DE L'ARTICLE DEFINI, EN BRETON
L'article défini , en breton , est le même qu'en gallois , seulement il se modifie un peu dans la voyelle. Au lieu de yr, les Bretons disent ar, et au lieu de lui faire perdre sa consonne dans certains mots, comme en gallois, ils la changent, en la prenant dans les modifications des palatales. Ainsi , ils mettent 7i devant les mots qui commencent par d, n, t, et ils mettent
l devant les mots qui commencent par la même consonne , c est-à-dire une /; ainsi,
!ann DE L'ARTICLE INDEFINI, EN BRETON.
Nous avons dit qu'en gallois le substantif indéfini était facilement reconnu par l'absence de tout signe qui définît , c'est-à-dire par l'absence de l'article défini. Je n'ai pas appuyé sur ce point, je me le suis réservé pour le moment où je parlerais de l'article en breton, afin de mieux saisir les rapports des deux langues, et surtout les rapports de ces langues avec celles qui leur ont succédé. D'abord, cette méthode d'exprimer le substantif défini par l'omission de l'article indéfini est commune aux deux langues sœurs , le gallois et le breton , avec cette différence que l'usage en est beaucoup plus commun en gallois, ou, si l'on veut, beaucoup plus restreint en breton. Quoique cette méthode soit rationnelle, elle paraît d'abord contraire au génie de la langue française; et on dirait, par conséquent, que la langue bretonne ou galloise n'a pas exercé, à cet égard, d'influence sur la langue française, mais on se tromperait. Ainsi , en gallois , par exemple , on dit :
Arsaïi, sur fondement.
Ar y sait, sur le fondement.
Cette manière de distinguer le substantif indéfini du défini, par l'omission de l'article , est exactement la tournure française , comme dans la phrase suivante : « bâtir sur fondement , « et bâtir sur le fondement ; » et ainsi de suite , « aller par terre, « par mer, etc. » Cette tournure est tellement française , qu'en anglais , par exemple , où l'omission de l'article est en général de rigueur pour désigner l'espèce, on ne pourrait point
se servir de la tournure analogue, et il faudrait dire : « bâtir sur un fondement , » et non « sur le fondement : » on a foundatioîi.
D'autre part, les Gallois pourraient bien employer le mot équivalent à un, pour exprimer le substantif indéfini, comme on le fait à chaque instant en français, mais ils ne le font guère , tandis qu'en breton on en fait un usage aussi fréquent qu'en français. Ainsi, ce n'est pas seulement dans l'esprit de cet emploi que le breton coïncide avec le français , mais aussi dans le matériel du mot; comme, en breton, on dit eunn, pour l'article défini, on dit un, en français, mais avec cette différence que le breton , suivant les habitudes de transmutation de consonnes, change Yn en r ou en 7, selon la lettre qui commence le mot qui suit. Or il y a en français les trois modes usités en breton pour distinguer le substantif défini ou indéfini :
i° L'article défini;
2° L'omission de l'article défini;
3° L'emploi de l'article indéfini un.
Pour peu qu'on recherche quelle est la différence la plus saillante entre le français et le latin , dans la constitution de la langue, on verra de suite que c'est dans la déclinaison, et dans l'emploi de l'article , que consiste cette différence. Or, en parlant du fiançais, je parle du français proprement dit, c'est-à-dire, la langue d'oil. Nous verrons plus tard comment cette langue diffère, à cet égard, de la langue néo-latine parlée dans le midi, la langue romance proprement dite. Ces deux caractères, qui distinguent le français du latin, sont des éléments constitutifs dans le breton , c'est-à-dire dans la langue qui, au nord de la Gaule, a précédé la langue d'oi'Z, dont le français est une continuation.
De toutes les causes qui peuvent faire disparaître d'une
langue les désinences qui forment les déclinaisons, il n'en est sans doute aucune dont l'influence soit aussi puissante , aussi directe, que l'habitude de nos ancêtres de ne pas les employer. Ainsi, les Bretons, lorsqu'ils parlaient leur langue maternelle, n'ayant point de déclinaisons, ont dû continuer de s'en passer, lorsqu'ils se mirent à apprendre le latin, connaissance qu'ils ne pouvaient acquérir que d'une manière extrêmement imparfaite ; et l'imperfection devait, en premier lieu, se porter sur la déclinaison latine, ce qui eut lieu en effet. Il en est de même, quant au principe de l'emploi de l'article, quoique le résultat en soit inverse. N'est-ce pas encore l'emploi si fréquent de l'article , qui distingue le français du latin ? N'est-il pas évident que l'usage de cette partie du discours a dû nécessairement se continuer en français, quelles que soient d'ailleurs les autres causes qui aient pu contribuer à leur introduction dans les langues néo-latines; sujet que nous examinerons plus tard, à mesure que nous étendrons ces recherches à d'autres langues anciennes de la partie occidentale de l'Europe?