LES IBÂRES NE PARLAIENT QU'UNE LANGUE
Les Ibères formaient une race (yvÊoç) dont les branches (iffSkà) portaient des noms différents. Hérodore nous l'apprend dans nn passage du dixième livre de son histoire d'Hercule, conservé par Etienne de Byzance (Vossius, de Hist. Grœcis, XXX, p. 374. V. *iê7ipiai). Aucun autre écrivain, que je sache^ ne se prononce aussi formellement; aucun, surtout, ne parle d'une différence de langage entre les divers peuples ibériens. Pline, qui fait ressortir d'une manière si marquée les différences existant entre les Ibères et les Celtibères, aurait certainement mentionné une différence aussi importante entre les diverses branches ibériques. Or, nous n'en rencontrons pas dans ses écrits la moindre trace. Un passage de Strabon semble, il est vrai, décisif dans le sens contraire (XXX, iO, p. 139). Parlant des Turdétans, de leur littérature et de leurs poésies, il s'exprime ainsi : « Les autres Ibères se servent aussi de V écriture, mais elle est différente^ ainsi que leur langage *. » Ceux à qui la langue basque paraît avoir dominé dans l'Espagne ancienne pensent que Strabon n'a voulu parler que d'une différence de dialectes. Du reste, les Grecs et les Romains étaient si dédaigneux de ces peuples barbares, et si peu disposés à s'informer exactement de ce qui les concernait,
K . Voici ce passage de Strabon : Kal oî àxxot ^ "iSiupEç xe^^^at ipxptuA-
qu'ils ont bien pu tomber dans Terreur que nous commettons si souvent nous-mêmes à l'égard des langues parlées hors de TEurope. L'erreur serait d'autant plus pardonnable, qu'aujourd'hui encore et dans des provinces tout à fait voisines les Basques emploient des dialectes qui diffèrent considérablement par la prononciation et par les formes grammaticales; tellement qu'ils ne s'entendent pas toujours facilement. Ces dialectes devaient encore moins se ressembler au temps où la nation occupait des contrées infiniment plus étendues. Strabon ^ dans sa Description de la Gaule, a soin de distinguer la langue des dialectes. Ainsi, lorsqu'il avance que les Gaulois ne parlent pas la môme langue, il entend par. là que quelques-uns parlent un dialecte particulier, tandis qu'il s'explique nettement sur la différence absolue des langues aquitanique et gauloise. En Gaule, dit-il, la différence est peu marquée, et, là-dessus, il contredit César qui assure que les trois parties de la Gaule se distinguent par le langage, l'organisation politique, et les lois (César, de Belh galL, l,i)^.
Si les langues que Strabon reconnaît chez les Ibères eussent présenté les différences qui caractérisaient celles de Tancienne Gaule, il faudrait les qualifier de langues entièrement distinctes et non de simples dialectes. Car le basbreton et le gallois s'éloignent trop Tun de l'autre pour n^ôtre que les dialectes d'une môme langue. Mais, à^mon avis, le passage de Strabon doit être interprété autrement.
1. Schlôzer (Histoire générale du monde, XXXI, 339) fait des observations fort justes sur cette opinion de César; mais il va trop loin luimême, en considérant les Basques, les Gais et les Rymrys, ainsi qu'il les appelle, comme trois races tout à fait distinctes, lorsqu'il est prouvé par rétude de leurs langues que ces deux derniers peuples appartiennent à la même race. (ff.)
lift RECHERCHES
Le malentendn vient de l'expressioii : Ibères. Ce nom, je Tai déjà dit^ plus géographiqae qa'ethnographiqae, était celui d'un pajs^ avant d'être celui d'un peuple. C'est ainsi que Strabon l'entend habituellement. Pour lui, les Ibères sont les habitants de l'Ibérie, c'est-à-dire de toute la Péninsule espagnole. Les Ibères, devenus tout à fait romains, dit-il (III, 2, p. 151), s'appellent Togati, et parmi eux sont aussi compris les Geltibères. Dans une foule de passages, il donne à ce mot cette même acception générale au, 1, p. 137; c. 2, p. 141, 146; c. 4, p. 163, 165). Jamais il ne parait s'ôtre formé une idée exacte des Ibères, comme peuple ; car, parlant des peuples de l'Aquitaine propre, il assure, non pas qu'ils sont Ibères, mais seulement qu'ils ressemblent aux Ibères (IV, 1, p. 176; c. 21, p. 189). Un passage de sa description des Pyrénées a donné lieu à une erreur de la môme sorte. Les vallées, dit-U (c. 1, 4, p. 162), sont occupées par les Gerretans, peuplade presque entièrement ibère. Il fait observer que les Gerretans établis sur les frontières appartiennent partie à Flbérie, partie à la Gaule, et l'on a presque toujours cru qu'il voulait dire que les Gerretans, peuple entièrement ibère y n'habitaient qu'une partie des vallées. Strabon désigne encore les Ibères comme un peuple à part qu'il oppose aux habitants indigènes de l'Espagne (III, 3, p. 152; c. 4, p. 163, 164). Il est donc clair que, dans le passage qui nous occupe, le mot ibère est pris dans un sens géographique général. Quelques lignes plus haut, Strabon dit même que les Turdétans sont les plus intelligents et les plus civilisés des Ibères. Si, par conséquent, on donne à ce passage si controversé ce sens, qu'il n'existait pas chez les Ibères plus d'une langue, mais qu'on en remarquait plusieurs en Ibérie, on met d'accord Phne
avec Strabon et les autres auteurs anciens , et avec les preuves résultant des noms de lieux. Il est évident que les Celtes, venus en Espagne de diverses contrées et à diverses époques, ne parlaient pas tous la môme langue. Cette opinion se fortifie encore de l'examen malheureusement bien insuffisant qui a été fait des anciennes monnaies et inscriptions espagnoles. On n'y trouve qu'un alphabet turdétan, c'est-à-dire ibérique; puis, un alphabet celtibôre, et un autre probablement phénicien en partie*. Aussi Erro (Alphaheto de la lengua primitkia, p. 98, 244) parle d'une différence de lettres sur les.mon^ naies celtibères et turdétanes ^.
4 . Oa.a tenté récemment de rattacher les Ibères aux populations indigènes de TAfrique, et cru voir des ressemblances entre l'alphabet touareg et celui des Turdétans (Boudard, Numismatique ibérienne, p. 92) . D'après cet auteur, la terminaison tah, caractéristique des noms berbers (zenaiahj mezatah, etc.), serait identique à la terminaison tani {Mauritani, OretaHiy Turdetani, Carpetani, etc., etc.)j qui en Afrique, et surtout en Espagne^ indique les noms de peuples. Eichoff a voulu démontrer aussi la parenté du basque avec les langues africaines. M. Ernest Renan semble incliner vers cette opinion {Histoire des langues sémitiques, p. 2103. — Voy. aussi Ghaho^ Histoire des Basques, p. 437).
(Trad.)
2. Nous trouvons chez les Ibères, dit Mommsen {Histoire romaine, t. III, p. 373), une écriture nationale au loin répandue, qui se divise en deux branches principales, celle d'en deçà de TÈbre et celle de l'Andalousie. L'une et l'autre, se subdivisant sans doute eo une foule de rameaux, remontaient jusque dans les temps anciens, et se renouaient à Vancien alphabet grec, preuve évidente que les Ibères avaient regu des étrangers cet a)ptabe( dont quelques auteurs leur ont attribué FiAvention.
{Trad.y
IfO RECHERCHES
mAlANOB DBS PBUPLADBS IBéRIQUBS AYBG LB8 RAGBS GBLTIQUBS.
Deux points me paraissent parfaitement établis par ce qui précède. Les anciens Ibères sont la souche des Basques actuels; les Ibères étaient répandus dans toute la Péninsule, parlaient une seule et môme langue, et formaient plusieurs peuplades avec des dialectes divers. La langue basque était donc celle des habitants primitifs de l'Espagne, soit autochthones, soit venus dans ce pays à une époque antérieure à tout témoignage historique. Recherchons maintenant, puisque les noms de lieux nous présentent des éléments étrangers, quelles nations se mêlèrent aux Ibères. Les Phéniciens, les Grecs et les Carthaginois s'établirent de très-bonne heure sur les côtes, et pénétrèrent plus ou moins dans Tintérieur. Pline, d'après Varron, parle aussi des Perses, mais sans autres preuves (I, 137/ 3). Les Romains, en détruisant le langage et les mœurs indigènes, transformèrent une grande partie de la Péninsule en une province tout à fait semblable à l'Italie; mais je néglige toutes ces invasions, pour ne m'occuper que des peuples barbares (dans le sens que les anciens donnaient à ce mot), qui passèrent de TEuropô occidentale en Espagne. Ces derniers sont les Celtes, et ISs auteurs anciens les divisent en deux nations; d'abord les Celtes purs de VAnas, et leurs compatriotes de l'extrémité nord-est du pays, aujour-
SUR LES HABITANTS PRIMITIFS DE L'ESPAGNE ISl
d'hui Galice (Strabon, III, 1, p. -139); puis les Celtes mêlés aux Ibères, iî'est-à-dire les Geltibères. Les Grecs et les Romains n'appellent jamais ceux-ci Celtes, Gaulois, ou Galates, mais Celtici, indiquant sans doute une peuplade de la famille celte. La ville de Celti (Plin,, I, 138) leur a certainement emprunté son nom; elle n'était pas située précisément dans le pays des Celtiques, mais entre Ecija et Merida, dans une contrée qu'ils fréquentaient. En latin, Celti ne formait pas l'adjectif en eus, mais en tanus (celtitanus) (Florez, Medallas, l, 361), comme les autres villes espagnoles finissant en i. L'établissement du nord-est était le plus récent. Il s'étendait jusqu'à l'ilnas. D'après Pline, les riverains de ce fleuve descendaient des Celtibôres (I, 139). Nous ne saurions dire pourquoi ce mélange ne comprit que ces deux peuplades et ne s'étendit pas aux voisines, pas plus que fixer l'époque de l'émigration cellibérienne. Les auteurs anciens ne nous apprennent rien là-dessus (Diodore de Sicile, V, 33). Ainsi, il demeure douteux si la tradition de leur immigration et de leur mélange avec les indigènes existait dans la contrée, on si elle a été imaginée pour expliquer le fait de cette fusion des Celtes avec les Ibères. Probablement ce nom de Geltibères leur a été donné par les peuples envahisseurs de l'Espagne, mais d'après les renseignements fournis par les indigènes; en ce cas, il est bien plus ancien que ne nous l'apprennent les historiens romains, et montre que non-seulement les babitans de la côte, mais aussi ceux de l'intérieur, s'appelaient Ibères.
Il existe deux noms analogues, de nations fort inégales en renommée, les Celto-Scythes, nom donné aux Celtes et aux Teutons, envahisseurs de l'Italie, par ignorance du véritable (Plut., Marius, ii)^ et les Celto-Lyges (Strabon,
IS! RRCHERGHeS
IV, 6, p. 202), servant àdôsigner les Salyens ou Salluyienç. Mais, comme on l'a fort bien remanqné, ee sont là des noms déjà modernes. On trouve des noms de lieux basques chez les Geltibères; ils sont fort rares chez les Celtiques (c. 36). Pline assure que les noms de lieux des Celtiques trahissent leur origine étrangère, et fonde son opinion de l'origine des Geltibères, sur la différence de leurs noms, de leur langue, et de leurs coutumes religieuses, et jamais, ce semble, sur une tradition positive. Les noms de leurs villes, en Celtibérie et en Bétique, sont suivis d'épithètes presque toujours latines. Cependant, Tune d'elles. Emaniez, pourrait bien être le nom turdétan, c'est-à-dire basque, de eman (donner) en basque. De même dans ce passage : Ucultuniacum quœ et Turiga nilnc est, Turiga est un mot basque.
Je dois observer encore qu'Astarloa (Ap., p. 198), pour combattre l'opinion du mélange des Celtes et des Ibères, explique le mot Celtiberia par une altération de Zaltibe-ria : rive abondante en chevaux.