‹ Recherches sur les formes grammaticales de la langue franc̜aise et de ses dialectes au XIIIe siècleChapitre 9 sur 113 · Il faut remarquer, quant aux dialectes · texte numérisé non relu

Il faut remarquer, quant aux dialectes

i° Que les formes secondaires du singulier, dou,da, ou, au, ont été propres d'abord au langage de Bourgogne; cf#st là qu'elles paraissent être nées, c'est là qu'elles se. rencontrent Ip plus anciennement, et c'est de ce dialecte qu'elles ont passé , par méladge , d'abord dans le langage picard , puis date celui de Normandie.

2° Les formes sèches del, alt el, ont été longtemps les seules usitées dans le langage de Normandie ; ce sont Jes seules que M. Raypouard ait observées dans le Roman de Rou (Observations sur h Roman de Rou, p. 45).

3° Ce qui est plus considérable à noter, c'est qnçîje dialecte de Picardie Va point de formes distinctes pour les deux gepra; le même article y est à la fois masculin et féminin , de la manière suivante :

ARTICLE PICARb POUR LES DEUX GENRES.

Singulier. Nominatif, li, le.

' ' Génitif, del,de le.

Datif, . alyà le, el ' Accusatif, le.

Pluriel.

Li, des, as, les.

Un peu plus tard, dans la première moitié du xm* siècle, les formes de Bourgogne du, don, au, ou, se sont introduites en Picardie; et elles y ont été, comme ailleurs, réservées exclusivement au genre masculin. Je crois que l'introduction des formes masculines de l'article de Bourgogne dans le langage picard n'est guère antérieure à ia3o; elles ne s'y montrent que fort rarement avant cette époque.

Jusque-là les formes de l'article y avaient été complètement identiques pour les deux genres. Elles y sont restées confondues pendant bien longtemps encore, puisqu'elles le sont dans un contrat de vente entre particuliers, passé à Guise en 1387, et que j'ai copié sur l'original à la Bibliothèque du Roi.

On pourrait demander si de ce que Ton rencontre constamment les formes de l'article masculin employées en Picardie devant les noms féminins, il n'en faudrait pas conclure, non pas comme je fais, que nos formes masculines de l'article étaient là communes aux deux genres, mais plutôt que les mots, qui dans notre langage sont féminins, y étaient masculins.

Je lèverai toute espèce de doute à cet égard e en faisant observer que fort souvent le mot féminin accompagné d'un article dont la forme est pour nous masculine, est accompagné en même temps d'un adjectif, et que celui-ci est toujçurs alors écrit au féminin.

Voici quelques exemples extraits du cartulaire d'Auchi, dont je cite les pages, et de divers textes littéraires; j'use de beaucoup de sobriété dans le choix de ces

exemples , et j'en pourrais citer une infinité d'autres non moins concluants.

Sujet. Li rois Phelippes ses pères, le roi. ( C. A. 1 13. ) Li commugne, la commune, lia.

Li abbés, Y abbé. ib'j.

Li bos et le terre, le bob et la terre. 169. Li abbesse, l'abbesse. 157.

Li quelle terre siez au markaxs de franc mares en le parrochede Winkingehem. 274.

Régime. Del église devant dite. Si 2.

Del pais , du pays. 1 13.

De le castelerie , de la cbâtellenie. 317. Delbaillie, de la baillie. a 53.

A otroié....à le vie se femme, le quele est.... 339. El non de leur église, an.

De le segnerie, de la seigneurie. 157/ De le conte, du comte. 157.

' A le voie , à la voie. 169.

Dusqaet à lavant dite voie, jusques à.... 169. A le devant dite église. i64.

Le haute j as tiche, la haute justice. 3ia. En le cort des signeurs. C'est ainsi qu'il faut lire , je

crois, Thés. N. Anecd. I, 1008.

Le resort, le warde et le connissanche , le ressort, la

garde et la connaissance. 3 12.

Toute la tenanche ki tint de mi, toute la tenance qu'il

tient de moi. 16a.

Le quele terre, laquelle terre. 16a.

Tote le terre qui.... ( Thés. N. An. I, 1007. ) En le tiere, en la terre. 17a.

Fiuh le (de la) devant dite contesse. ( Thés. N. An. 1 ,

io5a.)

Delabei et del église, de l'abbé et de l'église. îgA. Delprez. a4o. — Del abbeie. a Ai.

On peut remarquer cependant que les formes el et al sont réservées quelquefois, la première au masculin, et la seconde au féminin.

El tans, au temps. 197. Al tans. ilxo. Al église, à l'église. 19a.

Voyez aussi les exemples qu'a rapportés de ces formes picardes, dont il ne pouvait se rendre compte, M. Orell, AH. Fr. Gr. pp. 7-9.

Au surplus, j'ai déjà eu ci-dessus l'occasion de parler de cette anomalie et de dire que, sans toucher en rien au fond des choses, elle ne provient que d'une permutation régulière de Y a final français en e muet picard. On en trouve de nouveaux exemples dans les pronoms.

Il faut donc se contenter de dire que la forme picarde de l'article féminin la, était le; et que cette forme le avait introduit dans l'usage , en Picardie , un grand nombre de contractions qui rendaient les cas de l'article féminin le plus souvent semblables à ceux du masculin.

On remarque d'ailleurs que Ye muet féminin picard , remplaçant notre a, en conserve quelque peu la nature ou les propriétés , qu'il est un peu plus ferme et moins sujet à l'élision que Ye muet masculin. De là ces formes, de le, à le, pour del, al, qui sont plu» fréquentes au féminin qu'au masculin.

2. La distinction précise des formes du singulier, li comme nominatif, et le comme accusatif, a déjà été

observée par M. Raynouard, Observ. sur le Roman de Rou, p. 45. Tous les textes du xiue siècle en fournissent un si grand nombre d'exemples qu'il serait inutile de chercher à réunir ici des preuves d'un fait aussi facile à vérifier et aussi clairement établi.

Les formes lo, bu, le ont pu être primitivement communes au nominatif et à l'accusatif; mais dans l'arrangement grammatical de la langue, li fut adopté pour forme de nominatif singulier, et les formes lo, lou, le furent restreintes à l'usage de l'accusatif ou régime direct. Cette règle grammaticale était observée rigoureusement dès avant le xiii* siècle; elle n'est pas née sans doute avec la langue, mais elle a dû suivre de près l'usage d'écrire en langage vulgaire , et les plus anciens textes nous la montrent observée avec beaucoup d'exactitude. Elle a, duré autant que le premier système grammatical de notre langage, et n'a guère commencé à s'oblitérer et à se perdre que vers le commencement du xiv' siècle.

On doit donc, dans l'examen grammatfcal de la langue française avant la fin du xme siècle, ne compter que li et son élision l comme formes de nominatif masculin et de sujet, et ne considérer les autres formes lo, lou9 le, que comme celles du régime ou de l'accusatif. Lorsque l'on rencontre l'une ou l'autre de ces dernières formes employées comme nominatif dans des textes du xin' siècle, il y a presque toujours lieu de suspecter la fidélité et l'ancienneté de la copie qui les présente. . ., > •

M. Raynouard ( Gr. comp. des L. de l'Europe lat. p. 3-4) dit que les articles el et lo ont été employés, bien que rarement, comme nominatifs, dans le vieux français. La seconde de ces formes, ainsi que je viens de le dire, ne se montre guère dans les textes qui nous restent, que comme celle de l'accusatif; elle y est aussi fréquente et certaine, de cette façon, qu'elle est rare et. douteuse comme nominatif. Quant à la première des formes alléguées par M. Raynouard, el, je ne crois pas qu'elle ait jamais existé dans la langue d'oil, ni comme nominatif, ni comme accusatif; au moins , il m'a été impossible de l'y découvrir autrement que comme datif. M. Raynouard n'en cite qu'un seul exemple, qui est pris de la chronique de Villehardouin , où on lit en effet : « Quant « eles furent faites et seellées , si furent apportées devant «le duc, el (au) gran palais, où el (le) grant conseil ère a et li petiz. » ( ViUehardouin , 1 7, p. 1 2 , éd. du Cange. ) Mais cette leçon, de l'édition de du Gange, que l'incorrection et le rajeunissement notoires (fertout le texte suffiraient déjà pour rendre suspecte, a été reconnue fausse et corrompue; dom Brial a rétabli ainsi ce passage, d'après l'autorité des meilleurs mss. : « . . . Devant « le duc, el gran palais, où li grant conseil ère et li petiz. » [Bec. des Hist. de France, t. XVIII, p. 436 b.) Je me réunis donc à M. Orell (Alt Fr. Gr. p. s-3), pour déclarer que l'article el, comme nominatif ou comme accusatif, devra être réputé fort douteux , jusqu'à «ce qu'on ait fourni des exemples authentiques de son emploi.

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