VII. — Conclusion
Nous avons essayé, dans cette Étude entreprise, comme nous l’avons dit, à propos de l’application de la Photographie au lever des plans (-), de nous rendre un compte exact des progrès et des vicissitudes d’un art qui, nécessairement parti
(‘) Celte réaction s'est prononcée en France depuis plus de vingt-cinq ans, dans le corps du Génie. On peut citer, par exemple, les beaux modèles de Cartes topographiques d'une partie des Alpes-Maritimes, du commandant depuis lieutenant-colonel du génie Wagner, officier d’une rare distinction dont nous avons eu si souvent l’occasion de parler dans notre premier Chapitre; la Carte de France du Service du Génie, à l’échelle de capitaine depuis lieutenant-colonel Prudent, et enfin les essais du capitaine depuis général de la Noë qui a même cherché à donner des règles pour guider les graveurs. Signalons encore la Carte de France à l’échelle de foo^oTë'; dressée au Ministère de l’Intérieur par M. Anlhoine, ingénieur des Arts et Manufactures, et l’Atlas de Géographie moderne de MM. Schrader, Prudent et Anthoine, publié par la maison Hachette, à Paris.
Mais, en constatant ce retour aux saines traditions et les progrès déjà accomplis, ne cessons pas de souhaiter que les graveurs redeviennent de véritables artistes, car les indications et même les règles plus ou moins précises, plus ou moins bien justifiées, qui peuvent leur être données pour les guider ne suffiront jamais et ne sauraient se substituer avantageusement, au contraire, au goût qui fait aimer un métier délicat.
(“) Comprise dans le programme du Congrès des Sciences géographiques tenu à Londres en juillet i8g5.
ClIAPITHE ir. — LA TOPOGRAPHIE DANS TOUS LES TEMPS. 4^7
de l’imilalion delà nature, s’en est éloigné et y est revenu alternativement, tantôt associant la Perspective à la projection horizontale du terrain, tantôt séparant ces deux modes de représentation, mais les conservant pour les placer l’un à côté de l’autre, enfin excluant tout à fait le premier et repoussant alors jusqu’à l’intention de produire sur la projection horizontale les effets naturels à l’aide de teintes appliquées sur la carte considérée elle-même comme un tableau exécuté d’après un modèle en relief du terrain convenablement éclairé.
Sans méconnaître les efforts très intéressants tentés pendant assez longtemps dans d’autres pays et notamment en Italie, mais en nous en tenant à ceux qui ont fait tant d’honneur au nôtre, surtout depuis l’organisation du corps des ingénieurs-géographes, nous avons vu s’accentuer la tendance tout à fait remarquable à réaliser une Topographie pittoresque, attrayante, qui n’en conservait pas moins la rigueur géométrique dans ses moindres détails. Malheureusement, à deux reprises, et pour l’exécution des grandes cartes qui ont eu tant de réputation, parce qu’elles répondaient à des besoins immédiats, la Carte de Cassini et celle dite de l’État-Major, les méthodes élaborées si patiemment et si habilement par les membres de ce corps et par certains officiers du génie qui rivalisaient avec eux furent méconnues et abandonnées.
C’est à peu près au moment où la Carte Me Cassini venait d’être achevée et en même temps que le Cadastre général de la France était décrété en 1791, que le corps des ingénieursgéographes fut supprimé une première fois, sous le prétexte qu’il était devenu inutile.
Quand, en 1798, sur la demande pressante des chefs de nos armées, on reconnut la nécessité de le rétablir, presque tous ses membres étaient dispersés (' ), et, pour le recruter, il fallut recourir à quelques jeunes gens instruits, soumis à des examens sommaires et rapidement exercés, et à un certain
(’) Plusieurs parmi les plus distingués voyageaient au loin, les uns embarqués et rendant de grands services à nos plus illustres navigateurs, Bougainville et le comte d'Estaing, d’autres parcourant l’Inde, la Californie, etc. {Mémorial du Dépôt de la Guerre, t. I, p. 126).
nombre d’ingénieurs du Cadastre^ formés eux-mêmes dans l’École dirigée par Prony. Les anciennes traditions semblaient bien compromises ; cependant elles ne tardèrent pas à renaître, et le Dépôt de la Guerre, auquel était rattaché le nouveau corps, les vit bientôt, à l’exemple de leurs devanciers, se passionner pour leur art, comme en témoignent les œuvres citées et les délibérations de la Commission de 1802.
La nécessité d’une nouvelle Carte de France ayant été généralement reconnue dès les premières années de la Restauration (la Carte de Cassini avait fait son temps) {'), celle de recourir à un nombreux personnel militaire s’imposait. Précisément le corps d’État-Major venait d’être créé en 1818, et les officiers qui le composaient devant être exercés à faire des reconnaissances, on pensa à les charger de compléter les Cartes du Cadastre réduites à l’échelle de âiwüj P^is de tôoTôet d’y figurer le relief du terrain à l’aide de courbes horizontales rattachées à des repères exacts qui leur étaient donnés et qu’ils devaient multiplier selon les localités plus ou moins accidentées où ils opéraient.
(') Nous ne saurions assez répéter que cette carte, malgré ses imperfections, méritait la faveur dont elle a joui, mais cela ne nous empêche pas de maintenir la réserve formelle que nous avons faite au sujet de la manière dont elle était dessinée. Il est assez curieux d'ailleurs de voir combien elle a été appréciée diversement à des époques peu éloignées l’une de l’autre. En 1802, par exemple, dans sa Notice historique sur le Dépôt de la Guerre, le général du génie Pascal-Vallongue, directeur-adjoint de cet établissement, allait jusqu’à écrire : « La Topographie avait fait encore peu de progrès ; elle attendait la Carte de Cassini pour paraître avec tout l’avantage que ce grand et bel Ouvrage lui a donné sur tout ce qui s’était fait en ce genre dans le reste de l’Europe et sur presque tout ce qui s’est fait depuis. » Tandis qu'en 1828, dans une autre Notice sur la situation du Dépôt de la Guerre, on trouye ce jugement : « L’utilité d’une nouvelle Carte de France est généralement reconnue; celle de Cassini n’était pas établie sur des bases suffisamment exactes; elle manquait d’indications nécessaires mentionnées dans toutes les cartes modernes publiées par les gouvernements étrangers; d’autre part, la configuration du terrain ne présentait aucune vérité. » Cassini était naturellement plus indulgent pour son œuvre, mais il comprenait cependant qu’il lui manquait quelque chose d’essentiel. « Il ne manquerait plus qu'un nivellement de toute la France pour juger de la possibilité de tous les projets que l’on présente au Ministère, disait-il; cette entreprise, qui serait présentement très dispendieuse, était une suite de celle de la Carte de France, si les ingénieurs avaient eu des instruments pour prendre des angles de hauteur. »