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DES CONSONNES, DANS LA LANGUE BRETONNE

Les langues bretonne et galloise sont , comme nous l'avons déjà dit, et comme dans la suite nous le ferons voir jusqu'à l'évidence, deux langues sœurs, ou plutôt deux jumelles, qui, par conséquent, se ressemblent infiniment, mais non au point de ne pouvoir être distinguées, ou, pour parler plus exactement, le gallois et le breton ne font qu'une langue, qui se distingue comme idiome ou comme dialecte. C'est donc une chose singulière, mais non sans exemple, qu'il n'y ait pas dans les deux , les mêmes touches vocales , car d'abord les trois linguales dont l'absence caractérise le gallois se trouvent dans le breton , et réciproquement les deux dentales aspirées dont la présence distinguait en quelque sorte le gallois parmi les langues occidentales de l'Europe n'existent

pas en breton. Un phénomène de cette espèce, quoique, je le répète, il ne soit pas unique, mérite notre attention, et doit nous porter à rechercher s'il ne peut pas être ramené à quelque principe d'unité.

Les langues vieillissent, et, par conséquent, subissent des changements qui les éloignent plus ou moins de leur caractère primitif. Il en est chez qui cette marche est très-lente , et qui n'éprouvent que de légères modifications dans une longue suite de siècles. Il en est d'autres qui subissent des altérations considérables. Les deux langues sœurs qui nous occupent, nous présentent l'exemple de l'une et de l'autre. Le gallois a peu varié dans un laps considérable de temps, et diffère peu de ce qu'il était dans les temps plus reculés dont il nous est resté des monuments. Le breton, au contraire, a beaucoup souffert, moins, à la vérité, dans sa forme et sa constitution, que dans son étendue. Il a éprouvé des pertes énormes, mais ces pertes portent plutôt sur la richesse que sur la nature de la langue; et cette langue ressemble à une statue mutilée, dont ce qui reste a conservé les contours et les proportions des formes. La perte consiste dans les 'mots plutôt que dans la structure. Il est donc à présumer que la prononciation a de même été altérée dans certains points , et il n'est pas à croire que des sons aussi remarquables et aussi caractéristiques que les deux dentales aspirées qui se trouvent dans le breton-anglais, c'est-à-dire le gallois, aient manqué, dans l'origine , aux Bretons-Français.

On se demandera peut-être s'il est naturel que de pareils sons disparaissent, et, puisqu'ils sont rares dans les autres langues de l'Europe, ils auraient pu ne pas exister dans le breton, malgré l'extrême analogie des deux langues, je dirai presque leur identité. Mais les dentales aspirées ont-elles toujours été rares en Europe? En général, les questions relatives

à l'ancienne prononciation des peuples paraissent insolubles, et les recherches qu'on a faites à cet égard semblent plutôt un jeu de l'imagination que le résultat d'une investigation philosophique. On peut cependant, sur la question qui nous occupe, parvenir à un résultat satisfaisant.

Est-il sûr que l'allemand n'ait pas eu de dentale aspirée ? On voit , en examinant l'allemand , que si le ih ne se trouve pas dans la langue parlée, il se trouve dans la langue écrite. Je sais que cette combinaison de lettres peut être employée par un peuple sans qu'elle représente le son qu'elle indique ; mais cela n'a lieu que dans le cas où l'on emprunte un mot à une autre langue où ce son existe ou a existé. Ainsi, lorsque nous empruntons au grec un mot qui renferme un 6, nous le conservons en le représentant par un ih sans en adopter le son ; mais si le mot est indigène , et s'il est écrit avec ces deux lettres, n'est-ce pas la trace évidente de l'ancienne prononciation ? Il y a plus, on ne peut douter que les anciens Saxons n'aient eu le son du 6 et même celui du §, par conséquent les deux dentales aspirées, la sifflante et la frémissante. Si cela ne suffit pas pour prouver que le son fut général parmi les Allemands, nous pouvons fournir une preuve qui ne laisse rien à désirer, en faisant connaître un fait, ignoré jusqu'ici, et qui est unique dans l'histoire de la prononciation des langues. Sans doute on croira que cette prononciation n'existait que dans des temps reculés; mais on va voir combien elle était rapprochée de notre époque. Adolphe de Mekerkebourg, près de la ville de Bruges, était un savant belge qui vivait sous le gouvernement du duc d'Albe ; il avait adopté les doctrines de la réforme, et fut par conséquent persécuté. Il se réfugia auprès de la reine Elisabeth , qui lui fit un accueil distingué. Révolté de la manière barbare dont on prononçait le grec dans les écoles, il fit un traité de la prononciation de cette

langue; et, en parlant du d, il dit qu'il faut le prononcer comme font les Grecs modernes, comme les Anglais prononcent le ih dans le mot ihief, et comme les Allemands dans le mot thier 1. Voilà donc une preuve juridique , un témoignage irrécusable d'un contemporain qui, par ses liaisons, son savoir, et l'attention particulière qu'il donnait à ce sujet, devait en être parfaitement instruit; lequel dépose que, dans la dernière moitié du xvie siècle, les Allemands avaient la prononciation du th. Nous ferons voir plus tard que les deux dentales aspirées existaient probablement dans le gaël , et par conséquent, anciennement, dans la plus grande partie de la France, où l'on ne parlait pas le breton , comme dans le nord de l'Italie, dans toute l'étendue de la Gaule cisalpine. Quoiqu'on ne connaisse pas la langue étrusque , oh en possède l'alphabet et on en connaît la valeur ; là se trouve le 6 avec le caractère grec , et sans doute avec sa prononciation propre. J'ignore ce qui se passait dans le reste de l'Italie , mais , avec cette exception , et en faisant abstraction des Bretons-Français , on voit que l'une ou l'autre des dentales aspirées, ou les deux, étaient des sons constitutifs dans toutes les langues des peuples qui occupaient la partie occidentale de l'Europe, en y comprenant les Grecs. Les Bretons-Français, frères des Bretons-Anglais, les Gallois, auraient-ils seuls fait exception ?

Il y a, d'ailleurs, pour arriver au même but, un autre procédé qui, à la vérité, est fondé sur un principe semblable. Lorsque, dans une langue dérivée, il y a des mots écrits dont la prononciation ne correspond plus à l'indication des lettres, il faut se demander si la prononciation primitive ne se trouverait point dans une langue mère vivante, ou dans une langue sœur qui la représente. Ainsi en anglais, entre autres

1 Aclolphi Mekerchi Brajensis de vetera et recta pronuniiatione linguœ (jrœcœ Commcntarius. Bruges, apud Galezium, i565, p. 74.

altérations de la prononciation originelle, il y a le gh qui tantôt ne se prononce plus du tout, tantôt se prononce d'une manière tout à fait différente de ce que cette combinaison de lettres indique naturellement. Or, il s'agit de savoir si ces mots, ou la plupart de ces mots, se trouvent dans le saxon ou l'allemand, avec le son propre au gh; car le gh indique naturellement une gutturale, le x par exemple, ou une gutturale aspirée analogue. C'est ce qui a lieu en effet. Ainsi , le mot laugh est le mot lachen des Allemands , qui est prononcé comme il doit être, avec une gutturale aspirée; tandis qu'en anglais, ce n'est pas qu'on l'omette, comme on le fait dans plusieurs mots analogues dans cette langue, mais on le dénature au point d'y substituer une labiale aspirée qui est Vf, et on dit là/au lieu de lach, comme les Allemands. Je me borne à cet exemple, j'en pourrais citer bien d'autres; celui-ci me suffit. Mais pour le compléter et renforcer la preuve, si l'on consulte la prononciation de ces mots par les Écossais de la plaine, qui parient leur dialecte anglais dans toute sa pureté, on trouve qu'ils ont conservé la prononciation de la gutturale aspirée de leurs ancêtres. Faisons maintenant l'application de ce principe aux Bretons. Leurs frères les Gallois représentent la dentale aspirée frémissante , c'est-à-dire le § par un z ; et c'est ainsi, pour le dire en passant, que font les Espagnols, au moins pour la dentale aspirée sifflante , le 0. Nous reviendrons plus tard sur cet objet, quand il s'agira de la langue basque. Or, quels sont les mots, ou la plupart des mots bretons où se trouvent le z ? Précisément ceux qui correspondent à des mots gallois, identiques d'ailleurs, et où il y a un z; c'est-à-dire la prononciation de la dentale aspirée frémissante, le 3. Et remarquons que cette coïncidence , qui confirme les preuves précédentes de l'ancienne similitude de prononciation , est fortifiée par des raisons tirées des lois qui président

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à la transformation des sons, lorsqu'ils s'allèrent; je dis lorsqu'ils s'altèrent, et j'entends par là lorsqu'ils passent d'une classe à une autre.

Que se passe-t-il d'abord entre des personnes de nations différentes, lorsque l'une veut imiter les sons propres à l'autre langue, et qui ne se trouvent pas dans la sienne? Si la personne a l'ouïe délicate et les organes souples, quand même elle ne saurait pas d'abord reproduire le véritable son , elle y en substitue un autre qui a , avec lui , les rapports les plus voisins. Si c'est une muette, elle tend à y substituer l'autre muette de la même classe; ou si elle a à sa disposition l'aspirée correspondante à la muette, elle y a recours. Mais si c'est une aspirée, et que dans sa langue il n'y en ait point dans cette classe, elle prend une aspirée analogue, d'une classe voisine. Ainsi s'agit-ii d'une dentale aspirée, pour un étranger qui n'en a pas dans sa langue ; s'il est bien doué sous le rapport de la prononciation , il y substituera une linguale , suivant la nature de la dentale aspirée. Si c'est la dentale sifflante , il y substituera un s. Si c'est l'aspirée frémissante, il la remplacera par un z. Or, à plus forte raison, cette même tendance à la mutation des consonnes aura lieu chez un peuple qui cessera de prononcer les dentales aspirées; et c'est ce que nous voyons dans le breton. Mais cette substitution, qui est la plus conforme à l'analogie, ne sera pas la seule; et dans un certain nombre de cas, l'une ou l'autre muette correspondante remplacera l'aspirée.

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