, elle avait des flexions bien plus nombreuses et réglées de telle sorte qu'on ne les peut considérer autrement que comme des cas.
Si donc le tableau de la déclinaison latine peut sembler abusif, appliqué aux substantifs français pour, toutes les époques de la langue, il semble, au contraire, qu'appliqué aux articles et à quelques pronoms, dans leurs formes du xni# siècle , il est utile , convenable , et peut-être même indispensable. Dans tous les cas, je n'ai point vu d'inconvénient à l'employer, seulement comité forme d'exposition claire, commode et qui ne se pourrait remplacer qu'au préjudice de la brièveté.
Je passe à l'exposition des formes de l'article au xm* siècle. Je présente d'abord, ainsi qtie je l'ai déjà dit, celles du langage de Bourgogne ; et lorsqu'il y en a plusieurs qui se suivent sur la même ligne, je les range dans l'ordre chronologique, autant que cela m'est possible.