EXAMEN DE CES PRINCIPES
Il est certain cependant que les mots qui expriment les objets, l'application des idées générales aux cas particuliers, la désignation des choses par leurs propriétés, et qui ont paru simples , étaient pour la plupart composés à l'origine. On a aussi remarqué judicieusement que la trace de la composition est beaucoup plus visible dans les langues primitives qui ont subi peu de changements, et que la signification propre de leurs éléments en constitue le principal caractère. Toute langue a pour base un certain nombre de mots simples qui, par addition extérieure, ou par changements opérés à l'intérieur de ces mots, forment la foule des dérivés. On nomme ces mots primitifs racines; ils conservent une double liaison avec les dérivés tant par les lettres qui les composent que par la signification. Cette dernière est de sa nature indéterminée, et veut être associée à la première, sans quoi rien n'en garantit l'exactitude. Il est naturel en eflet, que le sens des racines,
comme telles^ soit tout à fait général et par conséquent indéterminé, puisqu'elles résument tous les dérivés. Toutes les langues présentent ce caractère; mais toutes ne laissent point découvrir la plus grande partie de leurs racines, ni la manière d'y ramener les autres mots, retour qui inspirera peu de confiance, car il paraîtra souvent l'œuvre arbitraire de philologues étrangers au pays dont ils analysent l'idiome. Cependant d'autres langues que le celtique présentent un pareil système encore visible et mieux établi par leur construction. C'est le cas du sanscrit, qui de toutes les langues orientales se rapproche le plus de la nature du celtique, car ses racines ofirent aussi une signification si générale, que la plupart ne sont d'aucun emploi dans le langage avant d'avoir subi certaines modifications ( Vilsorî's Dictionnary Pref.y xnv). Ne sont-elles donc que des éléments idéeh aperçus par l'analyse, ou faut-il les considérer comme de véritables mots qui ont été vivants autrefois dans la bouche du peuple et qui prouvent un état antérieur des langues? Ce sera là l'objet d'un autre travail^ Le sens des racines du sanscrit est, comme je vien;B de le remarquer, tout à fait indéterminé {Wilkins' Radicals Inirod.j VII), et Ton se tromperait fort en cherchant, dans le tableau qu'on en a dressé, quelque chose d'analogue au jardin des racines grecques. Aussi , quelque achevé que
4 . La Ihéorie de Humbolt sur les racines, ces premiers éléments phonétiques, antérieurs à la distinction des parties du discours et rendant la sensation dans toute sa généralité, est devenue un véritable axiome en philologie.
11 ne se trompait pas sans doute en pressentant dans l'histoire de chaque langue un état primitif d'extrême simplicité et d'absence de flexions, sorte de règne minéral du langage, dont les idiomes monosyllabiques offrent encore le type.
Sur les questions si controversées du monosyllabisme absolu des racines et de^leur classement, voir Max Muller {Science du hngage); Renan (Langues sémitiques), {Trad,)
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soit le sanscrit, il ne permet pas de ramener avec sécurité tous les mots à leurs racines; il y a môme toute une classe de mots, celle formée par les alffixes unàdi, dont le retour à des radicaux déterminés est à peu près impossible *. Il faut en conclure que cette explication des mots par des racines n'est le plus souvent que l'œuvre des grammairiens. Quelquefois aussi elle résulte avec certitude de l'examen de la langue {Bopp's Analytical comparison ofthe sanscrit , greek cet. languages in ihe Annals of oriental littérature , vol. I, art. 1, p. 8). Il en est probablement de même en celtique. On voit par là combien la méthode d'Astarloa est incomplète et peu sûre. La comparaison des mots basques fournissant une série de radicaux dont chacun forme une grande quantité de mots, il est facile d'apercevoir l'analogie des mots provenant de divers primitifs (voir mes additions à Mithridate). Mais il n'est pas démontré que le basque permette d'établir autant de racines, et d'y ramener ses mots d'une manière aussi régulière que le sanscrit et le celtique. Astarloa, dans ses analyses, a parfaitement distingué les lettres radicales de celles ajoutées par euphonie ou par suite d'une différence de dialectes, mais il ne donne nulle part un système complet de retour des mots à leurs radicaux. Pour la formation des lettres, le basque diifère totalement du sanscrit et du celtique, de même que pour les permutations des voyelles. Des deux manières de revenir du mot à la racine, Astarloa a donc adopté la moins sûre de beaucoup, car il se préoccupe surtout du sens qu'il croit le même pour tous les mots qui se ressemblent. Il est inutile de montrer combien ce procédé est illusoire, surtout dès que l'on entre dans le
4 . V. le mémoire de Bothlingk : Dië unâdi-affixe. In-4<'. Saint-Pétersbourg, 4844. ' (Trad.)
SUR LES HABITANTS PRIMITIFS DE L'ESPAGNE i5
cercle des idées métaphoriques. Le vrai linguiste fera tout le contraire, et s'inquiétera peu du sens, dès qu'une analyse exacte l'aura conduit à une racine déterminée. Car y par l'effet du temps y des mots entièrement semblables peuvent présenter un sens tout à fait différent *. Plus loin', Astarloa attache beaucoup trop de valeur à la prétendue signification des lettres isolées, au lieu de s'arrêter à leurs liaisons en racines. Enfin, loin de ne demander le sens des mots qu à une froide analyse du langage, il le fait trop souvent résulter d'idées générales ou d'observations tout à fait singulières. Ainsi, il expliquera gravement Va de aarra (homme), et Ye de emea (femme) (ApoL, 35), en disant qu'à son premier cri, l'enfant mâle fait entendre un a, et l'enfant du sexe féminin, un e. Il est évident que les efibrts d'Astarloa et de son continuateur Erro, pour ' découvrir dans le baSque la langue mère de la race humaine, sont tout à fait sans portée. Tant que les linguistes basques n'auront pas renoncé à cette tentative universellement reconnue chimérique, pour se borner à fournir leur part d'observations sur leur idiome, leurs travaux ne seront jamais d'une pleine utilité pour leurs compatriotes ni pour les étrangers. Cette critique de leur méthode ne doit pas nous porter à méconnaître le mérite de ces auteurs, en ce qui concerne leur langue. Astarloa, le premier, l'a étudiée dans un esprit vraiment scientifique, et en a entrepris l'analyse, non sans résultats, surtout pour la partie grammaticale; il a mis un zèle infatigable à eji recueillir les débris; et il faut reconnaître que ses erreurs sont souvent rachetées par une foule d'observations aussi justes qu'intéressantes.
4. Le Dictionnaire de M. Littré en offre, pour la langue française, de curieux exemples. • (Trad.)
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APPLICATION DE CES PRINCIPES A l'ÉTYMOLOQIE DES NOMS DE LIEUX.
Si rapplication de cette méthode étymologique à Tanalyse des langues entraîne beaucoup d'erreurs, elle est plus périlleuse encore dans l'étude des noms, à cause des changements bien plus nombreux que le temps, ou tant d'autres causes, leur ont fait éprouver. Quand il s'agit surtout, comme ici, des noms de lieux dont la situation n'est pas toujours bien connue, l'imagination n'a plus de contre-poids. Une foule d'étymologîes, présentées comme certaines par Erro et Astarloa, sont entachées de ce vice essentiel. Ainsi Astarloa explique le nom des Edetans par edeay doux, et par la terminaison de lieu eta : qui habitent 50W5 un climat doux, étymologie qu'on adopterait si l'on ne se rappelait le passage de Pline : Regio edetania amœno prœtendente se stagno (I, 141 , 3). Astarloa fait aussi dériver Arcohriga de arcu, lieu en forme d'arc; Turhulaj de ura^ eau, et hola^ ce qui tourbillonne et tombe avec violence : mile de la pluie, de V orage ; le fleuve Anasy de a qui indique l'extension, et du diminutif na; le fleuve Saducey de zan, veine, una, eau, et ce, cia, fin, clair: T)eine d^eau claire. Erro décompose le nom des LumbetitainSy dont la capitale était Ilimhelz d'après les monnaies, en z7, ville, im haut, et helz^ noir : située sur une hauteur noire; ajoutant que la ville actuelle de Lumhier y bâtie à la même place, se trouve en effet sur des mon-
tagnes couvertes de nuages. Plus arbitraires encore sont les étymologies tirées par ces auteurs de particularités que rien ne démontre. C'est ainsi qu'ils expliquent : Cosetans, par terre de la faim; Cerretans, par fabricants de scies [ApoLf 209); SagontCy par terre des souris *. Môme lorsque les dérivations d'Astarloa sont probablement les vraies, il n est pas toujours possible d'accepter ses analyses, par exemple, celle du moiNavarra . Nava signifie plane,plaine, et même (selon la remarque judicieuse du dictionnaire manuscrit de la bibliothèque de Paris) ^ : plaine voisine d'une montagne. Ce mot est encore usité dans un grand nombre de ses formes. Il existait très-probablement du temps des Romains, et avec le même sens. Car Ptolémée (II, 6, p. 42) parle d'une ville de Flavioyiavia, chez les Paesikes, très-près de la Biscaye actuelle. Non loin on trouve encore aujourd'hui le port de Navia, En espagnol, le mot a gardé le même sens, comme l'atteste le nom du fameux combat livré aux Maures, l'an 1212 de Jésus- Christ, en las Navas de Tolosa, Arra est une terminaison très-fréquente des mots basques, et Navarra peut s'expliquer ainsi : plaine attenante aux Pyrénées. Astarloa, sans s'arrêter à ces faits, décompose Naharra (comme il l'écrit) en na (plane), he (bas), ar (homme).
K . Astarloa fait aussi dériver le nom de la peuplade des Indigetes du verbe indigere. * ^ (H,)
2. Ce dictionnaire a pour auteur Sylvain PouVreau; c*est un manuscrit petit in-folio de 336 pages, qui figure à la Bibliothèque impériale, sous le no 7700. 3. 4. L'une des feuilles porte la date du 30 mai 1665. Il contient Texplication en français de 40,000 mots basques, parmi lesquels beaucoup tirés des dialectes souletin et navarrais, et qui manquent au travail de Larramendi. — Les lettres A et B manquent, et la première page ne commence qu'au mot cafarda. On croit qu'Oyhénart, dont les proverbes y sont cités plusieurs fois, n'a pas été étranger à ce travail.
(Trad.)
18 HÊCHER'CHÊS
à (article oii protïôm) '. Vhofmiè âè là hàs$è pMnë. tr*e pâi^ife toahdÂe %hfrâtoè à àttinbtier là imHb «lyiîioîogie à tous lèé tMi 'qfttî 6Srétii 'qàelq[ue ^àffiJiade. Btrô ifiàft vehîf :A5^é 'de àsi^ cfôftïïïeïKîep, parée ijAê T^Àirè fut le berceau 'M y&nrè 'Tiiimàm; Vtticia de Ht X'p^^ prement vilîe), in'aîsprîis ïxA potir pays, et cia, pointe (avec le 'c euphaniqûe) : terre poinfue, étroites et Nazareth dé nay Iplaiié, ar, ^lli indiqué la %vi&, tùmbité -àVèc '<!ur, et de la terminaison efà, qui inSiifae le îieii. Je 'cîtè 'ces exemples pour montrer qne "cè qu'il y a d'incontestablement vrai dans les assertions de èés antenrs, dàniatode à être prouvé par d'antres Wiîsons que par les lèfdrs, poWr échapper à la défiance trop fondée qné leur méthode inspiré.
VU
MÉtÈODE A I^IVRÉ DANS LA PRÉSENTE HECHERCfHE.
Il faut, avant tout, rechercher sans prévention s'il y a d'andens noms de lieux ibériques qui, pour le son et la signification, s'accordent avec les mots basques usités aujourd'hui. Ainsi se révélera Tidentité de la langue basque avec l'ancienne langue espagnole. Nous aurons soin dans tout le cours de ces recherches, et avant d'entrer dans un examen spécial, de comparer l'impression produite sur l'oreille par ces anciens noms de Ueux, avec lé caractère harmonique de la langue basque. Un moyen efiîcace de J)iponver son existence en Espagne dès la plus haute airtiquité, sera la conformité de des anciens noms avec les
SUR LES HABITANfâ flliMÎTlFS DE L'ESPAGNE tl
noms de Ueux des provinces où Ton- parle le basque aujourd!hui. Cet accord montrera, même lorsque le sens du mot demeurera ignoré, que des circonstances analogues ont tire d'une même langue les mômes noms pour différents lieux. Sur w point, l'ouvrage d'Astarloa contient beaucoup d'excellentes indications. Un bourg, en Biscaye, n'est qu'un assemblage de fermes fort éparses {caserios), formàïft Uîi groupe un peu plus compacte autour de Tég^sè *. Chacune emprunte son nom à sa situation, aux arferës et aux cultures qui l'environnent, et comme les noûis des familles sont presque tous ceux deâ habitations qtû furent leuï* berceau, l'on s'explique l'existence de tant de ïiams propres dans un pays si peu étendu. Astarloa BÈtettait un grand zèle à les recueillir, et j'en ai souvent été témoin dans nos promenades à pied. Il faudra s'appliquer avec soin à distinguer des noms indigènes, les noms d'origine étrangère qui se sont glissés dans la langue. Les atftcpurs espagnols ne s'en sont point préoccupés, dominés qu'ils étaient par l'idée préconçue que la langue basque seule régnait dans l'Ibérie tout entière, ce qui est précisément ce qu'il s'agit de savoir. 4 première vue, les anciens noms de lieux offrent dès traces évidentes du basque âctùèi, mais il importe d'y reclierclier celles des autres langues, el d'assigner à chacune son domaine géographique.
4. lies bourgs de ta fêscaye en ont pris te dëoèmination de mu^ iglesiaSé (H.)
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