VII. De la contraction
Dans les langues dérivées et mélangées, je crois avoir remarqué qu'un des phénomènes les plus constants qui se retrouvent dans les mots de ces langues comparés avec leurs primitifs de la langue mère , c'est que les mots dérivés s'arrondissent en quelque sorte, c'est-à-dire que les syllabes désinentielles s'atténuent ou s'effacent jusqu'à disparaître complètement, tandis qu'en même temps les syllabes médiales s'assourdissent, se diphthonguinent, de l'aigu au plein , du sec au sourd , du grave à l'émpussé. Je remarque aussi que souvent les syllabes finales retranchées sont contractées et résumées en quelque sorte par une consonne double et communément sifflante : mouth, anglais dérivé de l'allemand mund; earsh, de erde; food, de futter, etc.; tant de mots latins terminés par x et contractés du grec ( Kopor* , cornix, rAOTra, vox, <h<&\ovç, duplex [cf. Kanne, Ueber die verwandtschajï , p. 20, note], <zari<rffaLy pix), sont des faits à l'appui de ce que j'indique.
La contraction est un des principes fondamentaux de la dérivation des langues; les langues dérivées dégradent, resserrent, affaiblissent la langue primitive : elles contractent des syllabes, en élident, perdent des lettres et des sons; elle» adoucissent les syllabes dures et fortes, assourdissent les sonores et pleines, substituent des diphthongues aux syllabes de voyelles simples.
Ainsi la contraction des mots sanscrits dans le grec et l'allemand, est très-sensible; ainsi la contraction des mots latins dans le français, le roman, l'espagnol, n'est pas moins manifeste.
Les langues en vieillissant subissent en elles-mêmes les mêmes métamorphoses, et vont se dépouillant sans cesse de lettres, contractant, retranchant des syllabes, adoucissant et affaiblissant les diphthongues et les voyelles fortes , sonores et pleines , et d'autres plus grêles et plus faibles.
i° Latin, d. Français, absence de consonne et coo traction.
Dans les mots français qui dérivent d'un radical latin ayant d entre deux voyelles , nous avons communément rejeté le d, et contracté ensemble les deux voyelles que cette consonne séparait; ainsi :
Rûfere, ricfens. Rire, riant.
Vufere , videns. Voir, voyant
Invioere. Envier.
Confiaere. Confier.
Cret/ere, cre^ens. Croire, croyant.
Conclu Jere, concluons . Concfare, concluant.
Inviala. Envie.
Cruaelis. Cruel.
Aucune , auarens, oyr, ayant.
Sut/or. Sueur.
a* Latin, c. prononcé dur. Français, s. prononcé doux.
Dans le passage du latin au français, le c fort (comme il était en latin devant toutes les consonnes) s'est constamment élidé, savf lorsque l'élision n'était pas possible :
Plicare — plier. De plus, on a fait aussi, plisier, sorte de fréquentatif de plier.
Precari — prier.
Locus — lieu.
Focus — feu. •
3° Lorsque dans le latin il y a un c entre les deux voyelles du mot dont nous dérivons le notre, alors nous changeons ce c en notre s doux, au moins dans le plus grand nombre des cas; et lorsque ce s a été éliminé par contraction dans certains temps de nos verbes, il reparait et se conserve dans d'autre» :
Plaeere, placent. Plaire, plaisant.
Facere, faciens. Faire, faûant.
Tacere , tacens. Taire , taùant.
Docere, ducensv Conduire, conduisant.
Lucere, lucens. Luire, luûant
NOTES. kkl
Conficere, conficiens. Con/ire, con/uant.
4° Latin, o; Français, ou, eu.
C'est une règle invariable dans notre langue , que toutes les fois qu'elle dérive un mot du latin , et que dans ce mot il y a un o, elle change cet o en ou ou en eu; ainsi :
Color, couleur.
Dolor, douleur.
L'o latin t dans la dernière syllabe du mot , ou dans un monosyllabe, devient en français constamment eu; dans toute syllabe médîale d'un polysyllabe , l'o latin se change constamment, dans le français , en ou. Ainsi :
Âutor, auteur.
Cor, coeat.
Hora, heure.
Soror, soeur.
Pavor, peur.
Le mot opus s'est transformé en deux mots français : l'un polysyllabe et l'autre monosyllabe. Dans le polysyllabe, o s'est changé en ou; dans le monosyllabe, il est devenu eu. Ce sont ouvrage et oeuvre
Dans les verbes qui dérivent d'un primitif latin qui a un o au radical, cette règle s'observe avec exactitude : les temps monosyllabiques prennent eu; les temps polysyllabiques prennent ou.
De mon' ; mourir, je meurs, nous mourons, ils meurent, je mourais, je mourus, que je meure, que je mourusse, participe mort; de velle, volo ; je veux, nous voulons, que je veuille, que je voulusse, voulu, vouloir; de possum: je peux, nous pouvons, pu, pouvoir; de moveo : je meus, nous mouvons, ils meuvent, mû, mouvoir. #
Cette règle s'observe, que les syllabes en eu soient ou non contractes dans le mot français : dans peur, de pavor, comme dan» coeur de cor.
(Cf. Anatomie de la langue française , etc. par M. le chevalier de Sauseuil; 1783, broch. in-a°, pag. a 0-2 2.)
VIII. Importance de l'accent tonique pour fixer la dérivation. Les langues qui ont des désinences générales bien déterminées, peu nombreuses et d'un emploi très-constant et très-commun, bien nettemenf séparables de la racine à laquelle elles se sufExent, ne peuvent pas mettre l'accent tonique sur la dernière syllabe des mots, ou ne peuvent l'y mettre qu'en des cas d'exception; le contraire serait presque absurde, puisque l'accent ne porterait jamais que sur des syllabes d'un emploi et d'wa signification secondaire, des syllabes de flexions.
Ainsi encore les langues à déclinaisons, qui rentrent pour la plupart dans la catégorie que je viens d'établir.
Dans les langues dérivées , l'accent tonique du mot est placé sur celle de ses syllabes qui appartient en propre à la langue , et qu'elle a modifiée ou fléchie pour s'approprier ce mot. Ainsi , en français, des mots latins fraternitas, conscriptio, qui ont l'accent tonique sur l'antépénultième, nous avons fait fraternité , conscription, qui ont l'accent tonique sur la dernière syllabe. C'est qu'effectivement c'est cette dernière syllabe qui est proprement française , n'appartenant qu'à notre langue, la distinguant et de la langue mère et des dérivées collatérales. Dans fraternité, les trois premières syllabes sont purement latines, appartenant également à toutes les langues de la famille latine; tè seul est français, propre et particulier au français , formé par lui et pour lui, le coin mis au mot dont il s'est emparé pour se l'approprier et le reconnaître.
Ainsi, premier principe : les langues dérivées placent de préférence l'accent tonique sur la dernière syllabe, qui est celle qu'elles altèrent et par laquelle elles se caractérisent, ou, en général, sur la syllabe qu'elles altèrent le plus fréquemment dans leur caractérisation.
Lorsqu'une langue, déjà formée, admet dans le cours de sa durée et introduiUnielques mots étrangers dans son vocabulaire , elle conserve à l'accent tonique la place qu'il avait dans la langue d'où elle le tire; nous disons verdict; les Allemands, galopp, germânen.