DE L'INDICATION DE LA PERSONNE
Dans toutes les langues modernes de la partie occidentale de l'Europe, et par là j'entends, pour ne plus y revenir, les langues néo-latines et les langues germaniques, la désinence du verbe sert, en général, à désigner la personne. Mais, sous ce même rapport, ces langues se divisent en deux classes qui correspondent à la distinction des peuples : dune part les descendants des Celtes, en prenant ce mot dans sa plus grande extension , à l'exception des Anglais , mais avec Y addition des Italiens, sans les comprendre cependant dans la dénomination ; d'autre part tous les peuples qui parlent les langues germaniques, en y comprenant les Anglais.
Or, en général, dans les langues néo-latines, chaque désinence désigne une personne distincte tant au singulier qu'au pluriel; ce qui fait que la présence du pronom n'est pas nécessaire pour la désigner. Ainsi l'on s'en passait en grec et en latin , la mère de ces langues. On s'en passe de même en italien, en espagnol et en portugais. On s'en passait jusqu'à un certain point jadis en français , et l'on s'en passerait encore , si Ton voulait, dans le plus grand nombre de cas ; surtout si l'on prononçait les désinences telles qu'elles sont écrites. Mais pour le moment nous ferons abstraction du français ; nous ne considérerons que l'italien , l'espagnol et le por-
tugais , où ce fait est constant et sans exception , comme en latin et en grec. Il n'en est pas de même des langues germaniques. En général, les désinences sont distinctes et appropriées à chaque personne, au singulier seulement; mais au pluriel , la première personne et la troisième se confondent dans la même désinence.
11 en résulte donc la nécessité absolue de l'indication des personnes qu'on emploie concurremment avec le pronom , du moins pour les désinences communes ; et cette nécessité ayant introduit leur usage dans ce cas, l'esprit d'analogie les continue dans les autres , où ils ne sont pas nécessaires. Je ne dis pas qu'ils ne puissent s'introduire autrement, je sais le contraire, et nous le verrons bientôt; mais dans le cas de désinences constantes et distinctes, leur présence surabonde, mais ne vicie pas.
De la présence en allemand des désinences distinctes au singulier, il suit, d'après l'esprit d'analogie qui règne dans ces langues, qu'elles ont jadis existé au pluriel; et, si je ne me trompe , Grimm en donne la preuve.
Quoi qu'il en soit, l'usage général du pronom qui accompagne le verbe rend, dans les langues germaniques, les désinences distinctes du singulier, inutiles, au moins pour la spécification des personnes ; et , par cela même , elles tendraient à s'effacer si aucune autre cause ne s'y opposait.
En anglais cette tendance est visible, car il n'existe plus une seule personne du pluriel qui ait une désinence spécifique ; et pour le singulier du passé , il n'y a qu'une seule désinence de cette espèce. De façon que le passé n'a plus de désinence distinctive de la personne qu'à la deuxième du singulier, dont on pourrait se passer.
Supposez un verbe réduit à sa racine et conjugué sous le rapport qui nous occupe par la seule addition des pronoms.
Cotte supposition est toute rationnelle, puisqu'elle se fonde sur la tendance qui a lieu dans les langues germaniques, portée jusqu'à son comble en anglais. Elle se réalise d'ailleurs dans une des formes de conjugaison de la langue bretonne, comme nous le verrons plus tard.
Ainsi donc il y aurait , et il y a en effet, deux formes de conjugaison sous le rapport de la désignation des personnes : lune, qui consiste dans des désinences servant à indiquer les personnes ; et l'autre , composée de la racine du verbe et du pronom. Elles en ont la nature intime. On peut donc les considérer comme telles ; car quelle différence réelle y at-il entre ces deux formes de conjugaison ? Est-ce parce que la désinence est attachée à la racine; mais la juxtaposition en change-t-elle la nature ? Serait-ce sa position ? mais la place d'un mot dans la phrase dépend des habitudes des peuples, quand la place qu'un mot occupe n'ajoute pas à sa valeur.
Or, dans ce cas , le pronom , qu'il vienne avant ou après , n'en désigne pas moins la personne et remplit exactement les mêmes conditions dans les deux cas. Et quant aux habitudes des peuples que nous étudions, le pronom, lorsqu'on l'emploie par exemple en gallois , peut être à volonté placé avant ou après le verbe. Mais il n'est pas nécessaire d'en aller chercher au loin des exemples, quoique ce soit de notre sujet; car les langues néo-latines nous en présentent des exemples frappants. Dans les formes interrogatives les plus vives et les plus simples, le pronom se place après le verbe ; et certes le pronom en changeant de place ne change pas de sens. Mais si lidée du doute qu'emporte une interrogation rendait la parité moins saillante, elle existe tout entière dans cette autre locution où l'on ne fait qu'affirmer, tournure si usuelle et si familière, comme dit-il, dit-elle, pensé-je, pense-t-il; et une infinité d'autres où tous ces pronoms peuvent venir après le
verbe, et cela dans tous les genres de styles. S'il faut chercher ailleurs que dans la disposition naturelle des esprits cette construction du pronom dans les langues néo-latines, je dis qu'elle est plus directement en rapport avec le génie des langues celtes ; car, en latin , quoiqu'on ait pu s'en servir, elle est bien moins familière.
En présentant ces réflexions je n'ai pas voulu disserter sur un point de grammaire plus ou moins général; mon but unique est de faire connaître le génie des langues celtes et leurs rapports avec les langues qui nous intéressent. Or il n'est pas dans ce sujet de point plus important; il s'agit d'analyser le verbe dans ses éléments et d'en faire connaître la nature intime. Ce qui précède nous y conduit directement.