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PRONONCIATION DU GAËL

En comparant la prononciation du gaël avec le tableau général des consonnes, on reconnaît que le vrai son des dentales aspirées manque; que ces peuples ont, à quelques nuances près , toutes les autres touches de l'organe vocal , telles que nous les avons exposées, à l'exception d'une des deux linguales frémissantes, lez. Quant à l'autre , le j (fran-

çais), ils le prononcent, mais jamais pur et simple, et, au contraire, toujours précédé du son d'une consonne, du d. Quant à la manière de le représenter, c'est une chose toute singulière qu'ils se servent du d tout seul, qui prend ce son composé lorsqu'il est accompagné d'un e ou d'un i.

Quant à la communauté de famille qui existe entre les langues gaëles et les langues bretonnes ( on voit que je me sers ici de cette dernière dénomination dans un sens générique, renfermant le breton-anglais , le gallois et le bretonfrançais), quant à cette communauté de famille , elle commence, comme de raison , avec celle de la prononciation. Les langues gaëles et bretonnes ont en commun ce caractère remarquable, que toutes les consonnes muettes peuvent se convertir en aspirées ; et ce caractère, dans sa généralité , nonseulement les réunit , mais les distingue de toutes les autres langues de l'Europe occidentale. Mais il devient bien autrement distinctif et spécifique quand on l'examine de plus près ; c'est qu'il n'y a pas une de ces muettes dans l'une et l'autre langue , lorsqu'elles commencent un mot qui , selon la consonne ou le mol qui précède, ne se convertisse en aspirée. Qu'y a-t-il en Europe qui soit comparable à ce caractère ? Y a-t-il un lien de famille dans les langues qui puisse être plus fort et plus évident? La prononciation tient si intimement aux dispositions organiques et aux habitudes profondément enracinées, qui deviennent ainsi une seconde nature , que je ne connais pas de caractères plus tranchés que ceux qui proviennent de cette source.

Voilà la généralité relative à la conversion des muettes en aspirées, commune aux deux tribus de langues, l'une composée des langues bretonnes, l'autre des langues gaëles. Voici les différences spécifiques ou génériques. Le gallois fait, comme nous l'expliquerons en détail dans la partie étymologique,

les conversions de muettes en aspirées, tellement naturelles et régulières, qu'elles ne sortent pour ainsi dire pas des mutations qui se font clans la même classe de consonnes , et de façon que la table générale des consonnes , que j'ai donnée , prosente exactement, peut-être à une nuance près, la conversion des muettes en aspirées. Observons, en passant, que c'est une marque d'un esprit d'analogie , des plus prononcées , qui deviendra dans la suite de ce travail, par la reproduction de ce caractère, le trait le plus saillant de la langue galloise.

Les langues gaëles , au contraire , quoiqu'en général les muettes s'y convertissent en leurs aspirées correspondantes , ne suivent pas cette règle d'une manière exacte et constante. Ainsi les deux muettes dentales, le d et le t, se changent bien en aspirées , mais non pas en leurs aspirées correspondantes, quoiqu'il en fut probablement ainsi jadis, je ne sais à quelle époque reculée ; car ils écrivent les dentales aspirées par dh et ïh, qui sont les formes rationnelles pour désigner les dentales aspirées, et qui sont assez généralement usitées. Les sons correspondants ont pu s'éteindre avec le temps, comme nous l'avons vu , dans presque toute l'Europe occidentale. Quoi qu'il en soit, quand ils écrivent un d ou un t aspiré, il n'y a plus ni d, ni t aspiré, ni muette dentale quelconque; c'est une gutturale aspirée qu'on prononce , quand on prononce quelque chose. Car c'est ici que commence à paraître le génie particulier au gaël ; c'est-à-dire que , tantôt des lettres sont prononcées, et tantôt elles ne le sont pas; et que, lorsqu'on les prononce, elles n'ont pas un caractère constant; que, souvent elles représentent des sons qui n'ont pas d'analogie avec ceux qu'elles désignent ordinairement, non-seulement dans les autres langues , mais aussi dans le gaël même. Ce seul trait suffit pour faire voir que le génie du gaël contraste avec celui du

gallois , sous le rapport essentiel de l'esprit d'analogie ; nous en verrons bien d'autres par la suite.

On conçoit de quelle importance est ce fait , pour les rapports d'étymologie. Je me contente de l'indiquer ici; j'y reviendrai dans la seconde partie de ce travail.

DES RAPPORTS DE LA PRONONCIATION DU GAEL AVEC LES LANGUES QUI LUI ONT SUCCEDE.

C'est ici qu'il est indispensable de rappeler en peu de mots les résultats des recherches historiques les plus récentes, sur les antiquités des peuples celtes. D'après ces résultats , que je dois prendre pour vrais, parce qu'ils sont des données d'une autre science , sauf à les vérifier si la partie que je traite m'en fournit les moyens, il paraîtrait qu'à une époque trèsreculée, la partie occidentale de l'Europe , depuis la côte gauloise de la Méditerranée jusqu'aux extrémités de la Grande- Bretagne , était occupée par des Gaëls , c'est-à-dire , un peuple parlant une langue ou des idiomes semblables à ceux que l'on parle actuellement dans l'extrémité septentrionale de cette même région, îe gaël , et portant le même nom; qu'à une ou plusieurs époques postérieures, qui ne sont peut-être pas hors des limites de la chronologie approximative, si je puis m'exprimer ainsi, un peuple parlant une langue affiliée, et portant le nom propre de Cymri (nom qu'une portion encore existante de cette population conserve et se donne encore), est venu se jeter au milieu de cette région étendue, se plaçant en travers , occupant les deux portions voisines de la mer, d'une part, le nord de la Gaule , d'autre part, le midi de la Grande-Bretagne; que de là il s'est plus ou moins répandu parmi les Gaëls des deux côtés du détroit , en s'y mêlant, en s'y

confondant comme par une dégradation, et par des nuances insensibles; que le culte prédominant des peuples celtes, au moins dans cette région, le druidisme , leur appartenait, et qu'ils l'ont plus ou moins communiqué aux peuples avec qui ils se sont mêlés.

Nous les appellerons, pour la commodité et la clarté du langage , les peuples bretons , puisque ce nom a servi à désigner ceux qui se sont fixés dans la Grande-Bretagne, et qu'il désigne aussi le reste, actuellement existant en France, du même peuple , qui dominait jadis dans le nord de ce pays.

Les peuples bretons se sont donc superposés, si je puis me permettre cette expression figurée, à une partie de la population des Gaëls. Ils les ont maîtrisés par la force et le culte ; ce qui revient finalement à une influence politique et morale.

Nous devons donc regarder les peuples bretons et gaëls comme coexistants sur le même sol , dans la même partie où les Bretons dominaient , et plus ou moins dans celle où les Gaëls s'étaient conservés indépendants. Dans la partie extrême du midi, le long des Pyrénées et de la Méditerranée, un autre peuple, les Ibères (dont les Basques, tant Français qu'Espagnols, sont les représentants vivants), s'est mêlé aux Gaëls.

Il est probable , d'après la nature des choses , que ces Gaëls du midi , étant plus près du cœur de la nation , devaient prédominer dans leur mélange avec les Ibères , qui s'y trouvaient mêlés à l'extrême limite de leur patrie, et, par conséquent, plus loin du centre d'action de leurs compatriotes.

A l'autre extrémité, au contraire, ainsi que nous venons de le dire , prédominaient sur les Gaëls du nord un peuple d'une autre race , mais affiliée , en même temps les instituteurs et les chefs des Gaëls.

Voilà le tableau historique que nous devons chercher à vérifier par le rapport des langues.

Nous avons vu que la prononciation du Français du nord était à peu près calquée sur la prononciation des Bretons de la Gaule ; coïncidence si exacte et si générale qu'elle ne saurait être attribuée qu'aux rapports des enfants avec leurs parents. Mais les Bretons n'étant pas leurs seuls ancêtres , il faut chercher s'il n'y aurait point dans la prononciation du français quelques traits de famille avec le gaël.

Or, il y en a deux de saillants et de distinctifs : les deux sons de Ye les plus caractéristiques du français. 12 e français très-ouvert et Ye muet final; ni l'un ni l'autre ne sont dans le breton de la Gaule, du moins que je sache; et certainement nulle part avec l'exagération de ses sons.

Or, ils se trouvent dans le gaël; mais ce qui nous intéresse le plus ici , c'est Ye muet final , si sourd, que c'est pour lui que la dénomination a été faite, et le seul qui la mérite. A lui seul il suffit pour distinguer le français parmi toutes les langues néo-latines , et par le son , et par la place qu'il occupe à la fin des mots.

Eh bien, sous ces deux rapports, Ye muet est gaël. Il ne nous en faut pas davantage comme souvenir de famille , surtout si l'on considère que les deux langues premières, le breton et le gaël, sont déjà si voisines entre elles, ainsi que nous l'avons fait voir pour la prononciation.

Si nous passons en Angleterre, nous pouvons encore espérer de trouver des traces des Gaëls , pourvu que les résultats des investigations historiques que j'ai rapportés soient fondés sur la réalité.

Je remarque d'abord que nous ignorons historiquement dans quelle étendue relative , dans quelle circonscription se trouvaient les deux langues qu'on y parlait. Le breton , à coup

sur, se parlait au midi ; mais jusqu'où allait-il ? Et même dans le midi ne parlait-on que le breton ? C'est ce que , dans le silence de Tliistoire, on est libre de supposer, ou le contraire, à volonté. Mais si l'on consulte les documents que l'on peut tirer de la comparaison des langues, on arrive à un résultat qui surprend autant qu il satisfait.

Qu'y a-t-il, en anglais, parmi les langues occidentales de l'Europe, qui étonne et désespère l'étranger?

C'est cette prodigieuse diversité entre les sons écrits et les sons parlés, cette irrégularité si capricieuse et si inconcevable dans la valeur des caractères, qui tantôt se prononcent d'une façon, tantôt d'une autre, et tantôt pas du tout; c'est cette multiplicité de sons sourds qui se suivent dans les mois à plusieurs syllabes lorsque V accent se porte sur la première, et que toute oreille autre que celle d'un naturel du pays ne peut

distinguer.

C'est ce défaut d'analogie qui , ne laissant pas de fil pour conduire clans le dédale des sons, fait que, chaque mot étant une exception , on est réduit à la nécessité d'apprendre la prononciation individuelle de chaque mot; et que finalement on ne sait lire , en prononçant à peu près comme il faut , que lorsqu'on a appris la langue par l'oreille.

Tout ce que je viens de dire, expression des sentiments des étrangers qui ont appris à parler l'anglais, est encore plus vrai du gaël.

Ce n'est certainement pas dans le gallois que les Anglais auront puisé ce caractère, où tout est tellement régulier et constant dans la prononciation , qu'il n'y a pas de consonne , ni même de voyelle qui ne se prononce et toujours de la même manière, quand même il y en aurait six qui se trouveraient réunies. Ce n'est pas non plus à la source germanique; car lorsqu'on est capable d'imiter quelques aspirations

gutturales et de placer l'accent suivant la règle , qui est claire et simple, on peut, dans une demi-heure, apprendre à lire assez correctement l'allemand , même sans y comprendre un mot.

C'est donc aux langues anciennement parlées dans la Grande Bretagne et qui s'y sont conservées jusqu'à nos jours, qu'il faut recourir pour en trouver l'origine. Or, comme ce ne saurait être le gallois , d'après ce que nous venons de dire , et que ce caractère est encore plus tranché dans le gaël, il ne saurait venir que de là , à moins de supposer une altération spontanée si singulière et si prodigieuse, c'est-à-dire, vouloir reconnaître le fait et fermer les yeux sur la cause parce qu'on ne s'y attendait pas. Du reste , ce n'est pas tout; et l'on peut bien s'en douter, si l'on a bien rencontré la source. Si , d'un côté , l'anglais présente une foule de sons sourds, il en offre aussi de beaucoup plus pleins qu'aucune autre langue moderne de notre moitié de l'Europe. Certains sons de l'a, Yo, aw , ow , ont une ouverture et une qualité de son qu'on ne rencontre dans aucune d'elles , et qu'on ne retrouve que dans le gaël. Une bizarrerie de la langue, qui paraît inconcevable, c'est que le t a le son de tche, dans virtue , etc. Où voit-on rien de semblable, si ce n'est dans le gaël, où le d a le son de dje, qui n'en est qu'une nuance? et ce même son de dje, représenté en anglais par un g devant un e ou un i , n'est certes ni un g gallois ni un g allemand.

Voilà une réunion de caractères tellement distinctifs , qu'il serait difficile d'en imaginer de plus marqués , qui n'existent dans aucune langue voisine , et seulement dans une de celles qu'on parlait anciennement dans le pays. Ainsi , pour résumer ce que nous avons dit dans une autre occasion du gallois, et, en dernier lieu , du gaël ; nous voyons que la prononciation des deux langues qu'on parlait anciennement dans la Grande-

Bretagne s est7 perpétuée en grande partie jusqu'à nos jours dans l'anglais.

DU GENRE

Il n'y a pas un plus grand nombre de genres en gaël qu'en français, c'est-à-dire qu'il n'y en a que deux; ainsi donc, à cet égard, il y a plus de similitude dans cette partie fondamentale de la grammaire entre le français et le gaël, une des langues primitives du pays , qu'entre le français et le latin , quoique le français soit une langue néo-latine. Quant à la forme principale qui distingue le féminin en français et dans le gaël, nous ne pourrons en parler que lorsque nous aurons exposé la déclinaison dans le gaël.

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