‹ Recherches sur les langues tartares ou memoires sur differens points de la grammaire et de la litterature des Mandschous, des Mongols, des Ouigours et des Tibetains. Paris, Impr. royale 1820Chapitre 10 sur 20 · I-chi thsing tseu» ou J moudan · texte numérisé non relu

I-chi thsing tseu» ou J moudan

tntehou-i mandchou khergen [Mots qui se prononcent autrement qu'ils ne s'écrivent]. Le nombre de ces mots seroit fort grand , si l'on s'en rapportoit à ce qui est dit ici. J'ai exposé plus haut les raisons qui me donnent lieu de penser qu'on n'admet plus

ces irrégularités embarrassantes, au moins dans la langue de9 gens instruits.

7. 0 Enfin, Tksirtg chou y un pi si an heou , ou bien /^j^-o o. ( t sy^K / ; v ^HP^ a . mandchou khergen arara-de fi nikere

nenden il khi [ Ce qu'il y a antérieur et de postérieur en conduisant le pinceau pour écrire les caractères Mandchous]. C'est encore un article imité, sans discernement, des écrivains Chinois, qui enseignent par quel trait on doit commencer, continuer et finir leurs caractères. On sent que ces règles sont à-peu-près inutiles dans une écriture alphabétique.

Le tome II , et le second chapitre qui le remplit tout entier, ne contiennent qu'un seul article intitulé Kian han man - tcheou ihao-hoa, et en tartare 0 y ; i > ,^ / H » M « » ^ / i « m-j é *

nikan gisoun kamtsikha mandchourara fiyelen-i gisoun [Discours Chinois, accompagné de sa traduction en mandchou]. C'est un morceau considérable, où les phrases des deux langues sont disposées en lignes alternes et parallèles. Le chinois est en style vulgaire, et les formes grammaticales y sont marquées par les particules propres au kouan hoa, c'est-à-dire, à la langue pariée. La matière offre une sorte de dialogue où l'auteur a cherché à ramener toutes les tournures familières dont peut avoir besoin un homme qui veut apprendre à parler l'une des deux langues.

Le chapitre III, qui forme le troisième tome, a pour titre, Thsing wen tsou - tu hiu tseu , ou bien /"'Oy' u \ /*r V>y**^9 j). f * t ^ /^P-y 0 mandchou pitkhéi gisoun - de a'isiJara moudan - ni

khergen [Mots auxiliaires et particules de la langue Mandchoue]. C'est effectivement un traité des particules, et en même temps la partie vraiment grammaticale du Thsing wen khi meng. Les ' marques des cas , les prépositions, et même les différentes formes des verbes, y sont considérées comme mots vides , hiu tseu, ou particules, présentées d'abord séparément, puis examinées avec un grand détail dans toutes leurs différentes acceptions, et appuyées d'une foule d'exemples. Toutes les explications sont en chinois, fort bien rédigées et d'une grande clarté. On y voit, à

la vérité, que les Mandchous n'ont pas encore pu s'éfever à la hauteur des abstractions grammaticales , ni généraliser leurs idées, en réunissant tous les cas semblables sous l'expression de principes simples ; mais enfin c'est-Ià une grammaire composée sur un plan parfaitement convenable au génie de la langue; et je ne crois pas qu'on puisse prendre de ce dernier , en étudiant les grammaires des Missionnaires , une aussi juste idée que par la seule lecture de ce traité. On en jugera par l'extrait que j'en rapporte dans l'Appendice (i). J'ai choisi l'une des marques des cas , la particule /*r de , qui désigne le datif, suivant la grammaire de Gerbillon. Les Mandchous ont bien une notion confuse de ce que nous entendons par ce cas, ainsi que par le» autres , puisqu'ils désignent toujours chacun d'eux par la même forme; mais il ne semble pas que l'idée de déclinaison se soit encore présentée à leur esprit. Cela prouve que les abstractions sont moins difficiles à faire qu'à rendre ; et, en effet, les peuples les plus barbares en ont une foule dans leurs idiomes ; mais ils se distinguent des nations savantes, parce qu'ils manquent de termes pour les exprimer. .\

Le tome IV comprend le quatrième et dernier Kiouan , qui est divisé en deux parties : l'une est intitulée Thshig tseu pian sse , ou bien ^jj * » » * q> * ! 4^ , & / *- » ^l * V^ adalichard

mandchou khergen-be ilgaboukhangge [Distinction des mots Mandchous qui se ressemblent]. C'est encore un article imité de ceux qui se trouvent dans les grammaires et à la tête des Dictionnaires des Chinois; mais cette distinction , utile ou même indispensable pour éviter de confondre ensemble des caractères Chinois qui ne différent que très -peu dans l'écriture et qui ont cependant des significations très - éloignées , ne me paroît pas d'une grande importance en mandchou, ou dans toute autre langue alphabétique, où elle ne peut rouler que sur l'orthographe, à-peu-près comme dans nos tables de mots improprement appelés homonymes, ou sur des ressemblances de lettres qui ne

(1) Voyez l'Appendice.

peuvent

peuvent embarrasser ou tromper que ceux -qui ne savent pas l'alphabet.

La seconde partie de ce quatrième chapitre a pour titre, Thsing tu kiaï sse, ou ^gj-^v W +i f "A / W'tj'W adaîichara mandchou gisoun-be soukhengge. C'est un véritable dictionnaire de synonymes, où les nuances des mots Mandchous dont la signification diffère peu , sont exprimées en chinois avec beaucoup de précision et de clarté. Ceiui qui voudra bien entendre les livres Mandchous ou les versions des livres Chinois, doit faire une étude particulière de cet article , qui lui sauvera bien des méprises , en l'éclairant sur ia véritable valeur des mots.

On voit qu'il y a dans le Thsing wen khi meng plusieurs morceaux dont ia traduction et la publication seroient d'une grande utilité pour l'avancement de ia littérature Mandchoue. Les dialogues familiers du tome II, imprimés tels qu'ils sont, en chinois et en mandchou, en y joignant une version Françoise, prêteroient un assez grand secours aux étudians de ces deux langues , si jamais elles acquéroient en Europe une importance autre que celle qu'elles ont l'une et l'autre en littérature. Le traité des particules du tome III et ia table des synonymes du tome IV formeroient une excellente grammaire, si, comme il seroit aisé de ie faire, on les publioit avec une version Françoise. Les autres morceaux sont moins importans, ou se trouvent déjà dans des ouvrages imprimés. Du nombre de ces derniers est ie syllabaire Mandchou que M. Langlès a publié tout entier dans ia troisième édition de son Alphabet, et qu'il est très-nécessaire de connoître, non-seulement pour apprendre à lire le mandchou , mais encore pour pouvoir rechercher les mots , soit dans le dictionnaire d'Amiot, soit dans quelqu'un des dictionnaires originaux. En effet, dans l'un comme dans les autres, les mots ne sont point arrangés dans un ordre simplement aiphahétique, mais d'après une sorte de système syllabique fort incommode, dont l'emploi embarrasse beaucoup les commençans. On lit à ce sujet des détails utiles dans ï Alphabet Mantchou de M. Langlès (i).

(i) 3.» édition, p. 179. Voy. aussi Peshauterayes , ouvrage cité, p. jjj.

IUÔ RECHERCHES

On ne trouve pas, dans toutes les copies du syllabaire Mandchou , les groupes syllabiques analysés comme ils le sont dans les exemples que j'ai rapportés plus haut, d'après le T/isirtg wen khi meng; et c'est ce qui avoit persuadé aux premiers auteurs qui ont parlé de la langue des Mandchous , que ce peuple n'avoit aucune idée de l'alphabet, et que les syllabes étoient pour eux comme autant de signes isolés dont les élémens n'avoient jamais fixé leur attention. Ce seroit sans doute une bien grande singularité et un fait sans exemple qu'une nation n'eût pu s'aviser d'exécuter elle-même une analyse si simple et si facile, et qu'elle eût attendu qu'on vînt des bouts de l'univers l'avertir qu'elle avoit depuis deux cents ans des lettres sans s'en apercevoir : encore si les formes de ces lettres s'altéroienx dans la composition, ou perdoient par leur groupement quelqu'un de leurs traits, comme cela paroît avoir lieu dans la plupart des alphabets Indiens, l'ignorance ou l'inattention qui n'eût . pas permis de les retrouver dans les syllabes, pourvoit être justifiée, jusqu'à un certain point, chez un peuple guerrier, qui n'a montré jusqu'à ce jour que très-peu de dispositions pour les travaux littéraires; mais aucune écriture au monde ne se compose de signes plus simples et plus réguliers. Quel est , nous ne dirons pas l'homme, mais l'enfant doué de quelque perspicacité, qui, dans les syllabes <uj .a^ .\>^ . ^ ma, me, mi, mo , mou. ne reconnoîtra surle-champ la forme de la consonne m, tx et des voyelles /• ^ \> * ?■ a, e, i, o, ouf Qui, dans les groupes «v>^ -/-v

na, ne, ni, no, nou , ne s'aperçoit tout de suite que la consonne n est figurée par le point initial! 11 n'est pas un seul des groupes du syllabaire, même parmi ceux qui sont formés de trois ou quatre lettres, qui présente de véritables difficultés. Aussi n'estce pas un mérite que je cherche à revendiquer pour les Mandchous dans l'analyse de leurs syllabaires , mais un fait que je veux rétablir, et que je crois suffisamment prouvé parles exemples rapportés précédemment.

En Europe, Deshauterayes est le premier qui ait fait con* noître ï Alphabet Mandchou. Ne pouvant, dans l'Encyclopédie

SUR LES LANGUES TARTARES. 10élémentaire de l'abbé Petity, faire graver en entier le syllabaire, il se borna à en représenter les vingt - neuf élémens , dans les formes qu'ils prennent au commencement, au milieu et à la fin des mots : ainsi un motif d'économie fut la première cause de cette découverte, si une pareille analyse peut mériter ce nom. ^a planche qu'il en forma est à la page 5 46 de sa Dissertation sur les langues ( 1 ) ; elle a été copiée dans l'Encyclopédie de d'Alembert (2). Deshauterayes y a omis les lettres ponctuées et celles qui sont marquées du signe guttural ; mais il donne à part, et ce signe, et le point dont il connoissoit fort bien l'usage , comme on le voit par les transcriptions de mots qu'il rapporte.

Comme la collection de Petity est assez rare, elle a pu rester inconnue aux auteurs qui ont traité, depuis cette époque, de l'écriture des Mandchous. Aucun d'eux au moins ne l'a citée (3); et c'est ce qui donne lieu de croire qu'ils ont exécuté, indépendamment du travail du savant François, l'analyse dont celui-ci nous avoit donné le résultat. J'ai eu connoissance d'une feuille manuscrite, de la main du célèbre professeur Buttner, où l'on voit l'alphabet Mandchou, extrait,- suivant une note qui s'y trouve jointe, d'un syllabaire Mandchou accompagné d'une transcription Russe, faite par un interprète nommé Soson Karpow. Le syllabaire , faisant partie d'un petit ouvrage élémentaire Mandchou-chinois , appartenoit à Breitkopf, imprimeur distingué à Leipsick ; et c'est probablement chez ce dernier, et dans la même source que Buttner, que M. 'Wahi a puisé l'alphabet Mandchou analytique qu'il a donné dans la seconde planche de son Histoire des langues orientales (4), sous le titre à! Alphabet Ouigour. Au titre près, la planche de M. Wahi est exacte, et elle représente assez bien les lettres Mandchoues.

(1) Bibliothèque des artistes et des amateurs, «Sec. Paris, 1766, iff-4.' t. II, part. II, p. 546 bis.

(2) Planches, f. II, au mot Caractères.

' (3) Il faut excepter M. Langlès,qut parle avec éloge de la dissertation de

Deshauteraves, dans son Alphabet Mantchou, 3.* édition, p, j/2.

(4) AHgemeine Ceschichte der genlaendischen Spraçhe. Leipzig, 1784; pl.! et II,

Trois ans après, M. Langiès mit le sceau à ces différens essais, en présentant à l'Académie des inscriptions et belleslettres,, sa dissertation intitulée Alphabet Mante hou (i), avec un tableau des vingt-neuf lettres simples , et un exemple du procédé analytique suivant lequel elles ont été extraites du syllabaire. Mais ce qui rend particulièrement ce travail remarquable, c'est que c'est le premier ouvrage qui ait été imprimé avec des types Mandchous mobiles; et c'est en quoi M. Langiès l'a emporté sur ses prédécesseurs, qui n'avoient jamais donné de lettres ou de mots Tartares que sur des planches de cuivre gravées en taille douce. L'appjication des procédés de notre typographie à l'écriture Mandchoue est un véritable service rendu à la littérature orientale, puisqu'elle a fourni les moyens de publier le Dictionnaire d'Amiot et quelques autres ouvrages utiles , et qu'elle a ainsi ouvert une carrière nouvelle aux amateurs de l'histoire et de la philologie.

Deshauterayes avoit entrevu la possibilité de fondre des caractères Mandchous, et de s'en servir pour éviter l'usage embarrassant et dispendieux des planches de cuivre (2); mais il s'en est tenu sur cet objet à la spéculation. Les caractères gravés en 1787, sous la direction de M. Langiès, n'ont pas tout-à-fait le style des imprimés originaux : quelques lettres sont un peu trop alongées, d'autres offrent des sinuosités trop marquées ; toutes sont en général un peu trop grêles. Ces défauts s'observent à un plus haut degré dans la copie qu'en a faite à Parme ie célèbre imprimeur Bodoni , et dont on trouve un exemple dans la collection des Oraisons dominicales qu'il a publiée. M. Langiès a été mieux servi par ses dessinateurs ou par ses graveurs dans un second corps plus petit qu'il a fait exécuter il y a quelques années (3). J'apprends qu'un des premiers typographes de i'Aile-

(1) l. M édition , Paris, 1787 , in-4..'

(2) Ouvrage cité, p. f8t.

(3) C'est cecorps^ on a employé' dans ces Recherches, après <ru'une quinzaine de poinçons , qui se trouvoient défec-

tueux,ont été corrigés 00 regravés. A ma demande, M. Anisson-Duperon , directeur de l'Imprimerie royale, plein de zèle pour tout ce qui peut intéresser le bien des sciences, y a faii ajouter an certain

magne, M. Tauchnitz, auquel on doit déjà de très-beaux caractères Grecs , vient de faire graver à Leipsick un petit corps Mandchou et Mongol. Les dessins, qui lui ont été fournis par M. de Kiaproth , ont été pris sur une belle édition des Ordonnances de l 'empereur Young-tching, adressées aux huit bannières. J'ai vu des épreuves de ces caractères, qui sont fort éiégans :il est à souhaiter que quelque savant les mette en usage , en publiant de bons ouvrages Tartares , et contribue ainsi à répandre en Allemagne ce genre de littérature , si peu cultivé jusqu'à nos jours.

Si l'on a conçu des Mandchous une idée trop désavantageuse, en 11e les croyant pas capables de distinguer les élémens de leur propre langue , on les a dédommagés de cette injustice en leur supposant un système grammatical assez judicieux , une phraséologie régulière et claire , une connoissance approfondie de la théorie du langage. C'est au moins ce qu'on peut inférer des expressions des Missionnaires que j'ai citées plus haut, expressions par lesquelles ils placent le mandchou fort au -dessus du chinois, sous le rapport de la clarté et de la méthode. On a déjà vu, par l'analyse du Thsing-wen khi nieng, que cette opinion est au moins fort hasardée ; mais puisque nous avons occasion de rectifier les idces qu'on a pu concevoir sur la langue de ces Tartares , il est bon de nous arrêter à discuter les principaux points par lesquels on prétend assurer leur supériorité sur les Chinois.

Les Mandchous ont des signes pour désigner les cas et distinguer les nombres ; leurs verbes ont des terminaisons pour marquer les temps, les modes, les conjugaisons. Quelques désinences sont affectées aux adverbes, et à plusieurs formes dérivatives des verbes ; outre cela , on ne manque ni de pronoms pour déterminer les personnes, ni de particules pour indiquer

nombre de poinçons nouveaux, qui ont été gravés d'après me» dessins, et avec lesquels on peut imprimer non-seulement le mandchou, mais l'ouigour, le mongol , l'ôlet , et toutes sortes d'écritures

Tartares; on peut même représenter les Çalik, ou additions faites par les Lama»

à l'alphabet Ouigour, et tianscrire en tartare les mots Samskrits, ainsi qu'on le voit dans le cours de cet ouvrage. >

f I O RECHERCHES

les rapports de temps ou de lieu des objets les uns avec les autres , ou ceux que les différentes propositions peuvent avoir entre elles ; c'est-à-dire qu'il y a en mandchou des prépositions et même quelques conjonctions, espèce de mots qu'on peut regarder comme la plus abstraite de toutes. Au premier coupd'ceil, la langue des Mandchous semble l'emporter sur celle des peuples voisins, et même sur quelques idiomes Européens, puisqu'elle paroît placée à ce point précis de combinaison grammaticale, où la simplicité des formes ne nuit pas à la netteté de l'expression , et où leur multiplicité et leur trop grande complication n'apportent ni confusion dans les phrases, ni difficultés excessives dans l'étude.

Mais en y regardant de plus près , on s'aperçoit que tous ces avantages sont à-peu-près illusoires , et que quelques-uns même , par l'abus qu'on en fait, deviennent de véritables imperfections. • Effectivement, des quatre particules qui désignent les cas v> i ou \K ni pour le génitif, /*x de pour le datif, ^? be pour l'accusatif, et o=- tsi pour l'ablatif, la première répond au

tchi et au ti des Chinois, et la seconde à leur tu ou

^jjT. lu. La troisième manque en chinois, où l'on ne distingue

ordinairement l'accusatif par aucun signe particulier ; mais elle

correspond souvent aussi au signe de relation JjJ* tchi. Quant

à l'ablatif, les Chinois ont beaucoup de particules destinées à l'exprimer différemment , suivant ses diverses significations. Ici donc, déjà, loin de le céder au mandchou, le chinois l'emporte par le nombre de ces petits mots accessoires , et bien plus encore, à mon avis, par la faculté de s'en passer, et de les omettre entièrement , quand ils sont inutiles.

Quelques mots Mandchous peuvent prendre le signe de pluralité sa, se, ta ou te; mais leur nombre est peu considérable; et les Mandchous , qui, dans leur grammaire, n'ont pas encore

SUR LES LANGUES TARTARES. 111 su généraliser leurs idées , ni s'élever à l'idée abstraite de pluriel, les rangent dans les dictionnaires comme s'ils étaient des mots differens. Pour ceux qui n'ont pas cette sorte de pluriel» on se sert de la particule f***} geren , mise avant les substantifs; mais il y a en chinois une vingtaine de mots indiquant la pluralité qu'on peut employer ainsi, avec cette différence, qu'aucun d'eux n'étant parfaitement synonyme des autres, il résulte de leurs significations particulières, des nuances délicates suivant la nature des objets. Du reste , il faut faire pour ces signes de pluriel la même observation que pour ceux qui servent à marquer les cas : on ne les emploie que quand on ne peut s'en passer pour s'entendre. De là naît en partie ce style grave, aphoristique ou sentencieux qu'on admire dans les bons livres Chinois, et que les traducteurs Mandchous ont presque toujours su faire disparoître. Le. chinois exprime dans un sens vague et indéterminé

ces phrases : Q -J* ^g* kiun-jseu youéi . , . £| $q

sian h'tan youéi . . . h sage dit . . . les anciens philosophes disent. . . Les Mandchous, se piquant mal à propos d'une précision inutile, mettront : At^J ambasa saisa khendoume ....

Lj^mjAl^ \>h, ^ nenekhe wang-sai khcndoukhengge ,

phrases où l'on sent une redondance de pluralité fatigante , sur tout après la simplicité de l'expression originale.

Les genres ne se distinguent en mandchou par aucune marque particulière ; il n'y en a pas non plus en chinois , et je ne sais si c'est-là un défaut essentiel. Le genre des mots qui désignent des êtres animés se découvre presque toujours de iui-mtme; et quant aux objets qui n'ont point de sexe, c'est une distinction oiseuse et superflue que de leur en donner un en grammaire. Les Mandchous cependant ont adopté pour quelques mots certaines modifications de voyelles et de consonnes qui servent à marquer, non pas précisément les genres masculin et féminin , mais plutôt la force et la foiblesse, la supériorité et l'infériorité, en un mot tout ce qui est susceptible de plus ou de moins , ou d'une opposition quelconque. C'est principalement

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le changement de Va en e , et des consonnes qui veulent îa première de ces voyelles pour celles qui exigent la seconde, qu'on emploie à cet effet. Les exemples feront mieux entendre ce dont il s'agit : /< a, en mandchou, signifie le principe actif et lumineux que les Chinois nomment yang ; m. « sera le nom de l'autre principe passif et ténébreux qui s'appelle en chinois

Jl^tS yen. Et d'après ce premier changement, qui est comme la

base des autres , kliakha , mâle , formera ^K> khekhe , fe-

me l le . De s«W». esprit ferme, fort (en chinois

Miang), on fait dériver /mXV*-J genggen , esprit foible, complaisant {en chinois Jeou). De /^m. ama, père, on forme eme,

mère. v>4^ garoudaï est un mot nouveau , dérivé du samskrit, et adopté par les Tartares pour désigner un oiseau fabuleux qui joue un grand rôle dans la mythologie de Bouddha. Les Mandchous ont choisi ce mot pour rendre le nom d'un autre oiseau fabuleux, célèbre chez les Chinois, qui l'appellent foung-hoang, et ils en ont tiré le féminin V*^**-J geroudéi , qui est le nom qu'ils donnent à la femelle du même oiseau , en chinois hoang, &c. ; mais ces distinctions sont peu communes , sujettes à beaucoup d'irrégularités , et par conséquent d'une utilité fort médiocre.

Il n'y a rien de particulier à remarquer sur les pronoms, dont le système est également simple et facile chez les Chinois et chez les Mandchous. Je viens donc aux verbes , sur lesquels il y a quelques observations assez importantes à faire , et qui sont la partie foible de la grammaire Mandchoue.

On peut, en général, distinguer deux sortes de modes dans les verbes : les uns servent à marquer la nature affirmative, impérative ou optative des propositions, et ce sont ceux-là qui méritent véritablement le nom de modes ; les autres , ne désignant que des rapports techniques, et n'étant que la forme

convenue

convenue du régime de certaines conjonctions , ou le résultat de certaines dispositions purement grammaticales ; et ceux-ci sont moins des modes que des espèces de cas, auxquels les verbes sont assujettis par le génie de plusieurs langues. En passant par ces derniers, il peut arriver que le verbe reste toujours à celui des premiers qu'on nomme infinitif ou impersonnel, c'est-à-dire qu'il soit toujours pris sans acception de temps ni de personnes, et sur-tout sans qu'il serve à rendre aucun des mouvemens de l'ame, aucune des opérations de l'esprit, auxquels sont affectés les modes proprement dits (1).

Or il en est précisément ainsi, non-seulement des modes, mais encore des désinences que le P. Gerbilton a présentées comme des marques de temps dans les verbes Mandchous. Toutes les formes dont ils sont susceptibles peuvent se réduire à sept principales, savoir, les terminaisons nîbi, me, ra, kha.fi, tsi et H, dont quelques-unes varient suivant la conjugaison. On ne peut comprendre dans cette énumération les désinences des verbes passifs , collectifs , transitifs , &c. qui sont de véritables verbes dérivés ; mais il faut y joindre quelques expressions verbales composées avec certains verbes auxiliaires, et les terminaisons adjectives klumgge , rangge, &c. Les nuances exprimées par ces différentes modifications, sont, pour la plupart, vagues et peu prononcées ; ce qui fait qu'il n'est pas rare de les trouver

(1) « On doit observer que les modes » dans les verbes ont une destination » analogue à celle qu'ont les cas dans » les noms : les cas indiquent les rap- » port» que les noms ont dans une pro- » position avec les autres mots qui la » composent; les modes déterminent de » même dans quels rapports sont entre » elles les propositions qui forment une » phrase ou une période. Comme les cas » sont souvent aidés dans leurs fonc- » tions par les prépositions, les modes » aussi ne remplissent , dans bien des w occasions, leur destination qu'à l'aide »• des conjonctions. Enfin , par un drr-

» nier trait de ressemblance, les prépo-

»> suions suppléent aux cas dans les lan- » gues qui n en admettent point, et les » conjonctions peuvent aussi remplacer » les modes. Par une suite de cette ob- »servation, on pourrait appliquer aux » modes la distinction de modes absolus «et modes relatifs , comme je l'ai appli- » quée aux cas. II y a des modes qui » sont nécessairement relatifs, comme les » modes conditionnel, suppositif, &c. ; » il y en a d'autres qui sont tantôt ab- » solus , tantôt relatifs. » Principes de grammaire générale, par M. de b'acy , P . 20J.

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employées les unes pour les autres. Je me contente de les indiquer ici , et de renvoyer pour de plus grands détails aux Elementa liriguœ Tartarica et au T/ising wen khi meng. On s'y convaincra facilement qu'elles ont des usages trop multipliés pour ne pas produire beaucoup de confusion.

L'impératif est le thème des verbes; de ce mode, on forme tous les autres modes et leurs différens temps, par l'addition de quelques syllabes, Il est bien digne de remarque que cette même propriété de l'impératif se retrouve dans un grand nombre d'idiomes très - diffère ns au reste les uns des autres. Un pareil rapprochement est plus singulier que le plus grand nombre de ceux des étymologistes, et c'est un fait qui tient de plus près à la nature de l'esprit humain.

De l'impératif se forme le temps en mbi , qui marque indifféremment le présent et le futur dans un sens positif ; c'est donc un indicatif. Ce temps est indéclinable, c'est-à-dire qu'il ne peut être suivi des particules ^ be , de, \>*- tsi. Il ne change pas suivant les personnes, non plus que les autres temps ou modes; mais on distingue ces personnes par l'addition des pronoms de la première et de la seconde, de ceux de la troisième ou d'un sujet substantif quelconque.

Le temps en me est un infinitif indéclinable ; il sert , quand une période est composée de plusieurs membres ayant chacun son verbe, à distinguer celui qui est l'avant-dernier. Il ne désigne par conséquent aucune modification particulière , et son emploi n'est déterminé que par la place qu'un verbe se trouve occuper dans la phrase. .

Les temps en kha, khe , kho , et en ra , re , ro, sont appelés par Gerbillon parfait et futur; mais ils ne désignent réellement ni passé ni futur; ce sont des gérondifs déclinables, qui conviennent indifféremment à toutes les personnes , et qui s'éloignent en cela de ceux des autres langues, où les gérondifs n'admettent point de pronoms, au moins sans l'entremise d'un autre verbe.

Le temps en ki, kini , est un optatif dont on ne se sert qu'avec l'auxiliaire semé [dicere] pour la première personne, et sekhe

[dictum] pour les autres. C'est un véritable mode, qui marque le désir ou la volonté de faire quelque chose. Mais l'expression complexe qu'il constitue a quelque chose de singulier, puisqu'à la rendre mot à mot, weïleki-seme , par exemple, [utinamfaciam] , ou wèilekini sekhe [utinam facias , faciat , &c.y, signifie exactement faciam dicere, . . . facias ou faciat dictum.

Le temps en fi a ia force du participe actif passé des verbes Latins de'ponens , et du participe moyen des Grecs. On le met à tous les verbes d'une même phrase dont le sens est suspendu , et l'on n'en excepte que l'avant-dernier, qui se met au temps en me , et le dernier qui se met au positif en mbi ou au temps en kha, Me, kho, ou en m, re , ro , auquel on ajoute la désinence finale et insignifiante pi. Aucune idée de temps, de personne, aucune modification dans la nature des propositions, n'est marquée implicitement ni repoussée par ces trois formes ; elles n'ont absolument rapport qu'à ia situation du verbe dans la phrase; elles ne méritent donc pas le nom de modes.

Les temps en khangge et rangge sont de véritables adjectifs verbaux, que représente assez bien le participe actif présent des François, ou le participe en /uutioe, des Grecs ; avec cette différence, peu avantageuse au mandchou , qu'on les emploie aussi dans le sens passif, et même pour marquer les noms d'action , de sorte que tatsikhangge , par exemple , signifie , suivant l'occurrence , étudiant, étudié, étude; khcndoukhengge peut s'entendre delà personne qui dit, de la chose qui est dite, et de l'action dédire. C'est déjà là sans doute une grande source d'obscurité; mais ce n'est pas la plus abondante qu'on puisse dès à présent entrevoir dans le système des verbes Mandchous. Presque tous sont susceptibles de cinq formes dans la voix active. Ainsi de tatsimbi , apprendre, on fait dériver régulièrement tatsinambi , aller apprendre , tatsindsimbi , venir apprendre, tatsinoumbi et tatsindoumbi, apprendre ensemble, et tatsiboumbi , faire apprendre. Mais cette dernière forme , que l'on peut faire prendre à tous les verbes, outre le sens transitif, marque encore le passif; et c'est ce qui produit, dans un grand nombre de cas, une ambiguïté aussi fâcheuse qu'inévitable : par

exemple, de tantambi , frapper, on forme tantaboumbi , qui signifie également être /nippé ou faire fmpper; de dakhambi , suivre, dakhdboumbi , faire suivre, ou être suivi, &c.

En voilà, je pense, assez pour faire juger dans ïa théorie ces conjugaisons, par lesquelles les Missionnaires ont avancé que le mandchou devoit l'emporter sur le chinois. On peut déjà s'apercevoir qu'il n'y a rien dans les verbes Tartares qui approche du goût de nos longues d' Europe ; et l'on s'en convaincra bien mieux encore, si, laissant-là les abstractions grammaticales, on examine le rôle que jouent dans la pratique ces prétendus temps et modes. Pour faciliter cet examen au lecteur, j'ai cru devoir, à cause de la rareté des textes Mandchous , en rapporter un de quelque étendue ( i ). Celui que j'ai choisi a l'avantage de se rattacher, par la matière qui y est traitée, à l'objet même de nos recherches, puisque c'est l'un des livres sacrés de cette religion de Bouddha, portée de l'Inde dans la Tartarie à des époques historiquement connues, et qu'on a voulu, nonobstant les renseignemens les plus positifs, considérer tantôt comme originaire du plateau de la grande Tartdrie , et tantôt aussi comme antérieure dans l'Indoustan au culte de Brahma lui-même. Le livre que je donne ici en mandchou , d'après une édition originale Chinoise et Tartare , est réellement composé de deux parties : la première est une sorte de texte qui ne consiste qu'en un petit nombre de lignes, et dont l'original , écrit en samskrit, paroît avoir fait partie d'un grand ouvrage intitulé la Fleur de majesté (2). La seconde est un commentaire composé suivant toute apparence en chinois , par quelque Bonze indien , ou du moins par une personne instruite dans les sciences de l'Inde, et capable de transcrire les mots Samskrits en caractères Chinois. Il semble aussi, d'après ces transcriptions, que le traducteur Mandchou ait été en état de le rectifier sur les originaux ; ce qui nous autorise à

( 1 ) Voyez l'Appendice , I» et 2/ parties.

(2) En chinois, Hoayan king. Vpy.

sur ce livre la note 1 dans l'Appendice, /." partie.

SUR LES LANGUES TARTARES. HJ supposer qu'il avoit au moins quelque connoissance de l'alphabet Devanagari.

Le sujet de ce petit ouvrage est fort obscur , et la manière dont il est traité est on ne peut pas plus éloignée du cercle ordinaire de nos idées. Il s'agit en effet du dogme le plus sublime de la doctrine secrète de Bouddha , de celui qui enseigne aux initiés les moyens par lesquels l'intelligence humaine peut s'élever jusqu'à la divinité, ou, pour parler leur langage, sortir du fleuve de la vie et de la mort , de cette émanation de l'esprit universel où nagent tous les êtres créés, et arriver au rivage oppose', c'est-à-dire, rentrer dans le sein de Bouddha. Il n'est donc pas surprenant que la version Mandchoue d'un pareil ouvrage présente de grandes difficultés. Je n'inférerai même rien de cette partie du texte qui est traduite du samskrit : on paroît s'y être scrupuleusement conformé à la construction de l'original, dont plusieurs fois même on a transcrit les expressions sans les traduire. Mais le commentaire pouvoit et devoit être clair : or , indépendamment de l'obscurité qui naît du fond des idées, il en résulte une plus grande encore de l'emploi de ces verbes déclinés, de ces nominatifs sous - entendus , de ces désinences grammaticales toujours vagues et ambiguës qui tiennent au génie particulier de la langue. Le livre dont il s'agit est sans doute un des plus difficiles à entendre qu'il y ait en mandchou ; mais qu'on le compare au texte Chinois, et l'on verra si celui-ci , tout dépouillé qu'il est de formes et de particules, n'est pas, dans sa construction simple et naturelîe, beaucoup plus intelligible que la version Tartare. Ce que j'avance ici est bien opposé à l'opinion émise par le savant Amiot; mais «j'ose dire qu'il n'est pas une personne qui, sachant les deux langues, et lisant une de ces éditions Chinoise et Tartare , où les phrases du texte sont disposées en lignes parallèles à celles de la traduction, ne jette beaucoup plus souvent les yeux sur l'original que sur la copie (i). Quel peut donc être le mérite de cette dernière ?

• • * (•) On trouvera l'un et l'autre dans l'Appendice..

Dans les livres historiques , le style Mandchou n'a pas au même degré le vague et l'ambiguïté que je viens de signaler : c'est qu'il n'est rien de plus clair et de plus simple que celui des originaux Chinois sur lesquels on les a calqués. On ne trouve donc là encore aucun avantage à consulter le tartare préférablement au chinois. Si l'on passe à des compositions dont la nature prête plus d'essor au style, on y trouvera la même obscurité jointe à la construction la plus monotone, la plus fatigante et quelquefois la plus embarrassante. C'est un trait bien caractéristique du mandchou que la règle phraséoiogique à laquelle il est astreint, et ij est étonnant qu'on n'en ait pas encore fait la remarque. Rien n'est libre dans cette langue , et l'élégance y est impossible. La place de chaque mot est invariablement marquée dans chaque phrase , et toutes les phrases sont comme sorties du même moule. Le terme conséquent, quoique marqué d'un signe de cas , est toujours placé avant son antécédent , l'adjectif avant le substantif, le substantif régi avant le mot recteur, le complément avant le verbe. Les phrases sont soumises à la même loi ; et s'il se présente quelqu'une de ces propositions incidentes que nous rattachons au mot de la phrase principale qui en est le sujet, il faut de rigueur en mandchou la placer au commencement. Tout ce qui, dans les autres langues , ' est subordonné au choix de l'écrivain , et peut devenir entre ses mains un moyen de varier les phrases et de leur donner plus de mouvement et d'expression , est ici déterminé par la règle et d'une manière toujours uniforme* Il s'ensuit qu'une période un peu longue, une énumération , une division quelconque, quand elle tiendrait, comme cela arrive souvent, plusieurs pages, n'est entendue qu'au moment où l'on atteint le dernier mot, et n'est soutenue jusque-là que par le retour périodique et fastidieux des participes en fi. C'est-là, plutôt que la longueur des mots, la cause pour laquelle les Mandchou* n'auront jamais de poésie. Ils ne sauroient même avoir d'éloquence ; car leurs plus beaux morceaux ne sont que des séries de propositions arides et décharnées, toutes formées régulièrement d'un sujet, d'un régime

SUR LES LANGUES TARTARES. IIO et d'un verbe. L'adverbe même ne paroît pas naturel à leur idiome; ils le remplacent souvent par un adjectif ou un substantif suivi de la marque du génitif. Les seules expressions véritablement adverbiales qu'ils possèdent , se réduisent à quelques centaines de mots bizarres , la plupart onomatopées , qui sont trop évidemment créés par le caprice pour avoir jamais cours chez les gens instruits , et qui n'ont pas même le mérite médiocre de rendre passablement un son quelconque. Tels sont fir-fyarseme [ en agitant l'air comme une femme qui marche ] , firfinfiyarfin [ en sanglotant ], kangour-kingour-seme [ comme des murs qui s'écroulent], &c. Toutes ces expressions dont nous rejetons les analogues dans le style le plus vulgaire et le plus familier, sont des beautés dans les livres Mandchous : ce sont du moins les seuls mots qui en rompent un peu la monotonie.

Si le wen-tchhang ou le style des livres surpasse déjà en clarté et en précision celui que les Mandchous ont adopté pour le représenter dans leur langue, à plus forte raison peut-on assurer la même chose du siao-choue ou style familier que les Chinois emploient dans la conversation, et aussi dans les romans, dans les drames , et dans les autres compositions du même genre. Une simplicité quelquefois enfantine, mais le plus souvent une inimitable naïveté, forment le caractère distinctif de ce langage , qui est peut-être plus éloigné du chinois littéral , que celui-ci ne l'est du latin ou du françois. Ici tous les rapports sont marqués, toutes les nuances sont exprimées ; les sujets ne sont plus sousentendus, ni les particularités de nombre ou de temps abandonnées à la sagacité du lecteur ou de l'auditeur. Les mots groupés en forme de polysyllabes , les substantifs affectés de désinences spéciales , les conjonctions et les prépositions soigneusement mises à leur place, les adverbes distingués par des terminaisons, une fouie d'auxiliaires et de mots analogues aux particules tant séparables qu'inséparables dans les verbes Allemands , une construction enfin toujours conforme à l'ordre naturel des idées, font du chinois familier ou du kouan-hoa, la plus claire comme la plus facile de toutes les langues. C'est une chose qui n'étonnera

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pas ceux qui sentiront combien il est absurde de supposer qu'une nation habile et éclairée ait invente, adopté ou conservé un système aussi vicieux que celui qu'on s'obstine à lui prêter ; un système qui exposeroit d'une manière inévitable à de perpétuelles équivoques et à de fâcheux malentendus.

Mais si, grâce aux formes grammaticales, dont, contre l'opinion vulgaire, on est toujours maître de faire usage en chinois, la conversation est loin de présenter l'obscurité qu'on lui a supposée , il pourroit n'en pas être de même du style des King, dont la principale beauté consiste peut-être à s'être entièrement refusé ce secours, et dont au moins l'énergie et la sublimité tiennent en grande partie à ce que chaque phrase, et pour ainsi dire chaque mot, renferment un sens absolu , et à ce que les auteurs et rédacteurs de ces antiques monumens, aussi riches d'idées qu'avares de mots , se sont bien gardés d'en prodiguer à l'expression des relations grammaticales, auxquelles il est presque toujours si facile de suppléer.

On ne sauroit nier pourtant que cet excès de concision ne produise quelquefois du vague et de l'obscurité ; mais cela même a lieu moins souvent qu'on ne l'imagine, et l'embarras ne roule presque jamais sur le fond des idées, mais plutôt sur des particularités de personnes, de temps, &c. Or on a pu voir plus haut que la fausse richesse grammaticale des Mandchous n'est guère propre à lever des difficultés de ce genre. Aussi peut-on, dans chacune des traductions qu'ils ont faites des livres Chinois, trouver la preuve qu'elles n'éclaircissent rien de ce qui est obscur dans le texte ; ce qui provient aussi, à la vérité, de la manière servile dont on les a calquées sur ies originaux. Certains tours que le génie d'une langue admet et rend intelligibles, deviennent obscurs ou dépourvus de sens quand on les transporte dans une autre langue sans y faire les modifications nécessaires. C'est ce qui rend insoutenable la lecture des anciennes traductions Latines où l'on s'est trop strictement attaché à rendre la lettre des auteurs Grecs. On éprouve le même dégoût et le même embarras en lisant les Psaumes ou tout autre livre de l'ancien Testament dans la

version

version interlinéaire de Stitictes Pagninus. Rien de tout cela pourtant nesauroit donner une idée de l'insipidité des versionsTartares. On peut dire qu'elles ne sont formées que des phrases Chinoises, dont on a, à l'aide d'un dictionnaire, remplacé chaque mot par le mot Mandchou correspondant. On a même été jusqu'au point de respecter l'ambiguïté qui résulte quelquefois de la multiplicité des acceptions d'un même mot; et ne trouvant pas toujours dans les expressions Mandchoues cette espèce d'amphibologie , on la leur a procurée exprès, prenant pour être obscur et inintelligible, autant de peine qu'on s'en donne ailleurs pour écrire

avec clarté et précision. Ainsi c&e ou sse signifiant en chi-

nois couleur et volupté , on a étendu le mot Tartare potcho , qui n'avoit primitivement que la première de ces deux acceptions,

à exprimer aussi le sens de la seconde, hing ayant successivement acquis les significations de marcher, pratiquer, agir, faire, yaboumbi a été artificiellement doué de tous ces divers sens. Le mot Tartare /-^ giyan ne signifie à-la-fois morale, disposition , régie, raison, que parce que H, en chinois, pouvoit

s'entendre de toutes ces manières. Système bien vicieux, puisque si l'on est embarrassé dans un passage ambigu d'un texte , et qu'on ait recours à la traduction , on y trouve précisément la même sorte d'ambiguïté amenée là , non par la force des choses et la pauvreté de la langue , mais par une vaine recherche de fidélité et une servile imitation de la part des interprètes (i). On s'est quelquefois, il est vrai, écarté de ce mode de traduction: mais c'est quand on auroit dû peut-être s'y attacher plus soigneusement, ou du moins quand son emploi n'auroit pas eu d'inconvénient. Ainsi dans les anciens livres , tels que le Chou-

(i) Je ne rapporte aucun passage à I appui de ce reproche , parce que j'en ai consigné plusieurs dans ma notice sur les quatre livres moraux de Confu-

cius et sur leurs traductions ; nowce qu'on trouvera dans le io.' volume des Notices et extraits des manuscrits.

king , les personnages célèbres, et les empereurs eux-mêmes, sont toujours désignés par leur nom ; usage qui tient à la simplicité des mœurs antiques. On dit Yao , Chun , lu , &c. Les Mandchous joignent à ces noms le mot de Khan , titre Tartare doublement déplacé quand il s'agit des anciens souverains de la Chine. Si le Chou-king rapporte le discours d'un empereur, il

l'annonce simplement par les mots suivans : j^J 77 youeï

[le prince dit. . .] , £J Yao youe'i [Yao dit...], &c. Les

versions Tartares remplacent ces mots par la formule actuellement usitée à la cour de Peking : L'empereur ordonna du haut de son trône... Si l'on adresse la parole au prince, elles emploient cette autre formule : Les grands adressèrent avec un profond respect leur discours de bas en haut. II y a en chinois deux cycles, l'un de dix , et l'autre de douze caractères, tous insignifians et servant seulement à la supputation des jours et des années. Les Mandchous ont adopté, pour remplacer le premier, les noms des dix couleurs et nuances principales , et pour l'autre ceux de douze animaux, depuis long-temps employés dans la Tartarie à cet usage, et dont la réunion en cycle sera l'objet de nos recherches dans (a suite de cet ouvrage. Et comme les deux cycles se combinent ensemble pour former un cycle de 60, on réunit à cet effet le nom d'une couleur à celui d'un animal , et il en résulte à chaque date les expressions les plus grotesques, telles que celles de bœuf rouge , cheval vert, chien violet, et autres semblables.

II y a peu de livres où l'infériorité du mandchou , et l'impossibilité de rendre dans cette langue les beautés des écrivains Chinois, se fassent sentir d'une manière aussi remarquable que dans la version du Meng-tseu. Cependant le style de cet auteur n a point l'énergique simplicité ni l'inimitable laconisme du Chou-king ou des livres de Confucius; il est plus brillant et plus fleuri ; ses descriptions sont vives et animées, ses tableaux riches et remplis de figures et de comparaisons pittoresques : en un mot, c'est peut-être de tous les écrivains Chinois d'un rang distin-

gué , celui dont la tournure d'esprit est le moins éloignée du goût Européen, et qui a le plus de ce mixt wit qu'Addisson attribue aux auteurs Latins du second ordre (1). II semble donc que ce devoit être un de ceux qui perdroient moins à changer de langue, et dont une version quelconque représenteroit moins mal le genre de mérite. Cependant j'ose assurer , sans crainte d'être démenti par ceux qur entendent les deux langues, que la traduction Tartare n'a conservé aucune des beautés de l'original; elle est, comme toutes les autres, pesamment fidèle, et, loin de pouvoir dispenser de la lecture du texte , elle n'est bonne qu'à en faciliter l'intelligence.

Apres avoir énuméré les défauts des versions Mandchoues, if seroit injuste de passer sous silence les avantages qu'elles peuvent offrir aux lecteurs des ouvrages Chinois. Premièrement elles représentent le sens littéral de ces derniers avec une exactitude dont rien n'approche, et qu'on peut seulement- trouver excessive, ainsi qu'on l'a vu précédemment. En second lieu , il n'est pas rare qu'on se trouve arrêté, en lisant un texte Chinois, par des mots qui peuvent être pris ou comme verbes ou comme substantifs. Un coup-d'ceil sur la version Mandchoue a bientôt levé une difficulté de ce genre. La même chose peut se dire des noms propres d'hommes ou de lieux qui sont presque tous significatifs en chinois, et qui peuvent exposer un lecteur à faire de graves contre-sens. Les Mandchous se bornent dans leurs livres à transcrire la prononciation de ceux des caractères Chinois qui servent à représenter un nom , de sorte qu'on les a bientôt reconnus au milieu de ceux qui ont été non transcrits , mais traduits. La ponctuation qui est toujours soigneusement marquée dans les traductions Tartares , et qui d'ailleurs y est presque superflue à cause de la régularité des phrases, et des terminaisons qui les caractérisent, est un autre avantage par où elles l'emportent sur les originaux. Enfin, quelque servile que soit la copie, on gagne toujours à la comparer à l'original , et la différence de construc-

(1) Spect. 6a.

lion peut quelquefois rendre clair dans l'une ce qui ne l'étoit pas dans l'autre. Mais tout cela ne sauroit justifier l'assertion exagérée de quelques zélateurs du mandchou, qui ont été jusqu'à dire qu'avec le secours de cette langue on pourroit désormais se passer de la connoissance du chinois , et lire dans les traductions les bons livres Chinois, parmi lesquels, suivant eux, il n'en est pas un seul qui n'ait été traduit en tartare. Quand ce dernier fait seroit vrai , il n'en demeureroit pas moins indispensable d étudier la langue des originaux , soit pour pouvoir apprécier le mérite littéraire de ceux-ci, soit même pour avoir seulement 1 intelligence des versions Tartares ; car, sans le chinois, il est absolument impossible de les comprendre. C'est ce qu'il est aisé de démontrer en peu de mots.

Il y a en chinois une foule prodigieuse d'expressions collectives , de figures techniques, de phrases tellement consacrées par 1 usage , et si bien restreintes dans leur signification , qu'on doit les entendre et qu'on les prend en effet toujours dans le sens qui leur a été affecté par convention, et non dans celui qu'elles auroient, si on les traduisoit littéralement. Les Mandchous les ont toutes conservées dans leur langue ; on les retrouve chez leurs auteurs à chaque page ou plutôt à chaque ligne, et par-là ils ont transporté dans leur idiome ce qu'il y a de plus difficile dans celui de leurs maîtres en littérature. Or, comme les dictionnaires lartares n'expliquent pas ces sortes de difficultés, et qu'on n'en peut trouver l'interprétation que dans les livres Chinois, si l'on ne consulte ces derniers , il est impossible à l'homme qui sauroit e mieu x le mandchou , d'entendre une phrase où se trouve une seule expression de ce genre. Rendons ceci sensible par des exemples.^ Les Chinois ont une métaphore très -usitée et prise e la chaîne et de la trame qui composent un tissu ou un filet, us nomment la première kang , et s'en servent pour désigner ce qu il y u d'essentiel dans un ouvrage invariable en morale , en politiq Ue > &c n s appellent la chaîne ki , et en font l'emblème e ce qui est moins important , moins constant. Ainsi ils nomment san kan [ les trois chaînes] , les rapports qui existent

entre le prince et le sujet , le père et le fils , le mari et la femme, rapports qui , dans leurs idées, sont la base de l'ordre social. Par une figure semblable, une histoire composée d'un texte où les événemens sont racontés sommairement, et d'un commentaire destiné à en développer les circonstances, se nomme kang-mou , ou la chaîne et les mailles. Les Mandchous ont fait passer ces différentes expressions dans leurs livres, lis disent /-f-H> / 1 ilan khechen , Us trois chaînons , pour les trois principaux rapports moraux, et /°^*V /^"W khechen - khergin , trame et chaînon , pour annales (1). C'est môme là le titre qu'ils donnent au traité historique connu en Europe sous le nom de Thoung kian kang mou.

Depuis la plus haute antiquité, on nomme I=f|l lou-chou

[six caractères], les six règles d'après lesquelles sont construits les caractères Chinois, les six classes sous lesquelles on peut les ranger, et par métaphore l'écriture en général. Les Mandchous ont traduit ces mots par 0 /-ex^H ninggoun khatsin-i

pitkhe [écriture de six sortes ou les six. sortes d'écriture]. Mais si l'on ne connoît pas le terme Chinois , on pourra traduire par le livre de six chapitres, comme l'a fait M. Langlès (2); et cette faute assez grave ne devra être attribuée qu'à l'emploi d'une expression étrangère , empruntée d'une langue qu'on aura cru pouvoir se dispenser d'étudier. Ainsi l'on peut très -bien, à la rigueur, entendre les livres Chinois sans le secours des traductions Mandchoues; mais pour lire celles-ci, on est forcé presqu a chaque pas d'avoir recours aux livres Chinois. Cette conséquence, qui résulte des faits rassemblés dans ce chapitre, est bien opposée aux assertions des Missionnaires.

(1) Cette expression se trouve dans la préface du Dictionnaire Mandchou- Chinois, dont on lit quelques fragmens dan ! l'Alphahet Mantchou ( pag. 66 ).

Langiés , qui a écrit deux fois par

inadvertance /-^-y khergen [lettre, caractère ] , au lieu de khergin [trame], n'a pu reconnoitre dans cette

expression le titre du Thoung - kian kang-mou ; aussi a-t-il traduit vaguement

les mots 0 /*VH> /^hJ khe-

chen khergin-i pitkhe, par grands ouvrages de morale et de politique , au lieu de Traité historique ou Annales.

(2) Alph. Mandchou, 3.* éd. p. 6j et C7.

La richesse et fa multiplicité des expressions sont un autre avantage que les mêmes auteurs ont réclamé pour la langue Mandchoue , et sous le rapport duquel ils ont cru lui voir une certaine supériorité sur le chinois. On cite en faveur de cette opinion le nombre prodigieux de synonymes des mots chien , cheval et autres semblables. D'ailleurs, enlisant quelques chapitres du grand dictionnaire Chinois-mandchou par ordre de matières, on remarque un assez grand nombre de mots simples en mandchou, et rendus en chinois par des phrases explicatives, comme si le mot correspondant avoit manqué. De plus , le Miroir de la langue Mandchoue , en quarante- huit depielin ou livres (i), avec des supplémens , le dictionnaire du P. Amiot lui-même, en 3 volumes in-4. 0 , promettent une abondance de mots assez considérable, puisque le dernier, qui est bien éloigné d'être complet, ne peut contenir moins de douze mille articles. Enfin , et c estlà le point le plus important , les Mandchous, si l'on en croit les mémoires de Gerbillon , n'ont point de ces mots vagues et serviles qui s'appliquent à tout, tels que les verbes François faire, prendre , mettre , dans la plupart de leurs acceptions secondaires,

tels que le sont en chinois les mots ta > wei * ^jfîj* te '

&c. Mais ils changent de verbes autant de fois qu'ils ont à exprimer des actions différentes , et que les substantifs régis viennent à changer eux-mêmes.

La multiplicité des mots synonymes ou à-peu-près synonymes est-elle bonne ï est-elle mauvaise ou inutile? Voilà ce que Gerbillon n'a pas osé décider, et ce sur quoi, à mon avis, il n'y a guère à balancer. Si cette multiplicité roule sur des idées ou des sentimens susceptibles d'une foule de modifications et de nuances , de variétés et de combinaisons , nul doute qu'elle ne contribue infiniment à l'énergie du discours, et qu'elle ne soit une véritable richesse , qui offre d'inappréciables ressources aux bons auteurs. Mais quelle langue au monde, même parmi celles

(1) Chaque depteîin contient environ 50 ou 60 feuillets ou doubles pages.

dont le champ est le plus vaste et le plus fertile, pourroit disputer un pareil avantage à la langue Chinoise, qui, parle nombre presque infini et l'admirable composition de ses caractères, prête à chaque instant au génie les souvenirs les plus intéressons, les allusions les plus piquantes, les images les plus sublimes ! Que si la variété des expressions tombe sur des objets de la nature de ceux que cite Gerbillon, le chinois peut sans regret céder au mandchou un mérite aussi futile. Ce n'est pas à l'expression de particularités si frivoles qu'une langue symbolique doit prodiguer ses signes, et c'est une faculté qui n'est pas à envier que de pouvoir exprimer en un seul mot, qu'un chien a au-dessus des sourcils deux flocons de poil blond ou jaune, qu'il a toute la peau marquetée comme un léopard , ou seulement le museau marqueté et le reste d'une couleur uniforme ,&c. Remarquons seulement que, sous ce point de vue même, on doit admirer la prodigieuse distance d'une langue alphabétique comme le mandchou, à une langue pittoresque Comme le chinois ; puisque ces différentes qualités extérieures ne sont indiquées en mandchou que par des syllabes sans analogie , dont la réunion ne signifie absolument que ce qu'il a plu au caprice de leur faire exprimer : tandis qu'en chinois , ceux des caractères qu'on peut appeler descriptifs, parce qu'ils sont destinés à faire connoître les objets par leurs qualités extérieures, sont composés de traits figuratifs qui peignent ce qu'ils ont d'essentiel. Beaucoup d'entre eux constituent même de véritables définitions, qui représentent si bien l'objet figuré qu'on est tenté de dire en les analysant, ipsum est nomen ejus.

Relativement aux mots simples rendus dans le Afiroir des mots Mandchous par des phrases Chinoises, il y a deux choses a dire: l'une, que les auteurs de cet excellent dictionnaire n'ont peut-être pas apporté dans leur travail toute la bonne foi nécessaire, et que dans le désir, commun à tous les Mandchous, de faire briller leur langue maternelle, ils ne se sont pas toujours souciés de rechercher les caractères qui eussent exactement correspondu aux mots Tartaies ; l'autre, que ces caractères étant presque toujours susceptibles de plusieurs interprétation*, ris ont

Digitizod by Gc

fait prudemment de leur préférer des phrases sur le sens desquelles ii n'y avoit lieu à aucun embarras.

Le Dictionnaire Tartare-mandchou d'Amiot n'est assurément pas tel qu'il auroit été , si l'auteur eût prévu qu'on livreroit son travail à l'impression, sans lui faire subir une rédaction préalable. Le savant Missionnaire nous en avertit lui-mcme; et M. Langlès a toujours été si bien convaincu de ses imperfections, qu'il a annoncé au nombre des additions qu'en sa qualité d'éditeur, il comptoit joindre à l'ouvrage du P. Amiot, un lexique Mandchou-françois avec des augmentations considérables. En effet, on peut dire que ce dictionnaire auroit besoin d'être réduit de moitié et augmenté d'un tiers : réduit sous le rapport des explications ; augmenté quant au nombre des expressions. Il suffit de jeter les yeux sur les explications de quelques mots pour sentir combien elles sont vagues, insuffisantes, contradictoires. Par-tout la définition vient remplacer le terme propre ; et en un grand nombre de circonstances , les exemples sont fondus dans l'interprétation. Si, dans quelques articles, le fond de l'idée "n'est pas altéré, dans tous du moins la forme est vicieuse et la rédaction incorrecte. Je ne rapporterai pas ici les interprétations prolixes de quelques mots qui laissent au commençant le choix d'une vingtaine de sens tous difFérens et quelquefois opposés ; mais je me contenterai d'indiquer parmi les plus choquans les articles A oj v "O tt gotsimbi (i) , *V SJ qr> fj -3 pandsiboumbi (2), Aô^-m> tatambi et Aojç i' ^ ' u tataboumbi (3), A oj ft\ > gidambi (4) &c.

Outre cela, le nombre de douze mille articles que je suppose contenu dans les trois volumes du dictionnaire , seroit peut-être diminué de la moitié, si l'on en retranchoit les phrases et expressions complexes qui devroient rentrer comme exemples sous les mots simples. La réduction seroit plus forte encore, si l'on y supprimoit les verbes passifs, transitifs , collectifs, les participes,

(1) Dict. Tartare-mantchou-françob, I (3) T. Il, p. J76. 1. 1, p. 440. ( 4) t. III, p. 63.

(2) Ib. p. j*>. |

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fes pluriels, quelques cas obliques qui se forment régulièrement. C'est dans la grammaire qu'on doit donner les règles qui président à leur dérivation, et ils occupent une place usurpée dans un dictionnaire. Peut -on concevoir une idée favorable de la rédaction d'un ouvrage de ce genre, quand on y trouve quatrevingt-neuf formes ou expressions complexes dérivées du verbe A^j^i-o genembi [ venir ] , rapportées comme autant de mots dirTérens(i)!

Au reste, un dictionnaire rédigé d'après un meilleur plan, ou les explications seroient plus exactes, plus analytiques, mieux raisonnées, qui comprendroit un grand nombre de mots nouveaux, insérés dans les éditions récentes et dans les supplémens du Miroir delà langue Mandchoue ; un tel dictionnaire, dis-je, qui contiendroit réellement un nombre de mots bien plus considérable que celui qui a servi de texte au savant Missionnaire (2), fournirait la preuve que ie mandchou ne peut, en aucune manière, entrer en comparaison avec le chinois sous le rapport de la richesse et de l'abondance des expressions.

Pour ce qui est des mots vagues et indéfinis , dont l'usage est, suivant Gerbillon, presque inconnu aux Mandchous, j'observerai qu'il en est au contraire un fort grand nombre dont les acceptions ne sont pas rigoureusement circonscrites, et qui, si je puis m'exprimer ainsi , servent à plusieurs fins. Tels sont les verbes ft ' H sindambi , ■ ; ' i u dakhambi , A oj^q * gotsimbi. Le mot dchaka [chose], qui exprime une idée plus générique et plus vague encore que celui à! être, n'est pas d'un usage moins fréquent ni moins général en mandchou que dans tout autre idiome. ,

(1) Voyez t. III, p. 11-17.

(2) Le titre de cet original est Thsing wen V« chou , ou / i -' ^ 'V^

Mandchou isaboukha pitkhe. II est de la 16/ année hhian-loung (1750), et forme 12 k'wuan ou chapitres. Les explications des mots sont en chinois, et conçues dans un style assez lâche , ce qui eût dû faire un devoir au P. Amiot de

les retoucher. M. Adelung (Mithridatt, /■ /.", p. $22) fait un crime à M. Langlès d avoir traduit trop littéralement du chinois les explications des mots Mandchous. Cercproche n'a aucun fondement, puisque M. Langlès s'est contenté de publier la traduction qu'en avoit faite ie P. Amiot.

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SUR LES L AN'CUES "TATIT ARES. I 3 I

richesses sont bien acquises , de vérifier enfin si les emprunts de mots que les Mandchous ont du faire aux autres peuples ,• ont été exécutés avec goût , avec nécessité , avec choix , en urt mot suivant certaines règles que le bon sens et la raison près-* crivent en pareilles circonstances. * Je distingue trois sortes de mots dans la langue Mandchoue i les premiers lui sont communs avec celle des Tongous ; ils expriment des idées simples, ou désignent des objets de première nécessité Quoiqu'ils soient en assez petit nombre , ils n'en forment pas moins le fond de la langue, et c'est d'après eux et ce qui les concerne qu'on doit juger son génie. Une petite liste de mots essentiels, rédigée d'après les Vocabulaires de Pallas (1) et de M. de Klaproth mettra hors de doute l'iden^ tité du mandchou et des dilFérens dialectes des Tongous, même de ceux qui habitent le plus à l'occident, aux environs de Touroukhansk et d'Éniseïsk. Comme mon intention, avant de terminer ce chapitre , est de revenir sur les principaux dialectes connus de la langue Tongouse, je me contenterai d'observer ici que la ressemblance d'un petit nombre de mots dans les langues des Mandchous et des Tongous, est d'urt tout autre poids pour prouver leur communauté d'origine, que ne poudroient l'é*tre les différences d'un plus grand nombre d'autres mois , si t'on vouloic en déduire la conséquence opposée ; car outre que la ressemblance porte en général sur les mots les plus nécessaires, et les différences au contraire sur des expressions secondaires, on doit songer que les Mandchous sont issus de cette portion de la race Tongouse qui habite depuis deux mille ans au nord de la Chine et de la Corée, d'où sont sortis plusieurs peuples qui ont fait des conquêtes dans des pays policés, et ont eu par-là occasion d'agrandir la sphère de leurs idées , et d'augmenter leurs idiomes d'une foule de mots nouveaux. Ces mêmes peuples, repoussés ensuite vers le nord , ont rapporté dans leur ancienne

(1) Linguarum totius orbis Vocabularia comparativa.

(2) Abhandlung, &c. p, »

patrie leurs langues altérées et enrichies. Ainsi les Si an-pi , les Jouan-jouan , et les autres nations désignées dans l'antiquité par le nom de Toung-hou, et plus récemment les Khi-tan et les Niu-tchi , ont dû , après leurs courses en Chine et la destruction de leurs établissemens dans l'Empire , avoir des idiomes plus riches que ceux des Tongous, qui étoient restés sauvages, et perfectionnés sous d'autres rapports. C'est de ces idiomes que s'est formée la partie Tongouse de la langue Mandchoue.

La seconde espèce de mots Mandchous comprend ceux qui sont empruntés du mongol. Elle est fort nombreuse , et rien n'est plus faux que l'assertion de Gerbillon (1), que dans les deux langues ( Mongole et Mandchoue ) il n'y a guère que sept ou huit mots semblables. Il est bien certain , au contraire , que la plus grande partie des objets d'une importance secondaire sont désignés par des expressions prises du mongol. On en sera bientôt convaincu en jetant les yeux sur le vocabulaire comparatif ; et je ne doute pas que les exemples ne fussent encore bien plus nombreux , si nous avions un dictionnaire Mongol complet. Il ne peut du reste y avoir aucun doute, quoi qu'en dise Gerbillon, sur la véritable origine des mots communs aux deux langues. Les Mongols étoient réunis en corps de nation , ils avoient un alphabet et des livres, leurs armes leur avoient soumis les trois quarts de l'Asie, trois cents ans avant qu'il fût question de l'existence des Mandchous. Depuis l'établissement de la puissance de ces derniers, ils n'ont exercé sur les Mongols qu'une influence légère, courte et très -indirecte , influence qui n'a pu apporter que de bien foibles modifications à leur idiome. D'ailleurs , et ceci est plus concluant, beaucoup de ces mots sont sans analogie en mandchou , et trouvent leur radical dans le mongol. C'est ainsi que yoso est évidemment dérivé du mongol j-^y^ yousoun [mœurs], Ao j ■ t" -^ wéilembi [faire] de ) ouila [action], ^ ; f ^ g - a dourbedehen [quadrilatère] de y r tû A yA> dorbaltsin , régulièrement formé du radical y&±*& dôrban [quatre]. De même plu-

(1) Mémoire de Geibillon, dans la compilation dç du Halde, /. lY»f* ?<>•

sieurs noms de nombres dJnaires en mandchou sont dérivés des noms simples Mongols, comme /^k orin [vingt], qui vient certainement de khoyar [deux, en mongol], ou de son

décuple khorin [vingt, dans la même langue], et non de

dchouwe [deux, en mandchou] ; J^v** gosin [trente, en mandchou], est formé de )-^-3t gorban [trois, en mongol], ou de

gotsin [trente, idem], et non de ilan [trois, en man-

dchou], &c.

Il faut ajouter à cette seconde classe les mots que les Mandchous ont empruntés des Khohe on Turks musulmans, des Olets, des Tibétains et des Hindous. Ces derniers sont en fort petit nombre , et désignent tous les objets relatifs au culte de Bouddhah. Tels sont les mots suivans, dont aucun ne se trouve dans le dictionnaire d'Amiot, et que j'extrais du Miroir de la langue Mandchoue^) : >s^t\fr philoutou , sorte de bonnet que portent les Hochang , et sur lequel est la figure d'un Bouddhah nommé en samskrit Phi/ou; f±±*< Saman , Samanéen , prêtre , formé d'un mot Samskrit, qui , suivant les Chinois , signifie diligent et relâché, parce que le Saman doit être diligent pour toutes les bonnes actions , et s'abstenir de toutes les mauvaises (2) ; VP^& padiri [patera], sorte d'écuelle avec laquelle les Ho- chang font leurs purifications ; VH-*^ tarni , les mystères de la loi de Fo ; vA^v samadi, extase; t**±t mandai, terre ou lieu où l'on fait les cérémonies. Il est essentiel de remarquer que tous ces mots, et quelques autres de la même origine, sont demeurés renfermés dans

(1) xix.* depttlin , classe des Bonzes, chapitre sur Fo. Je pourrois tirer un bien plus grand nombre de mots Samskrits en caractères Mandchous des livres Tartares qui traitent de la religion de BoudHhah ; mais il y a lieu de croire qu'il, ne sont pas introduits dans la langue usuelle , puisque le dictionnaire classique publié sous le dernier règne ne les contient pas. On remarque dans plusieurs d'entre eux des sons étrangers à 'alphabet Mandchou , rendus avec les 'gr.es adoptés par les Lamas.

(2) C'est la définition que donne le lu-kiastetilun [Discours sur la patrie des Jogfii], au chapitre 20. On en trouve une à-peu-près semblable dans le Ta tsang t lan [ Aperçu du grand mystère].

Je prends ces deux citations dans le San tsang fa sou.

Le mot saman est dans le dictionnaire d'Amiot , mais incorrectement écrit /"-j-Mr sama, et plus mal traduit encore par enchanteur.

Te cercle des Mandchous qui suivent la religion de Bouddhah sans se fondre réellement avec les autres mots de la langue. Aucun d'eux sur-tout ne s'applique au culte des esprits, qui est la croyance nationale et primitive des Mandchous comme de tous les autres Tartares. Il faut en excepter le mot S aman , Samanéen , qui s'est répandu, non - seulement chez les Mandchous, mais encore chez les Tongous , et jusque chez les tribus les plus sauvages de la Sibérie. C'est une remarque importante à faire, pour ne pas intervertir l'ordre des choses , et ne pas prendre l'effet pour la cause , en expliquant le peu de rapport qui se trouve entre quelques mots Tartares et ceux de la langue sacrée des Brahmanes.

Les mots que les Mandchous ont reçus des Chinois, forment la troisième classe , et ce n'est pas la moins curieuse à examiner. Les monosyllabes de la langue parlée des Chinois , sont peu propres à passer dans d'autres langues, eux qui sont en si petit nombre, qui tirent toute leur clarté des intraduisibles caractères auxquels ils tiennent lieu de prononciation , eux enfin qu'il suffit de transporter dans une écriture alphabétique quelconque, pour les rendre absolument inintelligibles. On sait d'ailleurs que le même mot sert à prononcer un très-grand nombre de caractères , tous désignant des objets dilférens. Les quatre tons Chinois peuvent bien, en modifiant la prononciation, augmenter le nombre réel des mots; mais on ne sauroit les représenter en lettres alphabétiques qu'à l'aide de signes de convention ; et les Mandchous n'en ont adopté aucun pour cet objet. Afin d'obvier aux mconvéniens qu'eussent présentés des prononcés Chinois dépouillés de leurs caractères symboliques, et habillés, si j'ose ainsi parler, à la mandchoue, on a imaginé de leur donner diverses terminaisons d'une ou de plusieurs syllabes arbitraires et insignifiantes , au moyen de quoi on les a défigurés de la manière la Plus étrange, comme s'en vantoit le jeune prince Tartare dont le P. Parennin nous a transmis les opinions littéraires. Par exemple, de tou [degré céleste] on a fait / P\ Aoukfoun ; de hhe [quart ou plutôt huitième partie d'une heure] ±rJ kemou ; de

mïao [ seconde ] VP- 0 ^- mïouri ; de foung [ élever en charge ] •^ajHH^ joungnemhi; de ///rf<> [respect filial] ^*-?->aû^ khiyoochoun; de tchoung [cloche] /KJJ^ dchounggen , cVc. &c. Ce système d'adoption, tout vicieux qu'il est, paroît avoir pris faveur dans ces derniers temps , puisque presque tous les mots nouveaux admis dans les éditions récentes du Afïroir de la langue Aîan~ dchoue , augmenté et rédigé par ordre de l'empereur, sont formés de cette manière. Ils se sont multipliés sur-tout dans les matières scientifiques, au point qu'ils forment bien un cinquième de la totalité des mots de la langue. Mais la précaution qu'on a eue de les altérer, les rend tellement méconnoissables , que Deshauterayes a cru que les Mandchous n'avoient presque point emprunté de mots Chiitois. « Dans plusieurs milliers que j'ai » parcourus , dit-il (1), à peine en ai-je rencontré une douzaine. » Le petit nombre que je viens de citer suffit pour mettre sur la voie et faire reconnoître les autres. Les noms des vingt -huit constellations ou mansions de la lune, qu'on trouvera ci-après, dans i'uranographie Mongole ont été formés par le même procédé, c'est-à-dire qu'on s'est borné à transcrire les noms Chinois en y ajoutant certaines terminaisons ; et quand deux constellations se sont trouvées avoir en chinois des noms homophones , on les a distingués en tartare par des syllabes différentes. On verra en même temps que les Mongols ont agi d'une manière plus judicieuse , en se contentant d'emprunter les noms de ces mêmes constellations aux astronomes Hindous , et en s'efforçant de les rendre le moins mal possible avec leurs caractères. On pourra juger par-là du génie des deux peuples , et de la manière dont ils ont procédé à l'accroissement de leurs langages particuliers.

II importoitde faire connaître cette méthode bizarre adopteé par les Mandchous pour la fabrication des mots nouveaux, afirt de réduire à une juste valeur les inductions étymologiques qu'on pourroit tirer de La considération de leur langue, et de prémunir les systématiques contre les rapprochemens erronés auxquels

(i) Ouvrage cité, p. 564.

i$6 RECHERCHES

plusieurs mots pourroient donner lieu. Il pourroît arriver qu'on fît quelque attention à une expression qui n'en mériteroit aucune, et qu'on allât bien loin chercher l'origine d'un mot qui ne seroit qu'un vocable Chinois défiguré à plaisir. 11 est évident que le hasard doit avoir eu plus d'influence sur la formation du mandchou que sur celle de toute autre langue. C'est bien certainement à cette cause qu'on doit attribuer la ressemblance singulière de quelques termes Mandchous avec des termes correspondans des langues Européennes. Cette ressemblance a fait avancer à quelques personnes qui n'avoient pas assez approfondi ia matière , que la langue Mandchoue contenoit des racines Européennes. Mais ce seroit, à mon avis, avoir un goût bien décidé p«ur les systèmes, que d'en vouloir hasarder un sur l'analogie accidentelle de quatre ou cinq mots Mandchous avec des mots Latins, Grecs ou même François, amouran, amour;

aniya , année ^H-t^ ilenggou , langue ; emou, un , <Cjulo$ ; *U^*-Mt karaki , corbeau , ; kaka , stercus infantile ;

garsa , fille ou garçon qui parle et marche de bonne heure ; ooh-h senggi , sang ; y^^o. toksin , cloche qui sert de signal , peut - être trois ou quatre autres encore , forment la totalité de ces mots étranges. Il y a bien aussi quelque espèce d'analogie entre certains pronoms et ceux de nos langues Européennes : U^iy mini, minde , mei, m'ihï; meiner, me; si, U^y sini, tu, tui, <n), <ni , du, deiner , thee , &c. Mais de tels rapprochemens , entre les langues de peuples auxquels on ne peut supposer une communauté d'origine ni des rapports quelconques, sont stériles ou ne peuvent conduire qu'à des conséquences absurdes : ils me paroissent même plus propres à guérir de la manie étymologique , qu'à servir de base à des hypothèses contre lesquelles la masse entière de la langue militeroit invinciblement.

En écartant ces considérations étymologiques destituées de fondement, qui ne sont jamais présentées avec plus de confiance que par ceux qui n'ont aucune teinture des langues auxquelles on les applique , on ne doit pas fermer les yeux sur des rapprochemens

chemens plus réels, que leur singularité ne peut faire rejeter, quand ils sont appuyés, non sur de vains rapports de son, mais sur des faits historiques, et accompagnés de circonstances plausibles. Ainsi , quoique ce soit un fait extraordinaire et presque incroyable que l'existence de mots Grecs à la Chine, ou dans le fond de la Tartarie, au nord de la Corée , il en est pourtant deux ou trois en mandchou auxquels il est difficile de ne pas accorder cette origine. Tel est le mot de /H ' V ' m deptelin [ section , division d'un livre ] , qui vient du mongol daptar , et probablement du chaldéen N*lD£n , livre , voîumen , comme l'a remarqué M. de Klaproth (1) : d'un autre côté, AiïpMtf. [ parchemin pour écrire ] paroît venir de la même source, et conserve dans notre Occident un sens analogue à eelui du mot Mandchou, /^r^ nomoun , mot récemment adopté

pour rendre le jjjSf kingdes Chinois, terme qui signifie doctrine

certaine, constante , livre classique, est dérivé du mot Mongol et Ouïgour (j 0 *— noum, qui a le même sens. Le grec fêfiêt , d'où s'est formé en chaldéen en arabe et en syriaque ^«l^t t

paroît être la racine de ces mots Tartares qui ont gardé la signification primitive. Il y a sûrement quelque confusion dans le récit que fait Abouifaradje (2) d'une controverse ordonnée par Tchinggis-khan, entre les prêtres idolâtres des Ouïgours nommés Kami , et ceux du Khatai qui , dit-il , avoient apporté avec eux le livre de leur loi qu'ils nommoient Noum. Suivant toute apparence , l'auteur Syrien attribue aux Khitayens ou Chinois ce qui appartenoit aux Ouigours. De tels mots sont de ceux qu'il est naturel qu'une nation emprunte de celle dont elle reçoit son écriture et ses livres ; et si l'on en découvroit par la suite quelques autres du même genre, il faudrait les ajouter aux faits qui prouvent que les Tartares sont redevables de ces objets aux Syriens.

(t) Abhandlung, &c. p. 66.

{i) Chron. Bar. Hebr. text. Syr. p. 441, veri. Ut. p. +y et #2.

Un assez grand nombre de mots qui sont communs au mongol; au turk et au mandchou , ne peuvent surprendre ceux qui ont une idée des bouleversemens , des révolutions et des transmigrations dont la Tartarie a été le théâtre. Ce sont des mots dont il est vraiment difficile d'assigner l'origine avec certitude, mais qu'il est naturel d'attribuer à celui des trois peuples dont l'existence politique est la plus ancienne, c'est-à-dire aux Turks; et leur passage chez les deux autres est un témoignage constant du mélange qui s'est fait à plusieurs reprises entre les trois races. Il est plus singulier qu'on rencontre des mots qui sont communs eux Turks et aux Mandchous, sans l'être aux Mongols ; car , comme ceux-ci habitent toute la circonférence du Gobi ou de la mer de Sable , ils sont un intermédiaire naturel pour les autres qui occupent des pays situés à quelque distance de ses deux extrémités. De ce nombre sont gachan, qui signifie bourgade en mandchou et en turk , et qui n'a point d'analogie avec le mongol ail ; V ana , mère, en turk, qui diffère moins du mandchou yè* 1 ** eniye que du mongol H>*- eke , et quelques autres.

Mais la ressemblance de quelques expressions Turkes, Mongoles et Mandchoues entre elles, ne doit pas faire penser qu'il existe entre les trois langues une analogie essentielle et fondamentale. Il est au contraire facile de se convaincre qu'à l'exception d'un très-petit nombre de mots communs, et d'une légère conformité dans quelques règles grammaticales, il y a entre elles plus de différences qu'il n'y en a entre le russe, l'italien et l'allemand , et qu'ainsi , loin d'être des dialectes d'une même langue , elles sont au fond des idiomes tout-à-fait distincts : je renverrai encore pour la preuve au vocabulaire, qui fournira un nombre suffisant de points de comparaison. On ne sauroit nier pourtant qu'en choisissant pour le rédiger ceux des dialectes Turks, Mongols et Tongous qui appartiennent à des nations modernes et à des peuples policés, je n'aie favorisé, autant que possible, l'hypothèse du rapprochement des trois races ; car si les langues restent encore différentes après tant de points de contact, de si fréquentes communications, et des emprunts de

mots si multiplies , on peut juger qu'elles dévoient avoir encore moins d'analogie dans l'antiquité.

Ainsi s'est formée, par des emprunts variés et des accroissemens successifs, cette langue devenue célèbre par les conquêtes du peuple qui la parie , et répandue maintenant avec les individus de ce peuple dominateur, depuis les frontières du Tonking et du Bengale, jusqu'à l'embouchure du fleuve Noir, et depuis la Corée jusqu'aux confins du Kechemir et de la Perse. Mais, malgré son extension , ou plutôt par un effet de l'excessive disproportion qui existe entre le nombre des Tartares et l'immensité des contrées qu'ils ont soumises , le mandchou n'est devenu dominant nulle part, pas même à la Chine, où toutes les fonctions sont remplies conjointement par les Mandchous et les Chinois. On observe à:Peking même et jusque dans la ville Tartare, les effets de l'irrésistible influence que les Chinois ont toujours exercée sur les barbares qui sont venus établir parmi eux un pouvoir militaire et passager. Malgré les soins des empereurs et leurs ordres réitérés, les Mandchous oublient leur langue, pour apprendre celle de la multitude au milieu de laquelle ils sont comme perdus ; et l'on ne voit pas les Chinois apprendre le mandchou, qu'ils regardent comme un idiome barbare, et qui ne leur est absolument indispensable que quand de grandes charges les rapprochent des degrés du trône. Il ne peut du reste y avoir aucune fonte entre les deux langues à cause de la différence radicale des écritures. Aussi depuis vingt ans le mandchou est-il à la Chine dans une véritable décadence. Les traductions faites à grands frais par les derniers empereurs ne sont pas lues des Chinois, qui leur préfèrent, avec grande raison, les originaux. H ne reste pour les étudier que les Mandchous , dont cfc n'est pas là l'occupation favorite. Aussi n'est -il pas difficile de prévoir ce qui arrivera, si les Mandchous sont tôt ou tard chassés de la Chine. Les livres Tartares et les planches qui auront servi à les imprimer, seront, avec soin, recherchés par -tout et livrés aux flammes, comme l'ont été les livres Mongols après l'expulsion des princes de la famille de Tchinggis-khan ; et il seroit

f 4o RECHERCHES

possible que les exemplaires de ces livres qui ont été apportés en Europe échappassent seuls à cette proscription. Les Mandchous rentrés dans leurs déserts, y reprendront leurs habitudes nomades ; leur langue perdra les acquisitions qu'elle a faites, et peut-être oublieront-ils eux-mêmes que leurs ancêtres ont eu une écriture, des livres, et presque une littérature. Tel est en Tartarie l'ordre constant des événemens.

Quelques personnes en Europe ont pensé, au contraire, que la langue des Tartares finiroit par remplacer la langue Chinoise , ou qu'au moins les Chinois adopteroient l'écriture Mandchoue pour représenter les sons de leur idiome. Quant à la première opinion, elle n'est guère d'accord avec ce qu'on peut observer «tans l'histoire de tous les pays. Un peuple conquérant, à moins qu'il n'extermine la nation qu'il a soumise ou qu'il ne vienne en nombre supérieur s'établir au milieu d'elle, ne parvient pas à déraciner une langue défendue par les habitudes et les localités. Le plus souvent, comme cela est arrivé dans les Gaules, par les conquêtes des Romains , puis par celle des Francs , on se fait des concessions mutuelles ; il s'établit une balance de pertes et d'emprunts, et il en résulte un idiome mixte, où longtemps après les mots de différente origine se retrouvent encore dans (a même raison , pour ainsi dire , que le nombre des dominateurs par rapport à celui des individus soumis. Mais ce mélange est impossible à la Chine, tant, comme je l'ai déjà dit, par ia nature de la langue Chinoise, qu'à cause de l'excessive disproportion qui s'y trouve toujours entre le nombre des vainqueurs et celui des vaincus.

Relativement à l'autre supposition, c'est mal connoitrele fanatisme des Lettrés et leur admiration ou plutôt leur enthousiasme pour leurs antiques symboles, que d'imaginer qu'aucune cause au jr onde puisse jamais les obliger à y renoncer, à les remplacer par les lettres des barbares, comme ils les appellent avec mépris. 11 faut voir dans leurs livres comme ils tournent en ridicule nos lettres et celles des Indiens, qui, suivant eux, ressemblent à des vers entortillés, et comment ils s'étonnent qu'on applique des

signes graphiques à exprimer des sons plutôt que des idées. Ils ne sentent point les trois quarts des inconvéniens que nous remarquons dans leurs caractères, et ils méconnoissent les avantages du triple nœud que les autres peuples ont établi entre la pensée, le langage et l'écriture. Les engager à quitter les symboles de Fou- ht , de Hoang-ti et des autres anciens Saints, pour employer leurs expressions , ce seroit à leurs yeux une aussi grande absurdité que si on leur proposoit de renoncer aux principes moraux de Confucius, d'embrasser le régime des Tartares, et de remplacer leurs institutions politiques par les agitations turbulentes des barbares de l'occident qui n'ont ni mœurs, ni lois, ni gouvernement; car c'est-là l'idée qu'ils se font de nous et de nos sociétés. Ceux qui ne s'indigneroient pas, souriroient à une pareille proposition, et il faut convenir qu'ils en auroient quelque sujet; car indépendamment du mérite que peuvent avoir les caractères Chinois , considérés comme signes symboliques et pittoresques, que croit-on que deviendroit la langue, si l'on en écrivoit les mots en lettres alphabétiques? On lui ôteroit par-là tout ce qui en fait la clarté; on lui procureroit dans l'écriture bien plus d'obscurité qu'on ne lui en reproche dans la .conversation ; on feroit du texte Chinois le plus court et le plus simple une énigme absolument inintelligible. Prenons le mot pa pour exemple : écrit de la manière la plus simple (i), il forme le nom d'une ville, le signe d'un son, et n'a pas de signification particulière. Si l'on y ajoute la clef des plantes , on en fera le nom du bananier ; qu'on la remplace par celle des roseaux en conservant le signe radical, ce sera une sorte de roseaux épineux.

La clef du fer en fera un char de guerre ; ceile des vers, une coquille ; et celle du mouton , une préparation particulière de Viande sèche. La clef des dents lui donnera le sens de dents de travers ; celle des maladies , lui fera signifier cicatrices ; et celle de ia bouche , un cri. Ainsi, par le changement des clefs, voilà neuf idées différentes bien distinctement exprimées dans l'écriture, quoique le son reste le même quant à la prononciation. Si l'on renonce aux avantages de la première pour s'attacher à celle-ci , et qu'on écrive pa avec les lettres d'un alphabet quelconque, il y aura huit à parier contre un qu'on se trompera en assignant la signification de ce mot. Or il y a bien des syllabes en chinois dont les sens sont infiniment plus variés, et il n'en est pas une seule qui ne puisse avoir deux ou trois acceptions, parce qu'elle répond à deux ou trois caractères. Qu'on juge maintenant s'il est possible aux Chinois d'admettre jamais l'usage d'une écriture alphabétique quelconque , et s'il seroit raisonnable de le leur proposer.

Après avoir indiqué la destinée probable qui attend le plus célèbre des dialectes Tongous , occupons -nous un instant de quelques tribus qui, pour briller avec moins d'éclat sur la scène du monde, n'en sont pas moins sœurs de la nation Mandchoue, maintenant maîtresse de la plus belle , de la plus grande et de la plus riche partie de l'Asie.

Le Liao-toung, province moitié Chinoise et moitié Tartare, qui, depuis les temps les plus reculés, a été le théâtre des guerres des Chinois avec les Toung-hou , paroît être à présent peuplée d'un grand nombre de Mandchous. C'est dans cette contrée que les princes, fondateurs du nouvel empire Tartare , ont jeté les bases d'une véritable puissance , en réunissant une soixantaine de petites tribus (i), dont l'ensemble constitue la nation Mandchoue. La partie de la Tartarie qui est au N.-E. du Liao-toung , ayant les frontières de la Corée et le Soungari pour limite au midi et au nord , est aussi peuplée de Tongous qui n'ont pas

(i) On verra les noms de ces tribus dans le tableau des nations Tartares.

d'autres noms que celui de Mandchous. C'est même dans ce pays, comme on l'a pu voir ailleurs , que le nom de Mandchou a pris naissance. Mais ceux qui vivent plus au nord , en tirant vers l'occident, sur les rives de l'Ergoné et du fleuve Noir, sont connus sous les noms particuliers de Solon et de Dahour : ce sont les derniers Tongous soumis aux Mandchous ; ceux qui les avoisinent au nord sont sous la domination de la Russie. Ils sont répandus dans les contrées situées au midi et à l'orient du Baïkal, où on les désigne par le nom à'Ewenki (i). De là le pays occupé par les Tongous s'étend vers l'orient, en suivant la rive septentrionale du fleuve Noir, jusqu'à la mer d'Okhotsk; le long des rivages de cette mer habite une nation Tongouse, connue sous le nom deLamouts, d'un mot de leur langue, lama ( en mandchou ft^K namou), qui signifie mer. On retrouve les Tongous, sans désignation particulière, le long de l'Aidait, jusqu'au pays des Yakoutes , sur la Léna, et les deux rivières Tongouska , qui ont reçu leur nom du peuple qui habite leurs rives. Us s'étendent en cet endroit jusqu'au fleuve Enisëi et à la ville de Touroukhansk. Là semble placée la borne assignée par la nature à la race Tongouse, puisqu'on ne trouve plus sur la rive gauche de l'Eniseï, que des Ostiaks vers le nord et des Tatars , c'est-à-dire des Turks vers le midi.

Les langues de tous ces peuples ne nous sont connues que par des vocabulaires, plus ou moins incomplets , que nous ont donnés Witsen (2), Strahlemberg (3), Pallas (4) et quelques autres. Les premiers sont fort imparfaits; ceux de Pallas paraissent mériter plus de confiance; les dialectes qu'ils nous font connoître sont au nombre de neuf, sans compter le mandchou, savoir: les dialectes des Tongous méridionaux qui habitent dans les environs de Nertchinsk, celui de Bargouzinsk sur le lac Baïkal, et

(1) Storch , Tableau historique et statistique de l'empire de Russie, t. I, p. 2i 9 .

(2) Noort en oost Tartarye , t. I,

(5) Description de l'empire de Russie , t. II.

(4) Vocabularia tot'ius orbis comparativa, sous les numéros 138 à 146.

celui qui est parlé sur le haut Angara, du côté d'Irkoutsk ; les dialectes septentrionaux ou orientaux, qui sont celui des environs de Yakoutsk, celui d'Okhotsk, et celui des Lamouts et des Tchapogirs ; et enfin deux dialectes occidentaux , appartenant aux Tongous qui habitent les bords du fleuve Eniseï, et dans les environs de Mangazeisk. L'analogie ia mieux caractérisée ou , pour mieux dire , une identité parfaite, est le résultat incontestable de l'examen qu'on peut faire de ces vocabulaires pris comme on voit, à de grandes distances, et aux extrémités dii pays occupé par les Tongous. Je me suis contenté, dans l'appendice (0, d offrir les élémens d'une comparaison sommaire, en ne distinguant que trois dialectes, non compris le mandchou et en ne choisissant qu'un petit nombre de mots essentiels.

Mais on ne doit pas se dissimuler que des matériaux de cette espèce sont très-insuffisans , quand il s'agit de juger des langues peu connues, et de prononcer sur les rapports et les différences quelles peuvent avoir entre elles. Que sont ce petit nombre de mots isolés, sans suite et sans liaison, pour faire connoître l'ensemble dun idiome, son génie, sa grammaire et sa phraséologie . D ailleurs, ,1 s en faut beaucoup que les voyageurs qui rédigent des listes de mots, prennent en les recueillant touL es précautions qui seraient nécessaires pour en assurer l'exactitude. Ç^ue de malentendus entre l'Européen qui interroge et le naturel qui répond, que de méprises sur la nature des obiets dont on demande les noms, sur la prononciation des mots/sur les formes dont ils peuvent être affectés ! et s'il s'agit d'idées abstraites , ou de termes qui servent à désigner des choses qu'on n a pas sous les yeux, que de chances d'erreurs viennent se loin-

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assez bornée pour les langues des peuples qui n'ont pas

(0 Première partie.

de

tle livres , ou quand elles n'ont pas été rédigées d'après des dictionnaires originaux.

II faut pourtant remarquer une chose; c'est que les inexactitudes et les altérations de toute espèce dont je viens de parier, n'agissent guère qu'en multipliant les différences qui peuvent se trouver entre deux dialectes, et qu'il faudroit un bien singuliér effet du hasard pour qu'elles produisissent des exemples de similitude et d'analogie; de sorte que les rapports doivent être évalués plus que les différences , et qu'avec des vocabulaires insuflisans et imparfaits, tels que le sont ceux de Pallas lui-même, on peut se trouver fondé à affirmer que deux idiomes se ressemblent, sans pouvoir pour cela conclure, avec la même certitude, que deux autres idiomes sont différens. Or , dans le cas qui nous occupe, c'est une conséquence de similitude que nous avons à tirer ; et l'analogie est assez forte , et roule sur un assez grand nombre de mots, pour que nous puissions le faire sans hésiter.

A en juger par les documens que nous transmettent les écrivains Chinois, laTartarie n'a guère changé depuis les temps les plus reculés : les pays que nous avons indiqués comme habités par des tribus Tongouses, l'ont toujours été , si l'on s'en rapporte aux Chinois, par des nations de la même race. Les rapports d'origine et de langage , qui sont assez exactement marqués par les historiens , nous fournissent les moyens de remonter de peuple en peuple, depuis nos jours jusqu'au second siècle avant notre ère, et de retrouver par cette marche rétrograde la généalogie de la plupart des tribus qui ont figuré dans la Tartarie.

Les Mandchous, dont nous venons de constater l'identité d'origine avec les Tongous , sont bien certainement sortis de la même souche que cette nation qui, sous le nom de Niu-tchi , avoit soumis au douzième siècle une grande partie de la Tartarie, et tout le nord de la Chine. Suivant les missionnaires , les Mandchous reconnoissent eux-mêmes cette descendance (i). Le chef

(1) Araiot, note» sur l'Éloge de Moukden , p. j22. Gaubil, Hist. de la dynastie des Mongouij p. fy, Sec, ■ .

î/fd RECHERCHES

de leur dynastie portoit le surnom â'Aisin ( Or dans leur langue); qui étoit aussi celui de la famille royale des Niu-tchi. Les deux peuples sortoient des mêmes contrées, c'est à-dire des environs de la grande montagne Blanche, à t'est du fleuve Khôntoung et aux sources du fleuve Ya-lou ( i). Enfin , on est fondé à supposer que la langue des Niu-tchi avoit beaucoup d'analogie avec celle des maîtres actuels de la Tartarie, quoique le P. Gaubil ait avancé précisément le contraire (2). Ce savant missionnaire ne se fonde que sur un petit nombre de mots de la langue des Niu-tchi, qu'il avoit trouvés dans l'histoire de la dynastie de Kin, et qui ne ressembloient point aux termes correspondans en mandchou ; or la preuve négative est ici d'un moindre poids que la preuve positive. Un autre missionnaire nous a conservé une petite liste de mots Niu-tchi , qui ont la plus grande analogie avec ceux de la langue Mandchou, qui ont la même signification (3). Le vocabulaire d'où ils ont été extraits, placé, suivant Visdelou , à ta fin d'une histoire des Kin , en contenoit plus de quatre-vingts. Le missionnaire n'en a pris qu'une trentaine, les autres ne lui ayant paru avoir aucun rapport au mandchou. Je me suis empressé de réparer une omission aussi malentendue, aussitôt que j'ai eu entre les mains, non l'ouvrage historique dont il parle, mais une collection très - précieuse que possède la bibliothèque du Roi , et qui est intitulée Tseu hio tien, ou Histoire des langues (4). Je ne crois pas, au reste, que des différences même considérables, quand elles ne portent que sur une cinquantaine de mots, puissent balancer la ressemblance frappante qu'on observe dans ceux que Visdelou a rapportés. Ces derniers sont assez bien choisis , et désignent des objets de première nécessité; d'ailleurs, les différences qui l'avoient frappé dans les autres, peuvent très-bien,

( 1 ) C'est ee qu'attestent , pour fcs Mandchous, l'empereur Khian-ioung, dans l'Éloge de Moukdcn , pag. ij, et pour les Niu-tchi, tous les auteurs oui en ont parlé, mais en particulier Matffuan-lin, k. 327,/?. 6.

(2) Ouvrage cité , p. 88.

(3) Visdelou, Hist. de la Tartarie, p. 257.

(4) K.> lîAppe^ke, où j'ai inséré ce vocabulaire en entier , ainsi que le peu de mots Khi -tan qui nous, ont été conservés dans la même collection, k. 143 > P-'-S- .

SUR LES LANGUES TARTARES. 1 fcj

comme le dit Visdelou lui-même, s'attribuer aux changemens qu'une langue qui n'est pas fixée par l'écriture, ne manque guère d'éprouver dans un espace de cinq cents années (i).

Les Chinois font des Niu-tclù une tribu originairement nommée He chouiMo-ko, c'est-à-dire Mo-ko du fleuve Noir. Les Mo-ko en général avoient la plus grande ressemblance avec les Khi-tan. Or ces derniers, ainsi que les So-teou, les Thou-kou-hoen et les Jouan-jouan , étoient les descendans des Sian-pi et des Ou-hoan , deux branches de la grande famille des Toung-hou , qui furent repoussées vers l'orient par les Turks Hiouag-nou , vers le second siècle avant notre ère, et confinées dans le Uao-toung et le pays qui est actuellement celui des Mandchous. Voilà le nœud qui lie ces Toung-hou de l'antiquité avec les modernes Tongous. On peut voir dans le tableau des nations Tartares le détail de toutes les subdivisions de ces peuples. Je me bornerai à remarquer ici que l'identité d'origine de ceux que je viens de nommer, est toujours , chez les auteurs exacts , soutenue de particularités qui prouvent celle du langage, et l'on peut y avoir d'autant plus de confiance, qu'ils ne sont pas moins attentifs à marquer les différences qui se trouvent, à cet égard, entre les nations de diverses races , ainsi qu'on pourra l'observer dans le tableau des nations Tartares. Les Chi-weï, par exemple, sont indiqués par Ma-touanlitt comme pariant la même langue que les Khi-tan, et leur situation géographique répond en effet à celle des Tongous de la Léna et de l'Eniséï. Mais plus loin se trouve une nation dont on n'entend pas la langue, et qui par cette particularité semble s'écarter de la race Tongouse , et se rapprocher des Sernoyades ou des Koriaks. Les Mo-ko, suivant le même auteur, sont les premiers

(i) Le P. Visdelou ajoute qu'il n*avoit I plus usités. En effet, l'analogie entre deux

jamais bien su le mandchou , et qu'il dialectes d'une même langue ne porte

l'avoit tout-à-faît négligé depuis vingt pas toujours sur des expressions de tout

ans, quand il fit la comparaison dont il point correspondantes ; et l'on est quel-

s'agit; de sorte que, comme il le remar- quefbîs obligé de la suivre et de la re-

que aussi , les mots correspondant aux chercher dans les dérivés : mais il faut

termes A/'tu-tc/ii, pouvoient très-bien pour cela une connoissance approfondie

se trouver dans le corps de la langue de la langue, et un dictionnaire bien

Mandchoue , sans être du nombre des complet.

Tartares dont la langue ait quelque analogie avec celle des habitans du Dao-toung; au midi de leur pays on parle un idiome tout-à-fait différent. Ce fait est exact, puisque le coréen n'a effectivement aucune analogie avec le tongou. Le long des rivages de la mer du Japon, il y a des peuples qui parlent une langue que les Mandchous n'entendent pas : là se trouvent en effet des tribus étrangères à la Tartarie, et qui, à en juger par les échantillons qu'on a de leur langage , appartiennent ou à la race Kourile, ou à celle de Jéso et de l'île Tchoka, à l'embouchure du Sakhaliyan-oula.* J'ai eu soin de conserver toutes les notes de cette espèce , parce qu'elles prouvent l'exactitude des Chinois, et qu'elles ont d'ailleurs un rapport direct avec l'objet spécial que je me suis proposé dans cet ouvrage.

A plusieurs reprises, les peuples de race Tongouse sont sortis des contrées dont ils constituent la population naturelle, et ont porté leurs armes assez loin dans différentes contrées de l'Asie. If est impossible de compter leurs invasions en Chine. La partie septentrionale de l'Empire a toujours été exposée à leurs incursions, et plusieurs fois soumise à leur domination. Plusieurs tribus ont fondé des dynasties dans le Chen-si , et même à l'occident de cette province. Avant le huitième siècle de notre ère, une portion du Tibet, et tous les pays qui avoisinent la mer Bleue jusqu'à lu-thïan , étoient au pouvoir des Tongous nommés Thoukou-hoen. Les Khi-tan , maîtres d'abord de la Chine septentrionale , s'avancèrent plus loin encore vers l'occident , quand ils furent repoussés de leur pays natal par les Niu-tchi. Le siège de leur empire fut alors transporté à Khasigar et jusque dans le Kharisme. De pareilles extensions de la race Tongouse ont peutêtre eu lieu vers le nord, et l'on peut attribuer à des causes semblables l'existence des Tongous sur i'Eniséï, à peu de distance de la mer Glaciale.

C'est à des faits de cette nature, bien constatés par le témoignage d'écrivains contemporains, qu'on pourroit avoir recours si l'on venoit à trouver au Tibet, on sur les bords de la mer Caspienne, des mots Tongous, ou d'autres marques du passage

de ces peuples. Mais je ne crois pas qu'on ait jamais occasion de faire usage de ce moyen d'explication. Les Tartares, dans leurs expéditions militaires, n'abandonnent jamais tout-à-fait le lieu de leur origine , et il n'arrive pas souvent que des nations entières changent de résidence; ordinairement l'émigration n'a lieu que pour une armée, qui, conduite par un chef, va, s'établir dans un pays éloigné et y fonder une principauté. Une telle armée trouve dans ce pays un peuple qu'elle subjugue, mais qu'elle ne détruit pas ; ces sortes d'excursions laissent les langues déjà établies dans l'état où elles se trouvoient auparavant, ou n'y apportent que de bien légères modifications. Aussi, si nous voulions, à l'exemple de quelques philologues modernes, tracer sur une carte d'Asie les limites assignées à chaque langue et à ses dialectes» comme à la race et aux peuples qui en sont sortis , la partie de cette carte qui seroit affectée aux Tongous, représenteroit également bien l'extension qu'ifs ont dans l'état actuel des choses, et celle qu'ils ont eue aux différentes époques que l'histoire nous fait connoître.

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