CHAPITRE VII
De la Langue Tibétaine.
J'arrive à cette partie de mes recherches qui devroit offrir ie plus d'intérêt, si j'avois pu me procurer des matériaux suffisamment nombreux, ou tirer un bon parti de ceux que j'ai rassemblés. Au seul nom du Tibet, se réveillent toutes les idées systématiques que j'ai voulu combattre, parce qu'elles reposent sur des suppositions imaginaires, qu'elles se soutiennent par l'ignorance des faits, et qu'elles conduisent à des résultats désavoués par l'histoire. Dans l'opinion d'une certaine classe d'écrivains, les montagnes du Tibet ont succédé au plateau de la grande Tartarie. Un pays où les Européens ont rarement pénétré, un peuple dont on ignore l'origine, l'histoire et la langue, ouvrent un champ libre aux hypothèses. Les Tibétains ne seroientils pas le peuple primitif î Ne trouveroit-on pas en eux les inventeurs de cette religion, de ces sciences et de ces arts, dont on remarque, dit-on, des traces chez tous les peuples du monde? S'ils ne sont pas eux-mêmes cette nation antérieure , dont l'ingénieux auteur des Lettres sur l'origine des sciences a ressuscité In mémoire , ne seroient-ils pas du moins du nombre de ses héritiers les plus proches ! Quelques personnes sont portées à croire que les plus hautes montagnes doivent être habitées par les peuples les plus anciens, par ceux dont les habitans des plaines sont probablement descendus (i). Cette idée est liée à des systèmes
( 1 ) V°yL Recherches philosophiques sur les Américains , t. II, p.
j+6. Voyages au Tibet , publiés par
MM. Parraud et Billecocq , préface , p.
iij et iv , « les auteurs cités en cet endroit.
de géologie sur lesquels il ne m'appartient pas d'émettre une opinion. Mais, ce qui est de mon sujet, c'est de rechercher si, dans la nature de la langue Tibétaine, dans les rapports qu'elle peut avoir avec d'autres langues, dans les faits dont se compose son histoire, et dans les livres où on la retrouve, on peut reconnoître quelque trace de cette haute antiquité qu'il faudroit lui supposer, si le peuple qui la parle avoit été très-ancienne ment civilisé. Nous verrons par-là si les nations qui l'avofsinent lui doivent quelque chose en fait d'écriture ou de langage, de littérature ou de religion ; ou si lui-môme, sous ce rapport, a fait des emprunts aux étrangers. Nous déterminerons ensuite l'état actuel de la nation Tibétaine,, et nous remonterons à son origine, d'après le plan suivi pour les autres peuples Tartares.
La langue Tibétaine n'a pas été, Jusqu'à présent, mieux connue que i'ouïgour et le mongol : les ouvrages où l'on peut trouver des documens sur ce sujet, sont en assez petit nombre. Les relations du P. d'Andrada, du P. Horace de Pennabilla ; celles de Bogie, de Turner et du Gossein Purunghir; quelques notes rédigées par Pallas, d'après le récit de lamas Tibétains et Mongols (1) ; des traductions d'ouvrages Tibétains, faites par i'interpjète Jaehrig, et imprimées, avec des additions de fort peu de valeur, dans le tome 11 des Collections sur les Mongols, du même Pallas ; des Observations du P. Régis, insérées dans l'ouvrage de Duhalde (1) ' r une excellente description du Tibet, traduite du chinois par Atniot, et faisant partie de son Introduction à i'histoire des Peuples tributaires (3) ; quelques notes de peu d'importance , répandues dans les Recherche* Asiatiques et les différens ouvrages sur la Chine, et un petit nombre d'autres morceaux détachés, peuvent êtoe consultés avec fruit, quant à l'histoire, à la géographie et à la religion du Tibet ; mais on n-'y trouve, sur l'écriture, la langue et la littérature, que des
(1) Elles font insérées dans ses fVcrd'tsche Beitrarge zur physikaluchtn und geographisehen Erd-und - Volkerbachriebung, Naturgeschichte und <&ftonomie,
t. Jj f. 20I S t. tVy P- 37 t.
(a) Ton. IV, p*f7o, in-4"
(3) Mémoires Chin. t. XIV, p. n?-
Tt 2
renseignemens imparfaits, infidèles, et tout-à-fait insuffisans.
Cependant ia langue Tibétaine avoit depuis long-temps fixé* l'attention et piqué la curiosité des savans. Le fameux volume à'AbUi-kit, envoyé par le tsar Pierre à l'Académie des belleslettres, et soumis par cette savante compagnie à l'examen de l'abbé Bignon et de Fourmont (i), avoit été pour ce dernier l'objet d'un travail où l'on pouvoit au moins louer son zèle et sa patience. Sa traduction, faite presque sans secours, fut reproduite par Bayer (2), censurée comme inexacte parMuller(j), refaite par Georgi, sur un texte que ce dernier avoit eu la témérité de corriger. On avoit d'abord admiré la profonde érudition qui avoit permis à Fourmont de reconnoître seulement la langue dans laquelle le volume étoit écrit ; on a vanté depuis celle de Georgi , qui avoit rectifié et le texte et la traduction. Je ne sais comment on peut traduire ou corriger un texte qu'on n'est pas même capable de lire. Il n'y avoit rien à admirer dans tout cela : interprètes et commentateurs, panégyristes et critiques, tous étoient presque également hors d'état, je ne dis pas d'entendre une ligne, mais d'épeler une syllabe du passage sur lequel ils dissertoient.
Le plus excusable de tous étoit Fourmont, qui n'avoit, pour faire la traduction qui lui étoit demandée , qu'un assez mauvais vocabulaire Latin-Tibetain , composé par le P. Dominique de Fano. Beaucoup de mots du rouleau manquoient dans ce vocabulaire : Fourmont crut pouvoir les expli quer par des mots presque semblables, mais qui, différant par l'orthographe, apportaient les plus grands changemens au sens. C'est par suite de cette liberté condamnable, qu'il a quelquefois dépouillé arbitrairement certains mots de la terminaison qui leur étoit affectée ;
(1) Les deux côtés de ce rouleau, qui n'est autre chose qu'un feuillet d'un livre Tibétain , ont été assez bien gravés dans les Acta Erud. Lips. jun. 1722, t. V, ad v. J76. L'original est conservé à la bibliothèque du Koi , avec sept autres feuillets détachés du même ou-
vrage , pareillement écrits en caractères blancs sur un fond noir.
(a) Mus. Sinîc. pratfat. p. iq$.
(}) G. F. Muller, Cotnmentatio de scriptis Tanguticis in Sibir'ta repartis i Perropoli, 1747.
d'autres fois, il a pris la terminaison pour le thème, coupé des mots en deux, ou rapproché des syllabes de mots diflférens; et, privé de toutes règles sur la construction et la phraséologie, il s'en est fait à sa guise, se donnant aussi toute latitude pour étendre ou restreindre le sens des mots, supposer des ellipses ou des métaphores, &c. C'est le fruit de ce travail qu'on a décoré du nom de traduction. On n'a pas besoin de savoir un seul mot de tibétain pour s'apercevoir que c'est un amas confus de mots sans suite et sans liaison , auquel une imagination désordonnée peut seule prêter un sens.
Atlritâ fortitudine quisnam brevis equus frigoris vita destruatur (pro) spiritu in (est) putredo. Contrites oratne ! hoc est irrisio omnes vident : orat avis contrita ! morbida ! non scit (non potest amplius) os aperire legis (ratiocinationis). Tel est le commencement de cette étrange traduction , que le président de Brosses trouvoit avec raison aussi inintelligible que du tangut (1). La langue Latine est ici d'un merveilleux secours. Jamais Fourmont n'eût osé mettre en françois des paroles aussi complètement dépourvues de sens. 11 suffira d'en analyser les premières lignes , pour juger de la valeur de cette prétendue traduction. On verra facilement pourquoi je n'aurai pas poussé plus loin cet examen.
Par, attritâ. Le vocabulaire du P. Fano, le seul que Fourmont eût à sa disposition , rend le mot conterere par bour. Ainsi Fourmont a fait sur ce mot deux fautes de lecture* ; mais il a de plus suppléé les marques du passif, du participe et de l'ablatif absolu.
Thags. Fourmont lit scîou, et traduit fortitudine. On lit dans le vocabulaire chougs [robur]. Une méprise au sujet de la première lettre a rapproché ces deux mots. Même remarque quant au cas; Sa. — Fourmont remplace cette syllabe par sou-i, qui se trouve , dans le vocabulaire, rendu par quisf
Tchhed-pdcs. Il lit tsrou-pa-te , et traduit brevis equus. Brevis
(1) Mémoire» de l'Académie des belles-lettre», t. XXX.
se dit en tibétain tchoung-pa ; equus, se dit rta. Fourmont fait ici de la terminaison adjective pa, une quiescente du mot suivant. Pdes, dans le texte, est une seule syllabe, qui n'a nul rapport avec rta. Au reste, la paraphrase avertit que court cheval veut dire plus méprisable qu'un cheval.
Sdon , frigoris. Frigus est rendu dans le vocabulaire par drang.-— Sems , vita : le mot Tibétain qui repond à vita est mams-ches. Fourmont semble avoir pris ici un mot Chinois (seng, et, suivant l'orthographe Portugaise, sent) pour un mot Tibétain. Suivant la paraphrase, frigoris vita veut dire vita frigida, vel stupida.
Tchan, destruatur. Destruere se dit btckom : il n'y a ici aucune marque de passif.
Rnam-la , (pro) spiritu in (est). Spiritus, dans le vocabulaire est rendu par rnam-che. Fourmont trouve son sens en supprimant la syllabe che. La veut effectivement dire in, mais c'est une postposition qui, si elle étoit mise après le mot spiritus, signifieroit in spiritu. Fourmont y voit une ellipse pour inest t et supplée pro, que rien n'indique.
Plian fputredo]: on lit dans le vocabulaire : putredo , phan-mithog. Putrescere, phan-mi-thog-doug. Putridus , phan-mi~thog-pa » par où l'on voit que les syllabes mi-thog doivent être radicales. Fourmont les supprime, comme si, dans une langue qu'on ne connoît pas, l'absence de deux syllabes dans un mot permettoit de passer outre. Le reste de sa traduction présente ainsi autant de contre-sens palpables, d'erreurs graves ou de méprises inexcusables, qu'elle contient de phrases, de mots, et, pour ainsi dire, de lettres.
Mais l'endroit le plus remarquable est vers la fin, où Fourmont introduit un personnage inconnu jusqu'à lui, Samtan* Poutra, dont le nom, répété plusieurs fois, est toujours accompagné des mêmes syllabes. Fourmont, suivant encore son inconcevable méthode, cherche dans son vocabulaire Tibétain chacune de ces syllabes isolément, et comme il n'est point arrêté par les différences d'orthographe, il rapproche na de ned, ou
plutôt ned-tsa, mot bus; ma <lç ma-rtsi-wa , remtcns ; nanti, qu'il lit nom, de nà nin, annus prasens, &c. C'est ici qu'on peut admirer jusqu'où l'envie de tout expliquer peut entraîner un homme savant et judicieux. Les phrases qu'il traduit ainsi ne sont point du tibétain, comme il lui a fallu le supposer ; elles sont en samscrit, et contiennent une invocation à une divinité dont le nom a été mal lu : Nama samanta Bouddha -nâna nougata para» djadharmma, &c. Passer ainsi d'une langue à une autre sans s'en apercevoir, c'est non-seulement prouver qu'on les ignore également toutes deux, mais encore qu'on manque des secours les plus nécessaires pour l'une comme pour l'autre: cette partie de la traduction peut encore aider à en apprécier le commencement. Fourmont, peut-être, ne pouvoit pas faire davantage; mais n'eût-il pas mieux valu avouer hautement son impuissance, que de hasarder un essai informe, dont personne, mieux que lui, ne pouvoit apprécier la valeur!
Georgi fait mieux encore: sans dictionnaire, sans grammaire, sans aucun secours, sur un texte gravé, que lui-même regarde comme incorrect, il entreprend de refaire la traduction de Fourmont, et d'interpréter le revers du feuillet que ce savant n'avoit point traduit. Il corrige les mots qu'il n'entend pas, et quand une lettre ne lui donne pas de sens, il lui en substitue une autre. Pour un pareil travail , la condition qui lui paroît la plus nécessaire, c'est d'être au fait du sujet traité, et de connoître les superstitions des Tibétains (1). Cela vaut à ses yeux un dictionnaire, où les mots ne sont expliqués qu'isolément, et muni, dans son opinion, de cette connoissance préliminaire, il croit pouvoir trouver le sens, en s'aidant de quelques conjectures, si liceat divinando interpreîari (2). Quand il en vient aux phrases Samscrites, comme il ne les reconnoît pas pour ce qu'elles sont, il les déclare magiques, dénomination qu'il applique ail-
( 1 ) Prtrter lexicontm ruèsidia , naturam argument! de auo agitur , et g- nt'ts superstitionan sedulo priùs investigare
et consiituert necesse est. AJphab. Tib.
(2) Ibid. p. 7/j.
leurs au signe A wa, et aux lettres retournées, les transcrit sans, les interpréter dans la version littérale, et ne laisse pas de les expliquer ensuite, en devinant ou en rapprochant les syllabes isolées, arbitrairement groupées ou mal lues, de mots Hébreux ou Chaldéens, Coptes ou Syriaques.
Ainsi il conserve la mauvaise lecture de Fourmont pour les mots bouddhâ-nâna , et les transcrit pou-ttrah-ha-ne ; sur quoi il observe que la finale trah, alongée en deux syllabes traha ou taracha , est si voisine du chaldéen tarecha et tarchan , enchanteur t qu'elle semble avoir le même sens : ut ipsissima videatur. Puis
vient le mot Syriaque tarcho, l'arabe , dux itineris , et une
foule d'autres mots de toutes langues, dont l'accumulation en cet endroit n'a d'autre source qu'une faute d'orthographe. Deux fragmens de mots rapprochés lui offrent le sens de Samtha recréa, da qu'idem, ou duc placide et amanter uf pastor gregem et pater filium. C'est par de pareils procédés qu'il vient à bout de rédiger une paraphrase dont rien ne surpasse l'extravagance (1), si ce n'est le commentaire dont il l'a fait suivre. Je rougirois de m'arrêter à discuter le mérite de travaux semblables, si les circonstances qui ont rendu le rouleau Tibétain célèbre en Eu* rope, et plus encore la vaste érudition et la grande renommée des écrivains qui ont essayé de l'interpréter, ne me faisoient un devoir de justifier l'opinion un peu sévère que j'ai dû émettre sur cette partie de leur travail.
Le vocabulaire du P. Dominique de Fano, dont s'est servi Fourmont, est maintenant à la Bibliothèque du Roi ; il contient deux mille cinq cent trente-huit mots Latins, arrangés par ordre alphabétique, avec les mots Tibétains correspondans , en lettres carrées, et la prononciation exprimée en lettres Latines. Mais ce qu'il y a de plus précieux dans ce volume, c'est un alphabet
(1) Cest pourtant de cette traduction qu'un auteur a cru pouvoir dire qu'elle étoit incontestablement la plus exacte et la plut complète. Cette assertion
vaut à elle seule la traduction de Fourmont , les critiques de Muller, et les corrections de Georgi.
avec
SUR LES LANGUES TARTARE5. 337 avec un modèle de lecture, où les principales règles de l'orthographe Tibétaine sont exposées avec assez de clarté. Deshauterayes a tiré parti de cette méthode, dans l'estimable morceau sur le tibétain dont il a enrichi sa dissertation déjà si souvent citée. La comparaison que j'en ai faite avec le syllabaire de Messerschmidt et difTérens autres morceaux originaux , m'a prouvé que c'étoit, encore à présent , ce qu'on possédoit de plus exact sur le système orthographique, aussi bizarre que compliqué, que les Tibétains ont adopté.
Il a pourtant paru, vers la même époque, deux ouvrages dont le titre promet les détails les plus satisfais an s sur l'écriture Tibétaine : l'un est le volumineux Alphabetum Tibetanum du P. Georgi (1) ; l'autre, qui n'est qu'un extrait du premier, est ï Alphabetum Tangutanum sive Tibetanum (1). L'éditeur de ce dernier, Amaduzzi, en retranchant de l'ouvrage du P. Georgi tout ce qui n'avoit point rapport à la langue ou à l'écriture, et en réduisant un in-4. 0 de poo pages à un assez mince in-8. 9 , a conservé les règles de prononciation que Georgi tenoit des Pères Cassiano et Horace de Pennabilla. Néanmoins, soit que ces missionnaires eussent mal saisi les leçons des maîtres Tibétains qui les avoient instruits, ou plutôt que Georgi ait altéré les doc u mens qu'on lui avoir tuansmis, il n'y a rien d'aussi compliqué, d'aussi obscur et d'aussi difficile que la lecture du tibétain, d'après les règles contenues dans ces deux ouvrages. Aussi ne s'est- il rencontré personne qui ait abordé une matière où l'on croyoit trouver tant de difficultés : on n'eût pu deviner que la plupart de ces difficultés avoient été créées par celui qui s'étoit mal-à-propos chargé de les aplanir.
\1 Alphabetum Tibetanum, par sa masse et par le dérèglement d'érudition qui y est afïêcté, a dû paroi tre un ouvrage prodigieux aux personnes qui , s'en laissant imposer par les apparences , sont portées à penser qu'il y a beaucoup de science à accumuler
(l) Rem* , I762, in -4.'
(*) R*mm, 1773»
des passages innombrables de toute sorte d'auteurs , Grecs Hébreux, Syriaques, Indiens, Coptes, anciens, modernes, sans choix et sans nécessité ; mais il n'y a peut-être pas de livre qui doive inspirer plus de défiance, parce qu'il n'y en a pas où le* principes de la saine érudition et les règles de la véritable critique soient aussi souvent négligés ou méconnus. On doit, en lisant ce monstrueux ouvrage, s'attacher à démêler soigneusement ce qui est de Georgi, pour n'en tenir aucun compte, et les documens venus du P. Horace et des autres missionnaires du Tibet, documens authentiques et précieux, mais que l'éditeur a malheureusement embrouillés, défigurés, tourmentés pour lès ramener à son système. Son parallèle du manichéisme et du lamisme, outre la puérilité des étymologies et la tournure forcée des rapprochemens , pèche encore par le fonds , en ce qu'il donne une idJe tout -à-fait fausse de la doctrine Indotibetaine (i).
Quant à l'alphabet dont nous devons particulièrement nous, occuper ici, Georgi n'en donne pas des notions plus justes: il s'efTorce de rapprocher les lettres Tibétaines de celles des Samaritains, des Hébreux et des Nestoriens; et les changemens qu'il leur fait subir dans cette vue, rapprocheroient aussi -bien les caractères de tous les peuples du monde : c'est l'art étymologique appliqué à l'écriture. Avec de semblables procédés, on peut, comme l'a dit ingénieusement un homme célèbre en parlant des elémens des corps organisés, on peut tirer tout de tout , et changer tout en tout. Georgi méconnoît l'usage du wa souscrit A (2) ; il attaque mal-à-propos Bayer sur la valeur que ce sa- • vant avoit donnée aux voyelles quand elles sont doublées ou
(1) Le jugement qu'on porte ici sur | larem 4 consonantihus Tibetanj
les travaux du P. Georgi a été communiqué à l'estimable auteur de l'article G/or^/,dans la Biographie UnivirseUe, et adopté par cet auteur presque en entier.
(2) Nota Bayerum trianguiarem semper «cribere et proni;nciarc ut u , nos verô ut a, f. pi. — Figuram triangu-
amanuenses suhsternere soient , protêt pui verô in chtiracteribus magicis. Sed quum non sati» nobis comperturi sit, quâ ratione id faciant , hoc unum sal-
tem monemus plerumque sapere
superstitionem. Alph. Tangnt. p. fô-6c.
marquées du signe qui les rend longues, et prend pour des caractères magiques les lettres retournées dont on se sert pour exprimer les sons Samscrits (1). Je crois inutile de pousser plus loin cette critique; et sans entrer dans le détail de ses erreurs, j'aime mieux donner ici en peu de mots la clef du système de leaure des Tibétains. Les lecteurs curieux de voir ce qu'il y a de fautif dans- les règles données par Georgi, pourront les comparer avec ce qui suit.
L'alphabet Tibétain se compose de trente consonnes, distribuées en huit classes, de quatre signes additionnels pour les voyelles et de deux lettres de permutation. On peut voir le tableau de ces lettres dans la planche.
Chaque consonne isolée emporte après elle la prononciation d'un a bref ou d'un e: cet a devient long , si Ton place après
la consonne, ou au-dessous, la lettre X. H en est de même
des quatre autres sons vocaux, qui se marquent par l'addition des signes de voyelles au-dessus ou au-dessous des consonnes, et que la même lettre rend longues, de brèves qu'elles sont par elles-mêmes.
Chaque syllabe s'écrit à part et est séparée par un point T
des syllabes qui précèdent et qui suivent. Les syllabes sont simples, si elles ne contiennent qu'une seule consonne; complexes, s'il y en a plusieurs.
Dans une syllabe complexe, la consonne dominante est celle qui s'appuie sur la voyelle; les autres se prononcent très-brèves, soit avant, soit après. Dans certaines parties du Tibet, où la prononciation est efféminée, on glisse sur les consonnes additionnelles, ou même on ne les articule pas du tout.
La consonne principale est aisée à reconnoître , quand la syllabe est affectée d'un signe de voyelle ; c'est toujours la consonne qui le porte, qui doit être articulée. Quand la voyelle
(1) Alph. Tibet, p. fijj.
Vv 2
}4o RECHERCHES
syllabique est un a bref, il peut y avoir de l'embarras pour distinguer la consonne principale des consonnes additionnelles.
II y a deux signes qu'on peut assimiler aux voyelles, parce qu'ils se placent comme une de ces dernières sous la consonne principale : l'un est le yata & qui sert à mouiller les consonnes;
^] ka , ^ kia , ^) ta , ^ tia , &c. Ce signe change les consonnes de la quatrième série , en leurs correspondantes de la seconde , ou les labiales en palatales : pia . se prononce
tiha , 9 bhi , aja , et ainsi de suite. L'autre signe est le rata
Sour souscrit : pra , ^ phra , ^ bra , &c. Il change les
lettres de la première série en leurs correspondantes de la troisième; c'est-à-dire qu'il substitue le son des dentales à
celui des gutturales : ^ hra , se prononce tra; ^ gra , se lit
dra , Sec. Ces signes n'empêchent pas l'addition des voyelles, de la longue , &c.
Il y a des consonnes qu'on nomme quiescentes, parce que l'usage permet de les élider dans la prononciation. Ces consonnes se placent avant , dessus , ou après la consonne principale. Ces consonnes ne sont jamais affectées de voyelles , ni de la marque des longues, ni du yata , ni du rata.
Les quiescentes initiales sont les consonnes douces des première, troisième, quatrième et sixième séries (1). Après ces lettres, le son delà consonne principale s'adoucit; et si c'est un b , on le prononce comme un v. Les quiescentes suscrites sont les gutturales k et g, la labiale b, la sifflante et les liquides
ou demi-consonnes r(i), / et s (2) : elles se placent toujours audessus de la consonne principale. Les quiescentes Anales sont les douces de la première et de la troisième classe , et la dernière de la septième (3). Ces dernières quiescentes équivalent souvent à une aspiration. Il faut remarquer qu'il n'y a aucun inconvénient à prononcer les quiescentes , quand cela est possible , pourvu qu'on les articule sans voyelles, et comme annexes de la consonne principale. Plusieurs dialectes Tibétains , moins efféminés que celui de Lasa , permettent de prononcer toutes les lettres, particulièrement les quiescéntes initiales et suscrites, quand la syllabe qui précède finit par une voyelle.
Quand on écrit des mots Samscrits en lettres Tibétaines, on néglige toutes les règles précédentes ; le plus souvent on supprime l'interponctuation syllabique (4). chaque consonne ou groupe de consonnes forme une syllabe , à la manière de l'Alphabet dévanagari ; c'est alors qu'on emploie le 4 souscrit , le 0 anoûsouara suscrit , le £ visarga ou aspiration finale , les voyelles doublées ou renversées, et les lettres retournées (5) que Georgi prenoit pour des signes magiques. Je donnerai dans l'Appendice un exemple de l'application de l'écriture Tibétaine à Ja langue Samskrite.
Par cette application , les Tibétains ne font que rendre à
(1) Celle-ci s'abrège sur la plupart des consonnes : 3j &c.
h www
(4) L'interponctuation est conservée dans les formules Samskrites de la feuille Tibeuine de Fourmont. Elle est supprimée dans la partie Samskrite du Vocabulaire pentaglotte de la bibliothèque du Roi.
( 5 ) On retourne les lettres *\ 2
^ 3i ou les dentales t, th, d, n, pour en faire les cérébrales t, th-, d-, n*, de cette manière, £5 ^ fo é On retourne aussi le ch pour en faire le
r t ainsi 1^, Le k'h est en luimême une lettre retournée , puisqu'il « ffre .a „ 8 „ re du B| „ pl « fet „, e „ 5
inverse.
leur alphabet son usage primitif, et le reporter, pour ainsi dire, à son origine. C'est -là une chose qui ne demande point de* discussion ; les lettres Tibétaines sont si évidemment formées sur celles de l'Alphabet dévanagari, qu'il n'y avoit que Georgi qui pût se xefuser à le reconuoitive , par suite d'un système dont il étoit imbu. Non-seulement les formes des lettres sont presque identiques dans les deux alphabets, mais leur disposition et les règles relatives à leurs permutations, offrent les traces d'un ensemble mieux combiné et plus parfait. On n'auroit même presque pris besoin de tradition historique pour être convaincu que cet emprunt a eu lieu fort anciennement. L'inscription de la caverne de Gava, lecueillie par M. Harington, et traduite par M. Wilkins, sont incontestablement, suivant ce dernier savant, les caractères les plus anciens qu'il eût encore vus; et non-seulement ils différent de ceux qui sont maintenant en usage , mais ils sont aussi fort éloignés de ceux qu'offrent des inscriptions de dix-huit siècles (i). Les Pandits les plus instruits ne peuvent les lire (2), et il a fallu toute l'habileté du célèbre philologue anglais pour les déchiffrer. Ces caractères ont pourtant une si grande analogie avec ceux du Tibet, qu'on peut les lire presque couramment avec un alphabet Tibétain.
Si l'on s'en rapportoit à une chronique insérée dans \'A/~ phabetum Tibctanum , un certain Samtan- Foutra , qui florissoit vers l'an 60 après J. C. (3), fut à-la-fois le législateur des Tibétains et l'inventeur de leur alphabet. Il étoit fils à'Aiiou , prince de Dhon , et fut envoyé par le roi du Tibet dans l'Hindoustan pour y chercher des livres de religion. Apres avoir pris, pendant quatre ans, les leçons du brachmane Letchin , il revint dans son pays, apportant avec lui , outre deux livres sur les doctrines Indiennes , un alphabet de trois cent soixantequatre lettres, c'est-à-dire , selon toute apparence, un syllabaire :
(0 Rech. Asiat. irad. Franç. /. I, p. jo+
(2) Ibid. p. jor.
(î) Alphab. Tibet, p. Jp&
mais cet alphabet ayant paru trop compliqué , le roi chargea Samtan-Poutra d'en faire un autre qui fût plus aise à apprendre, et mieux approprié à la langue Tibétaine. Samum-P outra s'enferma dans une salle du palais; et là, aidé par les inspirations du Dieu de la sagesse, Djam - Jjjng , il rédigea l'alphabet qui est maintenant en usage (1).
Hormis le nom du personnage auquel on attribue l'introduction d'un alphabet Indien dans le Tibet, cette tradition n'a rien d'invraisemblable en elle-même. Elle reporte le commencement de l'usage de l'écriture dans ces contrées, à une époque assez rapprochée de celle où nous avons vu , d'après les historiens Chinois, que les missionnaires Hindous avoient répandu leurs lettres et leur croyance dans toute la Tartarie méridionale. Des alphabets furent alors inventés à Khotan , à Yerkiyang, et ailleurs, sur le modèle du dévanagari. Il n'y auroit aucune invraisemblance à supposer que nous avons dans l'ai-» phabet Tibétain, l'un de ceux qui furent alors empruntés aux Hindous , et appliqués à l'expression des mots des langues Tartares.
Quant à Samtan-P outra , l'inventeur prétendu des lettres Tibétaines, nous avons la certitude que son nom est corrompu , puisqu'on le trouve pour la première fois dans l'interprétation du feuillet Tibétain par Fourmont, à l'endroit où ce savant n'a pu lire les mots Samskrits Samanta-bouddhanâna. Je ne sais comment cette lecture vicieuse d'un nom propre à pu être introduite par Georgi dans la petite chronique Tibétaine qu'il tenoit du P. Horace; mais comme il est impossible que ce dernier soit tombé précisément dans la même faute que Fourmont, on a toute raison de penser que, s'il y a quelque chose de réel dans la tradition rapportée par le religieux Italien, le nom de Samanta-bvutUhanâua doit du moins être substitué à celui de Samtan-Poutra ; et ce personnage auquel sont adressées les invocations du feuillet
d'Ablaï-kit, devra, selon toute apparence, être regardé comme
(1) Alphab. Tibet. r . 20,. '■
u ^t. i> on c et I introducteur de fW,;,
construit ^ l-, «crive de cef ui d*» R„ j,, écriture au
mai * ie ne en"„Xa , °T"' Ue '« bo »"
1 ui «> t n art V r ° UVé ni ^ns (a * ' ' a Vie re %'euse;
forme carré e ° e . ' al P' ,abet Hi n do - nfaeui „ Mo "go/ s .
c °ntrat s i„. ' Cas sianoM „„„,., cu , rs,ve . et s'emploie ,e v °cabuia i V 6 ° n ,a ""-""ve encor"". ' e , ttre Cessée à
ettr « «, malr eDr rer,tl,res Tibeuine,^ u " »°uveau I e "' val,™ "P^niée dans tous ce sa L^' 5 fo ""e des
£| , , d " <cha "«''°ns. on
t- 2 ) Voyez Va l P> \ , ,
«« Boutai t i]' n **«*de au Tih*. I t f3) Ai >l»- Til*, ^ ^
s'aperçoit que iaseuie différence qui existe entre ces deux séries de caractères, consiste en ce que les lignes qui composent les uns, sont roides et droites , comme le sont celles d'une écriture destinée à être inscrite sur la pierre, et que celles des autres ont cette forme arrondie que prennent plus naturellement des lettres tracées rapidement sur le papier. L'écriture dvou-djan est carrée et lapidaire; l'autre est ronde etcursive. A cel#près, il y a une analogie complète entre toutes les lettres des deux ajffeabets, comme on peut le voir dans le tableau des alphabets Tibeïains.
Suivant Pal las , l'écriture cursive est nommée cher et akchour (i), et il paroît comprendre sous cette dénomination l'écriture carrée qui est nommée ailleurs (2) sob ou choub. L'invention de cette dernière est attribuée par les Mongols au grand lama Pa~sse-pa ; et comme l'écriture courante n'en est qu'une variation, je ne balancerai pas à lui attribuer la même origine. J'ai déjà eu occasion de dire quelques mots de l'écriture carrée, en parlant, soit de l'introduction de l'alphabet Ouïgour chez les Mongols, soit de l'application de l'alphabet Tibétain à la langue Mongole ; mais j'ai annoncé de plus amples renseignemens , et c'est dans ce chapitre qu'ils doivent trouver place , puisque , inventée au Tibet par un Tibétain , c'est à la langue du Tibet que cette écriture a été définitivement et exclusivement appropriée.
La vie du grand lama Pa-sse-pa , insérée dans l'Histoire des Mongols (3) , et citée, avec quelques différences, dans i'His» toire de l'écriture (4), fournit les détails suivans : «Pa-sse-pa , - surnommé Tt-sse ou le Maître de l'empereur, étoit un Tibe- » tain du pays de Sa-sse-kia , de la famille nommée Khouan. Une » tradition rapportoit qu'un de ses aïeux nommé To-H-tchhi étoit >• venu des pays occidentaux, et que sa famille avoit rempli , près
(1) Tangutischer klriner Schrift (3) Sou Houng-hian-lou , k. 41, p. Scher oder Akschur. Ouvrage cité, p. ij et tut*.
'JS- ( 4 ) Tseu Ai» tian, k. 1 , p. jo et
(2) Abhandlung, u. 1. w. Yoy. pins sutv.
haut, p. $$2.
no,ssoit â fond /- . . ** de ""'"'>« <fc Z l l ans ' «"oit * rai *°n , sur,,.™? Pfc» caché- * F*?' « « en- » «I-e View fe Tn * * v" ' ,>0Ur «««
" «=narmé, (' admi ' P"^ de ?->,»,. tf i. „. en 'honneur de d e nouveai.v meme <en, DS „„•,, , un s «*au de „».„
passage d'un r l hss ^ien d e * M '
f^&T y p- ît ££g* a PW en note
j"" â -P". avec le u *^f ' es garante-une léttrl f.' pas «»°rdi- J dans fjjj; «prince «J ^«g**. *
fc) Cette . " ieî ** ce/ ? £ <» chiooi, . <>'«» p„
joindrai en lettres Latines l'indication du son de chaque lettre Tibétaine. L'auteur Chinois remarque que ces lettres sont pour la plupart tirées de l'écriture Fan ou Samskrite. Il en excepte, je ne sais pourquoi, les trois lettreà ra , la, 'a; mais il y ajoute quatre autres signe* dont il ne donne pas la valeur ( i ). « Ces caractères, dit-il ensuite, s'emploient ou isolés , ou groupés deux ou trois ensemble pour former un mot.»» Et il cite en exemple les mots Chinois thian , ti , fin , toung, si, nan , />*[ciel , terre, homme, orient, occident, sud, nord], pour montrer comment les lettres se combinent entre elles. Ce qu'il ajoute sur les accen» propres à leur prononciation , consiste en subtilités qui viennent de l'embarras qu'on éprouve en traitant des sons avec des caractères Chinois. 11 fait une remarque beaucoup plus importante , en rappelant, d'après Tching - tsiao , qu'une fois déjà l'écriture Indienne avoit exercé son influence sur la langue Chinoise , quand les prêtres de i'Hindoustan , voulant exprimer les sons de certaines formules consacrées , imaginèrent de choisir trente-six caractères Chinois pour servir de consonnes, sept signes pour les sons ( vocaux ) et trois marques d'intonation. Voilà l'origine de cette distribution technique de certains caractères Chinois destinés par les grammairiens à représenter les consonnes et les voyelles. Fourmont l'avoit fait connoître le premier (2); W. Jones en remarqua la surprenante analogie avec le classement des lettres Samskrites, et M. Marshman fit une dissertation pour en rendre raison (3). Mais rien n'étoit plus facile, si l'on eût cherché la cause de ce fait dans les livres Chinois , où on le trouve rapporté avec toutes ses circonstances (4).
En jetant les yeux sur l'alphabet de Pa-sse-pa , tel qu'il est donné par les Chinois , on s'aperçoit aisément que l'ordre suivi
(1) Voyez le passage Chinois dans l'Appendice.
(2) Meditationes Sinicae, p. ;4, seq.
(3) Clavis Sinica, Eléments ofChinese grammar, p. 140.
(4) Voyez le discours de Tch'tng'tsla»
sur les sept voi relies ; l'Histoire de l'écriture, la préface du Dictionnaire de Khàng-hi, &c.
Xx 1
dans l'arrangement des lettres coïncide exactement avec celui des alphabets Tibétains ordinaires. On y voit d'abord les gutturales tenue, aspirée et douce, k, kh , g, avec leur nasale ng; les palatales tch, tchh,dj, avec leur nasale A; les dentales t ,th ,d , avec leur nasale n , et ainsi de suite. Mais si l'on compare les formes de chaque lettre en particulier, avec celles des trois alphabets Tibétains dont nous avons déjà parié, on trouvera, dans plusieurs de ces lettres , d'assez grandes différences, quoiqu'elles soient toujours bien évidemment calquées sur un modèle commun, et que le plus grand nombre même offre une ressemblance frappante avec les signes correspondans des trois autres alphabets Tibétains. J'ignore si l'on doit attribuer cette diversité à des altérations qu'auroient éprouvées les lettres dans les différentes transcriptions qui les ont fait passer jusqu'à nous , ou hien , si nous avons dans l'écriture de Parsse-pa un quatrième alphabet qu'il faudroit ajouter à ceux dont nous avons parié. Dans ce dernier cas, il faudroit renoncer à voir dans l'écriture carrée cher, et dans la cursive dvou-min, le résultat immédiat du travail du grand Xvm&Pd-sse-pû.
Quoi qu'il en soit, l'analogie qui existe entre ces quatre manières d'écrire, l'identité parfaite du plus grand nombre de leurs élémens, l'ordre systématique et uniforme selon lequel ils sont disposés, tout nous permet de considérer l'écriture Tibétaine comme unique, dans la comparaison que nous en pouvons faire avec les alphabets des autres peuples voisins. La forme et l'arrangement des lettres sont incontestablement pris du dévanagari ; nous l'avons déjà remarqué. Aussi n'observe-t-on , sous ce double rapport , aucune ressemblance entre les lettres Tibétaines et celles des alphabets Tartares, dérivés du syro-ouigour. Il ne faut apporter à cette assertion d'autre restriction que celle que nous y avons déjà mise d'avance en parlant des signes additionnels adoptés par les lamas Mongols, pour rendre l'alphabet Ouigour propre à l'expression des mots Indiens et Tibétains. A cela près, il n'y a pas plus de rapport entre l'ouigour et le tibétain, qu'il n'y en a entre ce dernier alphabet et le samaritain
ou l'hébreu , dont Georgi a si vainement essayé de le rappro* cher. II n'y a rien de syriaque ni d'occidental dans h tibétain, rien ou presque rien d'indien ni de méridional dans i'ouigour. C'est le résultat où nous sommes ramenés de nouveau , et qu'il est utile de constater encore une fois.
Mais du côté du sud et du sud-est , on observe une telle analogie entre les signes alphabétiques qui y sont en usage, et ceux qui forment les différentes écritures du Tibet, qu'on pourrait croire que l'alphabet Tibétain, plutôt encore que le dévanagari qui lui a servi de base, a été porté successivement le long des rivières d'Awa et de Camboge , dans toutes les contrées qui forment l'Inde ultérieure, et jusque dans les îles du midi. Cette marche semble indiquée par la ressemblance extrême des alphabets usités dans les pays plus voisins du Tibet, comme Awa et le royaume des Barmans, et par les altérations successivement croissantes dans les écritures de Siam , de Sumatra et de Java. Je m'écarterois trop de mon sujet, si j'entreprenois de faire une comparaison détaillée de tous ces alphabets ; il me suffira d'indiquer l'ordre qu'on étabiiroit si l'on vouloit les arranger selon le rapport plus ou moins grand qu'ils ont avec le tibétain. Les alphabets barman (i), le rakhaïn (2) et le bali d'Awa sont ceux qui offrent la plus grande conformité, sur-tout ce dernier, que la forme carrée de ses élémens rapproche de l'écriture char ou cher , attribuée à Pa-sse-pa. On peut mettre à -peu -près sur la même ligne celui de Miah-tian , ainsi que ceux de Pe-i et de Pa-pethsi-fou , pays limitrophes d'Awa , sur les frontières de la Chine (3). Les alphabets Siamois, même celui qui paroît le plus ancien, et qu'on nomme bali (4), semblent au premier coup-d'ceil trcsdifférens ; mais on s'aperçoit bientôt que la forme des lettres n'y
(3) Voyez les Vocabulaire» de la 3lle<
(1) Voyez Alphabetum Barmanum seu Bomanum regni Ava> , Rom. «776,
(2) Voyez cet alphabet danj les
Observations on the alphabetical system ôf the ianguage of Awa and Bac' bain , hy. capt." J. Tovers; Asiat. Res, t, V-
collection d'Amiot , à la bibliothèque du Roi.
(4) Voyez la Loubère , Relation de Siam, t. IJ , p. 08 , et le Vocabulaire S'iouan-lo , de fa collection indiquée dans la note précédente.
est que déguisée par des omemens entortillés que les Chinois comparent- aux circonvolutions d'un ver. Les trois alphabets Rejang, Batta etLampong, usités à Surrçatra(i) , sont beaucoup plus altérés ; mais on ne laisse pas d'apercevoir, dans plusieurs lettres, des traces de leur origine. En général les lettres k ,h , t , p ,b , m , y,r,i, v, sont celles qui , dans le plus grand nombre de ce» alphabets orientaux, conservent les traits les plus marqués de ressemblance avec les signes correspondais de l'alphabet Tibétain (z).
Nous nous éloignerions trop de notre sujet, si nous voulions rechercher la cause de ce fait remarquable, et la discussion ou. nous serions entraînés deviendroit très-épineuse , s'il nous falloit prendre un parti, relativement à l'époque de l'introduction de l'écriture chez les habitans d'Awa, de Siam, de Sumatra , dont l'histoire et les antiquités nous sont encore si mal connues. Ce seroitlàla matière d'un ouvrage presque aussi étendu que celui-ci. 11 suffira à notre objet présent de remarquer qu'il n'y a que trois manières d'expliquer les ressemblances dont nous avons parlé: ou les alphabets du Tibet, de l'Inde ultérieure et des îles sont pareillement dérivés d'une source commune , qui doit avoir été une variation du dévanagari , ou l'alphabet Tibétain a donne naissance à tous ceux qui se sont répandus au midi , ou bien , enfin , l'écriture Tibétaine a été formée sur le modèle de quelqu'une de celles de l'Inde ultérieure. Je n'ai pas besoin de faire
(1) Voyez Marsden , Histoiy of Sumatra , p. 202, planche.
(2) Au moment où cette partie est livrée à l'impression , j'ai sous les yeux le bel ouvrage que M. Rames vient de publier ( tht History of Java , London, 1817,2 vol. in-+.'), et j'y trouve de nouvelles preuves de la conformité qui réunit toutes les écritures de ces contrées , et qui tend à les rapprocher d'un modèle commun. Le caractère Javan moderne , et plus particulièrement le kawï , ou écriture poétique t présentent , au milieu des variétés que la forme des lettres y éprouve , des traits de res-
semblance frappans avec le tibétain. On pourrait prendre, dans les neuf alphabets Javans présentés comme anciens, de quoi composer un alphabet qui ne différerait en rien d'essentiel du dvou* min , ou tibétain cursif. Vaksarajawa , ou alphabet Javan moderne ; Yahsura -posanga , ou alphabet pour let syllabes composées; les deux aksarabouddha, ou alphabets antiques, vraisemblablement apportés avec le bouddhisme , offrent encore des traits de refsemblance plus saillant et plus multiplié».
observer combien cette dernière supposition est invraisemblable , et combien elle s'accorderoit peu avec l'époque et les circonstances de l'introduction de l'alphabet Indien au Tibet, telles qu'on les trouve marquées dans k chronique que le P. Horace a traduite. Sans rejeter tout - à -fart Ja seconde hypothèse, je dors avouer que la première paroît encore plus probable, sur-tout si l'on en rapproche ce que nous aurons à dire plus bas de la langue Fan , ou du dialecte Samscrit particulier aux Bouddhistes.
Les considérations auxquelles l'alphabet Tibétain vient déjà de donner lieu, nous font entrevoir la marche qu'il seroit utile de suivre, si cela étoit possible, en examinant lalangueTibetainesous les rapports étymologiques et grammaticaux. Nous pouvons être persuadés d'avance que la comparaison de cet idiome avec le turk, le mongol et les autres langues du nord, ne nous offrira que peu de résultats importuns ; et il est permis de supposer, au contraire, que nous en atteindrions de plus lumineux, si nous rapprochions successivement le tibétain du samskrit, des idiomes vulgaires de l lndoustan , du bali , qui tient dans i'inde ultérieure le même rang que la langue des Brahmanes dans la presqu'île citérieure , <iu pégouan , du siamois , et ces autres langues que, par suite d'un jugement un peu précipité, quelques auteurs nomment H inJo- chinoises (1). Personnellement privé de la plupart des connoissances ciui seroient nécessaires pour une partie de ce travail, et des renseignemens que l'autre partie demanderoit impérieusement, je dois me borner à considérer ici le tibétain d'une manière absolue, et à faire connortte ce qu'il est en lui-même. D'autres plus instruits jugeront ensuite s'il s'y trouve quelques particularités qui montrent des rapports avec les langues de l'Inde.
Le tibétain a été mis par quelques philologues dans la classe des langues monosyllabiques (2 ). On a pensé jusqu'à présent
(1 ) Voyez J. Leyden , dp the lan- I : nations ; Asiat. Re». /. X', p. i$8-ify. guages and literaturt of th< I»do-chin<te \ ( a ) Mithridaiw , t. 1, p. 64.
que les syllabes qui forment cette langue, avoîent toutes une signification particulière, qu'elles portoient sans altération dans les mots composes. Quand ce fait seroit rigoureusement vrai , je ne sais si ion en seroit plus autorisé pour cela à admettre cette classification ; car, pour qu'un idiome soit réputé monosyllabique, il ne suffit pas qu'il contienne beaucoup de monosyllabes, il faut qu'il ne contienne pas autre chose, ou du moins que toute idée simple y soit toujours rendue par un terme également simple, court, monosyllabique. Or, en ouvrant le premier vocabulaire Tibétain, on trouve à chaque page des mots de deux, trois et quatre syllabes, comme ceux-ci : dives, djor-den (i) ; dividere, go-cha-rginb (2); divisio, gocha (3), &c. Et dans un autre vocabulaire : pe-tchha (4), livre; chog-gou (5) , papier; na-tsa(6), encre ; noug-gou (7) , pinceau , &c.
Si l'on entend par idiome monosyllabique une langue dont tous les mots peuvent se réduire à un son radical d'une seule syllabe, cette notion ne justifiera pas mieux la classification d'Adelung ; car elle s'applique , avec plus ou moins d'exactitude , presque à toutes les langues du monde , et elle ne convient pas plus au tibétain qu'à tout autre idiome. Cette définition de la première classe ne convient ni à toute cette classe, ni à cette classe seule. On pourroit réduire de la même manière un grand nombre de polysyllabes Grecs , Latins , Français , et l'on pourroit, d'un autre côté, trouver des polysyllabes rebelles à l'analyse
dans
dans les langues Chinoise (1), Tibétaine, Siamoise, &c. Enfin, si Ion veut appeler, monosyllabes les substantifs et les verbes de ces langues de l'Asie orientale, parce qu'étant pour la plupart très -courts, ces deux sortes de mots se déclinent et se conjuguent avec l'aide des particules, il me paroît qu'on attache une importance trop grande à une distinction qui est plutôt apparente que réelle. La différence qu'on établit entre les particules et les inflexions, entre les affixes et les marques de cas, n'est ni tranchée, ni prise dans la nature des choses. Les marques de cas sont peut-être d'anciennes particules jointes au thème par synerèse; les particules ne sont, en un certain sens, que des terminaisons écrites séparément à côté du thème. Ce n'est là qu'une affaire d'usage, une simple règle orthographique, qui ne touche pas au fond de la langue. Tchoung-wang- tchi , en chinois, Koua-gyal~poï , en tibétain, sont aussi bien des polysyllabes-, des substantifs déclinés, que les mots regum , (ia-oixéciv, qui leur correspondent. S'il y a quelque différence à cet égard, j'avoue qu'elle ne me frappe pas , et j'ose croire qu'elle n'est pas trèsimportante.
Au reste le tibétain n'est monosyllabique, ni dans la signifia cation rigoureuse de ce mot, ni dans l'acception plus restreinte que lui a donnée l'auteur du Mithridates , puisque , ainsi que je l'ai déjà remarqué , une liste de mots pris au hasard présente àpeu-près en nombre égal les mots d'une seule syllabe et ceux qui en ont plusieurs. On peut à ce sujet consulter le vocabulaire comparatif; en y examinant les mots qui sont monosyllabes , on pourra même y faire deux remarques sur lesquelles il sera bon d'insister, parce qu'elles sont propres à nous faire pénétrer dans ia nature intime de la langue que nous étudions: l'une, c'est qu'un certain nombre de monosyllabes ne sont que des vocables Chinois, transcrits en lettres Hindo - tibétaines; l'autre, c'est que la plupart des syllabes Tibétaines, au lieu d'être ortho-
(t\ Ce qui concerne la nature monô- I sertation : Utrum lingua Sinica sit vtrè lyllabique qu'on a attribuée à ia langue monotyllabica. Voyez le» Mine» de PO- Chinoise, a été examiné dan» une du- | rient, t. Ut, p. 279 et suh.
RECHERCHES graphices simplement uvec le nombre de lettres nécessaire à leur articulation, sont surchargées de ces lettres quiescentes, initiales , suscrites , finales, dont nous avons parlé en traitant de l'alphabet et de la méthode de lecture.
Quant aux mots Chinois qui existent en tibétain, l'histoire, comme on le verra plus has, en justifie suffisamment l'introduction ou (a conservation. Parla nature des objets qu'ils expriment, on voit aussi qu'il y en a plusieurs qu'on ne sauroit reléguer dans le nombre de ces mots parasites que la conquête ou la simple communication des peuples fait souvent adopter, mais que plusieurs semblent tenir au fond même de la langue. Qu'on trouve chez une nation des titres de dignité, des termes abstraits, des expressions philosophiques ou religieuses, empruntés à une langue étrangère ; c'est une chose qui n'a rien de remarquable , et qui s'explique en supposant une mission , une guerre, une colonie, une conquête, à une époque qui peut être assez récente. Mais si , le plus^rand nombre des mots étant radicalement difTérens, on en trouve de semblables parmi ces termes primitifs que toute société commençante, quelque grossière qu'on la suppose, a dû se forger à elle-même ; si les mots qui lui servent à désigner le soleil, ou la lune, ou les étoiles, le feu ou l'eau, le père ou la mère, ou les noms des nombres, présentent des analogies incontestables, alors on a sous les yeux un fait digne d'être étudié et qu'il faut constater avec soin , si l'on veut ensuite en faire la base de raisonnemens concluans.
Pour reconnoître les mots Chinois dans les langues où il a pu s'y en introduire, il .faut faire attention aux variétés de prononciation dont ils sont susceptibles, et aux permutations de consonnes et de voyelles qui ont lieu en chinois même, suivant les temps et suivant les provinces. Ainsi les trois syllabes eul , ni,ji , qui servent à représenter dans la langue parlée un assez grand nombre de caractères et d'idées, se prennent souvent l'une pour l'autre. Il en est de même de plusieurs autres; et la connoissance de ces Variations , jointe à celle des règles de permutation qui sont communes à toutes les langues, et qui sont le
plus solide fondement de la sciençe étymologique , quand on sait n'en pas abuser, cette connoissance, dis-je, permet de reconnoîtredes analogies dont on ne seroit point frappé, ou qu'on seroit tente de révoquer en doute ( 1).
L'idée que le nombre de ces vocables Chinois étoit plus considérable en tibétain qu'il ne l'est réellement , et qu'il formoit la presque totalité de la langue , pourroit faire penser que les Tibétains, eh adoptant les mots d'une langue voisine, se seroient trouvés dans l'embarras qu'éprouveroient les Chinois euxmêmes , s'ils vouloient, suivant le vœu indiscret de quelques philologues , renoncer à leurs caractères symboliques, et exprimer, avec les lettres d'un alphabet quelconque , les termes, d e l eu r langue parlée. La même prononciation répondant quelquefois à quarante idées différentes, et les quatre tons qiji peuvent servir à la diversifier n'offrant qu'un secours insuffisant, il faudroit, •en écrivant ces mots homonymes, y ajouter quelque signe arbitraire, qui pût les faire distinguer les uns des autres. Par-là, les Chinois , en perdant les avantages de leur écriture , en conserveroient toutes les difficultés. Mais ce parti, qu'on Içur a proposé , et qu'ils se garderont bien de prendre jamais, il sembleroit que les Tibétains aient été réduits à l'adopter** et que ce soit là l'origine de la discordance extraordinaire qui s'observe entre leur orthographe et leur prononciation. Apparemment, le nombre des syllabes de leur langue étant plus petit que celui de leurs idées, chacune des premières servant à exprimer plusieurs des dernières, le groupement des syllabes n'étant pas suffisamment autorisé, on s'est vu forcé d'écrire d'i/ne tnanière, particulière le mot qui s'appliquait à chaque* idé«^ et on s'est avisé pour cela d'ajouter aux lettres dont la réunion étoit indispensable à l'ex-
• I*-*-' ir J • - «•* le cœur, sln , sfiing; le chien, hheou,
hhi't; le nom, ming, min; moi, je, ngo,
nga; deux , <ul ' {ni] , ni; rois, san
soum ; quatre, su cinq, ou,
'*; si*, Lu, dr«u; ae\if,k\itou, gou, âcc.
(1) C'est par ce procédé qu'on reconnaît l'identité des mots Chinois et 1 ibeiains qui désignent le soleî! , ji et ni-ma; le veni, Joung, moung; l'eau, choui , tchhou ; le père , fou , pha ; la mère, mou, ma; la bouche, kheou, kha ;
pression du son , quelques lettres arbitrairement choisies , qui ne se prononçoient pas et servoient seulement à distinguer dans l'orthographe les homonymes qui avoient des significations différentes. De là l'emploi de ces quiescentes latérales et suscrites, lettres vraiment inutiles, qui rendent la lecture du tibétain si difficile , et dont la multiplicité offre un fait unique dans l'histoire des langues.
Quelque naturelle que puisse paroître cette explication, j'hésite à la regarder comme entièrement satisfaisante. On se seroit servi là d'un étrange expédient pour lever les difficultés de la lecture; il seroit singulier qu'un peuple en état d'inventer un moyen si compliqué , n'ait pu en imaginer un plus commode. S'il a jamais été indispensable de marquer de signes particuliers des acceptions si distinctes par elles-mêmes du mot nga , qui signifie moi , tambour, langage, magie , quelle idée recherchée et peu naturelle d'écrire ces mots avefc tant d'accessoires inutiles , nga, rnga, ngag, sngags{\) \ je dis, si cela a pu être indispen^ sable, car les mots homonymes ne causent d'incertitude que quand leurs significations ont de l'analogie (2 ) ; lorsqu'elles sont bien distinctes , le sens , la construction , la suite des idées , rendent tout autre secours superflu. 11 me paroîtra toujours bien étonnant qu'une nation qui commence à écrire, écrive autre chose que ce qu'elle est accoutumée à prononcer. D'ailleurs, si les quiescentes n'étoient que des signes arbitraires et purement techniques, il faudroit qu'elles n'eussent jamais été prononcées; et les missionnaires nous apprennent que dans le dialecte rude et sauvage du pays de Kombo , on a coutume d'articuler ces lettres additionnelles, et que cet usage est l'objet des • . . . .. v . ri lit ' n i.' : !;
t.) q- i;- cp)' «jqMj
(1) Georgi (y, 6j2) cite quelques exemples de mots qu'il appelle homophones; mais tchka Tmain], tcha \ fer] , djâ [thé], [excellent], ^/[beaucoup], çe sont pas des homonymes. 11
y a beaucoup de mots, dans les langues étrangères , que nous qualifions ainsi faute de saisir l'aspiration ou l'accent
3ui les distingue. Cela vient chez nous e n'avoir pas l'oreille assez exercée, ou un alphabet assez complet , pour di»tinguer des nuances délicates.
SUR LES LANGUES TARTARES. 357 des habitans de Lahsa, comme une marque de grossièreté et de barbarie ( 1 ). On peut croire qu'il en est de même dans les parties orientales du Tibet, que les Chinois appellent plus particulièrement Si-fan; le vocabulaire Tibétain-chinois qui y a été recueilli (2), donne, en caractères Chinois, la prononciation des mots Tibétains , et la plupart des quiescentes y sont exprimées aussi bien que les autres lettres ( 3 ) ; si quelques - unes sont omises, c'est une raison de plus de penser que celles qui sont rendues représentent réellement des articulations usitées. Ces deux faits me paroissent assez concluans ; et il en résulte , si je ne me trompe, que l'orthographe actuelle, avec les quiescentes , représente un idiome ancien , rude et agreste à la vérité, qui s'est conservé dans les parties les moins civilisées du Tibet, et qui s'est adouci et efféminé à Lahsa, et dans les contrées les plus voisines de l'Inde.
J'ai donc pu dire avec raison qu'il n'y avoit aucun inconvénient à articuler les quiescentes , quand cela étoit possible. On est plus sûr par-là de retrouver les mots primitifs de la langue, que la prononciation adoucie des citadins change , pour ainsi dire , en une langue nouvelle. On en pourra juger par quelques exemples que je rapporte en note (4). Des raisons que j'ai déjà eu occasion d'exposer m'ont engagé à conserver de préférence, dans le plus grand nombre des cas, l'orthographe étymologique, plutôt que celle qui exprimeroit la prononciation. Par-là, on est plus sûr de ne faire subir aucune altération aux mots de la langue, et il est toujours facile à ceux qui savent lire le tibétain, de retrouver la prononciation adoucie de Lahsa, en supprimant
(1) Alph. Tangut. p. 84.
(2) Ço^ection d'Amiot.
(3) Cette prononciation est d'une manière approximative, mais assez exacte; en voici des exemples :
Eul-lâa-mou-thso = rgia-mthso [mer 1 ; eul - tsang ~po. . = rtsang-po [fleuve] ; pou - la - ma . . . = bla-ma [ lama 1 ; m'u-sse-po.... = mes-po [aïeul J.
(4) rGyal-phran—giel-phrtn [prince];
dVang — wang. . [roi] ;
bLon-po —lon-po [magistrat] ;
dMag - dPon .... =z meg-pon [général];
rTse-rDje = dse-dzt [chef];
Rig-byed-mkhan. . = ri-dje-khan [ lettré] , &c
ie son des quiescentes. J'ai donne à ce sujet des règles courtes, que je crois simples et faciles. Celles que les missionnaires avoient posées étoient si nombreuses , si compliquées et si embarrassantes , qu'il n'est pas étonnant que jusqu'à présent personne ne se soit livré à l'étude d'une langue hérissée de tant de difficultés.
On trouve encore un autre genre de difficultés dans la manière dont les Tibétains écrivent leur langue. L'interponctuation syllabique est la seule distinction qu'ils emploient. Du reste, il n'y a que le sens qui fasse conuoître la fin des mots et des phrases; une période Tibétaine semble un long mot composé dont rien ne marque les coupures, où rien n'aide à reconnoître le sens. Cet usage est à la vérité commun à plusieurs langues de l'Inde et des autres parties de l'Asie méridionale. Celui qui sait à fond la langue n'en est point embarrassé. Mais , dans un idiome difficile, c'est un obstacle de plus aux progrès des commençans. Il faut remarquer d'ailleurs, qu'en samskrit, par exemple , les formes grammaticales qui affectent chaque mot , marquent clairement le rôle qu'il joue dans la phrase, et le rattachent assez aux mots avec lesquels il est en rapport. Il n'en est pas de même en tibétain, où ces formes sont trop peu nombreuses, trop vagues, trop rarement mises en usage, pour lever toutes les incertitudes qui naissent de cette manière d'écrire. Un savant versé dans la connoissance du samskrit, saura, sans doute, du premier coup-d'ceil , lire, analyser et comprendre la phrase ou le mot composé suivant : Pakandmakouchala'nandharmtnanamanoutpadayatchtchhantamdjanayati ; il n'est pas sûr qu'une personne également exercée à la lecture du tibétain , puisse décomposer, avec la même rapidité, la phrase correspondante: Pa-rnams-mi-skyed-paî-tchhir-'doun-pa-bskyed-do ( i ), qui signifie que la concupiscence ou les mauvais désirs ont pris naissance dans l ame avant que la doctrine ou la loi ait Jeté de profondes racines.
Les sources où nous pouvons puiser la connoissance des règles grammaticales du tibétain ,• sont en bien petit nombre et bien peu considérables. Nous ne pouvons compter les feuillets d'AblaiV Kit; les tentatives malheureuses dont ils ont été l'objet, doivent nous garantir de l'envie de les expliquer, tant que nous n'aurons pas des secours suffisans. On voit bien qu'ils contiennent des prières et des formules d'invocations ; et quand on connoît le genre de la théologie Bouddhique, l'espèce de métaphysique abstruse qui en fait la base, et l'obscurité de tout ce qui, chez les bouddhistes, tient à la religion , on n'est pas tenté d'interpréter ces prières, comme Georgi, en devinant. Quoique nous ayons entre les mains des vocabulaires que n'avoit pas Fourmont, il seroit téméraire de donner une version littérale de ces morceaux isolés et tronqués , et plus encore de chercher à en extraire des règles, dont la connoissance préalable seroit au contraire une condition indispensable pour les entendre. Les seuls textes qui puissent réellement nous fournir des documens grammaticaux, parce que nous avons les moyens de nous assurer positivement de leur sens, sont: i.° la partie Tibétaine du vocabulaire polyglotte déjà si souvent cité; 2. 0 vingt pièces diplomatiques accompagnées d'une version littérale en chinois, et dont Amiot a publié une traduction libre , en français , dans le tome XIV des Mémoires des missionnaires; 3." six déclarations ou patentes données aux missionnaires capucins par les princes et les magistrats du Tibet, et publiées, avec une version Latine, par le P. Georgi, dans son second Appendice. On peut lire ces pièces -avec d'autant plus de confiance, que l'éditeur paroît n'y avoir pas mis du sien. Je ne compte pas les prières et les articles du décalogue tjui forment son premier Appendice, parce que ces morceaux ii'étant pas rédigés par les naturels, <m n'a pas une certitude entière d'y trouver les formes et la construction propres à lf langue. Lé petit nombre de ces matériaux justifiera 4'insuffisance des règles suivantes , que je ne présente que comme un essai de grammaire très-imparfait.
Les substantifs Tibétains sont, ou monosyllabiques , comme
nam{\) [ciel], sprin (2} [ nuage ] , pha (3) [père], ma (4) [mère]; ou dissyllabiques, comme fii-ma (5) [soleil] , kha-wa (6) [neige], mi-sJe(y) [peuple], djag-pa (8) [voleur], ckc. Un très-grand nombre sont termines en pa ou ba, terminaison qu'on pourroit
regarder comme une particule explétive analogue au tsen
des Chinois, exemple : tfa-ba (o) [ lune], smou-pa (10) [ brouillard ] , jil-pa ( ! 1 ) [rosée] , tchhar-pa (1 2) [ pluie] , ckc. Cette terminaison revient sur-tout dans les noms de profession , d'arts, &c. ; mais il n'est pas rare qu'elle soit remplacée par po ou mo , deux autres désinences qui ont beaucoup d'analogie avec le fou et le mou des Chinois , employés pour distinguer les sexes : ainsi l'on dit pou (13) [fils], et pou-mo (14) [fille]. Il y a en outre un trèsgrand nombre de mots terminés en ma ; mais comme toutes ces terminaisons sont par elles-mêmes insignifiantes, et ne modifient en rien le sens des radicaux auxquels on les ajoute , ceux-ci ne sont pas plus des monosyllabes que ne le sont les mots Latins avus, templum , musca , et une infinité d'autres.
La figurative du génitif est i , qui se place après la dernière syllabe et s'y lie de différentes manières, selon qu'elle se termine par une voyelle ou par ur>e consonne. On dit sa (1 5) [la terre] , sai ( 1 6) [de la terre] ; lovng ( 1 7) [l'air], loung-gl ( 1 8) [de l'air] ; rnamdag (ip) [l'esprit] , mam-dag-khyi (20) [de l'esprit]; rgyal-po (2 1) [le
w m g (9) g.q» o°> ^q'qj (,,) 1«J'^' db^'M' ( ' 3) H' 041 H'ÎT MT
roi] ,
SUR LES LANGUES TART ARES. 3^1 ro ']» r gydl-poî (i), ou avec une syllabe de plus, rgyal-po-ï (2) [du roi]. Les substantifs en rapport se placent d'après la méthode inversive , comme en chinois et dans toutes les autres langues Tartares : tchhouî-mes (3) [aquœ elementum] ; nang -huila 4) [officier du palais] , &c. On observe le même arrangement dans les mots composés, où la marque du cas a disparu : tchhosskou (j ; [corps de doctrine] ; gso-rig-pa (6) [ lumière de la médecine], &c. (7).
Le datif, qui sert, comme en mandchou et en mongol, à exprimer le locatif, se marque par l'afïîxe la: skou (8) [le corps], skou-la (o) [au corps, ou dans le corps] ; nged-rnams (10) [nous], ngedrnams-la (1 1) [à nous]. L'usage de ce cas ne paroît pas moins fréquent en tibétain , qu'il ne l'est dans les autres langues Tartares.
L'accusatif n'a pas de marque particulière , non plus qu'en chinois ; mais le sutatantif se place, comme en tartare, avant le verbe actif qui le régit, ce qui doit souvent causer de l'ambiguïté; exemple : mgo-rdoung{\ 2) [caput percutere (imperaiorem salutando )]■; dgra-btchom-pa (13) [qui hostes debeilavit] ; yi-ge-bri-ba ( 1 4) [litteras scribere] , &c.
L'ablatif s'exprime généralement par nés ou les , mis après le
(7) Cette méthode inversive, commune au chinois et à toutes les langues Tartares, se retrouve dans le barman,. le rakheng et les autres langues d'Awa. On ne l'observe ni en siamois ni en malai. Voye^ Leyden , Dissertation déjà citée, p. 24+
substantif, comme Jal-ues-skks-fa {1) [ex x>re (Boudd*) natus] ; nom d'une divinité secondaire ; Tckkos-les djaung-ba (2) (issu de la doctrine] idem; mdal-nas skiej-pa (}) [ex utero twsci (4)7 ; Phoprang tchhen-po Pom-Ui-nes hris(^) {ex magno Paprang Po-ta-Ia scriptum] , &c. 11 y a d'autres particules qui servent à exprimer J'instrumentai, le circonstanciel, et toutes ces modifications variées <]ue l'ablatif latin comprend , et pour lesquelles on l'emploie indifféremment,
Un trait de ressemblance frappant que le tibétain offre avec le chinois, au moins à en juger par les textes que nous avons sous les yeux, c'est la rareté des signes destinés à former les pluriels. Ce n'est pas qu'on manque, plus qu'en chinois, de particules qui désignent la pluralité, l'universalité des choses: tham-ttkt (6) [tous], tha-ded (7] ([chaque], koun (8) [plusieurs], répondent trèsexactement aux mots Chinois tchou , ko, tchoung. Mais l'usage en est trop rare pour qu'on en fasse l'objet d'une règle grammaticale. Il faut remarquer seulement que , dans Je peu d'exemples que nous en avons, la marque du pluriel se trouve placée après le substantif : sang-gye-tham-tche (o) [sancti omnesj; tthhos thamtche{\6) [leges omîtes]. Mais cette construction n'est peut-être pas généralement observée.
(4) Les Bouddhistes comptent quatre sortes de naissances, la naissance <Tur.? matrice, d'un œuf, de l'humidité, et par transformation.
SUR LES LANGUES TÀRTÀRES. 563 Les adjectifs Tibétains sont pour la plupart terminés en pa, po: tdhen-po (1) [magnus] ; tchhoung-bti (2) [paryus] ; y<>g-po(]) [bomtsj; rdea-pa (4) [malus]. Ceux qui sont dérives des verbes ou des substantifs se terminent en pa ou ba, et servent aux mêmes usages que nos participes, exemples : Ben-nes [abstittentia] , Hennes-pa (5) [abstinens}; gâ-po-djed [xstimare] , gâ-po-djed-pa {6) [œstimans,astimator]. Le sens de capable , doué de, se rend par faddition du crément dou, comme en mongol', ou de pa, cette terminaison banale de la plupart des noms en tibétain : de ri-chi [ablatio], on fait ri chi-dou [ablatus] ; de dra-dra [aau.tfls] , dradra-dm (8) [œquatus] ; de djo-rdie-sning [adamantinum cor] , djordie-sning-pa (o) [adamantiuo corde prmditus (10) }. Le comparatif s'exprime par l'addition de cho , après l'adjectif: ukhcn po [magnus], tchhetho ( 1 1 )[ major]; rgad-po ( r z)[senex], rgad-cho (13) [major natuj , en ne conservant que le radical. Le superlatif se marque par la particule préposée tckhes : tchhaung-ba [pamts] , tchhestchhoung-ba (14) [mimmus] ; med-po [mukus] , tchhes-med-po (1 5). [valdè multvs]. Le superlatif relatif s'exprime par la seule position de l'adjectif, sans particule , après le substantif : kihu-tchkag (1 6)
l,) àé$ w .è t vq' (4, ^-qT ;
(7) jt'^i'Qsq- '"oroyosar ^Èr^rôr
(10) C'est le nom d'un des Bodhisatoua ou Dieux du second ordre. Qn fait souvent allusion à ce nom de contrée dkammt <bms te* prUfoes et djri* les dite» des ouvrages théologiques.
Zz 2
[omnium iîlustris] , pour le plus illustre de tous; mi-tchhog (i) [hominum iîlustris] , pour le plus illustre des hommes. Cette construction simple n'offriroit aucun embarras, si , le plus souvent, l'adjectif au positif ne se plaçoit ; de la même manière , après le substantif auquel il se rapporte : dag - nid - tchhen - po (2) [spiritus vel sanctus magnus] ; la- ma- tin- po-tchhe (3) [le grand îama], &c.
Les noms de nombre ont une analogie frappante avec ceux des idiomes vulgaires de la Chine , soit dans la prononciation qui leur est assignée, soit dans la manière dont ils se groupent entre eux pour exprimer des nombres composés. On peut voir dans le vocabulaire comparatif les preuves de cette ressemblance, dont il ne faut excepter que les nombres 7 [en chinois, thsi; en tibétain , bdoun] , 100 [chinois, pe ; tibétain, brgia], et mille [ch., thsian; tib., stong-thso \ Quant à la méthode de numération , il n'y a d'autre différence que l'addition de l'explétive tham-pa, qui se met après les nombres ronds , comme 10 , 20, 30 , 100, 200 , &c, et qu'on omet après les autres, comme 1 1 , 22 , 31,110, 201 , &c.
C'est encore Un trait de ressemblance avec le chinois, que l'usage Tibétain de placer le nom de nombre après celui de la chose nombrée. On dit: youl-nga (4); les cinq relations [les cinq sens] ; thsan-fiid-soum (5) [les trois natures] ; lah-gou (6) [les neuf Dieux], &c; mot à mot, relationes quinque , naturee très, DU tiovem. Les ordinaux se forment en ajoutant ba, et se placent de Miême après le substantif: sam-tan-bo , sam-tan-fii-ba, sam-tan-
(5) NiA'^KT <6,, raT
soum-ba, sam-tan-ji-pa (1) , &c. [première, seconde, troisième, quatrième extase (2)].
Les pronoms personnels sont irréguliers en tibétain, et les adjectifs possessifs qui en sont formés le sont pareillement ; en voici le tableau :
"g*» »g e > n ë ed > i e nga-rang-gi , de moi, mon.
kkyed, khyod . toi.
kyed-rang-gis , de toi, ton.
khong, kho-rang, lui.
kho-rang-gi , dei, de lui , son.
ngt - rang ,
nges-yin, de nous, notre.
khytd - rnams , vous.
kkye-rang-gts , de vous, votre rang, moi-même, toi-mê lui-même.
gang , qui ! quel !
Beaucoup de verbes Tibétains n'ont rien qui les distingue des substantifs; et l'on peut croire qu'à i'instar des verbes Chinois, ils sont pris indifféremment comme verbe ou comme nom d'action ; tels sont : âag (3) [ventre], thoung (4) [velle], chi-dro 1 ^) [mort] , tchogs (6) [frangere], &c. Mais les Tibétains ont cet avantage, qu'ils peuvent, quand cela devient nécessaire, déterminer plus précisément le sens dans lequel un mot doit être pris, et lui donner la signification verbale , toutes les fois qu'il pourroit résulter de l'ambiguïté de son emploi comme substantif. Trois terminaisons sont particulièrement affectées à cet usage , et toutes trois sont des verbes simples qui servent à former des verbes composés. Le premier de ces verbes est djed [ facere] \ dont on
<■> qNN T q^'H'-^M'<q'-^N T q'-<q^'qT
(2) Les Bouddhistes entendent par ces mots les difterens degrés d'exaltation ©ù il faut parvenir pour avoir une notion de ce qui est au - dessus de notre monde. 11 faut faire abstraction des idées que nous avons de la matière, pour concevoir l'esprit; une abstraction plus relevée est nécessaire pour les êtres qui sont à l'esprit ce que l'esprit est à la matière , et ainsi de suite.
forme yag-tc/wvttg-djed (») [acclamare] , rog-djed(i) [adjuvare], ehed-djed (3) [urgere], kis-kis-djed (4) [amùulare] , et une infinité d'autres, où l'on voit que la signification primitive de faire n'est pas toujours appropriée à l'idée qu'exprime le verbe composé.
Le second verbe simple est giab , dont la signification est analogue à celle du précédent, mais un peu plus forte et mieux déterminée; on peut le traduire par fabriquer, forger, imprimer un mouvement. Les composés n'offrent pas tous des traces de cette acception primitive ; en voici quelques-uns : so giab (*) [extinguere], ar-po-giab (6) [adifcare], poug-giab (7) [pue] , ikâ-pougiab (8) [in exilium mittere] , &c.
Le troisième verbe employé dans la composition est le verbe substantif yin [esse] ; presque tous ses dérivés indiquent des étais, des manières d'être; tels sont, ned-pa-yin (q) [agrotari] , drang-moyin (10) [algere] , phan-thog-a/ed-yin (1 1) [juvare] , nge-yin (12) [ pertinere] , &c.
Il y a encore un assez grand nombre de verbes terminés en tong, tnong,, dauug, song; on peut supposer que le fréquent retour de cette terminaison est aussi dû à la présence de quelque verbe générateur ; mais l'imperfection des vocabulaires que j'ai sous les yeux ne m'a pas permis de changer cette conjecture en certitude. Voici quelques exemples des verbes qui affectent ces
SUR LES LANGUES TARTARES. 367 désinences : sked-tong{\) [vocare] , rol-tong{ï) [arare] , tchin-tong (3) [minière] , sar-dou-ihong (4) [comparcre] , shd-ngen-doung (5) [blasphemare] , zag-song (6) [cadere] , chor-song (7), idem; nou-gisong{8) [l.mguere], ths<ir-song (o) [ finir c] .nor-song (10) / fal!i],yel- SOttg{\ 1) [evanescere] , &c.
11 faudroit maintenant dire quelque chose de la conjugaison de tous ces verbes ; mais le défaut de textes propres à être analysés nous obligera d'être encore plus courts sur ce point important que sur tout le reste. Il ne paroît pas qu'il y ait de terminaison affectée aux personnes; on dit également yod nga (1 2) [sum ego], pon-po yod{i 3) Jdominus est] , ded-pa-djed-yin (14) f fidem facto] ', jag-pa-yin (1 5) [ajffixus est] Le passé se marque, comme en chinois, par des particules qui peuvent passer pour de véritables adverbes. Le futur, comme en mongol et en ouigour, par le participe avec le verbe être : phebpa-yin {i6)[venîet]. Le participe , ainsi que nous l'avons déjà dit, par pa; le conjonctifet l'optatif, en ajoutant par et souvent gyour: sangs- rgy as-par-rgyour [i-j) [sam-
,,0, &'^s' (,,) W% M ""qW^' 1061 qqM'q'^T
tificatumsh] 1); djom-par-gyour ( i)[venidt] . L'impératif se marque en mettant dsod [ fût], après le radical du verbe: skrol b,ing-Jsod{}) [liberato] ,miod-piir dsod (4» [cmdotmto] le prohibitif, avec ma, ne, avant le verbe : ma-djed [s) [ne fijcijsj, ma-j{ig{6[ [nùlï poutre], &c.
Au reste, s'il ebt possible de porter un jugement sur la syntaxe Tibétaine, avec si peu de moyens pour l'étudier , on est tente de penser que les formes grammaticales des noms et des verbes n'y jouent pas un grand rôle : à cet égard , plus encore que sous le rapport du matériel des mots , le tibétain semble se rapprocher infiniment du chinois , et en avoir emprunté beaucoup de règles. Les suppliques Tibétaines de la collection d'Amiot, et la version Chinoise qui les accompagne , en sont" une preuve, puisque les deux langues s'y suivent pas à pas, sans presque jamais s'écarter l'une de l'autre. Mais, comme on pourroit soupçonner le tibétain de ces pièces, d'être, ainsi que nous l'avons vu pour l'ouigour , un peu trop fidèlement calqué sur le style Chinois, il n'est pas inutile de remarquer que les patentes accordées aux missionnaires capucins par le dalaïlama , sont écrites d'après le même système , et pourroient , si cela étoit nécessaire , être traduites en chinois presque mot à mot.
Au reste, pour achever d'appliquer à la quatrième des langues que nous nous sommes proposé d'étudier, ia méthode qui nous a servi pour les autres, nous aurons soin de placer dans le second volume quelques textes Tibétains, avec une interprétation aussi
(i) Expression admise dans la traduction Tibétaine de l'Oraison dominicale, et bien impropre à mon avis. Elle est formée du radical sangs -rgyas [chahiaj , qui est primitivement le nom même de Bouddhab, et qui ne signifie saint que par allusion aux qualités.de cette divinité. On fait donc dire aux Chrétiens, en s'adressant au vrai Dieu : Tuum nomen sit Bouddha-factum.
fidèle
SUR LES LANGUES TA RTARES. 369 «ju'il nous sera possible. Et pour offriren même temps des exemples des deux écritures les plus usitées au Tibet , nous transcrirons, en lettres Dvou-min , l'une des pièces de la collection d'Amiot, et nous donnerons, en lettres Dfou-djdn , les Litanies de Djangichhoub , ou, pour mieux dire, la liste des titres honorifiques de ce dieu, et de celles qui sont rangées avec lui dans la seconde classe des divinités Bouddhiques. Ces titres sont significatifs, et sont de petites phrases dont l'analyse peut exercer ceux qui auront lu ce qui a été dit précédemment sur la grammaire Tibétaine.
Une chose frappera sans deute les personnes qui parcourront ces textes ou le vocabulaire qui est aussi placé d;»ns le second volume; c'est, au milieu de mots barbares, inconnus, sans analogie avec les autres langues du monde, étranges par leur orthographe, dont l'articulation semble impossible, la ressemblance étonnante de quelques expressions , avec des mots de nos langues d'occident: re(i), signifiant choie ; fgjfai (x) , royal; rigs (3), roi , &c. De tels rapprochemens seroient bien bizarres, si l'on ne savoit qu'il y a lieu d'en faire de semblables , partout où la langue Sarascrite a pu exercer quelque influence directe ou indirecte. Ce ne sont que les circonstances d'un grand fait, des phénomènes particuliers, qui trouveront leur explication quand on aura la clef de ce grand problème historique, sur lequel l'attention des philologues s'est portée depuis la fin du %iècle dernier.
Outre les mots Chinois qui abondent dans le tibétain, comme j'en ai déjà fait la remarque, et les mots Indiens qu'il seroit étonnant de n'y pas trouver, on peut s'attendre à y rencontrer aussi beaucoup d'expressions tirées de la langue des Mongols, qui dominent au Tibet depuis six cents ans , et des autres nations Tartares qui l'ont habité bien long-temps avant les Mon-
Aaa
gols. Des termes empruntés aux langues du Kaschemir, du Nipôi , du Pourout, doivent s'y être introduits en grand nombre, aussi bien cjue beaucoup de mots appartenant aux Persans, aux Aghwans , à ces Tadjiks qui ont possédé tout ce qui est à l'occident du Tibet, à ces Sai et à ces Ye-tha qni, suivant les Chinois , ont peuplé les plaines de la Transoxanc , les montagnes de Kaboul , et les rives de l'Indus. Enfin , du côté du sud -est, la direction des chaînes de montagnes, le cours des grandes rivières, l'analogie des mœurs et de la religion, celle des écritures, peut-être la communauté d'origine, font que les limites du Tibet sont difficiles à poser, et qu'en beaucoup de points, mais sur-tout par rapport à l'idiome, ce pays doit se confondre avec l'Inde orientale. C'est du moins de ce côté , si je ne me trompe, que le Tibétain doit trouver le plus de liens de parenté.
Au reste, l'étendue du Tibet est trop considérable; il y a trop loin des frontières du Yun - nan et d'Awa , à celles du Kaschemir et du Kabouiistan ; le pays , coupé par des montagnes inaccessibles , est partagé en un trop grand nombre de vallées qui communiquent i peine entre elles, pour qu'on puisse croire qu'un seul et même idiome soit parlé, sans aucune différence , dans toutes les provinces de ce royaume ; ce seroit un fait presque unique dans l'histoire des langues, que cent tribus habitant dans des pays de montagnes , et pariant toutes la même langue. N'y eut - il que le mélange et les alliances avec le*peuples du voisinage, ii doit se trouver plus de chinois dans le tibétain de Mïnara-Kahang, et plus de persan dans celui de Titing. Le langage de Lasa n'est sans doute pas tout- à- fait le même que celui de Ladak. Les Missionnaires nous apprennent que dans leKombo on articule toutes les quiescentes, et que les habitans de Lasa se moquent de cette prononciation, qui leur paroît grossière et barbare (i). Cette différence forme déjà deux dialectes bien tranchés ; ii est probable qu'il y en a de plus remar-
(i) Alphab. Tangut. p. 8$.
qttables encore entre tes idiomes de diverses parties du Tibet. De» vocabulaires également authentiques nous donnent des termes tfîfFcrens pour exprimer la même idée : on Uouve mgo (1) et dvou (2}, pour tête; sems (3) etsning (4), pour caur ; uhhimpa (5) tt ttMoung- nui (6), pour épouse; et ainsi de beaucoup d'autres. Mais nous n'avons aucun des renseignemens qui seroient nécessaires, pour fixer, avec précision, le nombre et l'espèce de dialectes dans lesquels la langue Tibétaine est partagée.
Ce seroit abuser des termes que de classer parmi les dialectes du tibétain, une langue qui est, à la vérité, fort répandue dan9 le Tibet, mais qui n'y sert qu'à des usages spéciaux, et dont l'origine est étrangère à cette contrée : je veux parler du ssmskrit, qui est employé pour les invocations, les exorcismes, les litanies; qui est, en un mot, la langue liturgique des lamas, comme le latin dans l'église Romaine. Chez les Mongols, où l'on n'a conservé que peu de formules Samskrites, le commun des offices est en tibétain : ces deux langues y sont dionc comme chez nous le latin et le grec. Mais le samskrit en particulier est la langue dans laquelle ont été écrits primitivemenl les livres sacrés, et qu'il faut apprendre pour pénétrer dans le sens même des traductions. Nos Missionnaires ont souvent dit des prêtres de Fo, qu'ils nomment bonjes , qu'ils répètent, sans les entendre, des prières dans une langue inconnue, et peut-être même des mots tout -à- fait inintelligibles et quelquefois forgés à plaisir. Cela peut s'appliquer assez justement aux Kavatchas , dont nous avons rapporté un exemple (7) , et à quelques formules qu'on répète machinalement, seulement à cause de la vertu secrète attribuée à certains sons : comme quand on récke cette phrase
(7) Voyez ci-dessus, p. 161, et le t. II.
Aaa 2
célèbre qui contient toute la ioi : On ! Mani padma, Hon! ou quand, en prononçant le nom mystérieux à'Amida-Bouddhah, on cherche à s'acquérir les mérites infinis que ce saint nom procure à ceux qui l'ont sans cesse sur les lèvres. Sans parler de ces rêveries , je crois bien qu'au fond de la Chine ou du Tonking, dans la Corée ou le Japon, le plus grand nombre des solitaires qui n'ont pas voyagé , ou qui n'ont fait que des études superficielles , ignorent jusqu'au nom de la langue dans laquelle ils psalmodient la plupart du temps. Mais au Tibet , où l'on est près des sources, où les monastères sont peuplés de savans religieux, contiennent presque tous de riches bibliothèques, et sont visités par des pèlerins de toutes les parties de l'Inde, il étoit impossible qu'on négligeât l'étude de l'idiome sacré dans lequel la divinité a daigné parler aux hommes , et où se trouvent les racines de tous les noms de dieux, de saints et de héros , ainsi que de tous les termes théologiques ou philosophiques qui constituent la langue de la religion. La preuve qu'on n'a pas négligé cette étude se trouve dans la manière exacte et rigoureuse dont on a conservé ces termes et ces noms mêmes., qui n'eussent pas manqué de s'altérer, si l'on eût continué depuis des siècles de les transcrire sans les entendre. Ce que je viens de dire du Tibet s'applique encore plus pleinement aux provinces occidentales de la Chine, et aux villes principales où a été placé le siège de l'empire. Pour n'avoir pas adopté les opinions exclusives qui ont fait des lamas du Tibet une secte distincte de Bouddhistes , les Ho - chang de la Chine n'en ont eu que plus de motifs et d'occasions d'étudier l'ancienne doctrine Bouddhique de l'Hindoustan , à laquelle ils sont demeurés attachés (i).
Dans un mémoire où j'examinois si les Chinois étoient restés aussi étrangers qu'on le supposoit à l'étude des langues étran-
(i) J'aurai peut - ître occasion de montrer ailleurs en quoi le lamisme du Tibet diffère du bouddhisme* pur, tel
qu'il est suivi dans la Chine , FI ride orientale et le Japon.
SUR LES LANGUES TARTARES. 373 gères (1), j'eus occasion de rechercher ce que pouvoir être une langue que les auteurs Chinois désignent par le nom de iangue JLJL
F att > nom qui ne se trouvoit dans aucun des livres publiés
sur la Chine , et je fis voir que cette langue Fan n etoit autre que le samskrit. Effectivement, Fan est le nom des descendans ou des sectateurs de Bouddha (2), ou, suivant d'autres, l'un des noms de Bouddha lui-même (3). Si l'on s'en rapporte à Hiu- 'h* (4), Fan est le titre du livre des sectateurs de Cha-kia dans les contrées occidentales; et selon un autre lexicographe, ce nom signifie pur, tranquille (5). Le mot Fan sert aussi d'équivalent à celui de Brahma, dans les expressidns suivantes: Bra/tmaparipadya , tribu de Brahmas , en chinois Fan-tchoung-Thian ; Brahmapourohita , esprit assesseur de Brahma , ou Fan fou Thian; Mahâbrahâna , le grand Brahma, ta Fan Thian, toutes phrases où le même mot est rendu en mongol par Esroun , proba-
blement Isouren. On retrouve encore le mot dans iépithète de Brahmasouarah qu'on donne à Bouddhah , et qu'on interprète en chinois par les mots Fan in , voix de Fan (6). Les caractères Fan ont pris ce nom de {'esprit Fan, qui les a fabriqués au nombre de quarante-sept (7). LesTartares qui ont traduit des livres Chinois, ont rendu ce mot Fan par celui de /4\) t f » ' ; s. Enetkeh, qui est le nom qu'ils donnent toujours à l'Hindoustan , ainsi qu'à 1» langue, aux alphabets et aux doctrines de cette contrée classique (8). Tun-sou , Siu-chi , l'auteur de l'Encyclopédie qui cite
(1) Magas. eucycl. octob. i8ii.
(2) Tching tstu thovng, au mot Fan, cl. LXXV, tr. 7.
(3 ) Wen hian thoung khao, k. 226 , p. /.
(4) Choue-wtn, au mot Fan.
(5) Yun hoel, Dictionnaire tonique, cité dans celui de Khang-hi, au mot Fan. — Pou, en samskrit, signifie pur; on en dérive le mot pavana , purifiant , qui désigne l'air. Je rte doute pas que ce
ne soit là l'origine du mot Fan, C'est l'opinion de M. Chézy.
{6\ M an, H an, Si-fan tsi yao.
(7/ Pian-i-tàan, k.. 43, p. 33.
(8) Voy. le morceau Mandchou inséré dans le second volume.
Les Jésuites qui ont dessiné les carter du Tibet , d'après lesquelles d'An ville a dresse les siennes , ont lu ce mot Anonktk ; cette faute a passé avec beaucoup d'autres du même genre dan»
la carte du célèbre géographe.
ces deux écrivains, te rédacteur du Faiig ch 't me pou , rapportent des monnoîeset des. sceaux, avec des inscriptions en lettres Fan, et ces lettres sont celles de l'alphabet Dévanagari. Les témoignages des mêmes écrivains , et cefui de l'Histoire des trois royaumes , nous apprennent que la langue Fan est en usage dans te Tou-po , pays de l'Hindoustan , et aussi chez les C/ie-fi, ies Tibétains eL les habitaro de Khasiga/, où nous savons que ies lettres Indiennes ont été' portées. Tckin - du, dans le Wen kidH t hou Kg kiuto , rapporte- que dans la langue Fan il y a douze voyelles , trente consonnes et cinq sortes d'articulations , tes dentales, celle des dents du devant, les linguales, les gutturales et les labiales. Les grammairiens Chinois, qui ont emprunté de ceux de l'Inde un ordre systématique à -peu -près semblable, dans lequel ils disposent ceux des caractères qui sont destinés à représenter les consonnes, avouent qu'ils se sont réglés sur te modèle que leur offrait l'écriture Fau , et qu'ils ont eu cela reçu des leçons des Brahmanes [\). Enfin, si tant «fe preuves pouvoient laisser encore quelques doutes , les livres Chinois nous oflfriroient les moyens de les lever: rien n'est p4us commun que de voir dans les dictionnaires, et en particulier dans le Tching tseu t ha un g, les mots Fan rapportés et comparés avec ceux de la tangue Chinoise. Les livres Bouddhiques en contiennent aussi beaucoup , et le grand dictionnaire théologique San tsang/a son ne rapporte aucun terme ni aucun nom propre qu'il n'en donne Fétymologie en langue Fan , et l'explication en chinois. A la vérité, dans tous ces livres, les mots Fan sont exprimés en caractères Chinois, c'est-à-dire que la: prononciation en est fort imparfaitement rendue (i); mais, tout corrompus qu'ils sont, il est aisé à un homme exercé die les reconnoître ; on y retrouve,
(i) Préface du Dictionnaire de Khang-hi. — Histoire de l'écriture ou Tseu hio tiait. — Traité des sept sons , par Tching-tsiao, — Vie du grand Lama Pa-sse-pa , dans le Sou Hciing kidH Lu. — lYen Hiun thoung khao , L 226 et suiv. &.C
(2) J'en rapportois quelque» exemples dans le Mémoire dont je viens de parler, et j'y avois joint les mots Sanskrits que M. Chézy avoit reconnus. Il me seroit maintenant aisé d'en rassembler plusieurs milliers,
avec de légères altérations , le matériel des mots et les tonnes grammaticales qui sont propres au samskrit.
Au reste , nous avons quelque chose de mieux encore dans la première colonne de ce vocabulaire en cinq langues , qui nous a déjà été ai utile dans nos recherches. La langue Fan y est écrite, nom plus avec les caractères Chinois, mais avec tes lettres de l'alphabet Tibétain Dvou^Jjen , lesquelles , quand on y comprend les lettres retournées et tous les signes additionnels dont noua» avons donné l'explication , représentent avec la dernière exactitude toutes les nuances de l'alphabet Dcvanagarî. Sans savoir le samskxit, on peut assurer que t'est-la du samskrit pur, parce que les sons de cet idiome .célèbre y sont exprimés avec une précision qui est un* garant de l'exactitude. Des juges plus éclairés y retrouvent les radicaux de la langue , et y reconnaissent en général l'observation rigoureuse des règle* grammaticales.
Toutefois l'habile philologue dont j'ai dû naturellement emprunter les lumières., a cru remarquer que, soit dans les mot* Fan transcrits par les Chinois , soit dans ceux que nous ont transmis les Mongols et les Tibétains , il pouvoit y avoir certaines racines qui ne sont pas très-usitées dans le samskrit ordinaire , certaines formes qui s'écartent de celles qu'on est habitué à trouver dans les livres Samskrhs les plus anciens. Attribuer ces différences à des fautes , à des altérations produites : par 1 ignorance des copistes , n'est pas en donner une explication satisfaisante, si elles sont en grand nombre, et si elles semblent se rapporter à une marche régulière et être soumises à l'analogie. Rien, d'ailleurs, me se conserve comme une langue sacrée , chez des peuples qui donnent des propriétés merveilleuses aux syllabes. Je proposerais une autre manière de -rendre compte Àk ce fait, qui me paroît mériter d'être examine, et que je regrette de n'être pas en état de vérifier moimême. Qu'on ne dise pas que j'explique un fait qui auroit besoin d'être constaté : en lisant mon explication , on trouvera J>eut~être que les .dirïurences qu'on c*oit apercevoir entre la
langue Fan et le samskrit , tiennent à une cause inévitable, et qu'il est impossible qu'elles n'existent pas.
S'il est vrai que ie bouddhisme a été autrefois la religion dominante de l'Hindoustan, si la contrée où toutes les traditions des sectateurs de cette religion en reportent l'origine , la partie centrale de l'Inde, et celle où l'on prétend qu'il y eut une nouvelle révélation , l'île de Lanka , sont la patrie de ces réformateurs, qui ont converti l'Asie après avoir été expulsés de leur pays natal , la langue que parloient ces Hindous sans caste, et dans laquelle ils écrivirent ces livres qui subsistent encore, pouvoit différer, jusqu'à un certain point, du samskrit des Védas. Les Bpuddhistes et les Brahmanes ont été deux nations rivales, dont IKine a fini par remplacer entièrement l'autre , et qui , quand elles existoient ensemble dans le même pays, se haïssoient trop pour ne pas éviter, autant que possible , de se ressembler. 11 y a des dialectes de sectes , comme des dialectes de tribus; et l'Inde contient tant d'idiomes divers, qu'on peut dire que chaque association a ie sien. Comme il s'agit ici de langues appliquées à des usages théoiogiques , la diversité doit avoir été plus grande , et la distinction mieux marquée.
Mais quand les Bouddhistes et les Brahmanes auroient parlé exactement la même langue , le long temps qui s'est écoulé depuis que les premiers ont cédé la place à leurs rivaux , et transféré dans les contrées limitrophes de l'Hindoustan leurs doctrines religieuses et philosophiques, doit avoir altéré, de différentes manières , le type primitif des deux idiomes. Les Bouddhistes qui ont porté lé leur au milieu de peuples qui ont des langues différentes , se sont trouvés avoir une langue écrite , affranchie désormais des variations de l'usage; et comme les réfugiés François de Prusse ou de Danemark , ils ont dû conserver le langage qu'ils parloient du temps qu'ils habitoient dans l'Inde. C est-la , si je ne me trompe , cette langue Fan ou pure, qui est commune aux Bouddhistes de la Chine et du Tibet ; et s'il m'est permis d'ajouter une conjecture , ce doit.
être
être le même dialecte Samskrit, <jui , sous le nom de Bali , forme la langue savante de presque tous les peuples de l'Inde orientale. Sur ce point étranger à nos Recherches , on peut voir l'intéressante Dissertation de M. Leyden (i).
La langue Fan donc, ou le dialecte Samslîrit des Bouddhistes, n'est point un idiome exclusivement en usage au Tibet \. il s'est répandu avec la religion de Bouddhah, dans tous les lieux où ce culte a trouvé des sectateurs instruits, curieux et capables de remonter aux sources de leur croyance. On le savoit en Chine, quand, la l4. e année 1-hi [418 de notre ère], on fit la première traduction complète des livres de BoudJhah, en trente -six mille khieï et soixante kiouan (2), et aussi sous la dynastie des Thang , quand cette première traduction fut revue et augmentée par un religieux de Khotan, nommé Chi-tchawan-t/10 , lequel y ajouta neuf mille khiéi , et distribua toute la collection sous quatre-vingts livres. Mais depuis que le Tibet est devenu le centre du bouddhisme, au moins pour tous ceux qui reconnoissent le Bouddhah vivant ou le Dalaï-lama, c'est dans les monastères de cette contrée qu'on est plus sûr de trouver- les livres Fan , et les hommes les plus capables de les entendre. C'est par des religieux Tibétains que l'empereur de la Chine a fait rédiger ce précieux vocabulaire en cinq langues , dont le Fan, écrit en lettres Tibétaines, fait la base, et qui contient tous les termes théologiques expliqués en tibétain \ en mandchou, en mongol et en chinois (3).
De même que les Bouddhistes répandus dans l'Asie orientale n'ont qu'une seule et même langue savante, qui est le samskrit , de même aussi -ils n'ont qu'une seule littérature, commune à tous les peuples de la même croyance, et qu'on pour^ roit nommer la littérature Bouddhique ; car elle n'appartient à aucune nation en particulier : c'est la théologie de Bouddhah
(1) Asiat. Res.'r. XI.
(1) San tsang fa sou, k. 36, p. 16.
13) Vojf. Méro. concernant le* Chi-
nois t. XI, a fié. - Mine» de l'Orient , t, IV, p. iSj.
Bbb
SUR LES LANGUES TA HT ARES. $7$ intéressant d'approfondir, peuvent être étudiés presque indifféremment dans les livres des Chinois ou dans ceux des Ta r tares , à défaut des originaux Samskrits , qui n'existent peut-être plus dans l'Hindoustan, et qu'on ne retrouverait probablement que dans les bibliothèques de la Chine ou du Tibet. Quant aux traductions qui les représentent sans doute très-fidèiement , s'il y a quelque préférence à accorder / ce ne peut être qu'à celles qu'on pourra regarder comme les plus anciennes ou les plus complètes ; et je pense que , sous ces deux rapports, il ne sauroit guère y en avoir de plus curieuse que celle que les Bouddhistes de la Chine ont rédigée avec tant de peines et de soins.
Maintenant, pourra-t-on dire que le tibétain, l'un des plus savans et des plus parfaits d'entre les idiomes Tartares , reitferme les livres de Boudh ou BedMia , fondateur du sabéisme ou chamamsme{\)\ Je ne m'arrête, dans ce passage, qu'à ce qui est en ce moment l'objet de notre attention (2) : le tibétain renferme-t-il les livres de Bouddhah , autrement qu'à titre de traductions faites sur le samskrit! et a-t-il en cela quelque avantage sur le siamois, le pégouan , le chinois , le mongol ? On peut même douter que la version Tibétaine des livres de Bouddhah soit fort ancienne; et jè ne connois aucun témoignage qui permette d'en placer la composition à une époque antérieure au troisième siècle de notre ère. Car enfin, tout ce qu'on peut dire sur les temps qui ont précédé, se réduit à la très-imparfaite chronique, traduite du tibétain par le
J.° Brahms «toit un sabéea hérétique ; il altéra les dogme* du sabeisme.