LE DESSIN TOPO&RAPHIQUES
Per varies usus arLem experientia fecit, Exemple menstrante viam.
Manilius.
AVERTISSEMENT
L’étude que je publie aujourd’hui a été entreprise à propos du Congrès des Sciences géographiques tenu à Londres en juillet i8g5.
Le programme des questions que les organisateurs de ce Congrès avaient préparé comprenait celle de l’application de la Photographie au lever des plans, et le Bureau de la Société de Géographie de Paris m’avait fait l’honneur de me demander de la traiter.
J’avais accepté avec empressement, car je voyais dans cette démarche un symptôme de bon augure pour le succès définitif d’une méthode que je recommande depuis un si grand nombre d’années et qui nous revient aujourd’hui, de tous les côtés, de l’étranger où elle a eu moins de peine à s’acclimater que dans son pays d’origine.
Cette résistance à accueillir cher nous ce qui fut une nouveauté et qui maintenant en a perdu la fleur, ne m’a jamais trop surpris. J’avais été cependant très encouragé, dans mes débuts, par des chefs et par des camarades aussi éclairés que
bienveillants ('), mais il avait presque aussitôt fallu compter avec la famille innombrable des tardigrades et des sceptiques et, ce qui est pis encore, avec la sourde bostilité des gens de parti pris, plus ou moins désintéressés. Ces derniers, en effet, finirent par convaincre le service du Génie, qui avait patronné nos essais, qu’il n’avait rien à attendre d’un procédé qui s’éloignait par trop, selon eux, des méthodes rigoureuses enseignées dans ses écoles.
Dans les autres services publics, ces essais étaient à peine connus et, d’ailleurs, il faut bien l’avouer, la plupart des chefs de ces services semblent ne plus avoir le temps de procéder eux-mêmes à des études topographiques, qu’ils confient le plus souvent aujourd’hui à des entrepreneurs spéciaux travaillant à la tâche.
Restaient, heureusement en assez grand nombre, les indépendants et, parmi eux, les explorateurs qui, accoutumés à ne compter que sur eux-mêmes et ayant souvent recours à la Photographie, n’avaient pas tardé à s’apercevoir que les images qu’ils rapportaient de leurs lointaines expéditions renfermaient bien, en effet, ce que nous avions annoncé, c’est-à-dire tous ou presque tous les éléments de mesure que l’on recueille si péniblement par les autres procédés, au point de les négliger bien souvent, faute de temps, et de ne plus savoir ensuite se reconnaître à travers les notes prises à la hâte dans la fièvre des itinéraires.
Si donc, même à présent et malgré ce qui se voit dans la plupart des autres pays de l’Europe et jusqu’en Amérique, il faudrait même dire surtout en Amérique, la Photographie est encore tenue à l’écart, on pourrait dire mise à l’index, en France et dans nos colonies par les topographes officiels, il est du moins consolant de savoir que les voyageurs scientifiques tendent de plus en plus à l’adopter pour exécuter les cartes des pays qu’ils parcourent.
C’était précisément à propos d’un voyage d’exploration
(') Le maréchal Vaillant, lemaréclial Niel, legénéral Noizet, le colonel du génie depuis général lüchot, le savant commandant Laurent, le commandant depuis général Blondeau, etc.
AVERTISSEMENT
efïeclué, il y a un demi-siècle, en Abyssinie, par deux officiers d’éiat-major français, MM. Galinier et Ferret, que l’illustre Beaulemps-Beaupré recommandait expressément l’emploi des vues panoramiques il avait fait lui-même un si fréquent et si merveilleux usage à la mer, à partir de 1791, pendant son voyage avec d’Entrecasteaux à la recherche de Lapérouse.
11 était sans doute intéressant de faire ce rapprochement, et je n’hésite pas à ajouter que, simple disciple de Beautemps- Beaupré, j’ai eu soin, dans mes deux Mémoires fondamentaux sur les applications de la chambre claire et de la Photographie au lever des plans, de déclarer que je conseillais l’emploi des vues pittoresques surtout dans le cas des reconnaissances; c’est aussi par là que j’avais commencé.
Mais, en continuant nos expériences, nous nous aperçûmes bientôt, mes collaborateurs et moi, que l’outil que nous avions entre les mains et dont tout le monde s’efforçait de perfectionner l’organe essentiel, donnait plus que nous ne lui avions d’abord demandé, et nous fûmes amenés à concevoir des espérances qui se trouvent pleinement réalisées aujourd’hui. Seulement, et en dépit des résultats vraiment remarquables auxquels étaient parvenus, dès 1861, les officiers de la division du Génie de la garde impériale (et je citerai, parmi eux, M. le lieutenant depuis lieutenant-colonel Sabouraud, auteur d’une très belle reconnaissance du Mont-Valérien et de ses environs), puis, de i863 à 1871, la petite brigade composée du capitaine Javary et du garde du génie Galibardy, ce n’est pas en France qu’on a le plus profité, jusqu’ici, des précieuses propriétés de la Photographie.
Je crois inutile de m’arrêter sur les dates et sur l’importance des essais faits successivement en Allemagne, en Italie, en Autriche et récemment en Suisse ('), mais je constate, avec une véritable satisfaction, que l’application de la méthode pho- (*)
(*) Le lecteur qui voudrait se renseigner à ce sujet trouverait un liistorique détaillé de ces essais dans les Annales du Conservatoire des Arts et Métiers, 2” série, t. IV à VI. Il faudrait aujourd’hui mentionner beaucoup d’autres pays et jusqu’à la Nouvelle-Zélande dont l’arpenteur général vient de publier un Traité intitulé ; The application of Photography to topographie Surveying, by George llEiMimou. Déc. iSgS. Duncdin; Stone, Son etC°.
lographique au lever des plans a élé faite sur la plus vaste échelle et avec un succès toujours croissant, dans un pays qui n’a cessé de conserver les plus grandes affinités avec le nôtre, au Canada .
Si une indisposition ne m’avait pas empêché de tenir l’engagement que j’avais pris avec la Société de Géographie de Paris, en me rendant au Congrès de Londres, je n’aurais pas manqué d’insister sur ce fait qui intéresse si directement le Gouvernement, les ingénieurs et les géographes anglais, et je me serais abstenu d’entrer dans les détails de ménage que j’ai donnés plus haut, assez discrètement d’ailleurs, et qui nous concernent exclusivement.
J’avais pensé, d’un autre côté, que la méthode photographique étant traitée dans une foule d’ouvrages et de brochures sur la Métropliotographie, la Photogrammétrie ou la Pholotopographie, en français, en allemand, en italien et en anglais, je n’apprendrais pas grand’chose aux membres du Congrès en faisant devant eux un exposé devenu classique.
Il me sembla donc plus intéressant de démontrer, par \histoire des instruments, des méthodes et du dessin topographiques, que l’utilisation des vues panoramiques naturelles pour la construction et l’illustration des plans topographiques est en quelque sorte le couronnement de tous les efforts qui ont été faits pour créer et perfectionner l’art delà Topographie.
En remontant aussi loin que les monuments et les traditions historiques le permettent, on reconnaît, et il n’y a pas lieu de s’en étonner, que le dessin pittoresque a joué pendant longtemps un rôle des plus importants dans cet art.
Quant aux instruments employés pour effectuer des mesures sur le terrain, ils ontété d’abord nécessairement très rudimentaires et les premiers géomètres ont dû s’ingénier beaucoup pour abréger leurs opérations et pour résoudre les problèmes, demeurés légendaires dans tous les temps, de l’évaluation des distances ou des hauteurs de points inaccessibles.
L’un des besoins les plus indispensables à satisfaire pour des réunions d’hommes a toujours été de trouver de l’eau et
A VEirnSSEMENT.
souvent de la diriger. La recherche des sources et l’art des irrigations ont également donné naissance à des légendes persistantes, et dans notre langue, par exemple, les mots de sorcier et ûq sorcellerie n’ont peut-être pas d’autre origine ( ' ).
Les opérations de captation, de nivellement et de construction de rigoles ou d’aqueducs exigeaient effectivement des facultés peu communes à des époques où la science de la Géologie et celle de l’Hydrologie n’existaient pas et où les accidents du terrain ne pouvaient pas être étudiés systématiquement comme aujourd’hui; enfin, la répartition des eaux pour la fertilisation du sol a toujours été l’une des tâches les plus délicates chez les peuples agriculteurs.
l)’un autre côté, la pose des bornes des propriétés était, comme on le sait, accompagnée dans l’antiquité d’un appareil de solennité symbolisé par le dieu Terme.
D’une manière générale, on peut dire que les premiers arpenteurs et les premiers foniainiers ont été et devaient être considérés comme exerçant une véritable magistrature; mais l’opinion populaire allait plus loin et, depuis les Chaldéens qui cumulaient les fonctions de prêtres, d’astrologues et d’arpenteurs (-), jusqu’aux augures et, beaucoup plus tard, même à des époques assez rapprochées de nous, tous ceux qui se sont occupés d’opérations comportant l’usage d’instruments peu familiers au vulgaire, ont passé pour avoir des lumières supérieures ou même une puissance occulte.
En parlant des manufactures de luxe de l’Etat, un publiciste peu révérencieux, en général, il faut en convenir, exprimait récemment en ces termes l’idée qu’il fallait se faire de ces institutions et de quelques autres :
« 11 est probable que les conseillers du souverain (LouisXIV)
(’) Ce n’est pas l’opinion de Littré, mais il est permis d’être d’un autre avis que le célèbre lexicographe, et ce qu’il y a de certain, c’est que, dans le centre de la France, on prononce souvent sourcier pour sorcier.
(“) On découvre tous les jours de nouvelles preuves de l’habileté des Chaldéens comme arpenteurs. Nous donnons un exemple de leur manière de dessiner les plans dans le deuxième Chapitre de ce Mémoire, mais les découvertes récentes de M. de Sarzec, à Tello, permettraient de prouver la très haute antiquité de la 'fopographie régulière. (FojKC^ la note de la p. 14.)
faisaient valoir auprès de lui, en l’engageant à se lancer dans ces entreprises, la convenance de former de bons ouvriers capables de concurrencer les artistes étrangers.
» Au fond, il n’y avait dans ces créations somptuaires qu’une pensée personnelle, de môme que dans la fondation de l’Académie des Sciences il n’y avait d’autre but que de réunir à peu de frais des savants, afin de leur demander gratis leur opinion sur la partie technique des embellissements des résidences royales, et particulièrement sur les adductions d’eau pour les fontaines, car les opérations de nivellement et de topographie constituaient, à cette époque, la branche cadette de la sorcellerie, l’alchimie étant l’aînée. « {Essai sur une restauration bourgeoise, par P.-C. Laurent de Villedeuil, a® fascicule; Paris, 1896).
.le laisse, bien entendu, à l’auteur la responsabilité de ses appréciations générales, mais l’observation qui les termine est de la plus parfaite exactitude, et il n’est pas moins certain, nous le verrons plus loin, que les plus savants académiciens furent, en effet, mis à contribution pour résoudre les questions A’ adduction d’eau à Versailles, à Marly et dans les autres résidences royales.
Revenant aux instruments et nécessairement aux méthodes auxquelles ils se prêtaient ou qu’ils avaient suggérées, nous pouvons dire que le but que se proposaient, instincliveinent ou de propos délibéré, ceux qui les ont imaginés successivement était presque toujours de réduire le nombre des mesures directes de longueur à effectuer sur le terrain.
11 est vraisemblable que pour mesurer les champs ou relever les sinuosités d’un chemin, d’un cours d’eau, les limites d’un enclos, d’un lac, etc., les premières méthodes, d’ailleurs indéfiniment pratiquées dans tous les temps et dans tous les pays, ont consisté à décomposer les polygones rectilignes en triangles dont on mesurait tous les cotés avec un cordeau ou une chaîne, ce qui a été la première espèce de triangulation, ou bien, dans le cas de sinuosités, à tracer des lignes droites qui les traversaient ou les côtoyaient et à employer la méthode
A N li H T ISSIi M liNT.
des coordouneea rectangulaires, en se servant de Véquerre d'arpenteur qui a sans doute été imaginée dans ce but.
Cette dernière méthode sert aussi à substituer aux polygones mixtilignes des polygones rectilignes dont les côtés sont alors autant de bases pour les détails. On peut enfin, dans ce cas et aussi dans le précédent où les périmètres étaient supposés rectilignes, éviter de pénétrer à l’intérieur des polygones pour mesurer les diagonales (ce qui, dans certains cas, serait impossible), en procédant par la méthode des cheminements, (|ui consiste à mesurer les côtés et les angles des périmètres.
L’évaluation de ces angles a pu et dù s’effectuer d’abord à l’aide de triangles auxiliaires de dimensions réduites dont on mesurait encore les trois côtés.
Ces pratiques primitives de l’arpentage, dans lesciuelles on retrouve les germes des principales méthodes en usage, étaient d’une grande simplicité, et c’est pour cela, comme nous venons de le rappeler, qu’elles ont traversé tous les âges avec l’attirail, également très simple, du cordeau ou de la chaîne et de l 'équerre.
Les Grecs, dont nous connaissons les Traités de Géométrie pratique, avaient imaginé, comme on le verra plus loin, d’ingénieux procédés, fondés sur les propriétés des triangles semblables, pour évaluer d’assez grandes distances en en mesurant de beaucoup plus petites (au moyen de dioptres et de jalons ou mires verticales divisées) et, en outre, des instruments comportant des cercles divisés, destinés dans le principe aux observations astronomiques.
Toutefois, il semblerait que les méthodes indiquées ci-dessus et familières aux arpenteurs, décomposition en triangles que nous avons qualifiée prématurément de triangulations et cheminements, ne se soient développées que plus tard, quand on s’avisa d’employer ces derniers instruments ou leurs analogues à la mesure ou au tracé des angles sur le terrain.
Quoi qu’il en soit, à partir de ce moment, les méthodes se transformèrent de la manière la plus avantageuse, au point de vue du temps à passer dehors, celle des iriangulations, en particulier. Avec celle-ci, on ne mesura plus que rarement les longueurs des côtéset souvent on se contenta de celle d’un
côté qualifié de hase de la triangulation, mais on mesura les angles el l’on calcula les longueurs des côtés des triangles, ou bien l’on obtint les angles graphiquement et les sommets delà triangulation furent déterminés par les rencontres des côtés prolongés. C’est ce dernier moyen de multiplier les points sur un plan qui est connu en Topographie sous le nom de méthode des intersections .
La méthode des cheminements, au moyen de laquelle on détermine sur le plan les points où l’on s’arrête successivement et appelés stations, est aussi grandement facilitée par l’emploi de cercles divisés qui servent à mesurer les angles des polygones formés par les cheminements. Dans ce cas, toutes les distances des stations doivent encore être mesurées ; mais, de ces stations combinées deux à deux, l’on peut opérer d’autres mesures d’angles ou tracer d’autres directions qui servent à déterminer, en plus ou moins grand nombre, de nouveaux points par la méthode des intersections.
Sans entrer dans de plus longues explications sur la série des opérations d’un lever de terrain d’une certaine étendue, sur la construction de ce que l’on appelle le canevas et sur celle des détails, nous nous contenterons de rappeler que la première, destinée à assurer l’exactitude de l’ensemble et à fournir des repères en nombre suffisant, s’exécute généralement à l’aide de cercles divisés et en calculant trigonométriquement les longueurs des côtés de la triangulation, puis que le lever des détails s’effectue soit par la méthode des intersections, soit par celle des cheminements, ou bien encore par celle du rayonnement, qui consiste à déterminer, d’une même station, un assez grand nombre de points, en mesurant ou en évaluant leurs distances à cette station el leurs directions rapportées à l’un des côtés qui y aboutissent ou à la méridienne qui passe par celle station. 11 s’agit donc alors, on le voit, d’une méthode de coordonnées polaires qui n’empêche pas, d’ailleurs, de recourir en même temps à celle des coordonnées rectangulaires.
Sans oublier la chaîne et l’équerre, les instruments qui, depuis plusieurs siècles, ont été le plus en usage pour effectuer ces opérations de détail sont la boussole el la planchette qui.
AVERTISSEMENT
dans bien des cas, aident aussi à la construction des canevas.
Si l’on excepte les mesures directes de longueurs opérées avec la chaîne ou quelquefois avec des règles, toutes les autres opérations comportent l’emploi d’instruments munis de dioptres ou ù' alidades servant à fixer les directions des lignes de visée. Le principal perfectionnement apporté déjà depuis longtemps à l’ensemble de ces instruments a consisté dans la substitution fréquente des lunettes aux alidades à pinmiles.
Un perfectionnement beaucoup plus récent et d’une très grande importance, au point de vue de la rapidité des opérations, a été l’introduction au foyer de ces lunettes, où se trouvait déjà une croisée de fds pour pointer sur les différents signaux, de deux autres fils horizontaux parallèles dont l’intervalle micrométrique rigoureusement déterminé permet d’évaluer indirectement les distances en faisant un double pointé et deux lectures sur une mire appelée placée au point
dont on cherche la distance.
Telles étaient, en résumé, les conditions de plus en plus satisfaisantes, sous le double rapport de la précision et de la rapidité, dans lesquelles on pouvait opérer, quand, vers i852, la Photographie commença à devenir praticable sur le terrain. Nous ne devons pas omettre de rappeler de nouveau qu’en nous inspirant des conseils et des exemples si convaincants de Beautemps-Beaupré, nous avions, même un peu avant cette date, proposé d’employer (à terre) la chambre claire de Wollaston convenablement modifiée pour dessiner des vues de paysages géométriquement exactes et montré, dès lors, tout le parti que l’on en pouvait tirer dans les reconnaissances. Nous avions encore, à la même époque (i85o), ajouté à notre appareil une lunette pour dessiner des vues agrandies et nous procurer ainsi, dans certains cas, de précieux éléments de mesures ( ' ).
Pour quiconque a bien voulu suivre le rapide exposé qui
(') Ou verra plii.s loin, au tlliapîLre ill de ceLto Notice, comment cette idée très simple, mais ejui a cependant rendu les plus grands services pendant le siège de Paris par les Allemands, a été d’abord faussement attribuée à un inventeur attardé, puis assez mal comprise par l’un des hommes qui eussent dû le mieu.v l’apprécier. C’est elle, disons-le dès à présent, qui devait inspirer plus tard la Téléphotographie .
lü LES [NSTKLMENTS, LES .MÉTHODES ET LE DESSl.N TOPOOH.VPIIIQIJES.
précède, le bul que nous avons cherché à alleindre peut être lacilemeni pressenti.
Les plus grands progrès de la Topographie avaient pour objet, nous venons de le voir, de supprimer ou de simplifier les mesures directes de longueur, et, pour y parvenir, les opérateurs, consciemment ou inconsciemment, ont fait de plus en plus usage de la Perspective. Leurs stations ne sont, en effet, rien autre chose que des points de vue, d’où ils dirigent des rayons visuels sur les points qu’ils veulent déterminer, et leur plus grand embarras est de distinguer ces points les uns des autres, après les avoir désignés par des lettres, des chiffres ou des appellations improvisées plus ou moins nettes, inscrites sur leurs carnets ou sur leurs planchettes. D’où l’impossibilité de multiplier ces rayons visuels, c'est-à-dire la nécessité de se contenter d’un petit nombre de repères oh\.Q\ms par la méthode des intersections et par conséquent, au contraire, de multiplier les opérations de détail qui exigent nécessairement beaucoup de temps à passer sur le terrain et beaucoup de mesures de distances plus faciles à effectuer aujourd'hui, grâce à la stadia, mais pour lesquelles il faut toujours envoyer des portemires et attendre leur arrivée aux points à déterminer, sans parler des notes et des chiffres à inscrire.
Que l’on se représente actuellement une triangulation dont les sommets, peu nombreux mais bien choisis, ont servi de stations photographiques et les vues qui y ont été prises; sans qu’il soit nécessaire d’y rélléchir longtemps, on comprendra que les conditions de l’opérateur qui saura s’en servir sont bien différentes de celles que nous venons d’analyser. On a employé quelquefois une expression familière que l’on nous permettra de reproduire parce qu’elle rend bien l’idée que l’on peut se faire de ces conditions : « ruisque l’opérateur a mis la nature dans son portefeuille (on a môme dit dans sa poche), quand il sera rentré chez lui, il n’aura qu’à l’en faire sortir et ;i l’interroger à son aise comme il l’eût fait en plein air. »
Il suffit, pour que cela soit vrai, que notre opérateur ait eu le soin de prendre quelques renseignements indispensables, en très petit nombre d’ailleurs, à chaque station, et les vues naturelles répondent, en effet, avec précision à toutes ses questions.
A VHRTISSE.MENT.
On a peul-èlre remarqué que, dans loul ce (lui précède, nous n’avons pas parlé du nivellemenl, et cependant, aujourdMiui, il ne saurait y avoir d’étude de terrain de quelque importance sans que le relief y soit figuré et coté aussi exactement que possible.
Nous ne pouvons, dans ce déjà trop long préambule, que rappeler très succinctement la nature des instruments spéciaux du nivellemenl, fondés tous nécessairement sur les effets delà pesanteur, la direction du fil aplomb ou l’état d’équilibre d’une petite masse liquide y fournissant spontanément l’indication qui doit guider l’observateur. On sait d’ailleurs qu’il y a deux modes d’opérer, l’un par lignes de visée horizonlales qui constitue chaque fois le coup de niveau immédiat, et l’autre par lignes de visée inclinées au-dessus ou au-dessous de l’horizon. Dans ce cas, après avoir mesuré les angles, et les distances des points considérés étant supposées connues, les difierences de niveau s’obtiennent par le calcul.
Il est aisé de reconnaître que la chambre noire organisée convenablement est encore l’instrument de nivellement qui donne les résultats les plus rapides, on pourrait dire les plus merveilleux par leur étendue. ’
Le coup de niveau qui, d’ordinaire, fournit le renseignement demandé pour un point isolé, sert, en effet, à tracer aussitôt la ligne d'horizon sur la photographie correspondante, déterminant ainsi toute la série des points du paysage qui se trouvent au même niveau que l’axe optique de l’instrument dont on connaît d’ailleurs la hauteur au-dessus de la station proprement dite. Et quant à tous les autres points du paysage, leur distance à la ligne d’horizon remplace l’élément angulaire visé ci-dessus, et le petit calcul nécessaire pour déterminer leur cote se fait à loisir, dans le cabinet, comme la construction de la planiméirie elle-même.
Sans anticiper sur les détails contenus dans le travail qui fait l’objet de la présente Notice, nous pouvons cependant ajouter que les vues panoramiques, qui donnentimmédiatement l’impression delà nature elle-même et qui, pour ce motif, ont été pendant longtemps conservées par les anciens topographes à côté et à l’appui de leurs plans et de leurs caries, offrent de
plus, à présent que l’on cherche à représenter géométriquement le relief du terrain, le double avantage, indépendamment de celui que nous venons de rappeler, de faciliter singulièrement le tracé des courbes de niveau et de permettre en tout temps des vérifications qu’il serait impossible de faire subir aux plans levés parles méthodes ordinaires.
Nous n’insisterons pas, en ce moment, sur la question de savoir quelles sont les contrées qui, par leur nature, se prêtent plus ou moins bien à l’emploi de la méthode photographique. L’expérience seule peut décider jusqu’à quel degré, dans les pays de plaines, en tenant compte, dans certains cas, de l’existence d’édifices bien situés, les ondulations du terrain oifrent encore des stations ou des points de vue tels qu’il puisse être avantageux de recourir à la Photographie pour les étudier; mais cette expérience est désormais superllue dans les pays accidentés et à plus forte raison dans les montagnes, ou plutôt elle a été faite sur la plus grande échelle et elle a démontré qu’il n’y avait pas de comparaison à établir entre la méthode photographique et toutes celles qui l’ont précédée.
Telles sont les considérations que je me proposais de faire valoir au Congrès de Londres en faveur de celte méthode et qu’il m’avait semblé utile d’appuyer de preuves présentées dans une sorte de revue rétrospective des instruments et des procédés successivement mis en usage ainsi que des manières dont le dessin topographique a été envisagé depuis les époques les plus anciennes jusqu’à ce jour.
Le temps dont je disposais m’avait à peine permis de rédiger, trop à la hâte, le premier Chapitre de celte élude qui fut imprimé dans cet étal (^) et envoyé au Congrès. La deuxième partie était à peine ébauchée et restée en manuscrit, et la troisième avait été remplacée par une série nombreuse de documents également envoyée à Londres.
Après avoir revu le premier Chapitre et l’avoir beaucoup amélioré sinon complètement achevé, — car on ne saurait, en
Annales du Conservatoire des Arts et Métiers, >° série, t. Vil.
pareil cas, avoir la prétention de ne rien omettre — j’ai poursuivi, dans le deuxième, mes recherches sur les transformations, on pourrait dire les vicissitudes du dessin topographique et enfin j’ai essayé, dans un troisième et dernier Chapitre, de prévoir les conséquences de l’intervention désormais fatale, inéluctable de la Photographie.
Ce travail d’ensemble dontle programme n’avait pas même été ébauché jusqu’à présent, du moins à notre connaissance, m’a paru devoir contribuer à l’histoire et aux progrès d’un art qui a déjà été et qui sera de plus en plus utile à la fois aux géographes, aux ingénieurs, aux militaires et au public en général.
C’est ce qui m’a déterminé à le faire imprimer.