‹ Recherches sur les instruments (volume 2)Chapitre 7 sur 164 · Période et iiijliience arabes · texte numérisé non relu

Période et iiijliience arabes

Après le démembrement de l’empire romain, les Arts et les Sciences disparurent à la fois de l’Occident où ces dernières n’avaient, d’ailleurs, jamais été en bien grand honneur (-). A Alexandrie cependant, la tradition, entretenue pendant près de huit siècles avec tant d’éclat, persévérait encore et, d’un autre côté, les savants grecs attirés en même temps que les artistes à Constantinople, à la cour des empereurs d’Orient, y avaient transporté cette même tradition avec les ouvrages de leurs prédécesseurs. Mais l’époque des grands travaux et des grandes découvertes qui ont illustré la cité gréco-égyptienne était passée et ne devait plus revenir.

Une nation jeune sur la scène du monde (®), enthousiaste, pleine de foi dans son avenir, celle des Arabes, après avoir conquis la Perse, la Palestine, la Syrie et l’Egypte, d’où elle devait bientôt s’étendre dans tout le bassin de la Méditerranée, allait heureusement, grâce aux nobles inspirations de plu-

(’) Gomnieiit concevrait-oii, par e.xemple, que les immenses édifices de l’antique Égypte, ceux de Babylone, de Ninive, de Persépolis, de Suse, etc. eussent été élevés sans le secours de l’équerre et du niveau?

(“) Pline le naturaliste, le géographe Strabon et quebiues autres encore auront toujours leur place marquée dans l’histoire des Sciences naturelles, mais, sans e.xcepter Vitruve dont les connaissances eu Matliématiques ne semblent pas avoir été très étendues, on ne troi\ye à citer chez les Romains ni uii astronome ni un géomètre. Pour la réforme du calendrier, Jules César avait été obligé de s’adresser à l’Alexandrin Sosigène.

(’) Les Arabes sont, en réalité, l’un des plus anciens peuples de la Terre, mais ils étaient restés à peu près confinés dans leur presqu’île jusqu’à ce que le génie de Maliomet vînt les en faire sortir et leur donner le premier rôle pendant plusieurs siècles.

oo LES INSTRUMENTS, LES MÉTHODES ET LE DESSIN TOPOGRAPHIQUES.

sieurs de ses éminents khalifes, succéder aux Grecs dans la culture des Sciences d’observation et meme des Sciences exactes.

On sait, d’un autre côté, combien cette race merveilleusement douée a contribué à la renaissance des lettres, et les preuves multipliées qu’elle a données de son goût pour les arts dans ses monuments, ses costumes, ses armes, ses ustensiles et jusque dans la construction de ses instruments scientifiques, lui assignent également un rang élevé dans l’histoire de la civilisation.

Du VIII® au XIII® siècle, en Asie, l’École de Bagdad; en Espagne, celles de Cordoue, de Tolède, de Séville, de Grenade; en Afrique, celles de Tlemcen et de Maroc, pour ne citer que les plus importantes, allaient, pour ainsi dire, continuer l’École d’Alexandrie ( ' ).

Partout des observatoires, des bibliothèques, des cours publics étaient fondés, et rien n’était épargné pour y attirer de savants observateurs, de savants professeurs et de nombreux élèves auxquels on commençait par enseigner les Mathématiques; en un mot, dans un temps où l’ignorance et les disputes religieuses menaçaient de détruire l’œuvre des grands esprits philosophiques de la Grèce et d’égarer la raison humaine (-), les Arabes, sans écbaj)per à quelques-unes des illusions des anciens et à d’autres qui leur étaient propres, celles de l’Astrologie et de l’Alchimie, trouvaient dans les Sciences positives un guide précieux qui devait bientôt leur donner sur les autres nations une avance considérable qu’ils conservèrent pendant presque toute la durée du moyen âge.

Sans vouloir nous arrêter trop longtemps, à propos des instruments modestes dont nous recherchons les origines, sur l’histoire scientifique des Arabes, on nous permettra de

(') On a même fait justement remarquer que la substitution des sinus aux cordes et l’introduction des tangentes et des sécantes en Trigonométrie ainsi, d’ailleurs, que celle des cliilTres indiens à la place des lettres dont se servaient les Grecs et les Romains avaient donné, sous le rapport delà facilité des calculs, un immense avantage aux écoles arabes.

(“) 11 suffirait de citerrodieuxattentatdontlacélèbreHypathie, lilledeThéon, l’un des derniers astronomes recommandables d’.\lexandrie, fut victime, malgré sa beauté et ses grandes vertus, uniquement parce qu’elle était trop au-dessus de la foule, aveugle et fanatisée, par sa science et sa philosophie.

CII.U'ITUK I. — HISTORIQUE DES INSTRUMENTS ET DES MÉTHODES. 3l

rappeler quelques faits et quelques claies qui se rapporleiU, croyons-nous, très directement à notre sujet.

J)ès la fondation de Bagdad, les premiers khalifes avaient demandéaux empereursd’Occident des livres etméme des savants grecs pour y enseigner les Mathématiques (<). Ils en avaient fait, dans certains cas, une condition de paix et un casiis belli;tv\ 829, par exemple, le refus fait par l’empereur Théophile d’envoyer à Bagdad le mathématicien Léon, demandé par Almamoun, aurait été la cause principale d’une guerre qui dura plus de dix ans.

A l’époque de l’hérésie de Neslorius, beaucoup de savants, obligés de quitter Constantinople, étaient venus s’offrir euxmêmes et hâter les progrès que commençaient à faire les vVrabes. Enfin, ceux-ci, en établissant des relations avec les Indiens et les Chinois, trouvèrent l’occasion de s’approprier plusieurs des plus importantes découvertes de ces deux peuples si anciennement civilisés. Ainsi, aux premiers ils empruntèrent les chiffres, le précieux système de numération et de calcul dont nous nous servons toujours si avantageusement, bien d’autres progrès dans les branches les plus importantes des Mathématiques et peut-être même certains instruments d’observation. Aux Chinois, ils durent la connaissance de l’invention du papier (-), celle de la boussole et aussi celle de la poudre; leur propre esprit d’entreprise faisait faire d’importants progrès à la navigation; des Ouvrages sur l’Arithmétique, l’Algèbre, la Trigonométrie, la Gnomonique, l’Astronomie et, en particulier, sur les instruments d’observation étaient composés et nous sont parvenus pour la plupart (^). (*)

(*) ün sait acLiielieiiieiiL très iiieii à quui s’ca tenir sur la prétendue Larbarie des conquérants de l’Égypte et sur le dilemme d’Omar, à propos de la Bibliothèque d’Alexandrie, dont l’incendie fut un accident regrettable, mais moins considérable qu’un autre qui avait eu lieu du temps de Jules César et dont on a fait beaucoup moins de bruit.

(9 On trouve des livres arabes écrits sur papier, d’une date bien antérieure à celle où cette Invention se répandit en Europe et qui ne remonte pas au delà du xiv° siècle. Klaprotli, après avoir rappelé que le papier est une découverte chinoise, dit que l’art de le fabriquer avait été introduit, en effet, par les Chinois à Samarcande d’où les Arabes le transportèrent en Europe (Klaproth, Tableau historique de l’Asie, p. 36).

(9 J.-J- SÉDiLLOT et L.-Am. Sédillot, Traité des instruments astronomiques des Arabes et Mémoires sur les instruments astronomiques des Arabes (Paris, Imprimerie royale; iSS/j et 1841).

3a LES INSTRUMENTS, LES MÉTIIOnES ET LE DESSIN TOPOGRAPHIQUE;'.

De Bagdad, le culte de l’Aslronomie était revenu pour un temps en Égypte où, au siècle, Ebn-Jounis introduisait l’usage des tangentes et des sécantes six cents ans, selon la remarque de J. -J. Sédillot, avant Régiomontanus qui crut l’avoir imaginé le premier. Les prédécesseurs d’Ebn-Jounis avaient déjà substitué les sinus aux cordes dont les Grecs se servaient exclusivement.

Au XII® siècle, nous aurons à signaler particulièrement la Géographie d’Edrisi, mais c’est seulement au commencement du XIII® siècle que fut composé l’Ouvrage de beaucoup le plus important que nous connaissions, celui d’Aboul Hbassan-Ali, de Maroc, qui est à la fois un Traité de Gnomonique et d’Astronomie, accompagné de la description détaillée et de l’usage des instruments des observateurs arabes.

Le mouvement scientifique s’était propagé dans tout le bassin de la Méditerranée et avait acquis son plus grand développement en Espagne, d’où il s’étendit peu à peu chez les peuples chrétiens de l’Europe occidentale. Cette inlluence salutaire de la civilisation arabe sur celle de notre pays et des pays voisins a été éloquemment établie par plusieurs historiens modernes et nous n’avons pas à la démontrer à notre toiii’. Rappelons toutefois, en ce qui nous concerne, que, dès les premières années du ix® siècle, Charlemagne avait cherché à entrer en relation avec le célèbre khalife de Bagdad, Ilarounal-Raschid, dans le but d’inspirer le goût des Sciences à ses Francs, bien peu disposés à répondre aux soins et aux efforts de ce grand homme, ce qui suffirait pour témoigner de la très réelle supériorité intellectuelle de la race arabe à cette époque.

Près de deux siècles plus tard, le bénédictin Gerbert, d’Aurillac, qui devait par la suite devenir pape sous le nom de Silvestre II, ùtait allé à Cordoue pour s’instruire et avait commencé, après son retour, à introduire chez nous quelques connaissances mathématiques.

Ce fut cependant seulement au xii® siècle que les chiffres indiens, qualifiés du nom de chiffres arabes, furent adoptés, et il faut arriver au xiii® siècle pour trouver à Paris un enseignement vraiment scientifique de l’Astronomie, entière-

cnArrrnr: i. — iiistoiuque nES instrumexts et des MÉTiionES. 33

nient emprunté d’ailleurs aux Arabes et donné par l’Anglais ITolywood, beaucoup plus connu sous le nom de Sacro- Bosco (' ).

Nous ne devons pas omettre de signaler, au xii® siècle, un événement des plus bonorables pour la mémoire d’un prince chrétien, de cette race normande qui eut, à un si haut degré, l’esprit d’entreprise. C’est, en effet, pour satisfaire à la curiosité intelligente de Roger, roi de Sicile, que le savant arabe Edrisi composa sa Géographie, accompagnée de cartes nombreuses dont les spécimens que nous connaissons donnent une idée assez nette des conventions adoptées par les artistes qui ont exécuté l’œuvre mentionnée dans la Note ci-dessous, pour représenter les routes, les lieux habités et les montagnes (-).

(') Les Leçons de Sacro-Bosco ont été réunies en un livre qui, à partir de la découverte de l’Imprimerie, a eu soixante-cinq éditions plus ou moins étendues et souvent avec commentaires.

(“) « Roger, roi de Sicile, d’Italie, de Lombardie et de Calabre, prince romain, dit Edrisi, voulut savoir, d’une manière positive, les longitudes, les latitudes des lieux et les distances des points sur lesquels les voyageurs instruits qu’il fit appeler en sa présence et qu’il interrogea par le moyen d’interprètes, soit ensemble, soit séparément, étaient tombés d'accord. A cet efl’et, il fit préparer une planclie à dessiner; il y fit tracer un à un, au moyen de compas en fer, les points indiqués dans les Ouvrages ([u’il avait consultés et ceux sur lesquels on s’était fixé d'après les assertions diverses de leurs auteurs et dont la confrontation générale avait prouvé la parfaite exactitude. Enfin, il ordonna qu’on coulât, en argent pur et sans alliage, un planisphère (table ronde) d’une grandeur énorme, de quatre cent cinquante livres romaines, chaque livre pesant cent douze drachmes. Il y fit graver, par des ouvriers habites, la configuration des sept climats, avec celle des régions, des pays, des rivages voisins ou éloignés do la mer, des bras de mer et des cours d’eau ; l’indication des pays déserts et des pays cultivés, de leurs distances respectives par les routes fréquentées, soit en milles déterminés, soit en (autres) mesures connues, et la désignation des ports, en prescrivant à ses ouvriers de se conformer scrupuleusement au modèle tracé sur la planche à dessiner, sans s’écarter en aucune manière des configurations qui s’y trouvaient indiquées.

» Il fit composer, pour l’intelligence de ce planisplière, un livre contenant la description des villes et des territoires, etc...

» J’ai donné à cet Ouvrage le titre de : Délassements de l’homme désireux de connaître à fond les diverses coiitrées du Monde.,

» Terminé dans les derniers jours du mois de chesval, l’an 548 de l’Hégire (mi-janvier de l’an ii54 de J.-C.). »

Traduit de l’arabe en français par P.-Amédée J.\uhert (Recueil des Voyages et Mémoires, publié par la Société de Géographie, t. V). Imprimerie royale; sincccxxxvi.

La Note dont il s’agit peut se passer de commentaire, car elle résume très clairement les moyens dont on pouvait faire usage, à cette époque, pour construire une carte géographique ou topographique. On peut seulement se demander à quelles méthodes et à quels instruments on avait eu recours pour déterminer les latitudes et les longitudes ; on trouverait, au besoin, la réponse à cette question dans l’Ouvrage d’Aboul Hhassan, sur lequel nous allons nous arrêter et qui date précisément du commencement du xiii® siècle, par conséquept de plusieurs années avant la confection du planisphère de Roger et la composition de la Géographie d’Edrisi, auxquelles il dut beaucoup servir.

Pour déterminer la latitude, c’est-à-dire pour mesurer la hauteur du pôle, on employait X astrolabe et pour obtenir la longitude, en suivant la méthode de Hipparque, on observait les éclipses de Lune avec des clepsydres ou des horloges mécaniques, et l’on comparait les heures entre les différentes stations oîi le phénomène avait été observé (').

On sait, d’ailleurs, que c’est à une époque bien antérieure à celle d’Aboul Hhassan que remonte l’usage des instruments et des méthodes décrits dans son Ouvrage, qui a surtout le mérite d’en contenir un exposé très complet et quelquefois même un peu diffus.

Dès que les Arabes, en effet, eurent traduit et étudié la grande composition mathématique de Ptolémée, plus souvent désignée, d’après eux, sous le nom A' Almageste, ils voulurent continuer les travaux des Grecs et firent construire des instruments analogues à ceux qui étaient décrits dans cet Ouvrage, en leur donnant souvent de très grandes dimensions, ainsi des quadrants de quinze coudées et des sextants pour

(') Aboul Hhassan avait lui-inôrae beaucoup voyagé en Espagne et dans le nord de l’Afrique; il avait observé la hauteur du pôle de quarante et une villes, depuis la cote occidentale jus(iu'en Égypte, c’est-à-dire sur un espace de neuf cents lieues de l’Est à l’Ouest. 11 avait réuni aussi les renseignements géographiques recueillis par les savants de la plupart des contrées placées sous la domination des Arabes, et il était fort en état de faire la plus grande partie du travail de critique entrepris un peu plus tard par Roger et par son très intelligent collaborateur Edrisi.

Page 1