APPLICATION DE LA LANGUE AUX NOMS DE LIEUX
Les auteurs anciens nous ont laissé un grand nombre de noms espagnols de lieux, plus grand même que de toute autre contrée, à Texception de la Grèce et de l'Italie, J'entreprends de ramener ces noms à la langue basque. Dans ces monuments les plus anciens et les plus durables de tous, une nation disparue depuis longtemps nous raconte son histoire; il ne s'agit que de la comprendre. Je m'eflfbrcerai de ne pas sortir des termes indiqués par le titre de cet ouvrage, et je ne traiterai des habitants primitifs de l'Espagne que dans la mesure de mon sujet. Je crois nécessaire et profitable de circonscrire ainsi cette question, déjà traitée par d'autres d'une manière générale et souvent satisfaisante. Les excellents travaux de Mannert notamment, ont éclairci bien des points; mais il est temps d'appliquer à ces recherches une méthode négligée chez nous et mal employée par les écrivains indigènes. Ce travail remplira, j'espère, le double but d'asseoir sur de nouvelles bases l'histoire d'un pays et d'un peuple, et de nous fixer enfin sur l'origine, la propagation et les analogies de la langue basque, questions jusqu'ici si controversées.
LES NOMS DE LIEUX NE NOUS SONT ARRIYÉS QU'ALTÉRés ET DÉFIGURÉS.
Gomme les noms propres dérivent habituellement des appellatifs et ont une signification originelle, la question qui nous occupe serait facilement résolue si les anciens géographes et historiens nous avaient transmis sans altération ceux qu'ils ont tirés de FEspagne; malheureusement ils ne s'y sont jamais appliqués^ et n'ont pas cherché à retenir exactement des mots barbares pour eux. PUne (Ed. Hard., I, 136; XIV, 144; XI, 12) avoue formellement que dans son énumération des cités ibériques, il s'est préoccupé de savoir si leurs noms pouvaient être facilement exprimés en langue latine ^ Pomponius Mêla (III, 1 9 10) dit que plusieurs noms de fleuves et de peuplades cantahres ne peuvent être articulés par nous, et Strabon (III, 3, p. 155) redoute de citer des noms pareils, et quand il le fait, en donne de tels que ceux-ci : Pleutaures, Bar dy êtes ^ AUotriges, et autres encore plus insignifiants et plus durs, car ces trois derniers offrent quelques syllabes grecques. On voit par là que les auteurs, anciens ne nous ont légué qu'un choix de noms, et ont laissé de côté les plus caractéristiques: se
4. Ex bis digna memoratu, aut latialî sermone dictu facilia. (Plin.)
plaignant sans cesse de la longueur et de l'insignifiance des noms barbares, ils les ont sans doute abrégés souvent, ou accommodés à la prononciation grecque et romaine, rem* placés môme par des mots de leur propre langue.
Nous en avons un exemple dans la très- vraisemblable conjecture de Mannert : que le nom du peuple des Coniens^ ou Cuniens, a été transformé par les anciens Grecs en Cynésiens, et par les Romains en Cunéens (habitants du coin) (altération qui a causé les erreurs des cartes.)
Mais les noms écrits sur les monnaies en caractères étrangers ne sont probablement point altérés, et on peut en adopter plusieurs avec confiance. De ce nombre est Iligor * (mile haute ou ville de montagne). Nous savons par les auteurs que bien des noms ont changé avec le temps. Ainsi, d'après Strabon, Artàbres est devenu Arotrebes, et J5ardyetes est devenu Bardyales (Strabon, IIIj ii, p. 154, 162). Par suite des fréquentes invasions, beaucoup de localités reçurent un nom étranger, qu'elles portaient en môme temps que leur nom indigène. Le Bœtis était appelé dans la langue du pays P^rc^s (Etienne de Byzance). Tite- Live le nomme Certis, ce qui se rapporte à la ville celtibérienne Certima (Tite Live, XXVIII, 22) ; les anciens Grecs le nommaient Tartessus. — De môme pour bien d'autres fleuves et villes. Qu'on songe encore aux mutilations et altérations dues aux copistes et aux écrivains euxmômes, et Ton verra combien il faut peu s'attendre à posséder d'anciens noms ibériques parfaitement exacts. Du reste, ces difficultés inévitables ne rendent que plus significatif le témoignage des noms si nombreux qui présentent les traces certaines d'une origine basque.