NOMS DE LIEUX DES PAYS HABITÉS PAR LES CELTES. LEURS TERMINAISONS
Partout où les Celtes se sont répandus, les noms celtiques se caractérisent par les terminaisons briga, dunum, magus, et vices. Je ne rechercherai point ici l’étymologie de briga] je considérerai seulement ce mot comme celtique, parce qu’on le rencontre en Gaule, en Bretagne, en Espagne, et dans la portion de l’Allemagne habitée par les Celtes. Les noms Brigantium et Brigantes sont aussi généralement répandus.
Nous trouvons en Espagne un Brigantiunt chez les Gallaïques, et un Bngœcium chez les Astures. La Gaule avait aussi un Brigantium , et le nom du port Brivates appartient à la même souche. En Bretagne les Brigantes, d’où la ville d’ Insnbrigantum a pris son nom, formaient un peuplade importai) tç; une peuplade de l’Irlande portait aussi ce nom. A l’extrémité ouest du lac de Constance, c’est-à-dire dans l’Allemagne celtique, existait un Brigantium et sur le Danube, dans la Hongrie actuelle, un Bregetium. Peut-être ne possédons-nous pas tous les noms de la même origine, épars de l’extrémité est de l’Espagne à
la Pannonie orientale. La ville do Brigobantie, près des sources du Danube, paraît avoir reçu son nom du lleuve Brig. C’est le seul cas, à ma connaissance, où, dans un mot composé, brig précède les autres syllabes. On reste donc convaincu qu’un nom, partout présent où les Celtes ont habité, devait appartenir à leur langue. Les composés de briga sont, en y comprenant bria et briva :
En Gaule : sur la côte sud, le nom des Segobriges ; les Nitiobriges, dans le pays ajouté par les Romains à l’Aquitaine propre; Samarobriva , aujourd’hui Amiens; Eburobmca (Itin. Ant., 361), entre Auxerre et Troyes; Baudobrica (Itin. Ant., p. 374), Bontobrice et Magetobria, dans le pays de Rhin et de Moselle, où les peuplades celtiques et germaniques vivaient voisines les unes des autres; en Suisse, les Latobriges ou Latobrogcs (Cæs., de Bello gall., 28. — Orosius, II, 7).
En Bretagne : Durobrivœ et Durocobrivœ.
Dans l’Allemagne celtique : Avtobriga (Ratisbonne).
Je suis entré dans tous ces détails, au sujet de briga, parce que la présence do ce mot permet de déterminer les régions occupées en Ibérie par les races celtiques.
La plupart des noms en dunum , dut'um, magus, vici et vices , sont reconnus d’origine celtique. Ce qui est certain, c’est qu’aucun d’eux n’est ibérique. Il serait inutile de les examiner tous. On les rencontre, comme les noms en briga, et plus nombreux encore, dans tous les pays occupés par les Celtes, tels que la Gaule, la Bretagne et l’Allemagne du sud.
La terminaison dunum n’est pas tout à fait étrangère à l’Espagne ; il y avait chez les Callaïques Bracariches, un Caladunum (PtoL, II, p. 44); en Béiique un Arialdunum (Plia., I, 137, 17); chez les Castellans un Sebendu-
num (Ptol., 6, p. 48). Ce serait aller trop loin que d’assurer que ces noms, ou môme quelques-uns d’entre eux, sont celtiques; cela est au moins très-douteux. Dan ( duna avec l’article) est une terminaison très-fréquente de l’adjectif basque, et indique l’abondance. Ainsi ar-dun-a, plein de vers, de arr-a, ver : erslura~dun-a , plein d’angoiêses, de erstura, angoisse; et beaucoup d’autres. De môme les noms du peuple , eusc-ara , la langue des Euskes, Basques’, eusc-al-dun-ac (avec le changement de IV en /), les Euskes ou Vasques. C'aladunum pourrait signifier en basque : contrée riche en joncs (comp. Calaguris, ch. 14). Durum forme le commencement comme la fin des mots : ainsi, nous trouvons en Gaule, Durocasis et Divodurtitn; en Bretagne, Durovemum; en Allemagne, Bojodurum; dans la Mésie inférieure, Durostorum, etc. ; en Espagne et en Portugal le fleuve Durius, Octodurum (Ptol., II, 6, p. 45) et Ocelloduri, deux villes des Vaccaens. On pourrait j joindre Udura des Lacétans (Ptol., II, 6, p. 48). Cependant, ce dernier nom n’appartient pas probablement à cette classe, et les premiers rentrent dans le domaine des noms en hriga. Je ne place point ici les noms’dont tur est la syllabe principale, et qui dérivent presque tous de iturria, source, parce que jo ne crois pas que dans durum le t ait fait place au d. La syllabe tur, si fréquente daus les noms de lieux espagnols, l’est beaucoup moins dans les pays occupés par les Celtes. La persistance de lettres isolées à demeurer les mêmes, là où elles pourraient faire place à des équivalents, est fort remarquable et montre combien les éléments du langage, les plus insignifiants en apparence, sont étroitement liés aux organes, à l’imagination et à la pensée des peuples. Le Durius, aujourd’hui Duero, après la suppres-
sion de sa consonne initiale, ou son changement en une lettre dure, n’en aurait pas moins conservé sa signification (masse d’eau). Il a pourtant gardé le d originel, au milieu d’une contrée ou régnaient d’autres formes de langage. Astarloa ( Apol . , 250-252) prouve que dans beaucoup de noms basques, le d peut être placé avant la voyelle sans qu’il s’ensuive aucun changement de sens. Cela ne me parait point tout à fait exact, car , plus loin , il explique durum par le basque ura. Le dur ou dour (eau) des langues celtiques pourrait bien se rapporter, non pas seulement au basque tira, mais encore au grec Gàwp. Il ne faut cependant jamais oublier que des langues de même souche n’en sont pas moins différentes. Dans l’espèce, cette différence existant entre le basque ura et le celtique dur, résulte encore de cette considération que ces radicaux ne varient point dans les noms ibères et celtiques. Aussi je regarde Darius, Ocelloduri, Oclodurum, comme des noms celtiques, et non comme des altérations d’anciens noms ibériques.
La péninsule ibérique n’offre pas de noms en magus, ni, ce semble, en vici et vices. Ergavica (Ptolémée, 2, 6, p. 46) appartenait aux Celtibères. Tite-Live (XL, 50) l’appelle Ergaoia. Ptolémée parle aussi d’une ville d ’Erga chez les Vascons. Le vrai mot indigène est Erga ou Ergavi. Ca n’est qu’une terminaison latine.